L'échappée

nyckie-alause

Je corrige quelques coquilles et je re-publie… Sera-ce un bon moyen pour échapper à la grossièreté ?

Le jour où j'ai débarqué dans cette ville, était-ce dû à la longueur de mes cheveux ou à la taille de ma barbe, je n'ai vu que les dalles du quai devant mes pieds. Elles m'ont semblé noires, depuis des temps immémoriaux. Des traces d'usure, des tâches aux couleurs indéfinissables, des tas d'immondices, quelques dépouilles… Le sol dépourvu du roulis et du tangage roulait sous mes semelles et je me sentais gagné d'une nausée comme au début d'un voyage. Le vieux navire que je quittais était à quai comme chez lui, revenu. D'ailleurs les marins ne faisaient pas l'effort de descendre à terre. Une fois leur routine  d'amarrage accomplie, ils s'étaient regroupés dans les cuisines pour faire bombance et boire des alcools jusque là interdits. 

Robinson ne devait pas avoir meilleure allure que moi ce soir quand Vendredi est apparu dans son histoire.  Moi, Jonas, recraché par la baleine d'acier de ce bateau de commerce, je m'éloigne des grincements, des frottements, des chocs métalliques, des ordres et des cris du capitaine et du second. Mon sac ne pèse pas lourd, quelques carnets, deux ou trois livres, des nippes usées imprégnées de cambouis. Quelques dollars serrés par un élastique au fond de la poche de ma vareuse. Si au moins j'avais conservé la casquette grise aux armes du bateau… Les hommes rencontrés sur le port aurait pu me dire « Ah, tu viens de débarquer ce soir » mais dans mon accoutrement ils doivent seulement me prendre pour un clochard. 

Dans mon guide, j'ai sélectionné quelques adresses et j'espère qu'elles ne seront pas obsolètes. La première est un établissement qui promet confort et discrétion à quelques encablures de la zone portuaire. L'enseigne clignote en rouge et vert derrière deux dragons qui s'entremêlent façon caducée. Je me contente d'en longer la vitrine, pour observer. Bien sûr, accoudés au comptoir, les tricots rayés dominent, desquels sortent des membres tatoués, des cous épais, des crânes rasés. Je viens d'en quitter des hommes comme ça et je ne me sens pas prêt à en côtoyer à nouveau. Quelques jeunes femmes aux corps gainés de robes moirées minaudent en fumant des cigarettes et projettent dans l'atmosphère trouble des nuages bleus par leurs lèvres trop rouges. 

Pour atteindre la seconde adresse, j'ai dû marcher longtemps. J'avais cru comprendre que le métro pouvait m'en approcher mais aucune station n'était visible. Quand, comme moi on possède un sens aigu de l'orientation, le problème qu'on rencontre n'est pas la direction, seulement la distance. Dieu sait pourquoi, l'hôtel avait changé de nom ; de « Cá Voi Xanh Village » il était devenu « Blue Whale Village ». Le propriétaire, debout devant la porte en train de fumer me salua. Ses cheveux roux doivent être une étrangeté dans ce coin du monde. Et je ne te parle même pas de sa barbe, épaisse, carré, impressionnante. Surtout si je la compare à la mienne hirsute et grisonnante, déjà. Des conversations en chinois s'échappent de la pièce au fond du hall. 

— Je m'appelle Blue, dit l'homme en me serrant la main. Bienvenue en ville. 

— Jonas…

— Vous n'échapperez pas à la baleine ! me répond-il tout en jovialité.

Il ne demande pas à voir mon passeport, ni mon argent. Il ne m'interroge pas sur la raison de ma venue. Il se contente de noter Jonas sur un registre aux pages cornées et de siffler vers la porte entre-ouverte pour appeler quelqu'un. Un jeune-homme chinois me mène jusqu'à ma chambre sans produire le moindre son, tant qu'un tel silence me fais douter aujourd'hui de son existence. Vingt heures de sommeil plus tard, je peux enfin prendre possession de la ville.

Sur le fauteuil de la chambre se trouve à mon réveil une tenue simple et propre, un pantalon de lin clair, un polo, un chapeau sans caractère particulier, juste pour se protéger d'une lumière un peu trop présente. Une thermos de thé et une tasse sur le guéridon. Trois petites galettes. 

Je traine encore un peu, aussi la nuit tombe déjà quand je rejoins la rue. Les passants ne font pas particulièrement attention à moi. Il faut dire que j'ai taillé ma barbe de deux mois et mes cheveux trop longs. Deux mois, le temps qu'il m'a fallu pour atteindre ces rivages. Je marche droit devant moi, sans craindre de me perdre. Un boulevard où les grands magasins alternent avec des immeubles de bureaux, des boutiques étroites comme des bazars aux devantures multicolores, des étalages éclairés de guirlandes d'ampoules, encombrés de fruits et de victuailles, pas tous identifiables au premier regard. Des hommes et des femmes s'interpellent. En fait non, ce n'est pas exact. Les hommes crient après les hommes. Les femmes interpellent les femmes. Les enfants et les animaux, chiens, oiseaux, j'ai même vu un buffle attelé, trois cochons dans des paniers, des canards accrochés par la patte, les enfants et les animaux sont un monde à part, par le langage, la façon qu'ils ont de bouger, de s'écarter aux passages des véhicules ou de sauter en arrière quand tout à coup, des fumerolles sortent des grilles encastrées dans l'asphalte. Ce sont les seuls qui semblent s'amuser de ce grouillement mécanique et humain. Certains m'abordent en prononçant des mots glanés je ne sais où : espagnol, mandarin, anglais comme pidgin, créole, et même quelque mots de français « Bonsoir monsieur » qui me brisent le cœur de nostalgie et de regrets.

Comme une procession la foule devenue dense marche d'un pas égal vers un but que je ne perçois pas encore, mais qu'ai-je à perdre ? Personne ne m'attend plus que je sache. Nous quittons le boulevard pour suivre une rue que nous abandonnons à son tour pour une ruelle, une venelle, et enfin pour un improbable sentier qui prend de l'altitude. Les pavés sous nos pas se descellent et roulent. Le maigre parapet s'amenuise encore au fil de l'ascension pour disparaître ne laissant guère de sécurité pour se croiser. Il y a ceux qui montent en file continue, et ceux qui redescendent. Ceux-là m'ont l'air plus joyeux, plus jeune, plus léger. Comme si là-haut, ils avaient résolu quelque chose ou abandonné leurs fardeaux. Dans mon guide je n'ai rien lu à ce propos. Il apparait que ce volcan éteint a longtemps servi de repère aux marins. Des feux étaient entretenus au sommet qui les guidaient jusqu'à la passe. Jusqu'à la première guerre. Mais mon guide est ancien. Je l'ai acheté d'occasion il y a tellement longtemps, dans une vie que je commence à oublier. Ce chemin en spirale domine un paysage qui alterne du plus sombre au plus clair selon que je me trouve du côté de la ville ou au nord, dominant la forêt. La luminosité change mais aussi les sons qui montent de la plaine, mécaniques venant de la ville et comme des feulements et des cris issus de la forêt. 

Les marcheurs qui me dépassent m'adressent quelques mots essoufflés, sans attendre pour autant de réponse, des sortes de phrases comme des codes accompagnées de gestes dont le sens m'échappe tout autant. Je n'ai d'autre option que de hocher la tête ou faire un petit signe de main pour ne pas leur sembler hostile. Une improbable sirène de police fait soudain irruption au tournant du chemin provoquant quelques faux pas et un mouvement comme une ébauche de fuite. Le projecteur d'un drone inonde de sa lumière trop blanche les visages qui se sont levé comme une houle qu'accompagne un grondement de colère. Il me semble qu'un homme  a ramassé un caillou et l'a lancé sur la machine, j'ai entendu comme une chute suivie d'un écho comme un cri, j'ai dû rêver. L'ascension trouve un nouvel élan après cette anicroche.

Jusqu'au sommet. Une plateforme où les hommes et les femmes se côtoient. Un corps à corps, un souffle à souffle, un mot à mot. L'horizon où se lève la lune. Les striures phosphorescentes des vagues sur la mer de Chine. Babel, on se comprend …

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