Les caprices de Marie-Pierre

Franck Breitner

  J'ai craqué quand ma voisine, fraîchement débarquée, a joué un Capricede Paganini à deux heures du matin. Le plus connu, le vingt-quatrième, une scie. J'ai fait un bond de kangourou dans mon lit. La sensation de décoller pour attraper le lustre, comme à la fête foraine, sur un manège. Gamin, je capturais les pompons avec une facilité déconcertante. Je voulais les collectionner mais je faisais un caprice (tiens, tiens) chaque fois que j'apprenais qu'il n'y en avait qu'un, que d'autres prétendants attendaient leur tour.

  Certains parents s'étaient imaginé que j'avais dépassé la date de péremption. Il faut dire que j'étais plutôt grand pour mon âge. Ma mère était très fière de mes performances. Le ridicule ne tue pas, le manque d'objectivité non plus.

  Le violon a deux heures du matin, c'est comme des cigales devenues insomniaques au cœur de l'été.

  Je n'aurais jamais dû dire oui à mon ami Raoul quand il m'avait demandé s'il y avait un studio de libre dans mon immeuble.

 

  Mais vous devez vous demander de quoi je parle. Me reprocher de ne point commencer par le début. Et vous avez raison. Ce ne sont pas des trous de mémoire que je comble au fil des mots, non, juste un parti pris. A force de faire des puzzles, je fragmente tout.

 

  Raoul avait fait la connaissance, à l'occasion d'un énième vernissage, d'une jeune violoniste qui cherchait de quoi se loger. Une provinciale venue passer un concours dans la capitale. J'y résidais depuis que j'avais hérité, à la suite du décès de mon oncle, d'un appart avec vue sur la Seyne et son large ruban gris. J'étais le dernier rescapé de notre famille, et Raoul s'en amusait, qui craignait que mon nom ne me suivît dans la tombe. Il voulait que je me marie pour faire des bébés mâles. Il agissait avec moi comme une mère poule. Il était fils unique.

  « Et si je n'ai que des filles ? »

  « Tu les échanges contre des mecs. Le troc, rien ne vaut le troc pour lutter contre le capitalisme. Je connais un... »

  Je l'avais fait taire parce qu'il n'était pas rigolo. Il dérapait parfois, patinait dans le verbe alors que son truc, c'était la peinture, où il excellait.

  La jeune femme, au début, a cru qu'il la draguait, mais elle a vite changé d'avis quand, tout content d'avoir rencontré une musicienne, il l'a présentée à Mélanie, sa femme mélomane. Elles avaient très vite sympathisé, la violoniste ne tarissant pas d'éloges sur les toiles de son mari.

  « Surtout celle où l'on voit un pianistes se souffler sur les doigts, sans doute à la fin d'un concert. Ça ne manque pas d'humour. »

  « Oui, je l'aime aussi, mais il a oublié les violonistes. Je crois qu'avec vous et vos beaux yeux verts, il trouvera l'inspiration. Avez-vous vu celle du hautboïste qui fait danser des écureuils au pied d'un arbre mort ? »

  « Oui, bien sûr ! Mais j'ai moins aimé. »

  « Vous avez raison. Il ne faut pas trop le combler, il pourrait se prendre pour Picasso. J'espère que vous resterez humble tout au long de votre carrière. »

  Un sourire gêné fut sa seule réponse.

 

  Je n'ai pas osé aller toquer à la porte de Marie-Pierre. Mais je ne me suis pas recouché après m'être levé pour me poster devant la fenêtre, histoire d'admirer la Seine sous la pleine lune. Je ne fermais les volets que les jours de grand vent, parce qu'à tout moment, j'étais censé m'en mettre plein la vue. Une véritable mer de tuiles et d'antennes où dansaient des ombres improbables. L'hiver, elles s'unissaient à la fumée émise par les cheminées, et c'était comme une nuit de sabbat. Le nez collé à la vitre, j'avais le plus grand mal à glisser sous la couette après avoir manipulé l'espagnolette dans un silence approximatif. Je naviguais à bord d'un sous-marin, et les étoiles figuraient les yeux de poissons des abysses, ceux qui n'ont jamais été répertoriés mais dont le regard transperce les ténèbres sur plusieurs kilomètres avant de se planter dans sa cible.

  Marie-Pierre. Elle se prénommait Marie-Pierre, oui. Et son frère Pierre-Marie. Ils étaient jumeaux.

  Raoul m'avait raconté en se retenant de pouffer, que leurs parents, d'après les dires de la jeune violoniste, n'avaient aucune imagination. Qu'ils avaient même fait la gueule en apprenant que c'était un duo mixte. Le père voulait deux garçons parce que la vie est tellement plus compliquée pour une fille. Il craignait un conflit intra-utérin. Il était médecin généraliste.

  « Tu ne pouvais pas être gynécologue ? »

  Sa femme le taquinait sans arrêt sur son métier.

  « Tu sais, ma chérie ? Les gynécos sont souvent blasés, le soir, en rentrant à la maison. »

  Puis Raoul m'avouait qu'il avait tout inventé. Il gloussait lorsque mon visage changeait de couleur, rosissant sous l'effet de cette colère qui ne durait jamais plus de deux minutes. Le frère de Marie Pierre s'appelait bien Pierre-Marie. Mais il avait dix ans de plus.

 

  Je ne suis pas allé toquer à sa porte, non, c'est le hasard qui s'en est chargé.

 

*

 

  Le matin, pour me remettre les idées en place, je fais un puzzle. C'est aussi un passe-temps lorsque la routine ouvre les parenthèses. Je n'entame jamais une journée sans avoir achevé celui que j'ai commencé. Ce qui me fait arriver en retard au boulot. J'en ai même créé un à partir d'une toile de Raoul.

  On pianota à ma porte. Je me suis dit que cela ne pouvait pas être les doigts d'une violoniste. Je me trompais. J'ouvris.

  « Monsieur a des choses à vous dire, il s'est trompé de porte, il a sonné chez moi. »

  Marcel se montra enfin. Il se tenait en retrait de la jeune femme dont le déshabillé fit faire des loopings à mon sens de l'observation. Elle se retira sur la pointe des pieds, et je me promis de ramener, un peu plus tard, son « caprice » nocturne sur le devant de la scène. Je m'étais senti incapable de prendre son studio d'assaut à l'heure du coq. Il y en avait un, au-delà de la Seine, qui passait un sale quart d'heure après avoir réveillé les riverains. Les noms d'oiseaux volaient jusqu'ici même lorsqu'il y avait un vent défavorable.

  « Marcel, à nous deux ! Que me vaut le plaisir ? »

  « Un plaisir, je ne sais pas, mais bon, la nouvelle que je t'apporte n'est pas mauvaise, rassure-toi ! »

  « Tu m'aurais appelé avant, si elle était bonne, non ? »

  « Oui, sans doute. »

  Marcel était un vieux pote que j'ai fait embaucher à l'agence immobilière où je travaillais. Nous fonctionnions en binôme. Nous nous occupions de nos clients à tour de rôle. Ces braves gens se lassaient vite de voir toujours la même tête lors des visites.

  « Je passais devant chez toi, alors je me suis dit que je pouvais te prendre pour aller à l'agence, et en profiter pour te transmettre le message. »

  « Le message ? Quel message ? »

  « Ma sœur veut sortir avec toi. Elle prétend que tu es son type d'homme. »

  Je revenais de rétrograder dans le temps, quand les filles de mon lycée chuchotaient derrière les platanes en montrant du doigt l'élu de leur cœur.

  « Mais, à son âge, elle ne peut pas faire ses commissions elle-même ? »

  « Tu la connais ! Elle est d'une timidité maladive. »

  « C'est toi qui as pris l'initiative, je parie... »

  Il baissa la tête.

  « Tu n'es donc pas un messager ! »

Mon grand sourire le rasséréna. Marcel avait toujours été un peu nunuche, mais dans le travail, c'était un vaillant. Ce n'était plus le même homme quand il avait un client à satisfaire. Il était celui par qui les baux étaient signés. Il portait l'estocade après que je rabattais les proies.

 

  « Allez, attends-moi deux minutes ! Je m'habille et j'arrive. On en parlera en route. »

  Quand nous sommes sortis sur le palier, Marie-Pierre s'y trouvait déjà, sans son violon. Avait-elle écouté aux portes ? Ses joues avaient rosi. Elle feignit de descendre par l'escalier tandis que nous montions dans l'ascenseur. J'avais une peur bleue qu'elle remette le couvert, la nuit prochaine.

  C'était décidé, ce soir, je remettrai les pendules à l'heure. En attendant, c'est mon cœur qui jouait le rôle du balancier.

 

*

 

  « Le dernier Caprice de Paganini ? Mais je ne sais pas le jouer. Et je ne peux pas. Pas encore. C'est trop technique. Vous êtes sûr que le son venait d'ici ? »

  J'avais pris mon courage à deux mains. J'avais enfin toqué à la porte de Marie-Pierre. Dans l'espoir, je l'avoue, qu'elle m'ouvrît en déshabillé. J'eus droit à une femme vêtue de la tête aux pieds et tenant une partition d'une main ferme.

  « Sarasate. La fantaisie sur Carmen. »

  « Un classique. »

  Je fus déboussolé car elle agissait comme si elle m'attendait. Elle n'écoutait pas qu'aux portes, elle lisait aussi dans mes pensées.

 

  Ce matin-là, j'avais été incapable de bien bosser. Durant l'après-midi, Marcel avait dû me remplacer auprès des clients avec lesquels nous avions rendez-vous.

  « T'es malade, vieux ? »

  « Va savoir. »

  Il avait clairement remarqué que je cherchais le chemin de la cuisine alors qu'il m'avait briefé, sur ce bien, une heure plus tôt.

  « Va m'attendre dans la voiture. T'as l'air fatigué. »

  « Oui, c'est ça, je suis fatigué. Qu'est-ce que ça sera, ce soir... »

  « Pardon ? »

  « Rien ! »

 

  « Mais vous me semblez mélomane. Tout le monde ne connaît pas les Caprices de Paganini. Et vous les numérotez sans difficulté. »

  « La femme de Raoul organise des concerts à la maison et m'invite. Nous écoutons souvent du violon. Elle dit que ça la calme. Moi, ça me fait grincer des dents. Je ne peux pas m'empêcher de penser aux cigales. »

  « Les cigales, c'est plutôt le tambourin, non ? »

  Son sourire me captiva.

  Alors la question, ce cheval fou que je tentais de maîtriser, rua et sauta la double barrière de mes lèvres.

  « Etes-vous somnambule, Marie-Pierre ? »

  « Somnambule ? Pas que je sache. Les somnambules savent-ils jouer du violon ? »

  « Non, mais vous pouvez, par mimétisme, observé votre professeur et... »

  « Je vous arrête tout de suite ! » Vous savez pourquoi je ne suis pas somnambule ? »

  « Non, mais dites toujours ! »

  « Parce que je suis insomniaque. Je passe mes nuits à apprendre des partitions. Et je les joue dans ma tête. Ce n'est pas bruyant. Je ne peux même pas boire du café parce qu'il ne faut surtout pas que mes mains tremblent. »

  Il y eut un silence.

  « Vous voyez ? On se connaît à peine et je partage déjà mon secret avec vous. »

  « Personne n'est au courant ? »

  « Non. Et surtout pas mon prof de violon. Il passe son temps à me conseiller de bien dormir. La nuit, j'apprends un maximum de partitions, comme ça, je gagne du temps. »

  J'ai regagné mes pénates avec la tête à l'envers.

  J'avais été surpris par l'étroitesse du studio. Juste la place pour deux. Ses yeux n'étaient point cernés, je ne pouvais pas deviner qu'elle était insomniaque. Mais, alors, le Caprice de Paganini... Je ne l'avais pas rêvé, si ?

  J'ai commencé à douter. Je me suis servi un verre de whisky et j'ai admiré le ciel, où clignotaient tant d'étoiles, en me disant qu'il en manquait une, qu'elle était dans le studio d'à côté.

 

  Le lendemain, le concierge s'est pointé tandis que j'étais rentré du boulot depuis une bonne heure. Monsieur Ocampos était très sympathique, et dévoué. Mais il me prit au dépourvu car ce qu'il m'apprit avait de quoi déboussoler une girouette rouillée par grand vent.

 

*

 

  « Votre voisine est venue me voir, tout à l'heure. Elle prétend qu'il y a du bruit sur votre palier. Vous l'auriez avisée de quelqu'un qui joue du violon à pas d'heure. »

  « C'est exact. »

  « Je crois qu'elle a peur d'être accusée à tort. Vous n'ignorez pas qu'elle est, elle-même, violoniste. »

  « En effet. »

  Il se tut, réfléchit un moment, puis reprit en abusant des effets de théâtre.

  « Maintenant, il faut que je vous raconte une histoire. C'est assez troublant. Le propriétaire de l'immeuble, le jour de mon embauche, m'a fait savoir qu'au onzième étage, ici donc, un fantôme rôde d'un appart à l'autre. Il lui arrive de s'arrêter dans celui qui lui convient et joue du violon. »

  « C'est une blague ? »

  « Pas du tout. Il y a un peu moins d'un siècle, un virtuose très célèbre, et dont je préfère taire le nom, a transformé le studio de votre voisine en garçonnière. Il y recevait ses maîtresses entre deux concerts. Un jour, l'un des maris est arrivé à l'improviste, et le musicien a pris la fuite. Il est revenu plus tard, pour récupérer ses affaires, mais il a oublié l'archet. Le fantôme l'a visiblement trouvé. »

  « Et il était où ? »

  « Ça, je l'ignore. »

  « Et vous n'annoncez jamais la couleur lorsqu'un nouveau locataire se pointe dans l'immeuble ? Surtout que là, franchement, cette légende a été fabriquée par des petits plaisantins qui, justement, y ont habité autrefois, avant d'être obligés de déménager. Je les comprends, quand on sait le prix des apparts. Moi, j'ai eu de la chance, si je puis dire, avec mon oncle qui en achetait un peu partout dans la capitale. »

  « Et il les reperdait au jeu, je suis au courant, je l'ai bien connu. »

  Je ne fus point étonné.

  « Donc, pour résumer, le fantôme a déniché l'archet dans le studio de Marie-Pierre et en joue quand l'envie lui prend. »

  « Oui. »

  « Il y a, toutefois, un petit problème. »

  « Lequel ? »

  « Marie-Pierre m'a certifié qu'elle ne dormait jamais. Qu'elle était insomniaque. C'est chez elle que ça s'est passé, elle l'aurait entendu. Et vu, pourquoi pas ? Elle n'a vraiment rien d'une mythomane, encore moins d'une intrigante. »

  Je me remémorai les dimensions de son studio. Un sourire crispa mon visage et les mots ricochèrent sur ma langue avant d'être parachutés.

  « Il n'y a même pas la place de ranger un harmonica, et vous voulez qu'un archet soit passé inaperçu pendant plusieurs décennies ? Vous  êtes en train de me prendre pour un imbécile, n'est-ce pas ? »

  « Je ne me le permettrais pas, cher monsieur ! »

 

*

 

  Il avait voulu me serrer la main, mais j'étais déjà parti ailleurs. Pas loin, pourtant. Juste le palier à traverser, et un bout de couloir à emprunter.   Mais pas maintenant.

  C'est ce soir-là, plusieurs jours ayant passé, que la pleine lune m'apporta une réponse. Elle épiait la ville et je l'imaginai boule de bilboquet utilisant la plus haute tour, celle érigée par Eiffel, pour s'imbriquer. Je trouvai la scène moins romantique que surréaliste, mais bon, j'étais perturbé, et la vie ne coulait plus de source entre les parenthèses de ma routine.

  Le violon jouant le vingt-quatrième Caprice de Paganini ne m'a pas réveillé, parce que mon intuition m'avait prévenu que c'était une bonne nuit pour élucider le mystère du fantôme virtuose.

  Je n'ai pas attendu une seconde de plus, je suis allé toquer à la porte de Marie-Pierre. Elle était ouverte et je n'ai eu qu'à la pousser. Le silence avait gagné une bataille contre Paganini.

  La jeune femme, en déshabillé, plus sexy que jamais, était à genoux devant un tas de partitions et pleurait. Mon attention fut détournée par un tableau accroché au mur. Il n'y était pas, l'autre jour. J'ai immédiatement reconnu la patte de Raoul. La toile représentait un archet planté dans le cœur d'un bonhomme de neige. Il ne saignait pas et j'en fus étrangement déçu.

  « Ce tableau... C'est Raoul qui vous l'a donné ? »

  La violoniste leva son regard dans ma direction.

  « Il ne l'a même pas signé. »

  « Et c'est pour ça que vous pleurez ? »

  Elle me tendit les bras et je me précipitai pour l'enlacer alors qu'elle avait le plus grand mal à se remettre debout. Mes doigts crochèrent le vide et je poussai un cri de dément.

  Envie d'ouvrir l'unique fenêtre du studio. La lune me lança une œillade qui me glaça le sang.

 

  Le lendemain matin, j'avisai Raoul que je déménageais. En attendant que je trouve chaussure à mon pied, je lui avais demandé l'hospitalité. Il accepta en poussant un petit cri d'enfant gâté.

  Non, je ne lui parlerai pas du tableau qu'il n'avait point signé.

  Oui, je lui dirai que Marie-Pierre était partie.

  Qu'elle a raté son concours. Qu'elle a décidé d'arrêter le violon. Qu'elle ne m'a même pas dit au revoir.

  Le vingt-quatrième Caprice de Paganini n'a plus jamais résonné au creux de mes oreilles. J'avais mis un veto que Mélanie, la femme de Raoul, jugea indigne d'un mélomane.

  • Oui mon ami il faut se battre contre la musique, sinon le rien l'emportera, même pas les chats ;0(

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    flodeau

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