Les dormeurs - première nuit

Georges Beckett

« Le seul fait de rêver est déjà très important. Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir. Et l'envie furieuse d'en réaliser quelques-uns. »

« Le seul fait de rêver est déjà très important. Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir. Et l'envie furieuse d'en réaliser quelques-uns.

Je vous souhaite d'aimer ce qu'il faut aimer, et d'oublier ce qu'il faut oublier. Je vous souhaite des passions. Je vous souhaite des silences.

Je vous souhaite des chants d'oiseaux au réveil, et des rires d'enfants.

Je vous souhaite de respecter les différences des autres parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir.

Je vous souhaite de résister à l'enlisement, à l'indifférence et aux vertus négatives de notre époque.

Je vous souhaite enfin de ne jamais renoncer à la recherche, à l'aventure, à la vie, à l'amour, car la vie est une magnifique aventure et nul de raisonnable ne doit y renoncer sans livrer une rude bataille.

Je vous souhaite surtout d'être vous, fier de l'être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable. »

Jacques Brel

*

Prochaine alarme dans 6 heures.

Imaginez.

Un vaste chantier naval désaffecté sur les quais, à l'écart de la ville. D'anciens hangars recouverts de tôle ondulée où dormaient jadis les bateaux, reconvertis en toilettes pour mouettes.

Représentez-vous un hypermarché nettoyé de ses rayons et de ses clients après un incendie. Une étendue infinie d'enceintes de murailles de parpaings gris jointés de ciment à nu. Des kilomètres de peintures rupestres tracées à la suie par quelque race de géants préhistoriques. Des carreaux brisés, sculptés en étoiles tranchantes. Des murs délavés par cent années de pluie acide à faire oublier le clinquant des peintures d'origine.

Pensez au mot « apocalypse », au mot « armageddon », «  déluge ».

Imaginez la grande dégueulasserie.

Le réel tel qu'Abel le perçoit par le prisme de son pouvoir divin.

Voyez aux abords des hangars aux toitures souillées de fientes aviaires, de longues paires de rails cloquées de rouille plongeant vers le fleuve. Autrefois, les coques des navires laquées de peinture fraîche, estampillées du logo de firmes industrielles, glissaient sur lesdits rails et s'en allaient déverser leurs déchets au cœur de l'océan. Un passé qui semble pharaonique au regard des grues délabrées et dressées vers le ciel comme des potences immenses. Fantomatiques derrière les voiles de brume cotonneuse.

Imaginez que tout cela n'est peut-être pas réel.

Ou seulement au travers du regard d'Abel.

Une silhouette en allumette, fouettée par le vent du large, qui progresse au cœur de ce décor cyclopéen de cinéma apocalyptique. Minuscule en ces lieux érodés par la crasse et l'humidité. Courbée  et migraineuse - au point de tourner la tête au ralenti, au point qu'un gong asiatique résonne à l'intérieur de son crâne à chaque clignement de paupière - , la silhouette vêtue d'une parka militaire des surplus de l'armée, chargée d'un long sac de sport à bandoulière, marche sur la large route partageant le périmètre gris. Elle fait halte au pied du plus imposant des hangars qui parsèment ce no man's land de béton, et lève douloureusement les yeux sur le panneau indiquant le nom de l'avenue.

« Avenue des armateurs. »

Abel se répète mentalement l'adresse pour la mémoriser :

Six, avenue des armateurs, six, avenue des armateurs, six, avenue des armateurs...

Il s'acharne sur la longue porte coulissante en façade du hangar, grippée de rouille, si longue et haute qu'elle pourrait abriter un petit avion, et elle finit par coulisser dans un vagissement métallique. 

Le hurlement vengeur d'un dragon dans un livre de Tolkien résonne en vase clos à l'intérieur de sa tête.

La silhouette de lilliputien passe le cou  par l'ouverture – à peine assez large pour s'y faufiler –,  et crie :

« Hohé ! »

A l'intérieur, le cri se cogne en mille recoins contre la poussière noire, lèche les poutrelles rivetées, rebondit au fond des tranchées monumentales creusées dans le bitume où s'encastrait autrefois la coque des navires, et finalement,  revient à Abel en écho crasseux et épuisé :

« Hohé ! »

« Hé ! »

« é ! »

Prochaine alarme dans 5 heures et 12 minutes.

La petite silhouette lance le long sac de sport à l'intérieur du grand hangar déserté.

Ploc !

Oc !

C !

Elle se faufile de profil par l'ouverture de la porte, comme entre les lames d'une guillotine émoussée, et ramasse le sac de l'autre côté. A l'intérieur, de longues artères de lumière pâle, comme recrachées d'un projecteur de cinéma au travers des rangées de meurtrières hissées à hauteur de géants, criblent la pénombre. Sur leur trajectoire la poussière danse façon boule à neige souvenir. Des bidons de solvants rongés par un cancer de rouille jonchent le sol de béton ajouré. Un peu partout, des boas de cordages moisis sont enroulés selon un motif spiralé, rappelant la coquille d'un escargot. Deux larges tranchées sont creusées dans le sol au milieu du bâtiment, telles des tombes destinées à une race extraterrestre de taille supérieure. En hauteur, pendent des lianes de câbles d'aciers reliées à des poulies rivées à des poutrelles. L'odeur de moisi rappelle un sous bois à l'automne ou une cave inondée. La niche d'un chien après un orage.

Ou pas.

En tant que banal être humain, peut-être que tout ce que vous verriez c'est un hangar astiqué et parfaitement fonctionnel où l'on continue de poncer et de vernir la coque des bateaux en construction. Où, jour après jour,  des hommes travaillent, mangent, boivent du café, dorment parfois, et se masturbent peut-être dans les toilettes en pensant à Charlize Theron à la pause déjeuner.

Il est possible également que, cette fois, le pouvoir d'Abel ne lui joue aucun tour. Qui sait ? Cet endroit est possiblement un authentique amas de tôle et de béton à nu abandonné et coagulé par la crasse et la poussière. Le pire trou à rat merdeux de l'univers.

L'endroit idéal pour dormir sans limite.

Prochaine alarme dans 4 heures et 20 minutes.

Accommodé à l'obscurité, Abel plisse ses paupières douloureuses et distingue une porte, au loin. Un trou de souris en proportion de la hauteur des murs. Il marche jusqu'au minuscule rectangle en contournant les fosses gargantuesques. Sous ses semelles craquent, comme des gâteaux secs, des éclats de bois et de béton, et les craquements amplifiés par la migraine sont comme autant d'insectes hurleurs battant des ailes à l'intérieur de sa tête. Sur la porte, une plaque de métal rouillée laisse encore deviner l'inscription : Service. Le penne grince plaintivement, des chips de rouille crépitent et s'effritent sous les doigts d'Abel. La porte s'ouvre sur un long couloir. La peinture des murs s'écaille en copeaux à la manière dont des centaines de Post-it s'enrouleraient sur eux même après avoir subit les assauts du temps et de l'humidité, pour finalement tomber sur le sol comme des pellicules sur l'épaulette d'une veste. En surplomb, le jour perce péniblement au travers d'un dôme de plastique dépoli, moucheté de chiures de mouettes. Si bien que la lumière est d'un vert de marécage. 

« Hohé ! » crie Abel, en plissant ses grandes paupières sous l'effet pic-à-glace du son de sa propre voix.

Pas d'écho, cette fois.

Abel cramponne la lanière de son sac à dos et avance prudemment le long du couloir aux murs jaune pisse et décrépis, jusqu'à la première porte sur sa droite. L'inscription dit :

«  Chef de chantier. »

Les gonds de la porte gémissent ; Abel plisse les paupières - le supplice sonore équivaut à mille craies grinçant sur un tableau noir. Le panneau de bois s'ouvre sur un bureau dévasté, meublé d'une chaise, d'un bureau avec retour et un caisson à tiroir, et d'une armoire métallique comme on voit dans les séries policières allemandes des années 80 – le tout est rouillé. Recouvert de poussière blanche. Moisi. Des dalles éventrées du faux plafond pendent des câbles électriques tels les tentacules d'un dieu païen du Nécronomicon. Sur le sol, git un fatras de feuilles de papier jaunies et éparpillées comme après un cambriolage à la télévision. Une lueur glauque filtre dans la pièce par une minuscule meurtrière accolée au plafonnier. L'odeur de moisissure rappelle une grotte de montagne. Le silence est total.

C'est le lieu idéal pour tromper son rythme cicardien, se dit Abel.

Imaginez que ce cagibi insalubre deviendra sa chambre pour les mois qui viennent.

Peut-être l'année entière.

Si le joueur de Poker, Phil Laak était capable de forcer l'insomnie et de jouer aux cartes cinq jours d'affilé sans dormir, Abel, lui, pourrait contraindre son corps à l'hypersomnie.

Le temps qu'il faudra pour retrouver la mystérieuse Eva.

Imaginez que cet homme est un dieu dans ses rêves.

Héraclès.

Steve Jobs.

Qui vous voulez.

Et ce dieu s'apprête à passer la nuit dans le pire trou à rat depuis Alcatraz.

Pour l'amour d'une femme.

Qui n'existe pas.

Abel extrait son téléphone portable de la poche de sa parka et le tend devant lui telle une baguette de sourcier ; l'indicateur de réseau indique une réception moyenne. Suffisante pour publier sur internet la petite annonce de ralliement qu'il a rédigé. Il abandonne son sac de sport sur le bureau rouillé et visite brièvement les quatre autres pièces qui se succèdent en enfilade le longs des murs moisis du couloir - quatre chambres supplémentaires pour accueillir d'autres participants. Toutes identiques : du mobilier rouillé et de la poussière. Des crottes de rongeurs, comme de petites olives noires dispersées sur le sol, et une puanteur de toilettes bouchées. Le cinquième bureau abrite un lavabo, deux cabines de douche et une dizaine de casiers de vestiaires en métal piquetés de rouille. Les clés sont encore enfichées sur les serrures, rivetées à un bracelet de plastique jaune comme à la piscine. Abel choisi le casier numéro 13 pour se porter chance. Il noue le bracelet de plastique desséché et fendillé avec la clé autour de son poignet. La douleur dans sa tête, c'est comme... Il se précipite vers le lavabo fendu contre le mur du fond pour vomir. Le liquide blanchâtre et épais jaillit par sa bouche et s'écoule lentement par la bonde asséchée.

La douleur s'atténue – l'étreinte épineuse de la migraine se relâche.

De retour dans sa nouvelle chambre, Abel tire le bureau déglingué au fond de la pièce, contre l'une des cloisons effritées. Il déblaye avec sa chaussure les feuilles de papier répandues sur le sol. Sur l'une d'entre elle on lit encore l'entête : « Rapport du contremaitre du .... » La date est illisible, effacée par la crasse et l'humidité. Dommage, se dit Abel, elle aurait permis de confirmer si le hangar à bateaux était encore en service ou non.

Car tout ceci n'est peut-être pas réel.

Comprenez : le hangar est peut-être en parfait état. Demain matin à 6h, peut-être Abel sera-t-il tiré de son sommeil par un homme casqué en bras de chemise et expulsé des lieux  à coups de pompes.

Abel contemple la feuille de papier jaunie et délavée et imagine les hommes du futur découvrant ces millions d'arbres transformés en rapports inutiles et délateurs. Peut-être penseront-ils à quelques évangiles primitifs. Des parchemins sacrés des temps anciens célébrant le reporting obsessionnel et la productivité compulsive.

Peut-être érigeront-ils de grands totems à l'image des oblongues tours de verre recouvertes de lianes et verdies de mousse que notre civilisation laissera derrière elle après son extinction. Peut-être se prosterneront-ils devant ces sculptures tribales, reproductions miniatures de nos buildings, en psalmodiant :

«  Cac 40, cac 40, cac... »

Et la grande dégueulasserie recommencera.

Bien sûr, cela n'est possiblement que la pensée malade d'un pauvre petit peigne cul hypersomniaque qui s'imagine plus important qu'il n'est, parce qu'il possède le pouvoir de contrôler ses rêves.

Prochaine alarme dans 3 heures et 2 minutes.

Une fois un périmètre suffisant déblayé sur le sol, Abel extrait de son sac de sport un tapis de gymnastique en mousse et le déroule contre la cloison effritée. Dessus, il applique un sac de couchage. Il ajoute une de ses fines couvertures de survie de campeur, d'aspect réfléchissant comme les panneaux solaires des modules lunaires. Sous la lumière chiche et filtrée par les chiures de mouettes maculant l'étroite meurtrière au plafond, ses mains ont la couleur de scutelles d'alligator. L'humidité lui donne la chair de poule. La poussière le fait éternuer. L'odeur  de moisi lui refile des hauts le cœur. Possible qu'un rat crevé soit en train de pourrir dans le faux plafond.

Abel extrait du sac de sport une affiche pliée en quatre. Elle représente un homme roux et barbu, vêtu d'un treillis. L'homme brandit une mitraillette. Il affiche un regard goguenard et un sourire en coin. Abel placarde le poster sur un montant de l'armoire en métal à l'aide d'un aimant trainant sur le sol maculé de crotte de rongeur. Il contemple l'image d'un air satisfait ; Chuck Norris lui portera bonheur, il l'a toujours fait. Le reste de son paquetage comprend un réchaud et deux recharges de gaz, un exemplaire de Robinson Crusoé, une quinzaine de boites de conserve, une casserole, une paire de couverts et une timbale en plastique, également à l'effigie de Chuck. Deux chargeurs de batterie solaire de téléphone qu'il place dans le maigre rectangle de lumière verdâtre projeté sur le sol par la meurtrière en hauteur. Et trois litres d'eau en bouteille.

A peine assez d'eau pour deux jours.

Il faudra se ravitailler. Se rouler à nouveau dans la boue avec les autres cochons. D'après le GPS de son téléphone, la supérette la plus proche se situe à moins d'un kilomètre au nord de la voie ferrée, Abel s'en est assuré. 

Imaginez-le.

Lui, le Zarathoustra des neurasthéniques, le Toutankhamon du roupillon, lui et ses grands yeux bleus mi-clos de poisson de dessin animé, et les cernes occasionnées par ses dix-huit heures de sommeil quotidiens, masqués par une paire de lunettes noires promotionnelles offertes par une grande marque d'eau gazeuse. Visualisez la capuche de son sweatshirt tirée sur sa chevelure rousse mal peignée sous les néons éblouissants de la supérette. Les semelles de ses baskets bas de gamme de smicard frottant le carrelage crasseux. Imaginez cette silhouette frêle et dénutrie, étourdie par la migraine et un trop plein de sommeil, arpenter mollement les allées. Au milieu de cette opulence d'aliments préemballés et étincelants de vernis et de gélatine alimentaire à lui brûler ses rétines de migraineux. Les tartes aux fraises, sous leur coque de plastique d'emballage, d'un rouge de verni à ongle. Les poivrons verts phosphorescents miroitant telle la visière d'un casque de moto. Le jambon et sa teinte rose rassurante de cochon Disney. Les tournedos de bœuf, bardés de leur couronne de couenne blanche, façon perruque de magistrat, luisant de sang rubicond.

Pour vous, pauvres humains lambda, tout cela a l'aspect d'un trésor culinaire succulent, accessible au prix d'un ticket d'autobus.

Mais pour les pupilles divines d'Abel, embrumées de sommeil, tout ne sera que Nugetts décomposés. Cordons bleus moisis. Jambon putréfié. Terrine de canard aux asticots. Œufs à la salmonelle. Brocolis et carottes flétris, couverts d'un duvet gris de moisissure. Par le prisme de son pouvoir maudit, il contemplera des rayonnages entiers de sous-produits alimentaires périmés, fruit du dégueulis des grandes chaines de production qui broient os, abats, et phanères pour les recracher sous forme de petites déjections portionnées et panées, assaisonnées de pesticides et de conservateurs cancérigènes. D'eau de javel et d'huile de palme. De prion et de glyphosate.  A cause de son maudit pouvoir, Abel percevra la vérité derrière la réalité trompeuse de la grande dégueulasserie. Sa mère l'avait mis en garde contre la fourberie de la grande peste mondiale. Le grand mirage qui, pauvre mortel, vous fait confondre du vomi alimentaire, de la nourriture à peine consommable par les cochons, avec du caviar Belluga.

Pourtant Abel se nourrira.

Pour Eva, il continuera à s'alimenter et, de fait, à alimenter d'espèces trébuchantes et d'action en bourse la bouche du grand organisme pourrissant.

Peut-être l'arrivée d'autres participants, répondant à l'annonce de ralliement qu'il s'apprête à poster sur internet, lui permettra-t-elle de faire pousser un potager. D'élever des cochons. De se soustraire à la grande dégueulasserie et de s'adonner ensemble à la vénération du Dieu sommeil en complète autarcie.

Il y avait eu John Lennon et Yoko Ono. Des précurseurs avec le Bed-in for peace. L'ex beatles et sa nouvelle épouse étaient réstés au lit huit jours dans la chambre 1742 de l'hôtel Reine Elizabeth, à Montréal.

Plus récemment, il y avait eu Christopher. Ce gamin de 19 ans qui avait passé 27 ans à dormir seul dans les bois sous une tente de fortune, dans l'état du Maine, avant d'être arrêté, puis accusé d'une centaine de cambriolage.

A l'idée d'associer son nom à celui de ces célébrités, Abel oublie presque sa migraine. Galvanisé par ses réflexions, il s'assit sur son couchage de fortune parmi les décombres rongés de moisissures et extrait le brouillon de la petite annonce qu'il a rédigé. Il la relit tout haut :

« JH cherche participants pour cure de sommeil. Couchage, nourriture, eau et affaires de toilette non fournis. Tous les participants sont les bienvenus. Se rendre à l'adresse suivante avec son paquetage : chantier naval, 6 avenue des armateurs. Entrez, c'est ouvert. »

Chaque mot prononcé à haute voix est un coup de marteau à ses tempes.

Prochaine alarme dans 46 minutes.

Adossé à la cloison moisie, muni de son téléphone portable et de sa connexion wifi, Abel recopie le texte sur une dizaine de site d'annonces en ligne destinées à divers magasines – qui traitent de sujet aussi variés que la décoration d'intérieure, la cuisine ou la musculation. Il le poste également sur des sites d'annonces de rencontres spécialisées dans le bondage ou l'adultère - Abel ne veut oublier aucune catégorie de la population. Les rouages de la grande peste mondiale se mettent en branle, activant serveurs et connexion internet. Les tentacules du grand kraken s'agitent pour débiter de son compte bancaire le montant facturé pour ses publications.

L'hameçon est lancé.  

Abel se tasse au fond de son sac de couchage, satisfait.

Peut-être est-ce le début d'une nouvelle ère.

La plus importante depuis la chute de l'empire romain et l'invention de la roue.

Peut-être, demain, les disciples du dieu Abel se presseront-ils aux portes du hangar pour venir combattre par le sommeil la grande peste mondiale.

Une armée de courageux combattants en pyjama, aux paupières lourdes, luttant par la paresse, avec du caca aux coins des yeux, contre la pestilence générale. Une société bâtie autour de l'unique activité épanouissante, pacifiste et non polluante offerte par la nature. Des populations entières, effaçant sieste après sieste le souvenir d'une vie d'éveil sans joie et sans gloire au service du grand cloaque pourrissant. Des fainéants magnifiques sans aucun désir de réussite sociale créant dans leurs rêves des statues et des peintures de maitre. Affamant par la paresse le grand organisme dégueulasse. Non, le monde n'appartient pas à ceux qui se lèvent tôt, il appartient à ceux qui rêvent. Les glandeurs. Les paresseux. Les léthargiques. Les toxicomanes de l'édredon. Les bavouilleurs sur oreillers. Les guérilleros du squattage de plumards. Une société de traines-panards sous Lexomil, souriant et épanouis, trainant leur maigreur heureuse et leurs oreillers à l'intérieur des bâtiments abandonnés de l'administration, des gares et des grandes enseignes de mobilier. Imaginez des Starbucks et des McDonalds changés en dortoirs silencieux aux murs vibrant des ronflements et des flatulences nocturnes d'hommes et de femmes s'éveillant dans l'unique but de se préparer une soupe d'orties. Les stations services et les cinémas abriteront des hordes ravies de zombies mal peignés en pilou-pilou. Les enfants danseront autour de grand feux de joie où se consumeront tous les réveils matin et les pendules murales. Réclamez votre droit à l'oisiveté et au grand sommeil réparateur. Pensez au nombre de fois où vous vous levez à contrecœur à l'heure où les coqs pioncent encore. Ces heures de repos volées qui vous asservissent d'avantage, vous épuisent et  tuent en vous toute lucidité et désir de combattre. L'arme ultime de la grande dégueulasserie qui vous dérobe votre repos en vous hyperconnectant, vous facebookant, vous tweetant, vous netflixant. Sur tablette, portable, laptop. Oubliez l'heure d'été et l'heure d'hiver, les solstices, les saisons et les années bissextiles. Imaginez un monde où la lenteur sera loi. Effacez de votre mémoire la notion de rendez-vous et d'horaires en trois huit. Munissez-vous du seul bien indispensable en ce monde : une couverture.

Prochaine alarme imminente. 

Mais n'oubliez pas, il est possible également que ces délires de glandouilleurs ne soient pas les prémices d'une véritable révolution socioculturelle, mais seulement la quête égoïste et mégalomane d'un pathétique traine-savate migraineux et dérangé. La croisade individuelle et idiote d'un sale petit merdaillon inadapté et frustré, tombé amoureux dans ses rêves d'une playmate imaginaire. Une playmate prénommée Eva qui l'a largué dans ses songes et est devenue depuis une obsession pour lui. Au point de perdre son minable emploi de grouillot, et de venir roupiller dans ce cachot moisi le restant de ces jours.

Pour la retrouver.

Et c'est précisément ce qu'il fait. Abel s'enfouit dans son sac de couchage comme une chenille dans son cocon et ferme les yeux.

Réveillez-vous.

La guerre des fainéants commence maintenant.

 

 

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