Les inséparables du quartier Saint-Georges

Jean François Guet

Toute ressemblance avec un quartier de Lyon où j'ai habité n'est pas fortuite

Comme en témoigne une vieille photo, enfants déjà, nous étions inséparables mais à la différence des oiseaux du même nom, nous étions trois. Trois garçons indomptables ou presque, ni méchants ni sauvages, juste un peu rebelles et intrépides à l'image des héros de bandes dessinées auxquels nous avons emprunté nos surnoms. Brun et râblé, Antoine Sartory alias « Blek» était velu comme un castor, grand et athlétique avec sa crinière de lion, Pierre-Marie Pédraz alias « Zembla » cultivait la nonchalance des grands fauves, quant à moi, Robert Sinchet alias « Cap'tain Swing », j'étais assez costaud pour être de tous les coups, les bons comme les mauvais. Seuls nous n'étions rien, à trois nous étions craints et respectés de tous sans même avoir besoin de recourir à la force physique. De fait, jusqu'à aujourd'hui, aucun caïd du vieux comme du grand Lyon ne nous a jamais imposé son pouvoir.


« Blek le roc », « Zembla l'homme-lion », « Cap'tain Swing le loup de l'Ontario », aujourd'hui, ces personnages ne sont connus que des collectionneurs de « Petits formats » des BD dont l'âge d'or remonte aux années 60, des opuscules bon marché qui firent la joie des fils d'ouvriers des « trente glorieuses », les seules BD que lisaient nos parents. Toutefois ce n'est pas à la maison que nous avions lu et relu leurs aventures mais chez monsieur Jean, le brocanteur-fripier-bouquiniste du quai Achille Fulchiron qui tenait bazar juste à côté de notre école. Pour appâter le chaland, il disposait sur le trottoir des présentoirs de livres de poche et parmi eux ces fameux « Petits Formats ». Il en possédait un stock impressionnant voire inépuisable au motif qu'il avait bien connu les éditeurs, deux compères lyonnais.


Avec sa tignasse blanche et ses yeux bleus, monsieur Jean portait invariablement un tablier de coton bleu et un pantalon de velours noir à grosses côtes si défraîchis qu'on en devinait à peine les couleurs d'origine. « Un bouquiniste propre ne vend rien » riait-il pour s'en excuser. Malgré sa corpulence, il se déplaçait comme un chat et montrait une vigueur peu commune chez un homme de son âge. Douché et rasé de frais, sapé comme un milord, monsieur Jean devenait un vrai « Baron de l'écluse » voire un véritable « Gentleman d'Epsom ». Derrière cette métamorphose, nous pressentions qu'il menait une vie à tiroirs. Volontiers disert dès qu'il s'agissait d'histoire du monde médiéval, d'art de la guerre, de géographie de l'Afrique, de jazz, de cuisine et vins de France, monsieur Jean ne parlait jamais de lui.


Sans héritier, monsieur Jean aimait peu les enfants mais nous, il nous a toujours eu à la bonne. Notre côté inséparables peut-être ? Entre deux espiègleries, nous allions lui emprunter un lot de « Petits Formats », toujours avec sa permission. S'il faisait beau, nous allions lire sur le quai, jambes pendantes sur l'estacade. Les jours de pluie, nous nous installions sur de méchants fauteuils défoncés dans la poussière de son arrière-boutique. Dans les deux cas, après lecture, nous remettions les opuscules soigneusement à leur place sans les avoir cornés ni déchirés. Nos précautions impressionnaient monsieur Jean qui nous confia ainsi notre première mission : recouvrir les livres de papier cristal puis les classer par collections et par numéros.


Oui, nous étions des enfants très soigneux. Malgré leur peu d'instruction, nos parents nous avaient appris la valeur des choses et surtout le respect du bien d'autrui. Comme leurs aïeux avant eux, ces ouvriers méritants avaient eu à cœur de transmettre à leurs enfants une valeur cardinale aujourd'hui bien démodée : le respect. Comme la plupart des lyonnais, nos parents étaient travailleurs et conformistes, laissant leur sérieux confiner à l'ennui. Confusément, le culte de nos héros de papier nous faisaient entrevoir qu'un autre destin nous était accessible et autrement plus exaltant. Inséparables, nous nous accrochions l'un à l'autre, sûrs que cette union ferait la force de notre réussite. Discrètement, monsieur Jean y a beaucoup contribué. De petits travaux en missions de confiance, au fil des années, il nous a peu à peu impliqué dans ses affaires jusqu'à nous y associer pleinement.


Bon vivant peu enclin à la mélancolie, monsieur Jean aimait rire mais aujourd'hui, nous sommes en deuil. Allongé dans un cercueil de chêne verni à poignées dorées posé devant l'autel de l'église Saint-Georges, monsieur Jean ne rira plus. une balle de 7-62 mm entre les deux yeux a eu définitivement raison de sa bonne humeur. Une foule considérable est venue assister à la messe, obligeant beaucoup de fidèles éplorés à se recueillir dehors. Tenus à l'écart de la cérémonie, des mécontents maugréent que leur bon monsieur Jean aurait mérité la cathédrale Saint-Jean ou la basilique de Fourvière mais tant de faste lui aurait déplu. Pour faire de la place à l'intérieur, les couronnes ont été disposées sur le parvis de telle sorte que l'église semble jaillir d'un massif de fleurs multicolores.


Assise à nos côtés, madame Irénée notre ancienne institutrice sanglote sous sa mantille noire. Avec l'âge elle s'est légèrement empâtée et ses boucles blondes ont quelque peu blanchi mais elle est restée très séduisante. Encore aujourd'hui, rares sont les hommes de goût à ne pas s'émouvoir à son passage mais gare aux impudents, un seul regard suffirait à les fusiller d'autant que Madame Irénée n'a jamais manqué de répartie. C'est elle qui nous a surnommés « les inséparables du quartier Saint-Georges ». Lasse des CP, elle avait repris la classe de CM2 laissée vacante par un collègue muté ailleurs, si bien que nous avons été deux fois ses élèves. Sans illusion sur nos capacités intellectuelles, elle avait pris sur elle de nous garder dans sa classe jusqu'à ce que nous atteignions l'âge légal pour partir en apprentissage. Le programme de la classe de sixième nous ennuierait vite et nous serions tentés de chahuter avec les cancres pour épater les filles. Madame Irénée pensait que le collège nous ouvrirait la voie royale qui conduit de l'avenue de l'échec à l'impasse de la délinquance. Pour nous, mieux valait apprendre un bon métier et, dans cette perspective, consolider nos connaissance en français et en calcul mental. « Sans fondations solides pas de construction possible » aimait-elle seriner aux parents de ses élèves défaillants. Madame Irénée avait vu juste. Sans elle, nous aurions mal tourné.


Pour de jeunes lyonnais, les métiers de bouche offrent des parcours professionnels ouverts et sécurisés. Ainsi, après notre apprentissage dans les meilleures maisons du vieux Lyon « Blek» est-il devenu chef cuisinier, « Zembla » charcutier-traiteur et moi, « Captain Swing », maître d'hôtel. Toujours inséparables, nous tenons un « bouchon » rue Saint Georges, une bonne petite table sans prétention, des produits simples mais irréprochables. Bien entendu, notre « bouchon » est devenu la cantine attitrée de monsieur Jean, de ses amis et de leurs relations. Régaler ces fines gueules suffit à notre bonheur et notre prospérité.


Au bras de son époux, madame Irénée pleure son fidèle amant. Sa liaison avec monsieur Jean est depuis longtemps connue de tous, cocu en tête, une passion volcanique mais sans nuage qui était bien partie pour durer un demi-siècle si un fâcheux ne l'avait interrompue d'un coup de fusil à lunette. Le mari trompé, ex-voyageur de commerce pour une fabrique de passementerie, avait longtemps abusé de son œil de velours et de son bagout pour séduire oies sans cervelles et dindes vénales. Rompu aux amours ancillaires et tarifées, le don-Juan était mal placé pour jouer les moralistes. Absent une partie de la semaine, monsieur Irénée préférait savoir madame en bonnes mains plutôt que l'imaginer papillonner d'un inconnu à l'autre. Non, même cocu, monsieur Irénée n'aurait jamais été assez fou pour assassiner monsieur Jean.


« Monsieur Jean assassiné » a titré, pleine page à la une, le Progrès de Lyon comme s'il s'agissait d'un Jaurès ou d'un Kennedy. Monsieur Jean était un bon samaritain, un saint homme dont l'aura avait peu à peu dépassé les limites du vieux Lyon. Depuis plus de quarante ans, tous les chiffonniers de la ville, les SDF en particulier, savaient trouver quai Achille Fulchiron l'acheteur généreux de leurs trouvailles. À tous ces accidentés de la vie et à ceux qui voulaient s'en sortir en particulier, le bon monsieur Jean tendait une main vraiment secourable. Sans jamais empiéter sur leurs prérogatives, il travaillait avec toutes les institutions caritatives implantées à Lyon mais exclusivement des ONG. Aux unes, il prêtait des locaux pour stocker et distribuer des denrées ou des repas. Aux autres, il trouvait des immeubles où loger provisoirement des sans-abris. À ceux qui avaient des bras valides, il offrait des heures de travail. Il fallait bien collecter, trier, réparer et mettre à la revente les meubles, vêtements et livres dont Monsieur Jean faisait commerce sans lucre excessif. À cette activité, il fallait ajouter le démontage de pièces détachées d'appareils et de machines hors d'usage. Quand la presse s'intéressait à ses activités caritatives, monsieur Jean mettait en valeur ses protégés, des personnages hauts en couleur dont la déchéance puis la rédemption donnaient matière à d'excellents reportages.


Et puis il y avait l'Afrique. S'il tenait boutique dans le vieux Lyon, monsieur Jean destinait une part significative de sa collecte à l'Afrique occidentale. Chaque trimestre, il envoyait par voie d'eau un chargement à destination du port de Cotonou d'où les marchandises étaient réexpédiées sur toute l'Afrique. Là-bas tout était nettoyé, ravaudé, réparé, remonté, vendu et revendu, de quoi alimenter une chaîne de valeur ajoutée dont chaque maillon trouvait de quoi vivre dans la dignité. Cette activité était organisée de façon efficace par une confrérie béninoise qui agissait dans une semi-clandestinité depuis la colonisation. Vénéré comme un saint homme par les gens simples de Dakar à Libreville, monsieur Jean était connu et respecté par tout ce que l'Afrique de l'ouest comptait de notables. Certains ont tenu à témoigner de leur reconnaissance en venant aujourd'hui assister à ses obsèques.


Homme de principes, si monsieur Jean agréait le recyclage d'argent mal acquis pour financer son entreprise caritative, il s'était toujours refusé à faire commerce d'armes et de drogue, l'un finançant l'autre pour servir des causes douteuses et enrichir de discrets marionnettistes. Sans jamais prendre parti, il s'était scrupuleusement tenu à l'écart de tout conflit ethnique ou religieux. Cependant, peut-être avait-il récemment commis une maladresse fatale? Sur un continent qui conjugue rebellions armées et répressions incessantes, il en faut peu pour être physiquement éliminé. Entre dictateurs paranoïaques, seigneurs de la guerre et djihadistes sanguinaires, les médias africains se perdaient en conjectures tant les hypothèses crédibles étaient nombreuses.



Quant à nous, l'assassinat de monsieur Jean nous laissait pour le moins perplexes. Agents de sécurité puis porteurs de valises enfin superviseurs de certaines affaires, nous ne connaissions aucun ennemi déclaré à notre mentor. Nos amis béninois, corses et les missionnaires, non plus. Tous avaient enquêté, en pure perte. Lors d'une réunion au sommet organisée dans notre « bouchon », nous convînmes d'attendre d'avoir identifié son assassin avant de reprendre le business et nous répartir les parts de monsieur Jean.


Eu égard à l'importance de l'affaire, la responsabilité de l'enquête a été confiée au numéro deux du SRPJ de Lyon, le commissaire Leidrade, un des meilleurs flics de France. Avant même que sa saisine soit officielle, il nous a reçu tous les trois dans son bureau du fort Montluc rénové. Manifestement, le meurtre de monsieur Jean avait été commis par un vrai professionnel. Le commissaire ne se faisait pas d'illusion, un dispositif à clapets étanches l'empêcherait sûrement de remonter jusqu'au commanditaire, déjà bien beau s'il en retrouvait la trace du tueur. En fait, ne comptant pas aller au delà de l'enquête de routine, il attendrait que les choses bougent, si ells voulaient bien bouger. L'air partagé entre ironie et gourmandise, Leidrade ouvrit son jeu avec une première carte.


L'analyse balistique avait révélé que l'arme du crime était une « Dragounova », un fusil de précision de fabrication russe très facile à se procurer depuis la dislocation du pacte de Varsovie. Malgré le concours d'Interpol, le commissaire n'avait pas accès à l'annuaire des meilleurs tueurs à gage. À voir son œil pétiller, Leidrade pensait que nous, nous saurions à qui nous adresser pour en consulter un exemplaire à jour. Nous nous gardâmes d'acquiescer mais il avait raison. En temps voulu, nous saurions à qui nous adresser pour remonter la piste de l'assassin de monsieur Jean.


De l'avis de la police nationale partagé par Interpol, le meurtre de monsieur Jean n'entrait pas dans un cycle de vendettas entre familles du crime organisé. Avec un casier judiciaire vierge, monsieur Jean n'était pas une figure du Milieu. Cependant, pour avoir monté une entreprise caritative d'envergure internationale sur un continent agité de mille soubresauts depuis l'indépendance des états, il était très probable que sa route ait croisé celle de notables du crime organisé, à commencer par celle des corses très actifs en Afrique, sans oublier la nébuleuse djihadiste, les triades chinoises voire la voyoucratie russophone qui déployaient leurs activités criminelles sur le continent. Peut-être que l'une de ces organisations avait-elle choisi de faire place nette pour reprendre tout ou partie du business de monsieur Jean ?


Pour nous montrer qu'il avait encore du jeu, le commissaire abattit sa seconde carte. En la retournant lentement, il scrutait nos réactions sûr d'en tirer une première idée de la réalité de notre relation avec la victime. Leidrade n'a pas été déçu. Cet atout maître nous a laissé bouches bées.


Connaissions-nous vraiment monsieur Jean ? Manifestement non. À notre grande stupéfaction, le commissaire Leidrade nous révéla une information peu banale. Dans une vie antérieure, Monsieur Jean avait servi dans la Légion Étrangère. Conformément à ses prérogatives particulières, cette institution lui avait fourni un nouvel état civil en détruisant toutes traces de l'original. En l'absence de confidences de l'intéressé, nul ne savait d'où il venait ni ce qu'il avait voulu fuir en s'engageant chez les képis blancs. Bien sûr, Leidrade avait longuement interrogé madame Irénée, les oreillers sont réputés propices aux confidences. Hélas, elle ne savait rien. Allergique à l'évocation de ses souvenirs, Monsieur Jean ne parlait jamais de sa jeunesse, même à sa maîtresse. En revanche, le commissaire avait obtenu copie du dossier militaire de l'ex-légionnaire, des états de service exemplaires. Lors d'opérations extérieures en Afrique de l'ouest Monsieur Jean avait même été détaché au 11ème Choc, le bras armé de nos services secrets. Peut-être y avait-il dans ce passé mystérieux la clé du mystère de son assassinat ?


Leidrade n'avait pas le moindre indice mais il lui semblait hautement probable que le commanditaire viendrait jouir de son forfait en assistant aux obsèques de sa victime. À défaut de l'orienter sur une piste sérieuse, il comptait sur nous pour ne pas ridiculiser son service. Il pressentait que nous en savions malgré tout bien plus long que nous ne le disions. Malgré la sympathie que nous éprouvions pour ce brave commissaire, les secrets de monsieur Jean dont « les inséparables du quartier Saint-Georges » étaient désormais dépositaires, resteraient bien gardés.


Certains esprits chagrins s'étaient bien demandé comment, sans fortune personnelle connue, monsieur Jean parvenait à équilibrer la balance de ses comptes mais, faute d'éléments probants, leurs enquêtes avaient tourné court. Soupçons justifiés, l'entreprise caritative de monsieur Jean était pour partie la couverture de quelques activités à la légalité incertaine. Nul ne sait comment ni par quoi, notre bon samaritain avait commencé mais ses débuts procédaient de l'Afrique où il avait tissé des liens entre trois nébuleuses étrangères l'une à l'autre : une confrérie béninoise, le réseau des missions catholiques et le milieu corse. Il n'est pas certain que monsieur Jean soit à l'origine de son entreprise mais il a su la diriger et la développer à la grande satisfaction de toutes les parties. Quand un système ne fait que des gagnants sans léser quiconque, il n'y a aucune raison d'éliminer l'un de ses principaux éléments mais cupidité et jalousie sont les mobiles de bien des crimes. D'importance modérée, le recyclage d'argent mal acquis qui huilait les rouages du système, suffisait-il à justifier un meurtre?


Qu'un brocanteur soit un peu receleur est dans la nature du métier mais, pour protéger ses affaires africaines, Monsieur Jean se gardait scrupuleusement de flirter avec la légalité dans ce registre-là. Certes, nul ne peut garantir la provenance des objets usagés collectés par des marginaux. Monsieur Jean avait beau ne pas vouloir travailler avec des toxicomanes, il lui était impossible de l'éviter complètement. Alors, pour prévenir tout ennui inutile, il dressait la liste des objets entrés au magasin et en transmettait systématiquement copie au commissariat du quartier. En cas de signalement, il restituait les objets volés sans dénoncer quiconque. Ce système a permis à nombre de braves gens de retrouver leurs biens après cambriolage et aux fonctionnaires de police d'être félicités pour leur prompte résolution de ces affaires. En cas de restitution d'un lot volé, monsieur Jean ne payait pas ceux qui le lui avait apporté, bienheureux qu'il ne les balance pas. Brocanteur, oui. Receleur, non ! Tous les braqueurs de la place le savaient mais un malfaisant qui avait essayé de berner monsieur Jean sur l'origine d'un dépôt avait peut-être perdu le butin d'un cambriolage. S'en serait-il vengé ?


Enfin, pour le compte de ses relations corses et béninoises mais aussi celui, de vieux amis du quartier Saint-Georges, tous associés à l'affaire, Monsieur Jean gérait en bon père de famille un fonds d'investissement pour partie alimenté par du recyclage d'argent mal acquis. Inspiré d'un modèle africain utilisé par diverses confréries, ce fonds s'apparente à une tontine par accumulation ce qui lui donne un côté presque inépuisable, en tous cas suffisant pour racheter peu à peu tous les murs et fonds de commerce du quartier Saint-Georges et accessoirement des logements pour leurs exploitants et leurs salariés. À cet égard, le fonds permet d'installer les employés méritants, ambitieux et loyaux. Ainsi, nous même avons bénéficié de cette tontine pour acheter un petit immeuble renaissance de la rue Saint-Georges. Entièrement rénové par nos soins, nous y avons aménagé notre « bouchon » et, au dessus, nous occupons chacun un étage. Fondée avant tout sur l'amitié et la confiance, cette tontine n'est pas ouverte à tous. Un candidat éconduit par monsieur Jean pourrait-il avoir eu des envies de meurtre ?


Les cendres de monsieur Jean à peine dispersées dans la Saône conformément à ses vœux, nous nous lançâmes à la recherche de son assassin. Le commissaire Leidrade ne se trompait pas, nos amis corses eurent vite fait d'identifier le trafiquant d'armes qui avait vendu au tueur la « Dragounova », un serbe de Bosnie qui opérait depuis le Genevois. Ils n'eurent aucun mal à le convaincre de balancer son client, un voyou de la Duchère surnommé « Jipé le frappadingue », un braqueur incapable de travailler proprement. Il venait de sortir de prison où il avait tiré dix ans pour un vol à main armée qui avait mal tourné, trois passants étaient tombés sous les balles perdues. Pour faire le malin, un codétenu le persuada que monsieur Jean l'avait balancé en échange d'un vieux condé avec les flics du commissariat du vieux Lyon. En fait, renseignée par le patron d'un hôtel borgne, la police avait interpellé « le frappadingue » dans le lit d'une prostituée dont il avait toujours été le souteneur. Niant l'évidence, le braqueur fou clamait à tout va qu'en sortant, il ferait la peau de monsieur Jean, un délire obsessionnel auquel personne n'accordait de sérieux. Le « frappadingue » n'avait pas l'étoffe d'un tueur.


Pourtant, ceux qui l'avaient connu enfant, savaient que ce malfaisant avait un vieux compte à régler avec sa victime. Monsieur Jean lui avait fermé la porte de son bazar pour conduite irrespectueuse vis à vis de madame Irénée, une cause de bannissement définitif et sans appel. «  Jipé le frappadingue », Jean-Paul Guzzin pour l'état civil, « Ombrax» pour les « inséparables du quartier Saint-Georges », comment avions-nous pu oublier qu'à l'instar des trois mousquetaires nous avions été quatre ?





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