Lettre à ma mère

Perrine Piat

concours Curiosité.

Petite, tu m'appelais fouille au pot. Je te regardais sélectionner les ingrédients dans le frigo, lentement. Tu les pesais, soupesais et puis tu les incorporais dans ton mythique saladier en plastique jauni.

Commençait alors la grande aventure, regarder le lait liquéfier peu à peu la farine, en changer la couleur. Et puis le sucre, les œufs. Le chocolat. Qu'allait donner le mélange de tous ces élément qui, pris un à un, n'était pas grand chose ? Je ne voulais jamais que tu me donnes l'objectif de ta recette. J'aimais attendre, l'imagination en marche, le résultat final. Génial, je trouvais cela génial de pouvoir, avec quelques ingrédients seulement, créer autre chose, un gâteau, une tarte, un plat des plus fins. J'en ai passé du temps à te regarder faire. Comme à observer le chat, trop heureuse d'imaginer ce qui pouvait bien lui traverser la tête.

Tu te souviens, mon appétence à ce que tu me racontes tes voyages, mon désir d'ailleurs, mon envie d'aller voir plus loin ce que pouvait bien vivre les autres ? Tu me reprochais mon grand appétit de tout, mon intérêt pour les bizarreries et pour les raretés plutôt que pour mon propre quotidien, si pauvre en singularité.

Je veux te dire qu'aujourd'hui, je m'entraine à la recherche de moi-même, j'ai la boulimie de mieux me connaître. Rien de narcissique, juste l'envie d'aller jusqu'au bout de moi. La quête a commencé, innocemment, à un cours de Pilates. Tu le savais, toi, que cette discipline amène tout autant au renforcement musculaire qu'au renforcement de soi ? J'ai beau étirer mon psoas, gainer mes muscles profonds,  me centrer sur mon plancher pelvien, ce que je découvre vraiment, c'est chaque parcelle de mon corps, celles qu'on ne voit jamais. Ce que mon attention retient, c'est à quel point mes muscles sont capables de mobilité, de relâchement, de contraction. Mon corps en équilibre, miroir de mon esprit. J'apprécie, à chaque séance, analyser mes capacités  musculaires, rechercher la position neutre de mon bassin. J'aime infliger à mes jambes un petit centimètre de décalage lors d'un étirement, simplement pour en constater les effets sur tout le reste de mon corps.

J'exerce pleinement cette découverte de moi, toujours animée par le désir de mieux me comprendre. Je parcours les méandres de mon comportement avec une psychologue d'expérience, partenaire de route idéale. J'attends, chaque semaine, nos échanges avec plaisir, heureuse de mieux me rencontrer enfin. Quelle divine exploration, quelle saine investigation. Qui ne serait pas haletant et empressé dans ce voyage au centre de soi ? Je suis un tel badaud fureteur, spectateur et acteur de cette fouille ardente.

Cette égo aventure, cette prospection intérieure n'est visible de personne, n'est ressentie que par moi et j'aime être moi-même une curieuse curiosité, objet de ma propre curiosité. Merci de m'avoir ouvert les yeux au monde et de m'avoir toujours poussée à m'émerveiller de rien. Et de tout. De tout le monde. Même de moi.

Tu me manques.

Ta fille, la deuxième.

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