L'incendie des coeurs - Chapitre 3

mywritings65

Seuls les derniers étages avait été touchés par la foudre et l'incendie. J'aimerais pouvoir vous dire qu'on a eu de la chance... mais une des réserves précieuses a été touchée.

Je suis entrée dans le bâtiment avec Basile.

- Interdiction d'utiliser les ascenseurs, m'a-t-il prévenue. Il va falloir tout monter à pied.

Je m'y attendais. Nous avons alors emprunté les escaliers pour pénétrer dans le premier étage touché : la réserve précieuse.

L'incendie avait éclaté les ampoules, il faisait noir... et ça sentait le brûlé. Une certaine humidité régnait dans l'air, à cause de l'eau ayant servi à éteindre le feu.

Basile a allumé sa torche frontale et m'a passé une lampe de poche. D'un signe de tête, il m'a autorisée à inspecter les lieux.

Certains rayonnages et ouvrages étaient devenus noirs ! Ils avaient l'air foutu. Ça m'a fendu le coeur.

D'un coup, je me suis sentie épuisée. Les larmes me montaient aux yeux. En plus, l'odeur de brûlé devenait vraiment trop forte, insupportable !

- Ça va ? m'a demandé Basile.

Il faisait tellement silencieux dans la pièce que j'ai sursauté. J'ai ravalé mes larmes avant de répondre :

- Oui. Oui, ça va.

J'avais réussi à cacher cette tristesse qui venait de s'emparer de moi. Il n'avait rien remarqué.

- Pfff... Dire que ma chanson du moment c'est "Feu de joie" de Bénabar... !

Basile m'a regardée attentivement pour s'assurer que je plaisantais bien. Puis nous avons éclaté de rire !

- Alors comme ça, Eglantine la timide a le sens de l'humour ?!

- Si on peut appeler ça de l'humour !

Je me sentais pathétique. Même si nous avions été dans la même classe, Basile et moi ne nous sommes jamais vraiment connus. Et j'étais mal à l'aise de me retrouver devant lui. Il était toujours aussi beau...

Basile me suivait à la trace tout en analysant les lieux. Il devait vouloir s'assurer que rien ne s'effondrerai sur moi.

- Bon, on les sauve comment tes livres ? m'a-t-il demandé.

Sur le coup, je n'ai as pu répondre à sa question. Je connaissais la théorie, c'était moi qui avais rédigé le plan de sauvegarde des documents, qui formais mes collègues, qui connaissais les procédures. Mais la pratique en situation réelle... c'était autre chose !

- Je... Je dois récupérer des documents dans mon bureau. La paperasse avant l'évacuation.

Basile a hoché la tête, même s'il ne devait pas trop comprendre. Comme je ne bougeais pas, il m'a encore demandé si ça allait.

- Ça me fend le coeur tout ça..., ai-je répondu dans un souffle.

- C'est rien, Eglantine, tu pourras les racheter tes livres !

- On est dans la réserve précieuse, je te signale !

- Et quoi ? Vous cachez un trésor ici ?

J'ai éclaté de rire. Basile a pris un air boudeur qui a redoublé mon fou rire.

- Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?

- On ne cache pas de trésor ! Enfin, pas comme tu l'entends. C'est ici que l'on conserve les documents les plus anciens, les plus rares. Ce sont des manuscrits, des exemplaires uniques ! On ne peut pas racheter ça ! C'est pour ça qu'on doit les sauver. Et aussi parce qu'il faut un beau budget pour tout racheter. Tu n'imagines pas combien ça peut coûter...

- Genre 50€ ?

- 40 000€, 3 000€, ça dépend.

Basile a sifflé d'étonnement.

- Ah ouais, quand même !

- Bon, je vais chercher les papiers.

- Je t'accompagne !

Nous avons rejoint mon atelier, au premier étage. J'ai fouillé dans ma paperasse pour y dénicher un document permettant d'évaluer l'étendue des dégâts.

Nous sommes ensuite remontés à la réserve avec d'autres pompiers et collègues de la bibliothèque.

Le travail a pu commencer. Après avoir pris tout un tas de photos des dégâts, nous avons estimé que 5 000 mètres linéaires de documents avaient été endommagés. Les étages du dessus avaient été beaucoup plus touchés, les pompiers étaient intervenus à temps pour empêcher le feu de détruire complètement la réserve précieuse.

Nous avons protégé ce qui n'avait pas été touché avec des bâches, avons monté tout le matériel nécessaire au sauvetage des documents. Puis le premier tri a pu s'effectuer.

- On doit trier quoi ? m'a demandé Basile, avec lequel je faisais équipe.

- Dans un premier temps, on va sauver les documents les plus importants, ai-je expliqué.

- Et tu détermines ça comment ?

- Plusieurs critères entrent en compte ! La rareté du document, l'enluminure, la reliure...

- Tu parles chinois là...

- Pardon ! ai-je ri. La reliure, disons que c'est la couverture du livre. L'enluminure, ce sont les dessins à l'intérieur.

- Ouais, les trucs qui ressemblent aux vitraux des églises ?

- Ne te moque pas ! Ce sont de véritables oeuvres d'art ! C'est dessiné si petit et pourtant c'est si bien fait !

- Mouais... Et comment je les reconnais tes documents importants ?

- Tu ne les reconnais pas, c'est moi qui fais. Toi, tu complètes ça.

Je lui ai tendu un inventaire pour inscrire tous les documents que nous allions déplacer.

- Pour quoi faire ?

- Pour garder une trace du document. Ça va nous permettre de nous assurer que nous n'avons rien perdu et de tenir à jour le catalogue de la bibliothèque.

- Je ne comprends rien...

- Tu veux m'aider, oui ou non ?

- Oui !

- Alors fais ce que je te dis !

- Quelle autorité !

C'est vrai que la dernière image qu'il devait avoir de moi, c'était celle de la fille toute timide qui ne voulait pas qu'on la remarque et qui avait l'air de suivre tout le monde... Ce n'est pas très valorisant ! C'était il y a si longtemps tout ça...

Une fois notre chariot rempli, nous sommes descendus à l'atelier. Le deuxième tri allait pouvoir se faire.

- Et maintenant ? m'a demandé Basile.

- On va séparer les livres selon leur état : les brûlés, les non brûlés, les mouillés, les trempés et les secs. Puis on pourra les traiter.

Soudain, une idée m'a frappée. J'ai tapé mon front avec ma main.

- Qu'est-ce qu'il y a ? s'est inquiété mon camarade.

- On n'aura jamais de place dans la bibliothèque ! On va devoir évacuer les documents ailleurs, louer des congélateurs...

Je me sentais fatiguée, impuissante. Basile a dû le ressentir.

- Tu devrais t'assoir, m'a-t-il conseillé. Tu dois te calmer. Tu es fatiguée, sur les nerfs, et c'est normal. Tu es responsable de tout ce déroulement, c'est une lourde tâche.

Il a pris mon bras pour m'emmener à ma chaise de bureau où il m'a installée. J'ai tressailli à son contact, non pas parce qu ça me mettait dans tous mes états, on n'est pas dans "50 nuances de Grey" ! Mais parce que j'avais appris à me méfier des hommes et à ne plus supporter leur contact...

Basile s'est assis sur l'autre chaise, s'est rapproché de moi et m'a pris les mains. Cette douceur venant de lui me chamboulait. Il n'avait jamais été comme ça avec moi.

- Ça va mieux ?

- On va dire que oui. Tu crois qu'on pourrait utiliser le parking de la bibliothèque ?

- Pour évacuer les documents là ? Oui, ça doit être faisable.

- Ok ! Parfait.

Je m'apprêtais à me lever, mais Basile m'en a empêchée.

- Repose-toi encore un peu. Dis-moi ce que je dois faire.

Je lui ai donc expliqué qu'il pouvait prendre les documents trempés pour les éponger, enlever un maximum d'eau.

Je l'observais en train de s'appliquer, comprenant maintenant l'importance de  sauver ces documents. J'étais impressionnée par son endurance. Il avait éteint un incendie, sauvait maintenant des documents avec moi et il était si... éveillé ! Alors que moi... je me sentais épuisée à l'idée de devoir sauver tout ça...

Basile n'avait vraiment pas changé, en 10 ans. Il était toujours aussi mince, malgré son métier sportif. Ses yeux noisettes, ses cheveux bruns aplatis par son casque de pompier... La seule chose qui changeait, c'était sa taille : il me dépassait. A l'époque, j'étais encore un peu plus grande que lui...

Quand il a eu terminé d'éponger les livres, je me suis approchée de lui.

- On va les emballer dans des sachets hermétiques avant de les mettre au congélateur.

- On va congeler des livres ? T'es sérieuse ?!

- Oui, je suis sérieuse ! Pleure pas, c'est pour leur bien ! Bref, on va devoir noter ça sur le sachet, ai-je dit en montrant le numéro sur la languette insérée dans le livre qui dépassait. C'est la cote de rangement, elle permet d'identifier et de localiser un ouvrage dans le catalogue et la bibliothèque. Et on va mettre la date aussi.

Après avoir fait ça, Fabrice est venu me trouver :

- Ah ! Tu es là ! s'est-il exclamé en me voyant. Je venais te dire de rentrer chez toi.

- Pourquoi ça ? me-suis-je étonnée.

- Tu es là depuis que je t'ai appelée à 2h du matin, il est 10h ! Va te reposer. Soline est partie depuis longtemps.

- Mais je dois gérer les équipes...

- On va gérer ça, Eglantine ! Tu nous as formés plusieurs fois, on connait tous les gestes à faire. D'autres collègues et volontaires sont arrivés. Tu pourras revenir fin d'après-midi si tu veux mais, en attendant, je veux que tu te reposes !

C'est à contre-coeur que j'ai accepté. Basile a aussi décidé de prendre congé.

- Tu veux que je te ramène ? m'a-t-il proposé.

- Non merci, je vis à 15 minutes à pied. Ça ira. Merci pour ton aide !

- C'est normal, voyons. On est là pour ça.

Je lui ai fait la bise, puis j'ai tourné les talons.

- Je peux te donner mon numéro, m'a-t-il soudainement crié. Au cas où tu aurais besoin de parler de tout ça...

La seule fois que j'avais obtenu son numéro, ça s'était mal passé... Mais j'étais trop fatiguée pour réfléchir...

- Ok, donne-le-moi.

Il me l'a dicté, je l'ai enregistré. J'ai erré dans les rues, bouleversée par les événements. Une fois dans mon appartement, j'ai enlevé mes chaussures, me suis étalée dans le canapé, et je me suis endormie comme une masse...

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