L'incendie des coeurs - Chapitre 5

mywritings65

Le jour J est arrivé bien trop vite ! Je suis sortie de la bibliothèque à 14 h pile et m'apprêtais à rejoindre la place du vieux lorsqu'une main a agrippé mon bras.

- Oh ! Salut Basile, je ne t'avais pas vu, l'ai-je salué, confuse.

Monsieur était carrément venu me chercher sur mon lieu de travail ! Il portait une chemise à carreaux bleue avec des manches courtes. Etant encore en plein sauvetage, je ne me suis pas mise sur mon trente-et-un !

- Ça ne fait rien, m'a-t-il assuré en souriant. Comment tu te sens ?

- Bien, et toi ?

- Ça va aussi.

Nous nous sommes mis en route pour la place.

- Ça a été pour te garer ? ai-je demandé, connaissant la difficulté de trouver une place pour sa voiture dans cette ville.

- Je suis venu à pied, j'habite Salzinne.

- Ah ok !

- Et toi ? Tu vis où ?

- Jambes.

C'est dingue. Plus jeunes, nos villages étaient situés l'un à côté de l'autre mais nous ne nous croisions jamais en dehors de l'école. Et aujourd'hui, nous étions encore quasi voisins sans jamais s'être croisés, mis à part la nuit de l'incendie.

Arrivés à la place, nous avons choisi un café au hasard et nous nous sommes installés à la terrasse. Il y avait du monde grâce au beau temps, mais pas tant que ça. Ce n'était pas encore l'heure de pointe !

Le serveur est venu prendre notre commande. J'ai opté pour un cidre à la pomme tandis que lui avait jeté son dévolu sur une bière.

- Alors comme ça, tu n'es pas bibliothécaire ? m'a demandé Basile, amusé.

- Je sais que j'en ai la tête, mais non, c'était trop... évident ! Tout le monde me voyait faire ça. Mais perso, j'avais pas envie d'attendre des gens en lisant h24. J'aime lire, mais pas à ce point ! Donc, à défaut de réparer des gens, je répare des livres.

- "Réparer des gens" ?

- En secondaire, j'étais la confidente de toutes mes amies. Ça m'aurait plu de devenir psy mais, au bout d'un moment, je me suis trop investie émotionnellement. J'ai fini par me demander si je ne déprimais pas plus à cause des autres ! Et toi alors ? Pompier ? aux dernières nouvelles tu voulais devenir boulanger ! Puis comptable, me suis-je souvenue.

- Et toi volcanologue ! m'a-t-il répondu, fier de s'en souvenir.

- Oh là là ! Tu te souviens de ça ?!

J'avoue qu'il venait de m'impressionner !

- C'est pas tous les jours qu'on entend ça, s'est défendu Basile en haussant les épaules.

- En vérité, je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire plus tard. On avait quoi ? 14-15 ans ? J'ai toujours été fascinée par les images de volcans en éruption. Et comme la prof faisait un tour de table, fallait bien que j'invente quelque chose !

Le serveur est venu apporter nos verres. nous avons trinqué à nos retrouvailles avant de boire une gorgée.

- Et donc, comment es-tu passé de boulanger, comptable, à pompier ? ai-je réattaqué.

- J'ai toujours aimé cuisiner, mais pas pour travailler. Je m'en suis rendu compte en faisant un job étudiant chez mon oncle. Je suis devenu pompier un peu par hasard... pour pouvoir sauver des vies... Un peu par culpabilité de ne pas avoir pu sauver celle que j'aurais vraiment dû protéger...

Je sentais que Basile était mal à l'aise. Je ne savais pas de qui il parlait et ça n'aurait pas été poli de ma part de demander, d'être indiscrète. J'ai donc bêtement bu une gorgée en hochant la tête comme si je comprenais ce qu'il voulait dire.

- Tu as encore des contacts avec ceux d'Eghezée ? ai-je demandé après un blanc, Basile étant visiblement toujours troublé par sa confidence.

- Oui, bien sûr ! On est liés comme les doigts de la main depuis toujours !

- Tu revois encore qui ?

- Les deux Killian, Daniel, Thimoté, ceux de mon village aussi. Et toi ?

- Personne, ai-je répondu, mal à l'aise.

- Pourtant t'étais proche d'une fille avec un look bizarre là... Celle qui voulait sortir avec mon frère...

Jenna. J'avais rencontré cette fille via des amis commun et nous prenions le même bus. En plus d'avoir la même mentalité, les autres élèves nous prenaient pour des soeurs !

Jenna était une personne assez... particulière ! Elle copiait les styles vestimentaires des autres, mais ça ne lui allait jamais vraiment bien. Et elle ne supportait pas le célibat ! Sur un temps de midi, nous avions dû demander à je ne sais combien de garçons s'ils étaient intéressés de sortir avec elle ! Tous avaient refusé...

- Jenna ? On est amies sur Facebook mais sans plus. Tu veux savoir pourquoi elle voulait sortir avec ton frère ?

- Raconte-moi tout !

- Je ne saurais vraiment plus dire comment j'en étais arrivée là mais j'étais tombée sur les skyblog des gens de notre classe, dont le tien. Et quand j'ai vu que tu avais un frère, j'ai fait ma curieuse, j'étais allée voir son blog.

- Quelle stalkeuse ! a plaisanté Basile. Oui, je me souviens de cette histoire. Tu commentais mes photos de manière anonyme et quand je t'ai demandé qui tu étais, tu as eu le cran de m'avouer que c'était toi. J'étais en colère, je t'avais répliqué que je n'étais pas amoureux de toi et tu as osé répliquer que ce n'était pas vrai, que tu savais ce que j'éprouvais réellement pour toi ! Qu'est-ce que tu m'avais épaté...

Nous avons ri. Lui pour ce souvenir, moi pour la gène que me procurait ce moment.

- Oui, virtuellement c'était facile... Et tu ne m'as plus jamais répondu après ça ! Bref, j'avais donc visité le blog de ton frère et j'avais pu voir qu'il faisait partie d'un groupe de rock. Et quand j'en avais parlé à Jenna, elle a décrété qu'elle avait toujours été amoureuse de lui ! Pourtant, elle ne l'avait vu qu'une fois et ne s'en souvenait sûrement pas !

Le frère de Basile était deux ans plus âgé que nous mais il avait changé d'école après notre première année.

- C'est spécial comme philosophie, a commenté Basile à propos de Jenna.

- Elle était vraiment spéciale !

- Et donc, tu n'as plus aucun contact ?

- Non. Jenna était très égocentrique. En changeant d'école, je lui ai enfin avoué tout ce que je pensais et ça ne lui a pas plu que je me rebelle. Mes autres amies étaient aussi spéciales. J'étais vraiment contente de quitter cette école !

C'était sorti tout seul mais, au moins, c'était honnête. J'avais vraiment vécu l'enfer là-bas. Les moqueries au quotidien, la peur des autres, des amies nocives...

La tête de Basile s'est décomposée. Je n'avais pas réfléchi avant de parler, je l'avais peut-être blessé. Notre histoire était particulière : amoureux l'un de l'autre, nous nous l'étions déjà avoué mais Basile n'avait jamais assumé devant les autres ce qu'il éprouvait pour moi. C'est pour ça qu'il m'avait rejetée. Et c'est pour ça que j'en avais fait de même.

Des moqueries étaient nées suite à ma déclaration. Involontairement de la part de Basile mais volontaire de qui voulait bien l'entendre. Basile ne m'avait jamais défendue. Il n'avait jamais levé le petit doigt.

Mais je n'ai jamais rien eu contre lui. Je ne lui en ai jamais voulu. Après tout, je ne me sentais pas vraiment prête à avoir mon premier petit ami.

- Eglantine, je..., a commencé Basile.

- ... Tu n'as rien à te reprocher, l'ai-je interrompu. J'étais très contente de partir pour ne plus revoir ceux qui se plaisaient à se moquer de moi. Et j'étais contente de quitter Jenna et les autres. Elles n'ont jamais été de véritables amies.

- Mais...

- S'il te plaît, Basile ! N'en parlons plus. C'était il y a si longtemps ! L'eau a coulé sous les ponts depuis. On est adultes maintenant. Je ne disais pas ça pour te blesser.

Vu le froid qui venait de s'installer, j'ai fait mine de regarder ma montre. Cela faisait déjà 2 h que nous étions là, à papoter ! Le temps avait filé si vite !

- Déjà 16 h ! Va falloir libérer la place...

Basile s'apprêtait à sortir son portefeuille, mais je l'en ai empêché.

- Je viens de plomber l'ambiance, c'est moi qui régale ! ai-je dit en sortant mes sous.

- Mais non, c'est ridicule ! a-t-il protesté.

- Je vais la plomber encore plus si tu insistes !

A la fois déçu et amusé, Basile m'a laissé payer.

- Je peux au moins te raccompagner ? m'a-t-il demandé.

- J'habite à Jambes, coco, c'est à l'opposé de chez toi.

- Je te rappelle que c'était moi le sportif de la classe !

- Bon, si ça t'amuse...

Le trajet s'est fait silencieux. Je pense qu'aucun de nous n'avait envie de dire une bêtise, de gâcher à nouveau l'ambiance.

J'ai profité de cette promenade pour réfléchir à tout ça. J'étais contente d'avoir passé ce moment avec lui, d'avoir pu vraiment discuter. A l'époque, on s'était rarement parlé. Aujourd'hui, nous avions vraiment fait connaissance, tout en nous remémorant notre passé commun.

Je me sentais inexplicablement bien en sa présence, malgré mes propos mal placés et la gêne qui avait suivi.

- Voilà, c'est ici, ai-je dit quand nous sommes arrivés devant l'immeuble.

- Waw ! Et t'as vue sur l'eau ? s'est exclamé Basile, surpris.

- Oui.

- Chapeau !

Un silence s'est installé. Il est temps de se dire au revoir.

- C'était sympa de discuter avec toi, ai-je dit sincèrement en évitant de parler de "bon vieux temps" (qui n'en fut pas vraiment un !).

- Oui, c'était chouette, a-t-il répondu en souriant timidement.

Demande-moi mon numéro ou propose une prochaine sortie, je ne sais pas ! Fais quelque chose !

- Bon ben salut, ai-je dit en tendant ma joue, déçue qu'il ne propose rien.

Il m'a fait la bise puis je me suis tournée vers la porte d'entrée en prenant mes clés.

- Eglantine ?

- Oui ? ai-je répondu un peu trop hâtivement en me tournant vers lui.

- Je pourrais avoir ton numéro ? Tu sais... au cas où tu oublierais encore que tu as le mien...

Bien trouvée, l'excuse !

- Désolée, je ne garde pas une bonne expérience de la première fois où j'ai obtenu ton numéro, ai-je répliqué d'un air taquin.

Basile m'a regardée sans comprendre.

- Tu ne te souviens pas ? me suis-je étonnée. Lionel m'avait donné ton numéro, c'était limite si on ne m'avait pas forcée à l'encoder ! Je l'ai donc pris sans vraiment avoir l'intention d'en faire quelque chose. Et puis, un jour, j'ai craqué. Et encore un autre jour. Et ainsi de suite. Je t'ai envoyé des messages auxquels tu ne répondais jamais. Et un jour, tu m'as appelée. Je n'ai pas osé décrocher. J'ai donc reçu un message électronique me prévenant que j'avais un message vocal. Et quand je l'ai écouté, c'était une voix de femme. Elle était en colère et m'a demandé de ne plus jamais envoyer de message sur ce numéro. J'ai supposé que... que tu ne voulais pas me parler, que tu voulais te débarrasser de moi, que même virtuellement tu ne voulais pas de moi... Et que donc, tu aurais demandé à ta mère de me menacer...

Je lisais une sincère incompréhension dans le regard de Basile.

- Je n'ai jamais reçu de message de ta part..., m'a-t-il assuré.

- C'est qu'on m'en a donné un faux... J'aurais terrorisé une dame innocente !

Je me suis pris un fou rire, d'un coup, comme ça, accompagnée de Basile.

- Bon, je peux l'avoir ton numéro au final ? a insisté ce dernier après s'en être remis.

Je le lui ai donné. Puis nous nous sommes vraiment dit au revoir.


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