Loup - II

A Mind On The Brink Of Collapse

Où l'on traite du Loup anoure, de Nénuphar et de son marécage.

Nénuphar apprécie la compagnie de l'animal, ce même s'il prend plaisir à rentrer tard. Elle a pris goût à la façon dont il évite le poids du face-à-face, jouant sans feindre une équivoque désinvolture, tout en exigence d'une affection sérieuse et rectiligne. Elle caresse son corps robuste, et il s'est même déjà assis paisible, extirpant grâce à Nénuphar de longs souffles tranquilles; jetant à tort et à travers sa tête par ciel et val. Trouvant l'aspect bestial trop goguenard, elle le grime de ses teintures privées, ayant acquis à sa cause qu'il se vêtit alors d'un bonnet. Tu bouges, t'es mort ! Il garde l'esprit lointain pendant le jeu ; gémit innocemment, avouant civilement sa reconnaissance en un mouvement de tête anxieux; emmitouflant quelques secondes un pelage intense au  cou d'une Nénuphar trempée mais fière. Bientôt il se couche sous ses yeux ébahis, vaincu par les gratouilles, puis sur le dos soudain ; pour finir pataugeant d'une bombe. Elle le suit remonter à la berge molle, pattes avant immergées, colonne droite, d'une assurance décidément bipède, feignant par la suite un acte volontaire. Pourquoi est-ce si intriguant d'un animal qu'il agit tel un homme ?

La première fois que Loup perçoit son reflet sur l'eau périmée, le molosse surpris s'y donne des crocs, envoyant s'affoler un banc. Sans aucune haine vraiment. La violence chez lui s'exprime aussi naturellement qu'on tend la main pour dire bonjour. Soudainement excentrique, il s'élance contre lui-même, charge, fuit à la manière de ces esprits téméraires affrontant des heures durant toutes les vagues de la mer. Entre ses assauts, adresse d'incompréhensibles sourires, dédicacés à Nénuphar, devenue mère à qui il ose montrer sa joie, avec cette demande de plus en plus ouverte d'attention. Nénuphar sait que derrière la surface calme, l'Etang aussi le suit.

Si Nénuphar ne peut quérir tout son vécu, elle a suivi son cours, au travers d'yeux subrepticement mélancoliques. La guerre rugit en lui, projetée sur l'Etrange lors de l'allée. Elle-même a pu marcher sur la Montagne de morts; les laissés-pour-compte criant à l'aide pour qu'on leur serre la main.

Loup hurle, timoré, lors de ses fugues en solitaire, précédé de vocalises pour éconduit, dont les déchirements bien qu'à l'écart n'atténuent pas toute la fureur. Son esprit n'a pas le trait grossier d'un fauve. Des événements l'ont marqué, des compagnons perdus. Peut-être même un maître pour qui l'amour était plus grand. Le loup anoure a dans les pupilles un fond de puits clandestin, comme d'un être plissant les paupières. Une chose cherche à me voir du fond de son regard. Loup sait et à la fois ne peut se délier d'une animalité potente, cerné par l'insondable, laissant s'égarer sur son visage fuyant des désarrois sincères. Il s'arrête et cherche à dire quelque chose, puis il oublie.

Certains soirs il arrive de vouloir remercier l'existence tout entière, sans vraiment savoir à qui se fier, où trouver un de ses représentants assermentés. Faites passer le message, prononce Nénuphar tout bas, solennellement la main au cœur, ce soir est un de ces soirs-là.

Loup, inscrit-elle en tête de chapitre.

L'Orne nous épie. Je l'ai sentie hier. On arrachait du bois pour la cheminée. Tu faisais le mariole à tirer ton mélèze. J'ai vu reluire les pierres de lune, celle de l'Ada annonçant le danger. La Corne de Brume est de retour dans la Forêt. Ta présence est un affront. Tu ne sais pas à qui tu as affaire, elle me veut plus que tout au monde, pour me punir. Loup ! J'attire les monstres aussi bien qu'un tue-mouches. Je crains que tu paies ton amitié pour moi. Aussi fort que tu puisses être, tu ne sais pas tout des jeux de la Forêt.

*

La chaumière de Nénuphar se dresse sous l'échappée d'un marécage, laissant s'échouer sur sa bourbe et son limon le cierge d'un ciel vacant. L'âtre enfantin, bâtit qu'aucun locataire ne vient s'y chauffer les mensales, tousse au travers sa gorge un nuage rubescent.

Nénuphar pèse sur le ponton, de ceux bâtis en tête des ports lorsque cesse le voyage, vêtue au centre de l'étang, parmi les phénomènes étranges, dans le marais gorgé de Dendragons.

Du côté de l'allée s'éveille le Banian. Ses bras s'élancent hors du regard de l'aube. Faisant la révérence, des joncs s'abreuvent au goulot de la surface vaseuse. Le marécage est un repère d'entrelacements. L'esprit ne peut toujours trancher : le vent fait-il bouger les feuilles ou est-il rassurant d'imaginer parmi la turbulence une rafale de vent ?

Dans la chaumière, la théière monte la garde. L'une contre l'autre, des braises rougissent dans l'âtre, nues. C'est le marécage de Nénuphar ; assise sur le ponton, soignant son mal de cheveux par la tisane d'une rare bourrache, offerte en présent par le Mojar. Loup pèse sur terre à ses côtés, laissant sa maîtresse voguer aux rayonnages de fantaisies ratées.

A même l'écorce en boutisse de la chaumière, une goutte d'eau s'extirpe de la paroi en chêne, coule le long des rondins, s'accouple au long du toboggan abrupt, atteint le sol endormi près de la cheminée, s'enfonce dans son pelage en bois, s'évapore. Une nuée minuscule, que seule la trotteuse parvient à entendre, s'envole jusqu'au plafond.

Epingle en bouche, Nénuphar a fait sécher ses fringues au fil du temps ; par sa ménagerie s'est vouée à la tâche des voleurs les plus nocturnes, celle de se faire inexistante, invisible presque. Devenue comme ces désirs indéhiscents, de ces livres n'osant s'ouvrir qu'au couchant ; d'où les caractères feront l'impossible pour fuir toute prédation, prétextant un suicide plutôt que d'être jamais lus. Elle a si bien caché ses sentiments que personne ne saurait les trouver. Affublée des vêtements les plus impropres, experte en l'art de la disparition, sa longévité ne peut qu'attester de son succès. En effet, l'âge n'a plus prise sur Nénuphar. A tel point silencieuse, tellement contenue, si immobile et la nature en a fini par l'égarer – Bouffée. Trop occupée, elle a rayé la case Nénuphar de la liste des emplettes, sa distraction abrogeant la règle que chaque chose qui existe doit vieillir et que chaque chose devant vieillir existe.

Vivre, c'est revivre.

Entretenue par ses propres quiétudes, ses pensées s'emportent seulement la nuit, comme si la lumière n'avait d'autorité que sur les ombres. Un œil fermé, sans jamais se punir, elle drache sur son cahier, saisissant d'une main distraite ses thés d'alcool. A l'aide de son encre et de crayons, elle dresse sur la table de ses migraines toute cette impression latente, celle dont on ne peut espérer sincèrement dompter le lion.

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