Marches...ou rêves.

Lussia Dc

L'histoire commence dans un grand escalier en colimaçon sans fin où la peur fait également son ascension....

Je vivais au septième étage d'un vieil immeuble haussmannien sans ascenseur. Il me fallait chaque jour emprunter l'interminable escalier en colimaçon qui me donnait le tournis et la sensation de vivre dans une coquille d'escargot. Certains soirs, avant de gravir ce Mont Fuji alambiqué, je levais la tête afin de contempler l'immense tourbillon de bois qui disparaissait dans le néant obscure des hauteurs. Cela me faisait non seulement frémir mais surtout soupirer.

Ce soir-là, j'étais particulièrement éreintée. J'avais enchaîné une semaine de cours la journée avec ceux de danse classique le soir. Il était déjà 23 heures et mon estomac commençait sévèrement à crier famine. Les jambes flageolantes et les mains brûlées par le froid, je commençai mon ascension en m'agrippant à la rampe. Un silence étrange régnait dans la cage d'escaliers. En cette avant veille de Noël, beaucoup de parisiens ou provinciaux exilés avaient fuit la capitale afin de se retrouver autour d'un bon feu de cheminée et d'une bonne bûche au chocolat. Je ne rentrais que demain, ma mère étant de garde la veille de Noël.

Je m'enfonçai dans les ténèbres en faisant craquer les marches de toutes leurs lattes mais m'essoufflai de tout mon être rapidement. Soudain je perçus comme un clignotement de la lumière. Une panne d'électricité, il ne manquait plus que ça et à cette heure-ci et je doutai que le gardien fût disponible! Je tentai de garder le rythme quand même mais les flash incessants de la lumière m'étourdissaient me faisant perdre la notion d'espace et de temps. A chaque fois que je posais le pied sur une marche c'était comme si j'expérimentais un décalage temporel. Arrivée au quatrième étage je m'arrêtai un instant et je perçus alors comme une sorte de tambourinement récurrent.

Il y avait quelqu'un d'autre dans les escaliers. Je me penchai par dessus la rampe mais ne vis personne. Etrange. L'ampoule commençait à vaciller sérieusement et bien entendu mon portable était déchargé donc il ne fallait pas compter sur la lampe torche. Soudain ce fut le coup de grâce, un grésillement explosif mit fin à l'agonie de la pauvre ampoule. Plongée dans le noir et à bout de force, je repris l'escalade à l'aveugle en me guidant à l'aide de la rampe. Le tambourinement repris, il se rapprochait de moi !

On m'avait raconté une histoire sordide d'un résident de l'immeuble qui avait jadis séquestré une jeune fille dans sa chambre de bonne. Celle-ci, enfermée dans une armoire la journée, avait eu l'idée de tambouriner sans relâches plusieurs jours si bien que le bruit avait fini par alerter les voisins. Constatant la froideur et la réticence du locataire, ces derniers avaient fini par appeler la police. La jeune fille avait pu être sauvée et le sale type avait dû quitter les lieux pour une chambre plus petite et entourée de barreaux. 

Il se trouve que j'occupais précisément la chambre des voisins en face ! Les pensées les plus terrifiantes se bousculèrent dans ma tête : et si ce n'était pas une panne mais tout simplement un piège ? Je calculai mentalement et bien que les mathématiques ne fussent pas mon fort je fis le calcul : la peine de réclusion en France était de vingt ans et l'incident avait eu lieu en 2000. Je me remémorai la photo de son visage hargneux et hagard dans le journal et j'eus même l'impression de lire sur ses lèvres : « Je reviendrai ».

 Il y a dans le cerveau humain un gaz à effet de peur et si vous tirez lentement sur la goupille, il se libère peu à peu empoisonnant votre esprit de pensée terrifiantes. Trop tard, j'avais tiré et la panique s'était emparée de moi, distordant la réalité. J'entendais maintenant beaucoup plus nettement ses pas derrière moi et son souffle chaud parvint bientôt au niveau de ma nuque. Je sentis des mains fermes m'empoigner et me secouer de force. L'homme criait d'une voix lointaine et déformée, quelque chose d'incompréhensible. Puis le son se fit plus net et je reconnus mon prénom. Il savait qui j'étais, il avait dû m'épier depuis des jours, il connaissait mes horaires d'allers et venues et il avait décidé de frapper à l'heure où l'immeuble était vide. Tout concordait, et la logique voulait que je mourusse ou connusse le même sort que la précédente. 

Alors je tentai le tout pour le tout et me mis à hurler. Sauf que comme dans tout cauchemar qui se respecte, aucun son ne sortit de ma bouche.... Je me débâtis tant bien que mal dans ce brouillard. Soudain l'obscurité se dissipa pour laisser place à la lueur. Le paradis déjà ? Quelle mort rapide, peut-être m'avait-il brisé la nuque au final. Un marteau enfonçait un clou sur les parois de mes tempes mais je parvins à entrouvrir les yeux. Ce que je vis me laissa fort perplexe :

- Monsieur Lavet ?

Le vieux gardien moustachu était penché au-dessus de moi, la mine inquiète.

- Ah Dieu soit loué murmurai-je. Vous l'avez arrêté ? 
- De qui parles-tu ? me demanda-t-il perplexe. Tu as dévalé les escaliers après avoir perdu connaissance d'épuisement. Une chance que je sois passé à ce moment là !

Je m'assis et levai les yeux au plafond pour apercevoir l'ampoule qui rayonnait comme jamais. Je réalisai alors que ce tambourinement récurrent n'était autre que celui de mon propre cœur.

Ainsi, je connus la chute de l'histoire.

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