"Merde."

aelwynn

Angie n'avait jamais eu de chance. Elle l'avait toujours dit.

La Terre est ronde, l'eau bout à cent degrés Celsius, le feu brûle et Angie Lacaze avait toujours eu le karma le plus dysfonctionnel qui puisse exister – elle le jurait, avec la plus grande objectivité.

La petite fille qui reçoit une fiente de pigeons le jour de la photo de classe ? C'est elle.

La primaire qui se déclare à un garçon qui s'avère en réalité être une fille ? C'est elle.

La collégienne qui reste sur le quai lors d'une sortie scolaire, alors que la classe entière est entrée dans le train ? C'est encore elle.

La lycéenne qui se trompe de lycée le jour de l'épreuve orale du bac de français ? C'est toujours elle.

Bien tôt, Angie s'était rendue compte que quelque chose n'allait pas chez elle. Son entourage n'avait pas tardé à faire la même réalisation qu'elle.

Ses parents avaient accusé sa maladresse en général, sa marraine avait blagué en émettant l'idée qu'elle payait pour tous les crimes commis dans une de ses vies antérieures (avant de lui adresser un regard fortement suspicieux) et sa grand-tante, la madame Irma de la famille, avait déclaré d'un ton sans appel que des démons farceurs s'étaient emparés de son âme alors qu'elle n'était qu'un bambin. Un jour, elle avait donné à la jeune fille une de ses concoctions – « asperge toi d'eau glacée puis frotte ça sur ton corps avant de te coucher » ; Angie avait attrapé un gros rhume.

Les années avaient passé et la situation n'avait pas évolué.

Le 18 novembre de l'année de ses vingt-six ans, le matin de la Catastrophe, Angie buta sur un câble et son café fit la rencontre des vêtements de son collègue. Elle, elle rencontra la moquette vieillotte du deuxième étage d'ACGP Finance.

- Merde. Je suis vraiment, vraiment, vraiment, désolée.

Elle avait fait l'expérience de trop de situations du même genre : sa dignité n'était pas blessée, elle avait fichu le camp il y a un moment déjà.

- Je n'ai pas de chance, expliqua-elle d'un ton résigné à Larry, après s'être confondue en excuses durant de longues et fastidieuses minutes. Désolée pour ton costume blanc. Je te paierai le pressing.

L'après-midi du dit 18 novembre, une réunion de grande importance prit place, réunissant une trentaine de personnes. Angie, arrivée dans l'entreprise il y a quelques semaines, se tenait à l'arrière, stylo et bloc de feuilles à la main. Une équipe se préparait à présenter son projet ; Robert Leconte projeta une présentation PowerPoint sur le mur, se racla la gorge, ouvrit la bouche et la pièce plongea dans le noir. Seulement illuminée par l'éclat des blocs « issue de secours », la pièce baignait dans une lumière verte fantomatique. Les lumières avaient lâché d'un seul coup, au même titre que les ordinateurs : la panne était aussi soudaine qu'inattendue.

Un murmure secoua l'assistance, demeurée silencieuse quelques instants.

Puis Larry tourna lentement la tête vers Angie.

« Merde. »

Bientôt, ce furent tous les regards qui se retrouvèrent braqués sur elle.

« Merde. »

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