S'inventer des mondes dans les nuages

Adrien Crispyn

- Tu le vois ? 

- Non, moi je vois juste comme un ballon qui serait en train de se dégonfler.

- Mais si, là c'est ses pieds, et là c'est sa tête… Tu le vois ? 

La saison n'a pas d'importance. Pourvu qu'il fasse beau et que le ciel soit bleu. Azur, saphir, persan ou simplement bleu clair, peu importe. Ça et là, au dessous de fins cirrus presque immatériels, d'imposants cumulus aux allures de coton ont commencé à jouer les gros bras. Et c'est ce qui a attiré son regard. 

Ces monstres de vapeur semblent se livrer une bataille qu'il ne comprend pas tout de suite. Ils se forment, se déforment, se soulèvent et disparaissent au gré des courants d'air, tout là haut. À bien y regarder, on croirait à de la chantilly, des tonnes et des tonnes de chantilly flottant nonchalamment. À moins que cela soit des blancs en neige. Ou la mousse d'un bain gigantesque.

Soudain, le gros nuage derrière ressemble très nettement à un monsieur qui aurait de grosses chaussures et qui semble parler à une sorte de tortue, deux fois plus grande que lui. La vision s'impose à lui, évidente, presque banale. Alors il plisse les yeux, et il repère dans les nuées d'autres silhouettes familières : un petit bonhomme, un marteau, un dinosaure...

Le vent souffle doucement, frais, rassurant. Le ciel, quant à lui, devient le théâtre inattendu de la plus incroyable des fables. L'entrée des personnages, l'intrigue, un paroxysme puis la sortie des acteurs. Le monsieur et la tortue laissent alors place à un grand dragon sans queue qui s'approche lentement d'une main colossale à mesure que ses pattes avant s'évaporent. Fin du premier acte, un nouveau décor vient d'être créé.

Les jours de beau temps, tout un univers merveilleux et surréaliste sort des nuages. Assis sur les chaises du salon de jardin, à regarder le ciel raconter ses histoires, le temps ne s'écoule plus de la même manière. Plus de tic, plus de tac. Juste le passage plus ou moins rapide de quelques avions et le spectacle de transformiste que lui offrent les cumulus blanc laiteux qui se font et se défont. 

S'inventer des mondes dans les nuages c'est rejouer aux jeux qui lui ont tant plu, les « et-si-on-disait-que ». Il m'amuse à relire dans les cieux toutes ses mythologies d'enfant, l'imagination au garde-à-vous. Le temps d'une rêverie, il comprend la vision du temps qu'ont les Aymaras en Amérique du Sud : le passé est devant lui, le futur, dans son dos…

Jouer en duo à ce jeu délicieux rend la chose plus exquise encore. Car les chimères nées de deux imaginations qui se percutent finissent toujours par s'accorder. 

- Ah oui, je le vois là. On dirait qu'il tient quelque chose dans la main…

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