Mord la vie

Christian Lemoine

La vie mord la vie à pleins sens. A plein voir, à plaine vue, à plein regard. Et plein savoir et pleins pouvoirs, sur les faisceaux des yeux, sur l'aurore des iris, sur les pupilles distillées, les visions dilatées.

La vie mord la vie à pleins sens. A plein entendre, à plein se tendre s'étendre, à plaine tendue, à plaine d'attendus ; vie avide d'ouïr, vide de jouir, vie avide de sons, de chants, de mélodies, vie mêlée aux dits des mots ailés volés sur les portées, à portée d'ouïr, à sons s'enfuir.

La vie mord la vie à pleins sens, et sentir, humer, embaumer, fleurir ; parfumer, mais aussi à pleines aigreurs, des senteurs aux puanteurs, à plein nez à peine être nés pour s'en étonner, s'en entonner, s'en détourner.

La vie mord à pleins sens, à plein toucher, à plein goûter, à plein savourer des papilles, et ça papille, et ça croustille, ça grille, ça brille de graisse, ça grille au feu de braise. Et ça craque, et ça croque, ça résiste et ça fond. Et ça s'alanguit sous la langue, ça se livre à la lèvre, ça lève l'envie, ça se dédie aux dents. Et ça suave, et ça gave, ça alourdit mais ça enchante.

La vie mord la vie à pleins sens. Mais le douter, mais le toucher, le goûter doux du doigt qui tangue, qui s'arrange et qui se harangue ; le froid qui brûle, la chaleur qui croque, la peau qui craque, le délice ou la gerçure, sous la morsure, sous la caresse.

La vie mord la vie à pleins sens.

La vie mord la vie à pleines dents. Elle s'effile au long des réseaux, tiges racinaires, tissu des nerfs, réseau des veines, les rues des artères, le système sanguin, le système nerveux, système lymphatique ; le vie glisse sur les surfaces, elle se glisse sous les emphases. Elle mâche, elle broie, elle cherche la petite bête qui nourrira l'esclandre, et les herbes gorgées de musc et de déjections, de territoires conquis et marqués d'urines, pour la fête ventrue des scatophages.

La vie mord la vie à pleines dents. Elle s'en gave jusqu'au débord. De toutes ses mâchoires incisives, sous les eaux crues, sur le mol air, anonymant la canine qui louvoie, sur la bovine qui se révèle, le volatile désailé. Toute la vie se mord, se meurt, se nourrit de mort et d'amer ; et de sucré, et de sacré et de sale, de salé et d'opprobre ; et du sang coagulé, de muscles agglutinés, d'os broyés, d'oh ! braillés, de cécité oculaire, de surdité circulaire, de mutité vernaculaire. La vie se crée de ces mystères, des vies que ses viscères sécrètent au sein-fond de ses ministères secrets.

La vie mord la vie à pleines dents. Elle se gorge elle se gave. Elle se goberge, s'aggrave, se grippe, s'enrhume, elle tue et mord et se pille encore. Elle s'accapare, elle s'enrichit et se dépouille. La voilà qui saturne en goulue proléphage, et pour les taire, pour toutes les terres. Pour des esters se désespère, opère en espérances d'aspect rance ; mais d'endurance, comme une marathonienne que jamais terme n'horripile ; subtile tortionnaire, débonnaire de bonne heure mais sectaire sur le tard. Elle s'autorise tous les maux, tous les mots, mets les petits plats dans les grands, et les pieds dedans à coups de talons, à coups de talents, se vante alors en ses vains temps, de ses sentants pressentis, de ses absents débridés, de tous ses démons, de tous ses déments, les divins, ceux de midi vingt, ceux de midi trente, ceux de midi trempe, et les soupers, et les déjeuners des rationnés, les dîners des ratatinés. La vie se gave et se goberge, elle abrège ou bien se propage. Elle joue des larmes aux hommes, elle joue de la harpe aux dames sur l'échiquier, elle joue de l'harmonium aux femmes et aux hommes de l'art infâme.

La vie mord la vie à pleines dents.

La vie boit la vie à plein sang. Elle ressent le décent et l'indécence, elle y aspire l'esprit et la lettre, et l'être, et le néant. Elle bouffe les sangs, elle ronge les nerfs des négligents, elle avale l'air des forts, les faux-airs, les faux-semblants ; et les vrais cons qui s'exaspèrent à perte de vue. La vie et ses bévues, ses enrêvés ravis, ses enfiévrés transis et ses trains de la mort. La vie mord la vie jusqu'au sang, elle suture la carotide, elle jaillit de la jugulaire et s'éteint en lumière brisée.

La vie tu la vis à pleins sangs, à pleins seaux. Il n'est pas de vivant qui n'ait son nécrophage, et chacun s'invente ses chères mortes en martyrisant le vivant. La vie s'autogère, s'autodigère. Elle s'autorise le parjure et jure ses grands dieux qu'elle ne se voue qu'aux saints, aux sans-gêne singeant la vie saine et s'en saisissent en indigents. La vie mord la vie. La vie boit la vie. La vie tue la vie à plein sang. A pleins sens. A tous les sens elle se fige, de toutes les façons elle se mire, de tous les songes elle s'abreuve. La vie mange les sens, n'en a aucun et les use tous.

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