Morte-Aile ~dernier chapitre~

Juliet

j'avais publié ce roman il y a des années sur le site, jusqu'au chapitre 33, et je me suis rendue compte par hasard que je n'avais jamais posté le dernier chapitre... Mieux vaut tard que jamais.

-Carcasse.
-Assomme.
-Somnambule.
-Bulletin.
-Tintement.
-Mentir.
-Irréaliste.
-Listage.
-Âgé.
-Gélule.
-Ulcère.
-Cérémonie.
-Tu as dit cérémonie ?
-N'essaie pas de tricher en gagnant du temps. Dépêche-toi.
-Non, c'est juste que ça me faisait penser à quelque chose...
-C'est ton tour !
-Cérémonie... Ni...Ni... Nippon !
-Hein ? Non, ça ne compte pas.
-Bien sûr que si ça compte ! Ça commence par "ni" !
-Oui, mais tu as mis trop de temps ! Tu as donc perdu ! Et d'abord, cérémonie, il y a un "e" à la fin !
-On n'a jamais dit que ça devait s'écrire de la même façon ! Il fallait juste que ça ait la même sonorité !
-De toute façon, je t'ai dit que tu as mis trop de temps.
-Mais ce n'est pas de ma faute ! Quand tu as dit cérémonie, ça m'a fait penser à un mariage !
-Quel est le rapport ? Seigneur, quel mauvais joueur...
-Kisaki, tu es injuste ! Tu as fait exprès de parler de cérémonie pour me déstabiliser !
-Hein ? Non mais tu délires ! Bon, les gars, on fait quoi de Takeru ? Il a perdu, donc c'est un gage !
-Je te dis que je n'ai pas perdu !
-Bien, bien, calmez-vous les enfants. Ici, c'est moi le plus raisonnable -je suis un Ange, n'est-ce pas- et je vais donc décider du gage que nous allons infliger à Takeru...
-Quelle misère... Bon, si c'est toi qui choisis, Satsuki, je veux bien avoir un gage. Si ça avait été les autres, ils m'auraient fait faire quelque chose de compromettant, à coup sûr.
-Les garçons, aidez-moi à choisir.
-Non ! Satsuki, ne les laisse pas décider avec toi !
-Ne râle pas, Takeru. Ce serait moins drôle sinon. Allez, bouche-toi les oreilles... Ah, c'est tout décidé. Viens. Et ne fais pas cette tête.
-Qu'est-ce que je dois faire ?
-Approche-toi, n'aie pas peur, allez, viens... Il semblerait que tu sois fort intéressé par les cérémonies de mariage, pas vrai ?
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Eh bien, puisque les mariages t'obsèdent tant, voilà ton gage : tu vas demander une personne de l'orphelinat en mariage. Le plus sérieusement du monde, cela va de soit. Il faut que tu aies l'air absolument convaincant !
-Satsuki, tu plaisantes, dis ?!
-Sûrement pas. Mais ne t'inquiète pas, tu peux choisir qui tu veux. Enfin, hormis tous ceux qui participent à ce jeu, puisqu'ils savent que ce n'est qu'un gage.
-Si c'est cela, il ne reste plus grand monde. Tu te moques de moi ?
-Tout à fait. À vrai dire, si l'on ôte tous les participants, il ne reste que... Voyons, qui manque-t-il ? Ah, tiens. Il se trouve qu'il ne reste qu'Asagi.
-Pardon ?!
-J'ai dit qu'il ne restait que...
-J'ai compris, ça ! Satsuki, tu le fais exprès, avoue-le ! C'était ton plan depuis le début ! Tu as un visage d'Ange mais ton esprit fourmille de pensées sournoises et machiavéliques !
-Takeru, pourquoi est-ce que tu te fâches ? Il y a un problème à ce que le hasard fasse qu'Asagi soit le seul à ne pas jouer parmi nous ?
-Ne fais pas l'innocent ! Toi, je suis sûr que tu as depuis longtemps deviné que...
-Qu'allais-tu dire, Takeru ?
-Laisse tomber. Je ne le ferai pas, de toute façon.
-Comme tu voudras. Nous avons cette enveloppe en otage.
-Qu'est-ce que c'est ?
-Une lettre d'amour.
-Qu'est-ce que vous faites ?! Donnez-moi ça ! Arrêtez de rire, à la fin, ce n'est pas drôle du tout ! Je n'ai jamais écrit une telle lettre ! Vous avez osé monter tout un plan contre moi !
-Ce n'est pas contre toi, Takeru.
-Ah ? Et c'est contre qui ?
-C'est "pour" toi.
-Ce n'est pas vrai, qu'est-ce qui est écrit dans cette lettre d'amour ?
-Des choses...
-Donne-moi ça ! Tu ne mérites pas le nom d'Ange !
-Même après cent ans, tu ne pourras jamais m'arracher cette enveloppe. C'est toi qui décides...
-Je ne peux pas demander Asagi en mariage, surtout si je dois avoir l'air sérieux !
-Si tu ne le fais pas, dans trois secondes je serai dans la salle des professeurs où Asagi se trouve et je lui remettrai cette enveloppe. Un...
-Satsuki, tu ne peux pas faire ça !
-Deux...
-Aidez-moi, vous autres ! Terukichi, même toi tu rigoles, espèce de traître !
-Trois.
-Non !
Takeru s'est rué sur Satsuki et s'est laissé tomber à genoux, implorant.

-Par pitié, ne fais pas ça...
-Tu n'as pas le choix, c'est le jeu.
-Ce que vous m'infligez n'a plus rien d'un jeu !
-Tu le fais et c'est tout. Bien, puisque tu refuses, je vais donner cette enveloppe à Asagi.
-Je vais le faire !
Tout le monde s'est figé, observant avec un mélange de stupeur et de fascination le pauvre garçon qui, prostré au milieu du sol, semblait abattu.
-C'est bon, Satsuki. Puisque ça vous amuse, je vais le faire. Je préfère encore mieux le demander en mariage pour avouer tout à la fin que ce n'était qu'un gage plutôt que d'essayer de le convaincre que cette lettre d'amour n'est pas la mienne... J'y vais.

Là-dessus, Takeru se redressa, les joues baignées de larmes de détresse et d'amertume et, non sans avoir jeté un regard empli de colère à ses camarades, il s'en alla d'un pas raide.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


-Entrez, fit calmement Asagi sans lever le nez de sa plume.
La porte s'ouvrit dans un grincement timide et Asagi n'eut pas besoin de lever les yeux pour reconnaître le pas traînant de Takeru.
-Toi, tu as encore un souci, je me trompe ?
-Monsieur Asagi.
La voix était si ferme, le ton si sec qu'Asagi s'est redressé et l'a dévisagé, surpris. Takeru se tenait là devant le bureau, droit et fier, et ses yeux semblaient crier toute la défiance qu'il y avait en lui. Et ce fond de peur aussi, peut-être, qui dénaturait son assurance.
-Je t'en prie, Takeru, installe-toi.
 

D'un geste souple il lui désigna la chaise en face de lui mais Asagi poussa un cri de stupeur lorsque, sans transition, Takeru se jeta sur son bureau et lui saisit fermement la main.
-Monsieur Asagi, voulez-vous être mon mari ?
Il était là, agenouillé sur le bureau, penché au-dessus de lui, avec sa main qu'il tenait résolument contre son cœur et il rivait sur lui le regard le plus déterminé et le plus pur qui puisse exister alors. Asagi, interdit, observa ces yeux brillants qui tentaient tant bien que mal de retenir leur émotion.
-Takeru, enfin, qu'est-ce que tu racontes ? fit-il dans un rire nerveux. Depuis la dernière fois, tu es bizarre et tu...
-Je suis on ne peut plus sérieux, Asagi. Si je vous ai embrassé sans crier gare cette fois-là, ce n'était pas pour rien, vous savez. Je sais que je peux paraître idiot, je sais que je peux paraître fou, je sais que je peux paraître dénué de tout savoir-vivre mais, Asagi, je ne mens pas lorsque je vous dis que je vous aime, alors, je vous en prie, acceptez de me laisser vivre à vos côtés.
 

Sans doute qu'Asagi crut à une blague -et ce en partie à juste titre- car il ne sembla nullement perturbé par les circonstances.
-D'une certaine manière, Takeru, l'on vit déjà dans le même endroit, alors...
-Monsieur, ce n'est pas drôle, et ce ne sont pas des rires que j'attends de vous. Je veux une réponse, une vraie.
-Mais enfin, rit Asagi cette fois un peu plus nerveusement. Tu n'es pas sérieux, n'est-ce pas ?
-Alors, vous ne me prenez pas au sérieux lorsque je vous dis que je vous aime sincèrement ?
-Pas vraiment, répondit l'homme sans un instant d'hésitation.
 

En face de lui, il vit la mine de Takeru se défaire sous le poids de la douleur, pourtant le garçon se contenta de baisser les yeux sans mot dire. La main d'Asagi toujours fermement tenue au creux des siennes sentait la chaleur de ces petites paumes douces et tendres.
-Après tout, même si tu étais sérieux, Takeru, un mariage entre deux hommes est impossible.
-Ne dites pas cela comme si c'était la raison de votre rejet.
Il avait parlé d'une voix timide, à peine perceptible, et emplie de tristesse.
Lorsqu'il a relevé les yeux vers Asagi, celui-ci a constaté à quel point ils étaient humides.
-Pourquoi est-ce qu'un homme gentil et honnête comme vous ne me dit pas clairement qu'il ne veut pas de moi ? Vous savez, ce n'est pas comme si j'étais incapable de comprendre.
-Takeru, dis-moi que tu plaisantes.
-Je plaisante !
-Je le savais, lâcha Asagi, soulagé.
-Je peux le dire. "Je plaisante". Mais cela reste un mensonge.
-Takeru...
-Qu'est-ce qui, en moi, vous fait penser que je ne suis pas sincère ?
-Takeru, c'est absurde, voyons. Tu es un élève, je suis ton professeur... Pire que cela, même, je suis ton tuteur, et tu sais bien que ce genre de relation est...
-Uruha sort avec Hyde, Terukichi sort avec Hiroki. J'ai découvert par hasard la relation entre Kamijo et Hizaki, et il paraît même que Kyô et Satsuki sont amoureux. Satsuki et Hizaki sont pourtant des Anges... Dites, vous le savez aussi. Ce n'est pas interdit si l'on aime vraiment.
-Takeru.
-C'est juste que vous ne m'aimez pas vraiment. C'est si dur de le dire ? Vous avez peur de me blesser ? Vous pensez que je vais vous en vouloir. Bien sûr que non ; vous n'êtes pas coupable de ne pas m'aimer tout comme je ne suis pas coupable de vous aimer. Les choses sont ainsi et c'est tout.
-Takeru ! s'agaça Asagi qui tenta d'échapper sa main de l'emprise de celles du garçon, sans succès.
-Mais c'est une demande en mariage. Vous n'avez qu'à répondre oui ou non dans ce cas. Alors, je le réitère, Asagi, voulez-vous m'épouser et me laisser être celui qui vous aimera toute sa vie ?
-Bien, que cela soit clair : je ne le désire pas. Que cela soit permis ou non.
-Merci.
 

Après un instant de silence, Takeru a prononcé ce mot sans chagrin ni colère, et il adressait à un Asagi livide un sourire empli de reconnaissance.
-C'est bien mieux si vous êtes sincère.

Là-dessus, il lâcha délicatement sa main et tourna les talons. Asagi l'a regardé s'éloigner sans oser bouger et, alors que Takeru allait refermer la porte derrière lui, il a brusquement fait volte-face, mû comme par un souvenir soudain, et a balbutié, hésitant :
-Au fait, c'était un...
-Je le sais.

Takeru s'est figé, interdit. Il a observé Asagi qui se levait pour s'avancer vers lui, les yeux écarquillés et la main crispée autour de la poignée de la porte et, une fois que l'homme fut à son niveau et se mit à le toiser de toute sa hauteur, le garçon sentit toute son assurance basculer.
-C'est un coup monté de Satsuki. Il a tout fait pour que tu perdes à ce jeu et que tu viennes me faire cette demande en mariage. Je dois dire que tu étais très convaincant. Même si tu tremblais un peu.
-Quoi... Vous le saviez ? balbutia Takeru d'une voix rauque.
-Il m'avait prévenu.
-Ce n'est pas vrai. Pour quelle raison ? Il n'y avait aucun intérêt à faire cela, ce n'est pas du jeu...
-Toi, Takeru... Tu as vraiment cru que je ne me douterais de rien, pas vrai ? Tu pensais que je te prendrais au sérieux et malgré cela, tu as quand même osé le faire, non ?
-Où voulez-vous en venir ?
-Je ne sais pas trop. Savoir que tu as fait cela avec la peur et la gêne de te faire rejeter me touche. C'est attendrissant.
-Je ne crois pas, balbutia le garçon en détournant le regard comme il sentait le rose de la honte monter à ses joues. Je me suis ridiculisé.
-Je suis désolé de t'avoir repoussé, Takeru.
-Ne soyez pas désolé, je devrais l'être. Je vous ai mis dans l'embarras et...
-Mais si seulement cela n'avait pas été un gage, Takeru, si tu avais été réellement sérieux... Je me demande si j'aurais pu dire non sans hésiter, comme ça.
 

Takeru n'a rien dit. Parce qu'il ne comprenait pas ou n'osait pas comprendre, il s'est collé dos contre le mur, les bras croisés sur sa poitrine, et a baissé la tête en silence.
-Takeru... murmura Asagi comme il posait doucement sa main sur la joue du garçon.
Celui-ci s'écarta vivement, les larmes aux yeux.
-Ne vous moquez pas de moi.

Alors, il s'est senti brusquement tiré en avant, et le cri de surprise qu'il a poussé fut aussitôt étouffé contre la poitrine ferme et apaisante d'Asagi qui l'enfermait de ses bras avec toute sa force. Mais toute sa tendresse aussi.
-Lâchez-moi, chevrota Takeru, et il se mit à pleurer sans savoir pourquoi.
-Recommence, Takeru. Repose-moi la question encore une fois, juste une seule, même si c'est immoral, même si c'est interdit, même si c'est impossible, repose-moi une seule fois la question, Takeru, mais ne me dis pas à la fin que ce n'est qu'un gage. Ne me le dis pas.
 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Asagi a senti les mains délicates du garçon s'agripper fermement à lui tout en essayant de le repousser. Il semblait vouloir lui échapper autant qu'il désirait se blottir au creux de son étreinte protectrice. Il pleurait. Takeru pleurait et lui n'osait rien faire pour le réconforter.
-Asagi, voulez-vous m'épouser et laisser vivre à vos côtés celui qui vous aimera toujours ?
-C'est impossible, mon cœur. Deux hommes ne peuvent pas se marier.
-Je le sais. Si c'était possible, vous ne m'auriez pas dit de le demander.
Douloureusement ému par ces mots, Asagi détacha son étreinte et lentement se mit à genoux avant de saisir les mains de l'adolescent dans les siennes. Il planta son regard contrit et tendre dans les yeux larmoyants du garçon et alors, sa voix parvint jusqu'à Takeru comme un rêve.
-Deux hommes ne peuvent pas se marier, Takeru. Mais même si exaucer cette demande m'est impossible, acceptes-tu malgré tout de me laisser t'aimer et rester à tes côtés pour toujours ?

Pour seule réponse, Asagi obtint un hoquet. Un hoquet faramineux et irrépressible qui agita le corps du garçon avec vigueur. Takeru essuyait ses larmes, les lèvres ouvertes sur des mots qui ne sortaient pas et alors, dans un rire de joie et de tendresse, Asagi l'attira doucement jusqu'à lui.
L'homme n'a eu qu'un instant d'hésitation avant de déposer sur ces lèvres roses et silencieuses tout l'amour qu'il contenait alors.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Flash-back.

« -Ils n'ont pas existé à cause de vous ! Je vous les ai seulement montrés... à cause de vous. Ils existaient depuis le début. Je vous les avais cachés mais puisque vous ne pouvez pas comprendre votre bonheur alors, je devais vous montrer leur malheur pour que vous réalisiez votre chance. Vous ne risquez rien ; ils risquent tout. Ils sont simplement en danger d'être parmi d'autres êtres humains, ils sont en danger d'être seulement en vie. Mais vous ne compreniez pas le bonheur qui vous entourait alors, j'ai pensé -à tort peut-être- que comparer votre bonheur à leurs malheurs vous ferait prendre conscience de la réalité.
Après tout, n'est-ce pas ce que les Humains eux-mêmes disent ?
Que le malheur est nécessaire pour comprendre le bonheur.

-Non ! C'est faux ! Vous n'êtes qu'un sophiste, c'est vous qui le leur avez fait dire ça ! En réalité leur malheur n'a jamais pu servir qu'à nous, Anges égoïstes et gâtés, qui nous consolons et nous confortons dans nos aises lorsque nous voyons ces êtres faibles souffrir !
Mais qui peut affirmer qu'un être humain victime de trop de malheurs saura prendre conscience de son bonheur ? Ce n'est pas vrai ! Certains ont au contraire trop vu le malheur pour croire un seul instant au bonheur, et ce même lorsqu'il se présente à eux ! N'ai-je pas raison ?! Combien d'entre eux ne savent pas saisir leur chance et leur bonheur lorsqu'ils en ont enfin l'occasion ?! Combien d'entre eux ne croient pas à ce qu'ils pourraient posséder, à ce qu'ils méritent ! Même nous... même nous ne sommes que des légendes pour eux ; de doux rêves qui nourrissent les tréfonds de leurs cœurs mais en réalité, qui d'entre eux croit fermement à nous ? Tous ne se servent que de notre supposée existence pour se réconforter et se dire qu'un jour, ils seront libérés de tout tourment mais en réalité, aucun d'eux n'y croit avec conviction et c'est pour cette raison qu'ils...
-Qu'ils... quoi ? Parle, Hyde. Dis-moi tout ce que tu as sur le cœur.
-Ils n'ont aucun espoir. Vous le savez. Ceux qui espèrent sont accusés d'être trop faibles pour affronter la dure réalité.
-Alors, va le leur dire, toi.
-Pardon ?
-Va le leur dire, que tu n'es pas une légende. Que tu n'es pas un rêve. Va le leur dire que toi et tes pairs existez réellement mais que vous vivez juste dans des mondes trop éloignés l'un de l'autre pour vous rencontrer. Va le leur dire, Hyde. Montre toi à eux et vas-y.
-Seigneur... Qu'êtes-vous en train d'essayer de me faire comprendre ? Je ne voulais pas vous mettre en colère, Seigneur, je voulais seulement essayer de vous dire...
-Je ne suis pas en colère, Hyde. Je comprends tes sentiments et c'est la raison pour laquelle je veux que tu y ailles. Vas-y, Hyde. Va trouver ces humains et va essayer de leur faire comprendre que tu es un Ange.
-Seigneur, attendez... Vous ne pensez pas réellement ce que vous dites, n'est-ce pas ? Une chose pareille... C'est impossible.
-Mais je croyais que cela te désespérait de les voir ainsi dans le doute et l'ignorance. N'est-ce pas ce que tu veux ? Les libérer de ces fléaux éternels qui se répercutent de descendance en descendance. Alors, vas-y, Hyde.
Va les sauver de leurs tourments qui causent les tiens. Ici-bas, tu sais, il existe tellement d'êtres humains qui auraient besoin d'un « miracle » tel que toi. Alors, je t'amènerai jusqu'à eux, Hyde. Tu les rencontreras et le jour où tu auras réussi à les convaincre de ce que tu es sans passer pour un fou, alors, peut-être que tu les auras sauvés. »
 
 
 
 
 
 
 

-Alors, Hyde, lorsque toi et Satsuki disiez que nous existions à cause de vous... Vous mentiez, n'est-ce pas ?
-Non, Uruha. Seulement, nous nous exprimions mal.

Je l'aimais. Je le dévorais du regard. Il était si beau que je tentai sans succès d'y trouver un défaut qui eût pu le faire ressembler à ce qu'il était ; un être humain. Mais en pensant cela, il est vrai que mon orgueil oubliait un peu que les Anges ne sont pas parfaits.

-Il vous avait créés bien avant que nous n'apprenions votre existence. Non, ce n'est pas ça ; il vous a créé avant nous, les Anges. En réalité, vous êtes...

Je me suis tu. Je ne trouvais pas les mots. Pas un qui ne puisse le blesser ou dégrader l'image que j'avais de lui, que j'avais d'eux tous. Des humains que j'avais eu la chance de rencontrer. Uruha a dû sentir ma gêne palpable car il a adressé à l'homme maladroit que je suis un sourire destiné à le réconforter.
-Nous sommes vos brouillons, Hyde. Tu avais peur de le dire ?

Je l'ai remercié d'un tendre baiser sur sa main lisse et doucement parfumée. Je m'excusais aussi, comme si j'étais coupable de me prétendre supérieur à lui qui était le Roi à mes yeux épris.
-Au départ, vous auriez dû être comme nous ; des immortels. Mais sont survenus à son dessein des obstacles qui firent chambouler les choses.
-Des obstacles ? a-t-il interrogé comme il arrondissait ses yeux couleur miel.
-Oui. Des obstacles que vous, humains, subissez depuis toujours. Vous les subissez, mais les infligez aussi à vos semblables et pour cette raison, l'Humanité devait renoncer éternellement à son immortalité.
-Tu parles... de nos défauts, n'est-ce pas ?

Il avait murmuré, si bas que sur le moment, j'ai pensé qu'il avait peur d'être entendu même de moi. En réalité, son ton doux n'avait d'autre but que de me prouver que sa sérénité le permettait d'en entendre plus. Uruha ne contenait en lui nulle trace de colère ou de honte. Il acceptait la réalité telle qu'elle se présentait à lui, prêt à vivre avec, assumant tout entière une existence qu'il n'avait pas demandée, mais qu'il avait su accepter.
-L'envie. La colère. L'orgueil. La luxure. La gourmandise. La paresse. L'avarice. Tous ces défauts inhérents aux humains et que vous appelez « les sept péchés capitaux » ont été inscrits dans votre nature et par-là même, l'ont dénaturée. Ce sont Ses intentions premières qu'ils ont dénaturées.
De tous ces défauts en ont découlé d'autres ; la jalousie, la haine, la mégalomanie, et jusqu'à la cruauté... « Vouloir » incite à user de moyens destructeurs s'ils peuvent permettre de posséder, quant à « posséder », cela procure le pouvoir qui donne à l'esprit mal tourné la possibilité d'aller plus loin encore dans ses démarches égoïstes et orgueilleuses. Dans le désir de pouvoir où les sept péchés capitaux se réunissent, l'humain est prêt à tout pour arriver à ses fins. Dominer, voilà ce qu'il veut ; pour nourrir son orgueil, satisfaire ses envies, exaucer ses caprices, se délester du moindre effort. Et celui qui ne peut s'élever par soi-même ne voit d'autre choix que de mettre les autres plus bas que terre. Autrement dit, pour se sentir lui-même puissant, il réduira ses semblables à l'état total d'impuissance, de soumission et de dépendance. Lorsque l'humain en vient à traiter les autres en objets, alors apparaissent les crimes atroces comme le viol ou le meurtre.


Il a hoché la tête. Bien sûr, mon discours faisait naître en lui des sentiments douloureux qu'il n'a exprimés que par le silence. Ses lèvres closes formaient cette moue chagrine qui ne le rendait que plus attendrissant encore. Mais toujours, il était prêt à m'écouter.
-Cependant, Uruha, cet adage humain un peu vaniteux qui prétend que Dieu a créé les Hommes à son image n'a pas tout à fait tort ; lorsque Dieu a créé les hommes -je parle ici d'êtres de sexe masculin- il était seul. Tout ce qu'il avait alors était la solitude mais aussi, il avait tout cet univers à imaginer, inventer, à construire. Un univers qui, bien loin d'être achevé, le faisait déjà rêver. Et à la solitude du Seigneur se mêlait son infini pouvoir que rien ne pouvait arrêter ; et en lui, le Seigneur avait l'envie. L'envie de voir, d'être témoin, de découvrir. L'envie de créer par lui-même, l'envie de mettre au monde des créatures qui lui feraient oublier sa solitude. Inconsciemment, lorsque Dieu a créé les hommes, il a placé en eux sa propre nature ; l'envie, et aussi, l'orgueil qui avait pris en lui place sans qu'il ne s'en rende compte.
Cet orgueil sécrété en lui par sa possibilité infinie de pouvoir. Bientôt, Dieu s'est rendu compte de son erreur. Ses propres défauts à vous transmis avaient fait découler d'autres défauts que lui, l'être tout-puissant à qui tout était possible, n'avait jamais connus ; la colère, l'avarice, l'envie, la luxure, la gourmandise. Parce qu'il n'avait pas le cœur de vous faire disparaître, et par amertume de ses propres erreurs, Dieu alors a créé les femmes. Usant de son expérience, il en a fait des êtres plus sages et plus doux que les hommes.
 

Uruha hochait vigoureusement la tête, la bouche entrouverte en une expression de béatitude proche de l'extase. Que ce garçon était curieux. Ce que je lui avouais aurait dû le désoler mais dans le fond, je devinais qu'Uruha se sentait soulagé et honoré de connaître la vérité, quelle qu'elle fût.
J'ai souri, dans l'espoir que ce sourire-là lui fasse parvenir toute ma tendresse. Uruha est sorti de sa torpeur pour me demander d'une voix basse, comme s'il prononçait un secret :
-Il a réussi à en faire des êtres plus purs... a-t-il soufflé. Parce qu'au moment où il les a créées, bien que peu de temps se soit écoulé, il était déjà lui-même moins gris qu'avant, n'est-ce pas ?
-Tu comprends parfaitement, l'encourageai-je. Le monde dépendait peut-être de Son pouvoir, mais lui-même en dépendait également. Il avait besoin de ce pouvoir pour soigner sa solitude et ainsi, au fur et à mesure qu'il créait, sa reconnaissance et son humilité augmentaient. Son orgueil et son envie, en parallèle, s'amenuisaient. C'est ainsi que lorsque Dieu a créé les femmes juste après les hommes, il en a fait des êtres plus sages. À son image d'alors.

Il était carrément admiratif. Pour un peu, l'on eût dit un enfant qui s'éveille un matin de Noël pour découvrir les cadeaux au pied du sapin. J'aurais presque ri de son émerveillement si je n'avais pas été aussi sérieux.
-Mais cela ne suffisait pas, ajoutai-je. Au fil de l'évolution, les violences parmi les êtres humains n'ont jamais cessé. Ces violences, conduites par les défauts primaires des hommes, et ces défauts encouragés par ces violences... tout n'était devenu qu'un cercle vicieux. Mais Dieu, encore et toujours désespéré de ne pas être arrivé à la perfection à laquelle il aspirait, n'a pas renoncé à créer ce monde de paix dont il rêvait. Car que la paix ne soit possible qu'en se payant de sa solitude, il ne pouvait l'accepter.
 

Uruha avait fini captivé. Adieu chagrin que j'avais pu en lui sentir un instant plus tôt ; Uruha était en train d'apprendre. Sans même m'en être rendu compte, je répondais à des questions qu'il s'était toujours posées sans jamais les avoir formulées. Sans doute parce que jamais il n'aurait espéré obtenir un jour la réponse. Mais si je pouvais enfin le réaliser, c'est parce que je voyais dans les traits d'Uruha un intense soulagement. Son visage était lisse et serein comme une poupée de porcelaine.
-Alors, ajoutai-je comme les larmes me montaient aux yeux, il nous a créés, nous, les Anges.
 

 
 
 
 
 
 

Je me suis mis à rire. Dieu que cette histoire paraissait rocambolesque. L'eussé-je racontée à quelconque être humain en dehors de cet orphelinat, et il ne faisait nul doute que l'on n'eût pas tardé à me désigner comme un malade mental. Mais Uruha, lui savait. Comme ses camarades, il avait vu et à présent il buvait mes paroles comme si tout lui paraissait étrangement naturel. Et naturel, au fond, cela l'était.

-Nous correspondions bien plus à ce qu'il espérait. Nullement belliqueux, sages, doux, et empreints d'amour... Tout était parfait, tu sais. La paix telle que vous vous l'imaginez lorsque vous parlez de Paradis. Seulement, vois-tu... Nous nous ennuyions.
Uruha a écarquillé des yeux ahuris. Ainsi, mon doux bien-aimé avait du mal à s'imaginer que des créatures sages comme les Anges puissent s'ennuyer dans un monde de bonheur et de paix.
-Je te l'ai dit, Uruha. Nous correspondions bien plus à ce qu'il espérait ; mais nous n'y étions pas encore tout à fait. Après avoir vécu des milliers d'années sans que jamais rien ne vienne perturber notre quotidien, nous avons commencé à ressentir comme... cette sorte de manque. Un vide. Cette monotonie quotidienne avait fini par faire naître en nous des sentiments profondément enfouis dans notre nature... Nous aussi, comme Lui au temps où il vous créa pour briser sa solitude, nous avions « envie ».

Je me sentais quelque peu ridicule. Comme si en lui racontant l'Histoire Céleste, je lui dévoilai une partie de ma personnalité que j'eusse préféré oublier. Dans le fond, c'était vrai ; j'avais voulu la renier.

-Et peu à peu, nous avons commencé à nous rebeller. Pour briser cette monotonie, chacun cherchait à bouleverser l'ordre des choses. Nous convoitions des places et des rôles qui ne nous étaient pas attribués. En d'autres termes, nous nous révélions comme ces humains qui cherchent à détrôner pour régner. Bien sûr, nous ne voulions pas faire de mal. Nous voulions forcer les choses, et c'est de force dont nous avons donc usé.
Pour prendre une place ou défendre la sienne, chaque Ange en était venu à se battre.
 

Uruha mâchouillait sa lèvre inférieure. Toujours autant captivé, comme si l'aveu de mes défauts -nos défauts- ne le perturbait en rien. Ah, pensais-je. De toute façon, ce garçon est bien assez lucide pour avoir vu nos défauts depuis le début. Après tout, je n'avais jamais fait en sorte de les cacher auprès d'eux.

-Nous faisions comme vous... répétai-je pensivement. Bien sûr, les humains devraient avoir tous le droit de tenir dans leur vie le rôle qu'ils désirent ; ils devraient tous pouvoir prendre la place dans laquelle ils se sentent en sécurité et épanouis. Mais cela ne peut se faire que si en y parvenant, nous ne compromettons pas le bonheur et la liberté d'un semblable... Quant à nous, nous étions pourtant tous sur un pied d'égalité -la hiérarchie n'existe pas chez nous, contrairement à ce que croient les humains en nous donnant des noms comme archanges, séraphins, chérubins... Nul n'avait rien à envier à l'autre mais comme vous dites, l'herbe semble toujours plus verte dans le jardin d'à côté, et parce que l'envie était née en nous, en voulant voler la place d'un autre, nous tombions dans le tort.
 

Uruha a vigoureusement hoché la tête. C'était pour m'encourager, pour soutenir mes propos même si par-là même, il ne faisait que confirmer à quel point nous avions été idiots. Après tout, Uruha avait raison.
-C'est parce que l'envie qu'il y avait en nous commençait à nous envahir de jalousie et bientôt de colère qu'Il n'a plus tardé à réagir. Trop effrayé à l'idée de nous voir tomber dans le déclin, il a pris la décision de nous montrer cette œuvre qu'il nous avait depuis si longtemps cachée ; vous.

J'ai marqué un temps de pause. Ça n'avait pas été voulu. Juste à ce moment-là, j'ai senti ma gorge se serrer comme dans mon esprit les images d'atrocités dont nous avions tous été les témoins me torturaient. Devant mes yeux écarquillés par la torpeur se déroulaient les scènes de crimes.
Il a fallu qu'Uruha secoue délicatement ma main pour que je ne revienne peu à peu à moi. C'est un peu honteux que j'ai caché mes yeux humides derrière mes mains, mes coudes appuyés sur mes genoux.
-Et que veux-tu que je te dise ? Ça m'a fait le même effet que ça te fait sans doute lorsque tu vois ce genre de choses. Mais les guerres, les meurtres, les viols, les maltraitances, l'esclavage domestique et sexuel, la corruption, la manipulation, le mensonge...
Pour nous qui n'avions jamais eu même l'idée de choses pareilles, c'était indéfinissable.
 

Je crois qu'il avait sincèrement de la peine de me voir comme ça. Mais il voulait entendre. Bien qu'il savait déjà, il voulait savoir ce que ça faisait, avec mes propres mots. J'ai pris sa main délicate au creux des miennes. Je le couvais du regard, délesté de la honte de mes larmes naissantes.
-C'est lorsqu'il nous a montré jusqu'où pouvaient mener cette envie et l'orgueil qui en découlait que nous avons compris. Lui, il disait toujours « le malheur est nécessaire pour comprendre le bonheur ». Il disait que c'était un mal pour un bien. En réalité, il ne le pensait pas vraiment. Il espérait simplement que nous le contredisions ; et c'est ce que j'ai fait, Uruha.
Je l'ai contredit. Oh, bien sûr, je n'avais pas été le seul à savoir qu'il disait faux. Néanmoins, je suis celui sans doute qui s'est battu contre cette idée avec le plus de velléité. Certes, au début, nous Anges étions heureux ; aucun malheur ne pouvait survenir pour tromper notre ennui un instant. Il est vrai aussi que c'est en devenant les témoins de vos innombrables malheurs à vous que nous avons pu prendre conscience de notre chance. Mais voilà ; dire que le malheur était nécessaire au bonheur, cela était faux. Parce qu'il existe chez vous des malheurs si grands qu'ils effacent définitivement tout espoir de bonheur pour ceux qui les subissent. Parce qu'il existe des ténèbres si profondes qu'elles engloutissent toutes les lumières.
 

J'ai vu un sourire éclairer son visage. Une lueur au coin de ses lèvres que les ténèbres n'étaient pas venues engloutir. Il avait deviné la suite. Bien que la raison pour laquelle il en souriait m'était inconnue, j'ai pensé que, finalement, c'était la meilleure chose à faire ; en sourire.
-Je me suis rebellé contre ça. Contre les malheurs qu'ils subissaient, mais contre leurs vices aussi ; ceux-là même qui condamnaient l'humanité. Je n'ai pas toléré qu'il ait fait ça. Mais il ne pouvait rien faire, Uruha. Parce que vous existiez déjà et que transmuer la nature d'une espèce revient en réalité à la faire disparaître, il n'avait pas eu le cœur de le faire. Ils vous avait préservés envers et contre tout.
 

Uruha gonflait les joues. Un signe propre de perplexité qui réussit à m'amuser. Mais en face de moi, le jeune homme avait gardé tout son sérieux.
C'est donc avec autant de gravité que je repris :
-Satsuki et moi n'usions pas des bons mots en disant que vous existiez à cause de nous ; en réalité, si votre espèce est apparue indépendamment de la nôtre qui a existé bien plus tard, c'est malgré tout à cause de nous... et aussi pour nous que vous avez continué à exister.
-Pourquoi ?
Je m'étonnai qu'il ne posât la question. Au plus profond de moi-même, j'avais été intimement persuadé qu'il l'avait deviné. Et pourtant, c'est avec sincérité que Uruha s'était interrogé, les yeux brillant de curiosité.
-Pour ne jamais perdre de vue ce qui nous attendrait si nous nous laissions à nouveau envahir par l'orgueil et l'envie.
 

Il a baissé les yeux. Peut-être parce que je lui avais donné sans le vouloir l'impression que je lui reprochais sa nature, comme si je lui avais insidieusement intimé d'en avoir honte. Ah, petit trésor, ne me présente pas un visage pareil.
Désolé, j'ai porté sa main à mes lèvres pour l'embrasser. Il a relevé vers moi ce regard qui scintillait de mille éclats.

-Et aussi peut-être, pour nous donner à protéger des êtres qui ont besoin plus que tout d'amour. Cet amour-là même dont les Anges sont naturellement remplis.

Son sourire de ravissement a laissé briller ses quenottes blanches. Je savais qu'en une tout autre situation, je n'aurais pas résisté à la tentation de l'embrasser. Oh, vite, tenir son corps chaud tout contre moi.
-Uruha, fis-je gravement comme si nulle pensée ne m'avait troublé. Sais-tu pourquoi est-ce que vous n'êtes pas immortels ?
Son sourire s'est éteint. Comme si l'idée subitement rejaillie qu'un jour il allait mourir avait brisé en lui toute joie. Vraiment, je n'étais qu'un idiot.
Un idiot qui soliloquait avec un être bien moins idiot que lui.
-Parce qu'une existence comme la nôtre, souillée de vices, de malheurs et d'atrocités, serait insoutenable si elle devait ne jamais prendre fin. Parce qu'une existence comme celle-là n'a aucune valeur pour mériter l'éternité, alors nous sommes mortels.

Je l'aimais, je l'aimais, je l'aimais, je l'aimais. D'un amour si libre et si heureux qu'il était voué à l'éternité. Un amour immortel.

-Mais ceux qui pourront obtenir la Rédemption sont promis à une vie immortellement heureuse d'Ange.
Je l'ai doucement attiré à moi. Comme il s'est penché, j'ai relevé la tête pour déposer un baiser au creux de son cou. Sa peau était comme du satin sur lequel l'on eût laissé poser des pétales de rose assez longtemps pour y en imprégner l'effluve délicieux.
Lorsqu'il s'est redressé, j'ai vu l'émotion humidifier son regard.
-C'est la solitude qui est la cause de tout cela, Uruha. C'est parce que Dieu existait dans la solitude que tout cela est arrivé.
-Tu disais pourtant que ce sont aussi son envie et son orgueil qui l'ont mené à créer des créatures si imparfaites que nous.
-C'est bien de sa solitude que sont venus sont envie et son orgueil, fis-je. Parce que sans solitude, jamais Il n'eût ressenti l'envie de créer l'univers qu'Il imaginait. Et sans cette envie qui, en réalité, découlait d'un douloureux besoin, jamais Il n'eût eu alors l'utilité de ses pouvoirs qui lui ont permis de parvenir à ses fins. Et si jamais Il n'avait eu quelconque utilité de ses pouvoirs infinis, alors jamais Il n'en eût tiré orgueil.
 

Je voyais que ce que je disais l'amusait quelque peu. Comme si selon lui, je montrais une forte inclinaison à déborder de mes pensées. Peut-être tout cela lui semblait-il tiré par les cheveux et pourtant, je savais qu'une part de lui me prenait au sérieux.
-Les humains sont à son image, Uruha. Ils ont en eux les gènes de la solitude, et c'est en elle qu'ils vivent.

C'est alors que je l'ai vu qui se cabrait. Non pas au sens propre du terme, bien sûr, car en réalité il n'a pas bougé.
Mais dans ses traits s'était gravée une intense gravité alors même que ses yeux me lançaient des reproches.
Ce que j'avais fait de mal ? C'était de n'avoir pas compris.
Je n'ai pas tardé à le savoir.
-Non, Hyde, dit-il alors d'un ton qui défiait toutes les convictions. Tu te trompes. En ce monde, il existe aussi des humains qui échappent définitivement à la solitude.

Je nageais en pleine euphorie. M'efforçant de paraître stoïque, je contenais dans ma poitrine un cœur qui battait tout son saoul.
Face à moi j'avais cet adolescent en phase de devenir un adulte qui me toisait avec cet air qui voulait tout dire. Un air qui veut vous dire qu'il vous en veut, mais qui le fait avec bien trop d'amour.
-C'est pour réaliser ce genre de Miracles que tu es venu, non ?

À quoi cela eût-il servi que je réponde ? Il savait déjà toute la vérité. Alors, plutôt que de perdre du temps à me laisser dire ce dont il avait déjà connaissance, Uruha s'est penché et sur mes lèvres est venu déposer tout son amour.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Huit mois plus tard. 31 mars.

-Je vous préviens : si vous ne cessez pas de vous agiter comme des gamins turbulents et sans retenue, je vais voir votre Directeur et je lui dirai d'annuler cette fête et à la place de cela, vous irez tous vous coucher à vingt heures.
-Tu n'as aucune autorité, Papa. Il faut le dire plus méchamment. Avec ce regard glacial et impitoyable. Là. Comme ça. Tu vois ?
-Ce n'est pas toi qui vas m'apprendre la vie, mon fils.
-Kisaki, tu as l'air juste ridicule comme cela.
-Moque-toi de moi, Riku, et je te dévore.
-Tu as cessé d'être crédible lorsque tu essaies d'être méchant.
-Je suis maudit.
-Maudit, maudit. C'est moi qui le suis, oui. Hiroki, Asagi, je ne vous ai pas autorisés à venir suivre mon cours, d'ailleurs !
-Je n'appelle pas ça un cours. Tu te fais piétiner par tes élèves, Kamijo, c'est lamentable.
-Fais le cours si tu n'es pas content, Hiroki !
-Moi je suis très content. C'est le dernier jour avant les vacances, nous avons cette fête de fin d'année à préparer et toi, tu nous parles de cours ? Quelle misère. Je me demande ce que ces pauvres enfants ont dû endurer avec un professeur comme toi durant toute l'année.
-Asagi, ce n'est pas à toi que je m'adressais.
-Ce que tu peux être aigri, Kamijo. Tu n'es plus le même depuis que Hizaki est parti.
-Ne parle pas de cela ! Ça n'a rien à voir.
-Papa, tu deviens rouge. C'est moche.
-Toi, viens ici que je te mette une claque !
-Riku, sauve-moi. Mon père me bat.
-Je n'y crois pas. Je vois un père et son fils mais l'on dirait deux gamins qui se disputent dans une cours de récréation.
-Satsuki, ne reste pas inerte ! Ne les laisse pas se dissiper ainsi, je n'arrive plus à me faire entendre ! Remets de l'ordre dans ce désordre ! Tu pourrais leur apprendre à se calmer, non ? Ceux qui bavardent, amène-les avec toi faire un ballet aérien mouvementé, ça leur apprendra à faire les guignols !
-Je suis un Ange, moi. Je ne suis pas là pour terroriser ces braves enfants.
-Pourtant, tu l'as déjà fait avec moi, Satsuki. Tu m'as déjà pris dans tes bras pour t'envoler et je t'assure que c'est vraiment effrayant. L'on a à peine le temps de fermer les yeux que l'on se retrouve déjà loin ailleurs, perché sur un arbre par exemple.
-Moi, je t'ai déjà fait ça, mon amour ? Voyons, Kyô, jamais je n'aurais pu.
-Quel menteur ! Tu n'as plus jamais intérêt de recommencer, je frôle la crise cardiaque, moi !
-Ce n'est qu'une revanche, après tout.
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Que tu es tellement adorable, Kyô, que je frôle aussi la crise cardiaque dès que je te vois.
-Quoi ? Arrête, tu es ridicule.
-Tu es mignon quand tu rougis.
-Je ne rougis pas ! Je ne suis pas comme Uruha, moi !
-Pardon ? Tu me parlais, Kyô ?
-Uruha, je te prierai de ne plus dormir pendant mon cours, s'il te plaît.
-Pardon, Monsieur. Je m'ennuyais. Tiens, mais ça a l'air animé, ici.
-Petit insolent ! Tu veux une heure de colle ? Qu'est-ce que tu insinues par "je m'ennuyais" ?
-Dis donc, il devient vraiment irascible, notre Kamijo. Vivement qu'il arrive. Avec sa mauvaise humeur, il nous gâcherait la fête.
-Je ne suis pas de mauvaise humeur ! Et qui doit arriver ?
-Personne.
-Ah, bien. J'en ai marre de parler à des murs. Moi, je m'en vais, et vous vous débrouillez seuls pour organiser la fête de ce soir.
-Où est-ce que tu vas ?
-Dormir !
-Soit. Je te souhaite une bonne sieste.
 
 
 
 
 
 










 
-Kamijo. Est-ce que tu dors ?
-Va-t'en. Je n'autorise personne à entrer dans ma chambre.
-Excuse-moi. Tu avais oublié de fermer le verrou.
-Sors d'ici, je voudrais dormir.
-Kamijo, ouvre les yeux. Tu n'es pas censé dormir maintenant, tu sais.
-C'est bon. Ils n'ont pas besoin de moi. Ils peuvent organiser cette fête sans moi, je n'irai pas après tout.
-Tu le regretteras. Tu penses vraiment que tu vas supporter de ruminer seul dans ton coin tandis que tout le monde s'amuse ? Et puis, ça fera de la peine à Kisaki si tu n'es pas là.
-Kisaki a Riku.
-Tu dis cela comme si toi, tu n'avais personne.
-Je n'ai pas dit cela. Va-t'en.
-Tu es amer, Kamijo. Lorsque Hiroki a dit que tu devenais aigri depuis le jour du départ de Hizaki, ce n'était pas méchant, tu sais. J'ai senti ta peine, aussi. Kamijo, ne ressens pas les choses comme si l'on t'avait abandonné. Tu disais à Hizaki que ça ne faisait rien, tu disais comprendre et pouvoir attendre... Tu mentais.
-Mais je comprends. Et j'attends. C'est juste qu'il me manque. Pourtant, je sais bien que Hizaki ne m'a pas abandonné. Chaque jour, j'ai l'impression de le sentir là, si près de moi, comme s'il ne s'était jamais éloigné en réalité. Et maintenant peut-être encore plus que d'ordinaire, j'ai le sentiment de le sentir juste là, à mes côtés. J'ai le souvenir de ses caresses sur ma joue si présent encore que je sens sa main me frôler délicatement.
-Kamijo, ouvre les yeux et lève-toi. Des gens t'attendent.
-J'ai trop honte.
-Honte ?
-L'espace d'un instant, j'ai cru que j'allais pleurer. J'ai pensé que ça se voyait sur mon visage. Alors je suis parti brusquement.
-Ne sois pas triste, Kamijo. Parce que ta tristesse n'est pas que la tienne, tu sais. Tu veux le faire se sentir coupable ? Il te voit, pourtant.
-Ce n'était pas vraiment de la tristesse. Peut-être que je me rends compte à présent à quel point je suis reconnaissant à Hizaki. Avant qu'il ne retourne d'où il venait, j'aurais voulu le remercier de tout mon être. J'ai l'impression d'avoir manqué à ce devoir.
-Kamijo, le seul remerciement que tu puisses lui faire est d'être heureux. Et puis, ne penses-tu pas que l'amour que tu lui as dédié était le plus beau et le plus éternel cadeau que tu pouvais lui offrir ?
-Va-t'en, te dis-je. Pourquoi me confié-je à toi ? Je veux voir Hizaki, juste une fois. L'attendre est source de bonheur comme la promesse du Paradis futur mais dans le fond, c'est tellement difficile. Il est parti un jour comme cela, sans même me prévenir. Je n'ai pas pu lui dire au revoir, ni l'embrasser une dernière fois. Il est parti comme s'il m'avait oublié.
-Hizaki jamais ne t'oublie et il veille sur toi, il t'aime à chaque seconde de ton existence. Plus tu vis, Kamijo, plus il découvre tes merveilles et plus il t'aime.
-Je sais qu'il m'aime. Ce n'est pas comme si je pouvais douter de son amour. Mais le sentir... Sentir sans cesse sa présence si près de moi sans jamais pouvoir le toucher, ni l'entendre, ni le voir...
-Kamijo...
-Lâche ma main.
-Tu me sens, n'est-ce pas ?
-Comment pourrais-je ne pas te sentir ? Tu es brûlant, en plus de ça.
-Tu m'entends aussi, non ?
-Je t'entends si bien que je ne peux dormir.
-Si tu ouvrais les yeux, Kamijo, tu pourrais aussi me voir et ainsi, tous tes souhaits seraient exaucés.
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Tu es étrange, Kamijo. À qui pensais-tu t'adresser, depuis tout à l'heure ?
 

 
Il a mis longtemps, longtemps avant de se décider à ouvrir ses paupières. Elles lui semblaient lourdes comme du plomb et en lui la peur d'être seulement en train de rêver l'empêchait de les soulever.
Pourtant, lorsque ses yeux s'ouvrirent enfin, il était là, assis à ses côtés, et son visage lumineux rayonnait d'un sourire sans fin.
D'elles-mêmes, les larmes de Kamijo sont venues couler en silence sans qu'il ne puisse rien y faire. Il le regardait fixement et intensément pour être sûr d'ancrer la beauté de ce visage dans son esprit, et les mains si doucement chaudes de Hizaki ne lâchaient pas la sienne.
-Qu'est-ce que tu fais là, imbécile ?
-C'était trop dur, Kamijo. Trop dur de toujours te voir sans pourtant jamais pouvoir te sentir, te parler, ni te toucher...
-Mais est-ce que tu as le droit ?
-Ne suis-je pas ton Ange Gardien ? Je suis là pour t'aimer et te protéger, Kamijo. C'est une chose que je serai toujours capable de faire, et ce quel que soit le monde où je me trouve.
-Mais tu disais que...
-Je disais des bêtises. Je n'avais pas encore assez confiance, ni en Lui ni en moi-même. Je pensais que la distance affadirait ton amour.
-Alors, c'est en moi que tu n'avais pas confiance.
-Non, Kamijo. En moi-même. C'est que je ne me sentais pas capable de demeurer si précieux à tes yeux.
-Mais idiot, tu es vraiment idiot. Je te regarde et ton sourire est si doux, Hizaki, ton regard est si tendre et tes gestes si délicats que tu scintilles à mes yeux bien plus que le plus pur des trésors. Alors dis, Hizaki, est-ce que tu resteras ? Dis-moi que tu resteras, même juste un peu je t'en prie.
-Je ne peux pas rester même juste un peu, Kamijo. Je suis désolé.
-Alors pourquoi es-tu ici, Hizaki ? Dis-moi pourquoi ?
-Parce que je veux rester ici. Mais je ne resterai pas un peu : je resterai seulement si c'est pour toujours.
-Mais, qu'est-ce que tu...
-Tu me connais, non ? J'aime bien te faire tourner en bourrique.
-Je te hais.
-Dis-le moi autant de fois que tu le veux, si c'est avec autant d'amour.
-Hizaki, est-ce que tu accepterais si je te demandais...
-Mais cesse donc de poser des questions ! Tu ne vois pas que tu me gênes ?
-Quoi ? Qu'est-ce que j'ai fait ?
-Pour l'amour du Ciel, tais-toi ! Je n'aime pas couper la parole mais pourtant, là, j'ai juste envie de t'embrasser !
 
 


-Kamijo...
-Hizaki. Viens reposer ta tête contre ma poitrine. C'est agréable.
-Kamijo, qu'est-ce que tu allais me demander ?
-Quand ça ?
-Juste avant que je ne te fasse taire.
-Oh, ça. C'est sans importance.
-Regarde-moi ! Tu as honte ?
-Non, mais...
-Alors, dis-moi.
-Tu ne riras pas ?
-Tu me fais toujours rire, alors ça ne changera rien, de toute façon.
-Je ne peux pas te le demander si tu ris !
-Kamijo, mes rires ne sont pas moquerie, tu sais. C'est juste que je ne sais rien faire d'autre que rire lorsque je suis trop attendri.
-Alors, dis...
-Oui ?
-Tu voudras bien être mon cavalier au bal de ce soir ?
-C'est tout ?
-Voilà ! Ne rigole pas comme ça !
-Kamijo, imbécile. C'est juste que ta question est idiote. Depuis le début, c'était tellement évident que je ne pensais pas que tu me le demanderais.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

19 juillet. Quatre heures du matin.
 

-Faites moins de bruit quand vous marchez dans les couloirs.
-Aïe !
-Terukichi ! J'ai dit moins de bruit !
-Takeru m'a marché sur le pied !
-Je n'ai pas fait exprès !
-Monsieur, on ne peut pas allumer les lumières ?!
-L'on risque de se faire remarquer si nous faisons cela ! C'est pourquoi je vous ai dit de marcher en file indienne.
-L'on s'est déjà fait remarquer, de toute façon, avec Riku qui a poussé un hurlement tout à l'heure.
-La faute à qui, Kisaki ?
-Mais à moi, bien sûr !
-Ne le dis pas d'un ton si fier ! Tu m'as vraiment fait peur.
-C'était voulu.
-Monsieur, la lumière !
-Hiroki, fais passer Takeru devant, il ne sait décidément pas marcher droit !
-Arrête de te plaindre, Terukichi, et reste calme.
-Je veux de la lumière !
-Takeru, vas-tu te taire ?
-Asagi, ne me crie pas dessus ! J'ai peur du noir !
-Ce n'est pas rationnel d'avoir peur du noir ! Ce n'est pas comme si tu étais seul qui plus est !
-Asagi, porte-moi dans tes bras et j'arrêterai de me plaindre.
-Hors de question.
-Alors je me plains. Eh ! Qu'est-ce que tu fais, Kyô ?!
-Bon sang, Takeru, ne t'arrête pas subitement ! Fais attention, je suis juste derrière toi ! Encore un peu et je laissais tout tomber par terre, moi !
-Bien, Kyô, tu devrais passer devant.
-Pourquoi est-ce que c'est moi qui dois le porter, d'abord ? Satsuki, c'était ton idée alors porte-le, toi !
-Ah, non. C'était l'idée de Hizaki.
-Je ne veux pas le porter. Si je me salis, c'est la fin du monde.
-Hizaki, comment peux-tu être aussi égocentrique ?
-Kyô, c'est bon, calme-toi. Je vais le porter. Viens, donne-le moi.
-Uruha, tu me sauves. Merci infiniment.
-Ce n'est rien Kyô : je t'aime.
-Tu viens de faire deux jaloux, Uruha.
-Je ne suis pas jaloux, moi : je suis un Ange et j'ai confiance en Kyô.
-Bien sûr que tu peux avoir confiance en moi, Satsuki.
-Moi non plus, je ne suis pas jaloux.
-Hyde, menteur.
-Ne me traite pas de menteur. Uruha, espèce de garçon frivole.
-Tu es méchant.
-Si tu veux dire je t'aime à ton meilleur ami, ne le fais pas devant moi.
-C'était un je t'aime amical, tu sais bien !
-Et les je t'aime que tu dis à moi, ils sont amicaux aussi ?
-Hyde, pourquoi est-ce que tu me fais tourner en bourrique ?
-Je suggère que vous continuiez votre adorable dispute de couple ailleurs. Si vous continuez à piailler tous ensemble, notre surprise n'en sera plus une.
-Depuis le début, je dis que ce n'était pas une bonne idée.
-On ne t'a pas demandé ton avis, Hiroki.
-Non mais, vous pensez vraiment qu'en plein milieu de la nuit... Nous aurions pu attendre le matin, tout de même.
-C'est parce que les fêtes de nuit sont plus drôles ! On en profitera pour se raconter des histoires d'horreur.
-Kisaki, à quoi tu penses ? Ce ne sont pas les circonstances ! Et puis tu es une histoire d'horreur à toi seul, tiens.
-C'est pour cela que je te terrorise, mon petit Riku ?
-Va-t'en ! Lâche-moi... Au secours !
-Ah, mais cesse de hurler !
-Kisaki m'a mordu !
-N'importe quoi.
-Je veux retourner me coucher, moi. Asagi, viens dormir avec moi ; j'ai peur de retourner seul dans le dortoir.
-Takeru, oublie mon existence un instant, veux-tu.
-Dites, l'on devrait vraiment allumer les lumières. Je ne vois pas où je marche et j'ai peur de m'emmêler les pieds. Ce serait embêtant que je tombe puisque c'est moi qui... Mais... Tu ne vas pas bien ?!
-Qu'est-ce qu'il y a, mon amour ?
-Hyde ! Ne viens pas te mettre devant moi pour m'embrasser subitement, comme ça ! Qu'est-ce qui te prend ?
-Eh bien, il m'a pris que je voulais profiter du fait que nous soyons dans le noir pour venir t'embrasser sans que personne ne le sache mais vu ta discrétion, cela n'a servi à rien.
-Tu m'as fait sursauter, j'ai failli renverser le...
-Laisse, Uruha. Je vais prendre le gâteau.
-Merci, Kisaki. Mais... Hyde, arrête ça maintenant ou je vais croire que tu me harcèles !
-Bon sang, qu'est-ce qui se passe ici ?! Vous n'avez pas fini de faire du boucan en plein milieu de la nuit ?! Je vous entends depuis ma chambre !
 
 
 
 
 




 

Le couloir fut subitement inondé d'une lumière éblouissante qui fit fermer les yeux à la troupe et, lorsque celle-ci les rouvrit, tous virent alors Kamijo qui se tenait là, en chemise de nuit, et l'air vaguement réprobateur.
-Je n'y crois pas. Qu'est-ce que vous faites tous là ? Hyde, Hiroki, Asagi, Satsuki, Hizaki ! Vous ne pouvez donc pas tenir tranquilles ces gosses même en pleine nuit ?! Qu'est-ce qui arrive, bon sang ?

Sans avoir même le temps de le réaliser, Kamijo se vit assaillir par Hizaki qui, dans son allégresse, prit l'homme dans ses bras et le fit tournoyer dans les airs comme s'il avait le poids d'une plume.
Kamijo a reposé les pieds au sol, trop pris dans son tournis pour prononcer le moindre mot. Hizaki le rattrapa à temps alors qu'il allait choir dans son déséquilibre.
-Joyeux anniversaire, mon amour.
 

C'est seulement à ce moment-là que Kamijo remarqua que tous ceux qui se tenaient devant lui étaient vêtus de leurs plus beaux apparats et qu'au milieu de tous, Kisaki tenait timidement un gâteau d'anniversaire.
-On n'a pas eu le temps d'allumer les bougies à cause de vous, marmonna le garçon, boudeur.
 

Alors, le rire éclatant de Kamijo retentit à travers les murs et c'est pieds nus, perdu dans sa chemise de nuit trop grande, que l'homme vint courir maladroitement jusqu'à chacun d'eux qu'il vint tour à tour étreindre de toutes ses forces.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Et cette histoire semble s'éteindre. Elle s'éteint comme la flamme vive et tremblotante d'une bougie pour laisser sécher ses larmes, la cire fondue qu'elle a laissé couler encore et encore, toujours et sans cesse.
Elle s'éteint pour laisser la bougie se reposer, elle s'éteint parce qu'il fait nuit, parce qu'il est l'heure de dormir, il est l'heure du noir et de l'intimité ; et elle sera éteinte jusqu'au jour nouveau, jusqu'à ce que le soleil et les Humains qui se lèvent avec lui viennent l'allumer à nouveau.
C'est une fin naïve. C'est une fin qui termine bien, inéluctablement, et qui en cela même ressemble à celle d'un rêve d'enfant.
 

Les rêves d'enfants. N'était-ce pas ce que j'avais affirmé ? Vous, eux, nous et moi, depuis le début, nous ne sommes que des enfants. En évoluant sans jamais changer, nous avons gardé nos rêves. Des rêves de gosses. Des gosses comme eux qui s'acheminent lentement mais sûrement vers l'âge adulte. Des gosses adorables et attachants qui nous ont fermement liés à ce monde.
Cette histoire a fini comme un rêve parce qu'il s'agit-là d'un conte pour enfants. Un conte réel pour enfants vécu par des enfants, écrite pour des enfants. Et qu'est-ce que je pourrais vous dire encore ?
Nous sommes collés l'un à l'autre corps à corps, cœur à cœur aussi, il fait nuit et pourtant c'est comme si le jour n'avait jamais cessé de régner.
 

Cette histoire semble s'éteindre mais ce n'est pas vrai.
Parce que cette histoire en réalité n'était qu'un prélude. Le prélude d'un rêve qui vient tout juste de commencer,
le prélude d'un rêve qui ne se terminera pas. Et nous serons des enfants, toujours. Nous serons liés, à jamais. Avec ou sans la distance, nous étions destinés à nous rencontrer pour nous lier. C'est ainsi que sont les choses.
 

Je m'appelais Hyde et j'étais un Ange. Je m'appelle Hideto Takarai et je ne suis plus vraiment un Ange. Je ne suis pas devenu un Humain non plus.
La vérité est que je suis de ceux qui ont décidé d'arrêter d'avoir l'air de simples légendes pour s'ancrer et devenir réalité dans le monde des Humains.
Je suis comme Hiroki, comme Hizaki, comme Satsuki aussi.

Je suis tombé du Ciel pour tomber amoureux là où je ne m'y attendais pas.
Ou plutôt, je suis tombé sur Terre pour m'élever dans un Paradis d'amour. La réalité est sans doute ainsi.
 

Voilà comment termine ce conte.
 

Un ancien suicidaire en chemise de nuit fête ses trente-six ans de vie sur Terre grâce à la volonté d'un Ange immature, insupportable et attachant qui, lui, ne peut pas compter le temps qui s'est écoulé depuis le début de son existence.
 

Je m'appelle Hyde, je suis au milieu du bruit, de la musique, des cris, des rires et de l'agitation, et j'observe calmement ces énergumènes euphoriques qui ne savent plus où donner de la tête dans leur joie.

Je m'appelle Hideto Takarai, il est cinq heures du matin et je suis avachi sur le canapé du hall de réception et j'allume une cigarette entre mes lèvres.

Je m'appelle Hyde et un impertinent vient m'arracher cette cigarette.

Je m'appelle Hideto Takarai et je lui lance un regard assassin.


-Tu devras me le payer. Toi.
-De quelle manière ?
Je m'appelle Hyde et évidemment, je ne peux pas faire comme si j'étais réellement en colère lorsque j'entends cette voix aussi tendre que taquine.
-Rends-moi cette cigarette. Je ne la fumerai pas si ça t'importune. Mais j'ai une impression de vide sur mes lèvres, maintenant.
-Hyde, tu le fais exprès ?
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Si ce n'est que combler ce vide, c'est quelque chose que je peux faire, Hideto.

Je m'appelle Hyde et l'impertinent vient m'embrasser sans se soucier du monde tout autour de nous.

Je m'appelle Hideto Takarai et je ferme les yeux, j'oublie tout ; le tapage, les rires d'allégresse, la musique qui entraîne et assourdit, la lumière vive, et je savoure ce cadeau qu'il m'offre toujours avec cette douceur passionnée dont lui seul a l'apanage.
L'espace d'un instant où j'entrouvre les paupières, je m'aperçois que nous ne sommes pas les seuls. Un temps de battement d'ailes me suffit pour reconnaître les silhouettes de Hiroki et Terukichi fondues en un seul et même contour.
-Tu souris.

Uruha détache ses lèvres des miennes, penché sur moi, ses bras m'emprisonnant d'un côté et de l'autre et il me dévisage, dubitatif.
-J'étais plongé dans mes pensées, fis-je dans un sourire encore plus grand.
-Tu penses à autre chose alors que je t'embrasse ? bougonne-t-il dans une moue vexée.
-C'est parce que si je me laissais trop sombrer dans la passion, je perdrais la raison. C'est pourquoi je dois me plonger dans d'autres pensées. Pour prendre du recul par rapport à cette réalité trop enivrante.

Je n'avais pas envie de lui avouer qu'il était le sujet principal de mes pensées. Il m'a fixé sans mot dire, ne sachant s'il devait le prendre pour un compliment ou non.
-Mais en réalité, ça ne marche pas vraiment.
J'ai vu ses yeux pétiller d'une joie ardente comme un sourire éblouissant ornait ses lèvres. J'ai pris son visage entre mes mains et les ai emprisonnées.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 
Il y a seulement une chose qui manque. Un seul vide qui chatouille mon cœur et taquine mon esprit.
C'est qu'en ayant été envoyé ici, depuis que j'ai laissé mon Ciel d'origine derrière moi, j'ai le sentiment d'avoir laissé à l'instigateur de toute cette aventure comme une tache noire sur le tableau. La rancœur.
C'est ce que j'avais en partant, ce que je nourrissais envers Lui de tout mon être pour ne pas avoir à reconnaître que je ne devais cette rancœur qu'à moi-même.
Et je veux le lui dire, maintenant, à quel point je lui suis reconnaissant.
D'avoir su, d'avoir vu, d'avoir entendu.
Et ce sans que nous ne montrions rien, ce sans que nous ne disions rien.

Il savait, dès le début, et c'est la raison pour laquelle nous sommes tous ici en ce moment. Nous, les originaires du Ciel, mais aussi les originaires de la Terre qui ont voulu attenter à leur vie, et eux encore, ces orphelins qui sont les miracles que nous n'aurions jamais pu espérer.
Je vais le dire, maintenant, là, je le chuchote au fond de mon cœur...

"Pour ces vies si précieuses à qui tu as donné cette chance suprême qu'est celle d'exister...
Pour ces vies si précieuses que tu as menées sans rien en dire tout naturellement jusqu'à leurs raisons d'être...
Glory to God."
 
 
 
 
 
 
 


Et ainsi ce conte termine.
Ce conte est mémoire, la mienne mais aussi et surtout celle des autres, ceux qui se sont construits autour de moi, ceux qui se sont construits avec moi, et ceux qui ont su me construire avec eux parce qu'ils étaient eux-mêmes.
Ce conte est une histoire vraie.
Il est une légende à admettre comme l'existence des Anges.

Parce que vous êtes des enfants, au fond de vous-mêmes, parce que vous avez gardé enfouis là bien au chaud tous vos rêves, vous pouvez y croire. C'est en croyant à ces bonheurs si simples et naïfs que vous apprendrez à être heureux. C'est parce que nous avons eu et gardons des rêves que nous resterons des enfants.
Et si j'ai éprouvé le besoin de rédiger mes souvenirs de cette histoire vraie qui, à cette heure encore, continue inlassablement à en inventer les futures lignes, c'est que
cette histoire est bien trop belle pour n'être partagée.

Voilà à quoi ressemblent nos vies intimes.

Mais ne vous y trompez jamais. Ce n'est et ne sera jamais une biographie.
Du début jusqu'à la fin, cette histoire demeurera un conte écrit pour les enfants que vous êtes, narrée par les enfants que nous sommes.
Ce conte, il est comme les Anges, en somme.
Ce conte,
il est juste comme...

"Un secret que tout le monde doit savoir."
 
 

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