Némésis

minuitxv

A ces âmes d'ici et d'ailleurs qui se rencontrent.

-I-

Isabelle


Elle se dirige vers la sortie de l'hôtel. Les portes automatiques s'ouvrent. Dehors c'est la fournaise: le soleil d'août ramollit le bitume, accélère les cœurs et ralentit la cadence des passants. Elle s'arrête à l'ombre d'un palmier, lève le nez au ciel, ferme les yeux et prend une grande inspiration.


Les dés sont lancés, pense-t-elle. Les paroles de la directrice tournent en boucle dans sa tête:


« Vous serez seule. Il n'y a pas de service de sécurité. Vous emprunterez les escaliers pour faire vos rondes dans les 5 étages, ainsi qu'au sous-sol où vous relèverez les numéros des plaques d'immatriculation des voitures des clients; vous facturerez le parking sur les chambres correspondantes avant la fin de votre service. Interdiction formelle de prendre l'ascenseur car en cas de panne.... vous seriez bien avancée, coincée entre deux étages! Vous porterez en permanence le téléphone portable et le passe général de l'hôtel. Vous vous occuperez du bar et des repas si les clients veulent manger, quelle que soit l'heure, nous assurons le service vingt quatre heures sur vingt quatre. Pendant vos rondes, si vous constatez une ampoule grillée, il faudra la changer; vous enlèverez aussi les plateaux du room service que les clients auront laissés devant leur porte; si on vous appelle pour des toilettes bouchées, vous irez les déboucher. Vous relèverez les températures des réfrigérateurs et des congélateurs, procéderez à leur réapprovisionnement, vous préparerez le buffet du petit déjeuner, y compris la cuisson des viennoiseries, vous nettoierez les sols du rez-de-chaussée et les toilettes réservées à la clientèle. Vous vérifierez et enregistrerez comptablement les recettes de la journée. Vous suivrez une formation aux premiers secours car vous serez la seule à pouvoir intervenir en cas d'accident. On a besoin de vous trois nuits par semaine. Vous en sentez-vous capable?


- Oui.


Elle arrive aux abords de la gare routière. Une vibration:


- Allô?


-C'est Madame Rouault à l'appareil: c'est bon, le poste est pour vous, si vous êtes toujours d'accord...


-Je le suis.


-Bon, je ne vous cache pas qu'on a besoin de vous au plus vite; quand pouvez-vous commencer?


-Demain.


-Parfait, alors à demain, vingt-trois heures.


-A demain Madame Rouault.


Il va falloir assurer maintenant! Se dit-elle. A commencer par prendre le rythme de la nuit. Ce soir, ce sera nuit nuit blanche! Pour le reste, capable ou pas, pas le choix.


Elle avait toujours aimé la nuit. C'était un refuge, loin des cris, loin des autres. Gamine, elle attendait avec impatience, ce moment rien qu'à elle, où ses auteurs préférés lui inventaient des vies nouvelles.


Elle avait installé un coin lecture dans sa chambre, à l'aide de gros oreillers chinés au marché du samedi matin à Clichy. Elle s'y installait, face à sa fenêtre, volets ouverts sur l'immeuble d'en face. Elle se demandait qui étaient ces gens? Ce qu'ils faisaient? Quels étaient leurs secrets? Quels films se jouaient au loin ? La nuit était une porte ouverte sur tous les possibles.


Pour son onzième anniversaire, on lui avait offert ce qu'elle désirait le plus: une longue vue. Elle aimait regarder la Lune même si la résolution n'était pas très bonne.


Puis elle se mit à observer les vies d'en face, des gens dîner, regarder la télévision... Elle éprouvait un sentiment de toute puissance en partageant leur intimité à leur insu.


Cette longue vue l'a suivie partout, au gré des années et de ses nombreux déménagements.


Elle avait onze ans, l'âge auquel elle se mit en quête de l'amour que ses parents ne lui donnaient pas, auprès des jeunes garçons de son âge, avec lesquels elle se cachait dans la cage d'escaliers de son immeuble pour se livrer à des attouchements moites à travers les braguettes, à ces va-et-vient jusqu'àu jaillissement visqueux et chaud sur ses doigts, preuve physique du lâcher prise de l'autre, encore un sentiment de toute puissance. Elle était douée pour cela.


La configuration de son nouvel appartement lui rappelle celle de la rue Fernand Pelloutier. D'ailleurs, c'est la raison pour laquelle elle l'avait choisi, trônant, juste en face, à deux cents mètres, un immeuble massif de six étages.


Ce soir la nuit sera à elle, comme lorsqu'elle était petite. Aussi, décide-t-elle d'exhumer sa longue vue et de l'installer sur son trépied, entre les rideaux légèrement écartés. Plus qu'une mise au poin et, le tour est joué. Elle allumre une cigarette avant d'entamer son exploration.


Il est minuit, d'une nuit sans Lune. Elle scrute la façade, monte quelques étages d'un simple geste de la main. L'objectif s'arrête sur une lumière qui vacille, qui s'allume et qui s'éteint. Elle zoome jusqu'à obtenir une parfaite résolution. La pièce ressemble à une salle de musique aux murs capitonnés. A droite, une batterie. Un peu plus près de la baie vitrée, une longue vue, pointée sur elle. Personne derrière. La lumière change soudain d'orientation et pointe une affiche collée au mur:


«Regarde ici, dans deux heures»


Elle repousse la longue vue, fait trois pas en arrière, apeurée et honteuse. Nerveusement, elle allume une autre cigarette.


Deux heures vingt: ne pouvant résister, elle retourne voir ce qui se passe dans la pièce capitonnée. Une lumière tamisée, une porte qui s'ouvre lentement. Une femme fait son apparition; mince, plutôt petite, dans un tailleur jupe noir, près du corps, chignon discipliné, collier de perles plongeant dans un décolleté blanc, tout en dentelles et rouge à lèvres carmin. Elle se poste face à la fenêtre, ses lèvres bougent. Elle pose ses mains sur la paroi vitrée et ferme les yeux. Une ombre s'avance derrière elle tandis qu'elle penche la tête en arrière. Une main glisse le long de ses cuisses, remontant sa jupe jusqu'à la taille, tandis que l'autre main défait son chignon. La femme incline sa tête, dévoilant derrière elle, un visage masqué dont on n'aperçoit que le regard et la bouche; il fixe la voyeuse, comme pour lui dire :

-Regarde bien!

Il s'attarde maintenant sur le chemisier blanc qu'il déboutonne, dévoilant un soutien gorge dont il descend une bretelle, mettant à nu un sein dont il effleure la pointe avec son index, avant de le plaquer contre la baie vitrée. Il fixe encore l'objectif, mouille son index et le fait disparaître... Son corps se met à onduler, elle ouvre la bouche, au rythme des va-et vient qu'il entame lentement puis de plus en plus rapidement.


Elle s'écarte de la longue vue, à la fois honteuse, déstabilisée et excitée. Elle attend quelques instants avant de regarder à nouveau.


La pièce à la batterie est vide; un panneau est fixé au garde-corps:


«A louer, entre particuliers»


Elle compose le numéro :


- Allô?

- C'est moi.

- Je sais.

- T'as envie?

- Oui!

- J'ai mis l'appartement en location... tu y jetteras un coup d'oeil de temps en temps.

- Pourquoi?

-Parce que je sens que ça va être délicieux.

-Viens!

- Impossible, ce n'est pas nous qui décidons. Il faut attendre.

-Alors quand?

-Je ne sais pas. Surveille, c'est tout.


Elle tire le double rideau, allume une bougie qu'elle place sur sa table de chevet. Elle allume son ordinateur et se connecte à la webcam de l'ISS, pose sa tête sur l'oreiller:


Elle avance sous le porche du trente-quatre, rue Fernand Pelloutier. Vingt-sept ans plus tard, vingt-sept ans après. Elle n'a jamais osé y retourner depuis.

L'immeuble n'a pas vraiment changé: marron et blanc. Sauf qu'il n'y avait pas d'interphone, juste un digicode.


Elle fait défiler la liste des noms des habitants et s'arrête au hasard sur Vanicotte. Elle fait sonner:


-Oui

-Bonjour, c'est l'entreprise de désinsectisation. Pourriez-vous nous ouvrir s'il vous plaît? La gardienne n'est pas dans sa loge.

-C'est bon, entrez

-Merci


Elle pousse la lourde porte vitrée et s'avance dans le long hall sombre aux murs recouverts de grands miroirs.

Tout au fond, l'ascenseur bleu marine.

Elle appuie sur le bouton d'appel, entre dans la cabine et appuie sur le premier étage. Il fait toujours le même bruit. 

Arrivée au premier étage, elle s'arrête devant la première porte à gauche. Au sol, un paillasson sans fantaisie, semblable à celui sur lequel elle attendait parfois lorsqu'il n'y avait personne à la maison.

Elle prend une grande inspiration et appuie sur la sonnette.

Une fois.

Une seconde fois.


Elle devine une présence derrière la porte, un frôlement contre la paroi. On l'observe à travers le judas. 


La porte s'entrouvre sur des cheveux bruns légèrement bouclés, en bataille, une barbe naissante et fumante, des lèvres saveur marlboro rouge:


-Oui?

-Bonjour, excusez-moi de vous déranger.

-Que puis-je pour vous?

-Vous êtes seul?

En voilà une question, c'est pour quoi?

-Ecoutez, j'ai un service à vous demander. J'ai vécu ici pendant environ treize ans, il y a plus de vingt-sept ans de cela maintenant et j'aimerais que vous me laissiez entrer quelques instants, je ne serai pas longue, c'est très important pour moi.

-Ca vous arrive souvent de vous inviter chez des inconnus comme ça?

-Je sais, vous vous dites quel culot ou bien vous me trouvez un peu folle. J'assume.

-Vous n'avez pas peur?

-Peur de quoi? Ma meilleure amie sait exactement où je me trouve à cet instant et je dois lui confirmer que tout va bien à une heure que nous avons déterminée; le cas échéant, elle a pour consigne d'appeler les secours.

-Je vois, pas si folle que ça... Allez, entrez.

Elle marque un temps d'arrêt:

-Allez-y, entrez, je ne vais pas vous mordre.

-Désolée, mais c'est un moment très émouvant pour moi.


Elle fait quelques pas dans le couloir avant de continuer:


-Savez-vous qu'ici, juste là, se trouvait un grand miroir rectangulaire dans lequel je passais des heures à regarder ce qui se passait derrière moi? Et là, oui là, un porte manteau très années soixante-dix! Il y avait des dalles de moquette grise au sol et du papier peint à donner la migraine. Là, dans la cuisine, juste sous la fenêtre, on plaçait la chaise sur laquelle était fixée la laisse du chat qui allait sur le toit terrasse chasser les pigeons. Et là, sur le balcon là-haut, c'était chez François, mon ami d'infortune. Il avait été adopté et sa mère n'était pas très sympathique. Le pauvre; il était danseur vous savez? Et là, des traces de sang aujourd'hui effacées, et des cris entre les murs; des verres cassés, des portes qui claquent; des sapins de noël illuminés, des éclats de rires, des flics et le samu qui débarquent.


Pendant qu'elle se perdait à voix haute dans la démonstration de ses souvenirs, il la suivait comme on entre dans la danse.


Elle continua:


-Et vous savez ce que j'aimais faire quand c'était trop pour moi?

-Non, dites moi.

-Je prenais les escaliers et je montais au dernier étage fumer un cigarette en cachette. Parfois, la porte qui donnait sur le toit était ouverte et je rêvais que j'y passais la nuit, l'été, au calme, à regarder le ciel étoilé, la pleine lune.


Pendant qu'elle lui parlait, elle se rendit compte à quel point il était charmant. Elle lança:


-Merci, merci de m'avoir laissée rentrer chez vous. Puis-je vous demander une dernière chose?

-Osez toujours

-S'il vous plaît, prenez moi dans vos bras. J'ai besoin d'être consolée.


Il la fixa. Ses yeux humides suppliaient, elle était très attirante et sa femme était partie pour le week-end, avec les enfants. Il avança lentement vers elle, corps à corps, ses lèvres contre son oreille:


-N'est-il pas temps que tu rassures ton amie?

-Il n'y a pas d'amie.

-Alors tu es folle.

-Tu l'es tout autant.


Il la prend dans ses bras:


-Serre moi fort, plus fort encore.


Sa cigarette tombe à terre:


-Embrasse moi avant que je m'en aille.

-Ne pars pas, pas encore.

-Il le faut, réveille toi.

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