Oups

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Ou la vraie histoire des Culicidés
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D'abord, ils avaient été surpris de les voir arriver. Une nouvelle espèce selon les spécialistes de la colonie. Les scientifiques s'étaient penchés sur l'épineuse question. Après réflexion, quelques sentinelles volontaires, choisis d'entre les courageux chefs de la société et à qui on avait promis célébrité, gloire et beauté sur huit générations, étaient partis vers les plages, au delà du territoire pour espionner, collecter des informations et récolter des échantillons. Pensait-on qu'ils reviendraient ? Il se murmurait ici et là que non parce que la mission semblait périlleuse.
À leur retour les douze espions firent un rapport discordant. Dix tinrent un discours peu rassurant tandis que deux affirmaient qu'il s'agissait là d'une belle aubaine. Les échantillons qu'ils avaient ramené dépassaient de loin les espérances. La nourriture avait un goût jusque là ignoré, des saveurs salé et onctueuses. De mémoire de Culicidés, rien de tel n'avait existé. Une nouvelle économie pouvait être envisagée. De nouvelles activités et de nouveaux métiers. De grandes familles allaient voir le jour. Les lignées allaient s'étaler dans le temps comme des élastiques.
Les dix autres, apeurés, dressaient un tableau beaucoup plus sombre. Ils affirmaient que les visages pâles puaient le cuir moisi, leurs vêtements dégageaient des effluves de mort. Ils prétendaient que leur nourriture rendait fou, rendait ivre et faussait tout raisonnement logique. Ça schlinguait l'arnaque même s'ils s'en étaient quand même mis plein la panse.
Malgré tout, le Chef de l'armée, accompagné de son tacticien, décida que tous les Culicidés valides pouvaient s'engager, s'il le désirait, dans la conquête du nouveau monde avant que les indigènes locaux ne leur fournissent des solutions contre nos attaques intempestives. Certains partaient la fleur à la trompe tandis que d'autres se pissaient dessus. Des rapports de suicides collectifs ont circulé, mais le Culicidy Section of Autority, haute autorité de la communication, avait censuré l'affaire. Un nouveau type de conquête venait de voir le jour. Conquête qui oppose l'Homme et les Culicidés, les moustiques si vous préférez. 

Christophe Colomb était un espèce de voyageur crasseux, grassement payé pour voguer sur des coquilles en bois vers des mondes inconnus pour dire à ces potes qui l'envoyaient que c'est bon on peut les zigouiller facile. Les moustiques avaient été surpris de le voir arriver avec ces amis puants la mort. Ils étaient étranges, baragouinaient des choses étranges. Ils puaient beaucoup - un mélange de pisse de singe et d'haleine de coco périmée - mais leur transpiration avait un goût sans nom. Un vrai piège, quoi.
D'experts pollinisateurs les Culicidés allaient devenir des experts suceurs de sang. Un nouveau monde s'offrait à eux. Ça sentait la promotion. Fini les petites fleurs sans goût qu'il faut aller butiner à perpette en se caillant les miches à des altitudes improbables. Certains ont senti le vent tourner. Poussés par un désir de changement, ils ont collés les basques à ces nouveaux venus malgré les avertissements des spécialistes : Conquête, d'accord mais attention, le danger existait bel et bien. Des business parallèles ont vu le jour. Visites, tours d'une semaine, séjours inside the camp...
Ça rendait folles les femelles du clan qui partaient une à une récolter le précieux butin. La plupart mourraient sur les nuques transpirantes dans un claquement aigu. D'autres, emprisonnées dans des bras excessivement poilus, finissaient tristement leur existence à demi étouffées. Le taux de célibat à dangereusement augmenté comme celui du veuvage. Celles qui revenaient, bourrées comme des tonneaux, avaient manifestement perdu la raison. Elles délaissaient les gosses, parlaient mal à taulier et tournaient le dos aux tâches ménagères, pensaient qu'à pécho de la sueur fraîche en soirée entre filles, bref, la décadence.

Et puis, un jour, ils sont repartis. Une bonne nouvelle pour la communauté, les anciens et les mâles. Une opportunité pour la génération connectée et désabusée. Plus d'un tiers de la colonie s'est laissé séduire. Valises prêtes, chacun s'installe, choisi sont quidam et prend soin de s'écarter de tout danger. (Des manuels de consommation responsable avaient circulé sous le manteaux pour ceux qui partaient : 'Tu pompes, mais la nuit et pas trop souvent' ou 'Tu fais discret quand t'as un peu faim' ou '10 conseils pour les dalleux ou comment éviter l'indigestion'.)
Un matin, on s'était dit au revoir, la larme à l'œil. On se promettait de s'écrire et de prendre soin de soi.

Il a fallu attendre de nombreuses années avant d'avoir de vraies nouvelles. Les nouveaux moyens de locomotion du vingtième siècle se sont avérés de vraies chances d'avoir des nouvelles et de passer des vacances en Europe. En dix heures, on pouvait visiter les cousins de Paris.
Cependant, la conquête du monde nouveau s'était révélée être plus difficile que jamais. En Europe, des Culicidés étaient déjà sur place mais ils étaient maigres, mous et figés par le froid. Les nouveaux venus, eux, avaient trop la dalle. Des rageux sur toute la ligne. Et même si les nouveaux venus avaient d'abord échoués dans des foyers sordides, dans lesquels les coutumes auraient pu survivre, tout est rapidement parti en sucette. Ils se sont lâchés et n'ont rien voulu partager. On en a même vu s'acharner sur des guibolles de grabataires promenant leur toutou, d'autres s'attaquer aux bouts de viande nécrosés qu'offraient gracieusement les maisons de retraite remplies de malades en fin de vie.
Et puis, il y a eu Zika, le palu, la malaria, Chikungunya et la dingue. Les Culicidés d'Afrique ont voulu avoir aussi une part du gâteau. Les hommes ont donc forcé la protection. Les Culicidés locaux sont tombés comme des mouches. Ils avaient rien dans le slip, les pauvres. Heureusement pour eux, certains s'étaient reproduits - aidés du peu qu'ils leur restaient dans le slip - avec la race supérieure venu d'outre manche.
Pour conclure, à ce jour, 3 546 espèces de moustiques réparties en 111 genres sont inventoriées au niveau mondial. Ils visent le podium.
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