Peintures imaginées

menestrel75

« Être peintre déjà… un rêve pour moi… être dans un atelier avec une belle luminosité et me perdre dans les tableaux et la peinture…
Me lever le matin, habillée de ma tenue de nuit, c'est-à-dire un très long tee shirt, me mettre face à mon chevalet, les cheveux ébouriffés,
le visage démaquillé, à peine débarbouillée, mais déjà absorbée par ce nouveau tableau qui est dans ma tête, que je vois devant moi et que je toucherai du bout de mon pinceau… »
 
Elle s'est levée à l'aube, ravie de cette journée de repos qui lui offre l'horizon profilé d'une totale vacuité.
Elle savoure déjà ces heures futures qui n'obéiront qu'à son bon vouloir, dans cette liberté qui est réappropriation de soi à soi.
Liberté dans cette solitude dont elle ressent tout à la fois le besoin et la peur.
Besoin de baiser, peur de se sentir tragiquement seule en étant baisée.
 
« Je serai là, absorbée par mes couleurs, oubliant le temps qui passe…
Je me laisserai bercer par une belle musique entraînante mais douce.
Je me vois le bout du pinceau dans la bouche, à réfléchir… une fesse nue à moitié posée sur mon tabouret,
une jambe tendue et l'autre posée sur le repose pied en dessous, face à mon chevalet. »
 
Loin de l'angoisser, cette parenthèse de silence la réjouit comme le retour espéré d'un vieil ami perdu de vue depuis longtemps.
Petit déjeuner frugal, passage rapide par la salle de bains, elle enlève son tee shirt-chemise de nuit, se contemple dans le miroir, une fois de plus déçue par sa poitrine menue, caresse distraitement sa toison broussailleuse, mais heureuse de sentir la légèreté de ces instants où l'esprit, libre de toute entrave, vagabonde en parfaite autonomie.
 
Subitement, une pulsion vient malmener cette exquise dérive et la prend en otage.
Dans l'immédiateté fulgurante, cette femme si femme ressent à l'intime de sa chair, l'exigence d'entrer en résonance avec son moi jusqu'à n'être plus que cette vibration étourdissante.
Avec une hâte fiévreuse, elle installe le chevalet, puis la toile virginale avant d'ouvrir un à un tous les tubes de peinture et d'en déposer les couleurs en éventail chatoyant sur la palette.
Vient ce moment magique des odeurs premières : celles de l'huile de lin et de la térébenthine mêlées qui, comme ces vins capiteux, enivrent déjà par leur seul bouquet.
Ses doigts entrent en sarabande : d'abord l'esquisse légère dans des tonalités terre de Sienne et, de petites touches en amples glissements, le sujet prend forme.
Entres ombres et lumières, dégradés et rehauts, par cette chair tramée au grain du lin, le nu dont elle enfante, s'anime et, déjà, ne lui appartient plus…


Le bandeau de deux larges mains occulte soudain sa vision.
L'empreinte de son eau de toilette vient lécher les courbes de son cœur et le contact de son baiser chaud dans le cou la halent brutalement hors de sa bulle autistique.
Elle entend son rire qui se joue d'elle; ainsi prise sur le fait.
Dans un soupir, elle repose ses pinceaux et revient à la contingence temporelle…
Désormais silencieux, il contemple le tableau puis, son regard s'illumine et dérive pour échouer aux berges de son corps.
Il s'approche et défait posément les boutons de sa blouse de coton maculée de taches bigarrées.
Puis il en écarte doucement les pans et révèle progressivement son ventre, ses hanches, ses cuisses et enfin ses jambes;
délivrant le parfum de ce corps de pénombre qu'il moule à l'empreinte de ses mains masculines.
Du bout des doigts, il décrypte l'épiderme sibyllin dans une tendre traque de frissons en ricochets.
Ariane aux multiples sourires frémit sous ses caresses avec la sensation d'être devenue l'incarnation de ce nu apparu sur la toile.
Énigmatique, il saisit un long pinceau large et plat, lesté de bleu Outremer…


A SUIVRE...
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