Quand reviendras-tu ?

floriane

Défi : Ecrire une courte lettre Thème : l'absence

 

Mon Pierre, mon roc,

Je tourne en rond, et parfois, fais le chemin qui me sépare de toi à l'envers pour tenter d'inspirer encore un peu de ton odeur. Tu es parti depuis quelques mois maintenant. Maman m'a conseillé de sortir avant que la folie ne me gagne. Finirais-je folle l'année de mes dix-neuf ans ? Peut-être. Papa s'inquiète pour moi. Il vient de me mener à son antre, m'a fait prendre place sur son fauteuil, et une feuille de papier écrue il a posée sur l'acajou de son grand et imposant bureau. Une odeur de cigare froid flotte dans l'air. Presque de force, il m'a tendu sa plume et est sorti de la pièce sans plus de cérémonie. Me voilà seule, ici, et à la lueur d'une lampe à pétrole, les ombres de mes pensées virevoltent dans l'air avant de se poser en lettres noires sur le papier. Je m'applique. La plume transpire d'amour et de crainte mêlés.

Mes peurs sont abyssales. Profondes comme mes soupirs qui me font mal. Mes pleurs, eux, résonnent et ricochent lugubrement contre les murs froids de mon cœur incomplet. Les heurts de mes sentiments que ton absence fait naître choquent le silence. Ce silence qui semble courber le dos, le do, face aux notes aiguës et stridentes de ma mélopée, celle de mes larmes qui tombent, une à une, au sol. Je trébuche, oui, je tombe, à chaque tintement de la pendule qui chante une nouvelle heure ; un glas qui m'annonce que le temps passé loin de toi s'épand, s'étire, et ne semble jamais vouloir prendre fin. Mes maux m'éventrent, je n'ai plus faim, mes mots n'ont plus pour centre que la douceur future de tes mains. Tes mains ? Vais-je les retrouver, les goûter ? Vais-je, un jour, pouvoir entremêler de nouveau mes doigts aux tiens ? Je t'en prie, j'ai besoin de leur douceur encore. Toujours. Promets-moi que je les retrouverai intactes et fidèles à mon corps, promets-le-moi. Où es-tu ? As-tu froid ? As-tu aussi peur que moi ? Je ne peux guère imaginer longtemps la terreur de l'endroit où tu dors, où tu t'allonges, où tu vis présentement. Insoutenables images que mon âme tente de repousser comme la mer rejette les corps qu'elle a pourtant avalés. On refoule, on vomit, on crache ce qui nous semble étranger ou intolérable.

Dehors, la vie se poursuit comme le permet encore l'oxygène. Et pourtant, moi, j'ai l'impression d'en être privée. Dis-moi, quand reviendras-tu ? J'ai besoin de respirer, de ressentir mes poumons se remplir et se vider. De souffler sur tout ce temps perdu pour laisser à l'avenir le soin de se dessiner.


Je me dois de finir cette lettre, mon Pierre.

Les nouvelles tardent à arriver en ce temps de guerre qui nous prive d'allégresse et de liberté.

Ma main tremble.

Tout à l'heure, papa a frappé à la porte. Il est entré. J'ai compris. L'espoir est mort enseveli dans les tranchées de Verdun, sous un vent d'horreur qui détruit vies et bonheur.

J'ai compris que ton absence allait durer, durer comme une éternité.


Tu es mort dix jours plus tôt, appris-je, et je serai morte avec toi sur-le-champ, de souffle coupé, si mes mains ne caressaient pas mon ventre vibrant de ta vie.

Je t'aime.


Paula,

12 octobre 1916

  • très belle écriture

    · Il y a 11 jours ·
    33

    torpeur-

  • superbe histoire d'amour. Et cet enfant qui ouvre tous les possibles désormais. Non, l'histoire n'est pas finie ; elle va commencer.

    · Il y a 12 jours ·
    20180322 113251

    li-belle-lule

    • Merci beaucoup.

      · Il y a 11 jours ·
      Flo we love word

      floriane

  • Bien.

    · Il y a 12 jours ·
    1338191980

    unrienlabime

  • Ah, quelle lettre bouleversante ! Je suis avec elle, assise à ce grand bureau et cette odeur de cigare froid qui flotte...Une émotion à fleur de peau, et malgré le désarroi une nouvelle vie qui se forme, pour ne pas oublier son amour, son Pierre.

    · Il y a 12 jours ·
    Louve blanche

    Louve

    • Merci Louve !
      J'ai longuement hésité sur la fin de la lettre ; raconter que Pierre n'était plus ou laisser les lecteurs dans l'expectative quant à son devenir...

      · Il y a 12 jours ·
      Flo we love word

      floriane

    • C'est très bien comme cela ! Bien sûr ça fait un choc mais vraiment c'était la fin qu'il fallait, et puis ce bébé qui va naître, le fruit de leur amour.
      J'ai écris, il y a assez longtemps, pour un concours (j'ai eu le 1er prix, on était peu nombreux il faut le dire) une lettre d'amour - c'était le sujet - je l'ai recherché car ta lettre, même si ce ne sont pas les mêmes circonstances, m'y a fait penser. Ce n'était pas une lettre ordinaire, tu verras la fin, c'est pour cela certainement qu'elle a plu.
      Le titre : "Mon ange, mon amour..."

      · Il y a 12 jours ·
      Louve blanche

      Louve

  • L'absence et la tension dues à cette période de l'histoire sont tres bien retranscrites. .. difficiles pour ceux qui attendaient une bonne ou une dramatique réponse. ..

    · Il y a 13 jours ·
    W

    marielesmots

Signaler ce texte