Qui est l'auteur?

Patrick Gabet

Une ville moyenne du Sud des Etats-Unis. Les meurtres du "8" affolent les habitants et l'inspecteur DeForest patauge toujours au 17e cadavre, un par semaine.

 6h54

L'inspecteur marchait en cercles concentriques autour du cadavre sans le quitter des yeux. Exercice difficile qui faillit plus d'une fois le faire aller au tapis, les pieds enchevêtrés dans une racine mal placée. Ses ronds avaient pour effet principal de distraire un des agents de faction de l'autre côté du ruban jaune, ce qui ne feraient certainement pas avancer l'enquête ni permettre la découverte d'indices importants mais pouvait, espérait-il, calmer un peu ses aigreurs d'estomac et tenter de réprimer des flatulences qui ne lui disaient rien de bon. Etait-ce l'odeur de putréfaction, odeur acre, pénétrante, la lourdeur du temps, irrespirable depuis trop de jours, ou cette répétition maniaquo-macabre qui l'écoeura ? DeForest sortit un mouchoir qui ne méritait même plus d'être lavé et se tamponna le nez et la bouche dans un geste compulsif. Il quitta d'un coup ses cercles pour bondir près d'un arbre et se vider bruyamment et longuement, une main appuyée contre le tronc. Il s'essuya et replia consciencieusement le carré de tissu avant de le fourrer dans la poche arrière de son pantalon. Sa gorge le brûlait, il lâcha un flot d'insultes :

« Putain de nègre ! Cet enfoiré m'a encore fourgué sa viande avariée. Vais lui faire bouffer, moi et après, on ferme, hop. Les gars de l'hygiène vont s'en donner à cœur joie. »

L'agent de faction souleva de deux doigts sa casquette et lui lança :

« Qu'e'qu'chose qui tourne pas rond, inspecteur ? Besoin d'un coup de main ? »

DeForest abattit son bras vers le bas en signe de dénégation, sortit un carnet et un crayon de sa poche revolver et commença sérieusement l'inspection de la victime, l'estomac plus léger.

La dix-septième victime ressemblait étrangement aux seize autres. Son corps disloqué gisait au pied d'un vieil arbre, au centre d'un des parcs municipaux de la ville. La première fois, c'était tombé sur DeForest parce qu'on était dimanche et qu'il était de service. Et depuis, tous les dimanches, à l'heure des premiers joggeurs, le téléphone sonnait.

Comme les autres, elle dessinait un huit sur le sol. Si l'on faisait abstraction de son état définitif et des insectes qui introduisaient le moindre de ses orifices, la scène était assez jolie. Ses deux bras formaient un angle droit de chaque coté de son buste, les doigts des mains touchant ses hanches. Les jambes avaient la même position, plaquées au sol, pieds joints par la plante, intérieur des genoux tournés vers le ciel. Le bassin avait été cassé, net, les cuisses ouvertes laissaient exploser un sexe béant, lèvres tirées.

DeForest savait qu'en fouillant à l'intérieur, le médecin légiste trouverait une gélule contenant un message, une énigme à déchiffrer. Comme pour les 16 autres. L'inspecteur eut un haut le cœur, un reste de ce maudit sandwich, doublé d'un mal de crâne fulgurant : il avait passé des dizaines d'heures à essayer de résoudre ces énigmes à la mord moi-le nœud sans parvenir au moindre résultat. Pas le plus petit début d'indice. Et il en avait marre, plus que marre.

La fille gisait nue, ses vêtements à côté d'elle, réplique d'elle-même. Chaussures, jupe, chemisier et même son collier la dessinaient encore. Elle s'était allongée, là, sur ce lit délicat de feuilles mortes, s'était endormie et son corps avait quitté ses habits sans en froisser un seul pour venir se poser juste à côté et former ce huit étrange, tout en angles droits.

Toujours la même mise en scène. DeForest avait beau regarder et encore regarder, il ne comprenait rien. Il s'éloigna de quelques pas, se retourna une dernière fois, juste pour vérifier que comme pour les autres, la tête manquait. Il n'avait pas besoin de chercher, il savait où elle était. Toujours au même endroit. Accrochée par les cheveux à l'une des plus hautes branches de l'arbre, yeux et bouche cousus. Manquerait la langue. Le regard de l'inspecteur remonta le long du tronc. Personne n'avait encore compris comment le meurtrier arrivait à accrocher une tête aussi haut. Aucune trace sur l'écorce, aucune branche, même pas une brindille cassée. La tête se balançait doucement. On voyait très bien les vaisseaux et l'œsophage pendouiller. Du travail de cochon, la coupe n'était pas franche, l'assassin s'y était repris à deux ou trois fois. Avec quel instrument ? Mystère. DeForest se gratta les couilles, une vieille superstition. Il pensait mieux réfléchir après.

Le mec de l'identité mitraillait à tout va et torturait son appareil par des contorsions improbables. Il pensait sans doute révéler les indices en multipliant les angles de prise de vues. DeForest lança un crachat dans sa direction en s'épongeant fébrilement le front. Il était pris soudain de suées et redoutait plus que tout un dernier renvoi plein de bile et d'amertume.

La meute des chacals, attirée par la lumière, choisit ce moment là pour faire son entrée sur la scène du crime.  Une demi- douzaine de flics tentait assez mollement de les contenir. Les flashes crépitaient, les coudes se frottaient aux  épaules, et les têtes se choquaient en faisant bing, bong. Quelques grommèlements, le souffle court, des sons gutturaux, un juron étouffé. Chacun était concentré, très concentré. Cette poignée de secondes accordée à la presse était comme un rite secret, un pacte passé il y a très longtemps dont tout le monde connaissait le principe et le revendiquait sans pouvoir citer un seul terme du contrat. L'inspecteur DeForest toussa deux fois, distinctement et s'avança en levant les deux bras en l'air:

« Messieurs, s'il vous plait, fin de la séance, chacun doit pouvoir faire son travail. Merci de reculer, s'il vous plait. »

Il y eut encore un ou deux flashes mais la troupe tourna les talons sans opposer de résistance ni émettre de protestation.

DeForest entendit un léger craquement sur sa droite. Il ne sursauta pas, et vida lentement l'air qu'il avait dans les poumons en fermant presque les paupières.

« Monsieur l'agent ? »

DeForest ne réagit pas. Une seule personne s'obstinait à l'appeler Mr l'Agent alors qu'il était inspecteur depuis dix ans déjà et qu'il aurait dû passer inspecteur principal depuis cinq s'il avait bien voulu lécher le cul de son chef à l'instar de ses autres collègues. Mais DeForest ne léchait le cul de personne ce qui le classait dans la catégorie « mauvais caractère ». Il saisit sa fidèle fiole de tord-boyaux, un scotch que lui seul tolérait, en avala une longue rasade, censée lui éclaircir le gosier, masquer son haleine de vautour et lui donner du courage. Il se retourna, massif et emprunté.

« Monsieur l'agent, je peux vous poser une ou deux questions ? »

Cà commençait toujours comme çà. Au début, DeForest avait essayé d'esquisser, d'ignorer, de renvoyer à plus tard, de s'enfermer dans un mutisme froid mais elle l'observait tranquillement et il finissait par céder:

« Miss Perske, vous êtes toujours exactement là où l'on vous attend sans pour autant vous désirer. C'est désolant.»

Elle ne prit même pas la peine de lui répondre, d'un léger mouvement de sa tête vers le haut, son visage capta le peu de lumière et ses yeux le foudroyèrent. Il baissa le regard en se mortifiant d'avoir utilisé ce mot « désirer ».

Bien sûr qu'elle était désirable, bien sûr qu'il la désirait. Elle était comme d'habitude vêtue d'une tenue qui valorisait au mieux ses courbes généreuses, ce matin une jupe de cuir noir, assez courte, un blouson de la même matière, des bas résilles sur des bottines. Brune, coupe à la garçonne, lèvres d'un rouge carmin, une voix chaude que la cigarette rendait parfois rauque, elle tapotait distraitement sur son calepin et regardait DeForest d'un œil coquin et amusé.

DeForest n'était qu'un homme à la libido enfouie sous le gras de son ventre. Il lui arrivait presque chaque matin de se réveiller avec des souvenirs de chair pétrie, de râles et d'abandon. Il allait pisser et passait à autre chose. Une fois par mois, quand il n'avait pas bu toute sa paie, il se payait une pute, parfois il n'arrivait pas à bander et s'endormait sur celles qui avaient encore un peu de pitié pour l'âme humaine.

DeForest serra les poings. Un jour il ne se retiendra pas et il la baisera là comme une chienne juste à côté de…

« Monsieur l'Agent, est-ce que vous avez noté ce léger détail ? »

Jill Perske pointait du doigt les mains de la victime. L'inspecteur ne voyait rien d'extraordinaire. Jill poursuivit :

« Jusqu'à présent toutes, je dis bien toutes les victimes avaient les paumes tournées vers la terre. Celle-ci les a retournées vers le ciel. »

DeForest se gratta les couilles, le plus discrètement possible.

« Et alors ? »

Sa voix était un cri étranglé.

« Dans cette mise en scène minutieuse, tout est signe. L'assassin nous invite, vous invite à réfléchir et à décrypter un message, à découvrir un indice. Il joue avec vous. Est-ce que vous êtes prêt à jouer, Monsieur l'Agent ? »

L'inspecteur en avait sa claque pour aujourd'hui. Lundi, il devrait se lever tôt pour aller écouter le compte-rendu interminable du médecin légiste et supporter la puanteur de son cigare mêlée aux odeurs fétides de sang et d'urine. Il décida de clore le bec de la jeune journaliste et de mettre un terme à sa leçon d'humiliation :

« Vous savez quoi, Miss Perske, je serais de vous, j'irais vite écrire mon papier. J'ai hâte de me marrer un bon coup en le lisant demain matin. »

 

La nuit avait été courte et mauvaise pour DeForest. Trop de scotch avant de s'effondrer, une langue chargée et pâteuse, un café gris et nauséeux et ce foutu canard là sur sa table avant même la première cigarette.

Le titre était une gifle :

« Suppliciées du 8 : le meurtrier se joue de la police »

Gustave DeForest lut avec beaucoup d'intérêt l'article qui suivait sur 4 colonnes et une demi-page agrémenté d'un cliché on ne peut plus explicite où on le voyait tourner autour du cadavre en se grattant la tête. Jill Perske, cette pétasse insolente, expliquait qu'au fil de ses 17 meurtres, l'assassin semait une foule d'indices qui, d'après elle, devait permettre à la police d'avancer rapidement dans l'enquête. Mieux, elle assurait que l'assassin distillait ses indices volontairement et qu'il se gondolait de voir tout le monde patauger. Tout le monde sauf cette petite mijaurée plumitive ! Elle avait noté, avec pertinence, dut reconnaître Gus, que cette fois-ci les paumes de la victime étaient tournées vers le ciel. C'est ce petit détail qui lui avait permis de remonter à un culte Maya. Perske expliquait que les Mayas, adeptes féroces de sacrifices en tous genres, avaient l'habitude de se représenter de face, sans perspective, les bras et les jambes formant des angles droits avec le corps, comme un huit fait de deux losanges superposés. Pour leurs cérémonies macabres, ils cassaient les membres des jeunes vierges offertes à leurs dieux pour les faire ressembler à leur propre image dessinée sur les parois des temples. Au fond du sexe des victimes, le prêtre sacrificateur déposait un message soigneusement roulé. Ce message était destiné aux dieux et devait permettre à la jeune suppliciée de ressusciter et de vivre éternellement dans le Grand Royaume en digne ambassadrice  des Mayas restés sur terre.

Bon, se dit Gus, il tue ses victimes selon un rite Maya. Et alors ? Il ne voyait pas très bien où cet esprit féminin et fumeux de Miss Perske voulait exactement en venir, si ce n'est, évidemment, le ridiculiser et à travers lui l'ensemble des flics de la ville.

DeForest continua sa lecture. La journaliste expliquait ensuite qu'il était primordial de décrypter les messages, que là était la clé et que seule la résolution de cette énigme permettrait l'arrestation de l'assassin. Perske mettait beaucoup de conviction dans cette partie, son style frôlait le lyrique, elle en appelait à la « responsabilité publique des dirigeants», «à l'absolue recherche de la vérité » et terminait par un :

« Demain, d'autres révélations »

L'inspecteur Gustave DeForest, 25 ans de maison, divorcé, sans enfant eût un instant de profonde déprime qu'il étouffa dans un énorme juron. Il roula le journal en boule et le jeta dans un coin de la cuisine pour aussitôt aller le rechercher, le défroisser, le temps de se calmer et de reprendre sa lecture. Deux choses avaient attiré son œil, mécaniquement, sans qu'il sache exactement pourquoi. La première était un encadré sur un fond gris. Perske expliquait que la tête manquante des 17 jeunes femmes, perchée en haut de l'arbre sous lequel on les avait retrouvées répondait à un autre rite, Jivaro celui-ci. Le fait qu'yeux et lèvres soient cousus lui faisait penser que le meurtrier utilisait la même technique que les réducteurs de têtes et qu'il y avait fort à parier que si on allait voir les têtes des premiers cadavres, elles auraient rétrécies. A vérifier, se dit Gus, vaguement dubitatif.

La deuxième chose était une petite annonce sur la page opposée à l'article de Miss Perske. L'inspecteur lut : « Je fête mon 18ième anniversaire à 23 heures 30 ». Pas de lieu, pas de date. DeForest réfléchit. Il y avait 52 parcs dans la ville dont certains couvraient plusieurs hectares. Impossible de mobiliser suffisamment d'hommes pour tous les surveiller. En plus il ne savait même pas quand cela devait arriver et encore, si cela devait arriver. Il avait juste une intuition, pas assez solide pour foncer.

Quand DeForest poussa la porte vitrée, son patron lisait le journal, les deux pieds sur le bureau, appliqué, concentré, d'apparence très calme. L'inspecteur se racla la gorge :

« Z'avez demandé à me voir, Chef ? »

Jo E. Singleton replia le canard avec soin, le posa sur son bureau dont il retira ses pieds et regarda Gustave DeForest avec un grand sourire en l'invitant à s'asseoir.

« Gustave (c'était la première fois qu'il l'appelait Gustave. Dans les moments de grande intimité, pour les pots de Noël ou de départ d'un collègue, il lui était arrivé de l'appeler Gus après quelques verres mais la plupart du temps c'était DeForest ou Inspecteur). Gustave, on se connait bien n'est-ce pas ? Je sais que je peux vous faire confiance, n'est-ce pas ? Je vais pas vous faire le baratin, Gustave. J'ai eu le maire et toutes les huiles qui sont en dessous. Cà grogne. Je dirais même, çà gueule. Vous voyez ce que je veux dire, n'est-ce pas ? Donc, vous vous démerdez comme vous voulez, je veux que cette enquête avance à grands pas, à pas de géant même. Je vous donne huit jours. Et s'il vous plait, Inspecteur, débarrassez-vous de cette garce qui pollue notre atmosphère et marche sans cesse sur vos plates-bandes. Vous êtes un grand garçon, hein, vous savez faire ! »

Cette journée s'annonçait aussi boueuse, glaçante et interminable qu'un jour de pluie fine en novembre. DeForest, le petit Gustave DeForest venait de recevoir une leçon de morale de son chef et il n'était que 10 heures. Il devait maintenant passer à la morgue et subir pendant au moins deux bonnes heures la logorrhée déjantée de ce fou d'Ed Carter, médecin légiste depuis plus de trente ans, as du bistouri mais hélas complètement atteint par les centaines de cadavres dépouillés par lui et dont il avait fini par prendre le teint verdâtre. Ed Barn était un fou conscient de sa folie. Qui peut résister, garder un semblant d'apparence humaine et de sociabilité en passant tout son temps à couper des chairs mortes, extirper des balles, mesurer des plaies, reproduire le geste du meurtrier pour comprendre de quelle place et avec quelle arme il avait tué ? Le hobby d'Ed, pendant ses quelques loisirs, était de tester toutes sortes d'ustensiles contondants sur un mannequin dont il avait réussi à reproduire l'aspect et surtout l'élasticité de la peau. Carter possédait une collection de couteaux, haches, machettes, coupes-coupes et autres lances, piques, glaives et sabres venus du monde entier. Le médecin était comme un boucher : il ne pouvait rester un seul jour sans trancher de la chair, de préférence humaine. Il aurait pu mal tourner, il le savait, d'où sa schizophrénie qu'il tentait de calmer par des calembours et des jeux de mots tous plus stupides les uns que les autres et qui lui permettait, il l'avouait lui-même, de « distancier ».

« Alors, petiot, t'es venu voir ta fiancée ? Dis donc, qu'est-ce tu lui as mis ! T'es monté comme un nègre ou vous étiez deux ? »

DeForest ne laissa pas Barn partir dans son délire et arrêta le rire gras qui démarrait entre deux quintes de toux :

« Chu'pas docteur, docteur ! »

Ed Carter s'arrêta net de rire et de tousser. Il mâchonna son cigare mexicain pour le faire passer du coin gauche au coin droit de ses lèvres noircies par le tabac, regarda l'inspecteur d'un air amusé :

« Salut, fils, j'vois qu't'as pas perdu la main ! Ah, ah « chu'pas docteur ! » Super, fils, super. Bon, si t'es pas le docteur Petiot, qu'est ce tu viens foutre là ? Pasque tu vois, fils, c'est pas pour les nymphettes le théâtre que je vais te montrer. »

Gus DeForest fit un signe de la main au médecin pour qu'il commence. Ed Carter lâcha un pet long, gras, flageolant sur la fin, un de ces pets dont l'odeur infeste l'air et vous prend les narines alors même qu'il résonne encore dans la pièce.

« Juste pour détendre l'atmosphère, précisa Carter. Irrespirable, ici. Donc, j'ai examiné la jeune fille que tu m'as fait livrer. Age, sans doute dix-huit, dix-neuf ans. Belle, de ce que j'ai pu voir, salement amochée la gosse, bien proportionnée, bref baisable, enfin je veux dire avant, pasque là, même moi… Comme tu le sais la tête a été tranchée. Je vais pas rentrer dans les détails mais je crois bien que tout ce qu'elle a subi, c'était avec sa tête sur les épaules. Je dirais même que le meurtrier –ou la meurtrière, sait-on jamais, hein, y'a des salopes qui prennent leur pied bizarrement- lui a coupé la langue, cousu les yeux et les lèvres avant de la torturer. Et sans anesthésie, mon pote. I' devait pas avoir d'ordonnance ou la pharmacie était fermée. Regarde sa tête (Carter prit la tête coupée par les cheveux et l'agita à quelques centimètres du visage de Gus). Pas la tête de quelqu'un de serein à qui on a lu un joli conte de fées pour l'endormir. Cà respire la souffrance et même la grosse souffrance. Donc pas de cris. Après l'avoir réduite au silence, il lui a cassé les deux bras au niveau des clavicules, pour le gauche il s'y est repris à deux fois. Cet homme (allez, fils, j'te l'dis) a une force rare. Il s'est peut être servi de son genou ou d'un objet genre petit cube. Il tenait le torse au niveau de l'épaule avec le bras droit et d'un coup sec, il a appuyé sur l'humérus au-dessus du coude. Crac ! Dit comme çà c'est simple. J'ai fait le test avec un chevreuil fraichement tué. J'ai dû m'y reprendre à 5 fois. Même chose pour le bras gauche, plus compliqué pour les jambes : le bassin est beaucoup plus costaud que les clavicules et les fractures sont nettes ! Quand les cuisses ont été parfaitement ouvertes et plaquées au sol, l'homme a voulu fourrer son truc dans le vagin de cette pauvre fille. Pas sûr qu'il y soit arrivé, je le soupçonne d'être embarrassé de ce côté-là même si on a retrouvé du sperme tout autour de la petite gélule qui contient le message secret. Çà peut te faire une piste. Ce n'est qu'après, combien de temps après, peut-être une heure, peut-être deux que ce salopard a tranché la tête de sa victime. Après l'avoir bien regardé souffrir. Il s'y est repris à trois ou quatre fois et c'était parfaitement prémédité, je ne sais pas ce qu'il a utilisé comme ustensile, je vais trouver, mais c'est un truc bizarre, regarde, qui fait une sorte de dentelle. La chair n'est pas tranchée nettement. Je vais trouver. »

Ed Carter avait fini son rapport. La fille était là, horriblement mutilée. Carter avait accompagné toutes ses explications avec force gestes montrant les points précis des fractures, soulevant le buste pour mieux voir les chairs en lambeaux au niveau du cou, touchant les cuisses, les mains de la victime et invitant l'inspecteur à se pencher avec lui par des « viens, fils, là, tu vois ? ».

DeForest était incapable d'articuler un mot. Il tendit une main ouverte vers Carter qui lui remit la gélule au message :

« Vas-y, fils, trouve nous cette crevure ! »

 

Avant de quitter la morgue, Gus fit une petite visite aux « archives vivantes », c'est comme çà qu'on appelait le service qui conservait les pièces périssables d'une enquête jusqu'à classement de l'affaire. Le lieu était tenu par un grand escogriffe à l'aspect falot qui ne vous regardait jamais dans les yeux, avait une voix de crécelle et les mains moites. Gus ne l'aimait pas, mieux : il s'en méfiait.

« Salut, Bart ! J'aimerais voir les têtes des victimes. Possible ? »

Bart se frotta les mains dans sa blouse pour les essuyer –un réflexe permanent chez lui- avant de grommeler :

« Carter est au courant ? L'est OK ? »

« Pour sûr, répliqua DeForest, je le quitte à l'instant. »

Bart ouvrit une porte sur une pièce noire, il alluma une rampe de néon, Gus cligna des yeux. Des rangées de bocaux alignés sur les étagères laissaient entrevoir des formes gélatineuses de tailles diverses. Bart dit : « C'est par là » fit un geste vague et s'éclipsa en refermant la porte. Gus se sentit un peu seul et commença à examiner les bocaux, rangée par rangée. Rien de ce qui l'intéressait ne se trouvait là et n'en fut pas étonné. Il sentait qu'Ed Carter n'avait pas laissé les têtes ainsi vulgairement exposées. Elles étaient forcément ailleurs. Gus DeForest continua son inspection quand il buta littéralement sur Bart.

« Qu'est-ce que tu fous là ? J'te croyais dans ton bureau ? »

« C'est que…je suis passé par l'arrière porte. »

« Montre ou je te… »

Bart était trouillard et Gus très menaçant. Il indiqua l'arrière porte à Gus qui s'engouffra dans un couloir menant à d'autres pièces. A force d'ouvrir des portes et d'inspecter des locaux plus ou moins grands, DeForest finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait. Dans un petit local, caché dans un recoin, il découvrit les 17 têtes pendues à l'air libre par des fils au plafond dans l'ordre de leur découverte. La première était beaucoup plus petite que la 17e. Comme ratatinée.

 

DeForest passa encore au labo pour déposer la gélule. Il se fit faire une photocopie du message qu'elle contenait et fila jusque chez lui.

 

La pièce qui servait de bureau à l'inspecteur était entièrement consacrée à l'enquête. C'était un capharnaüm sans nom, mélange de coupures de presse, d'épais dossiers disposés sur une table, des chaises, au sol, et surtout d'un panneau complet au mur sur lequel étaient affichées toutes les photocopies des messages trouvés dans la vulve des filles assassinées. DeForest avait fait faire des agrandissements de taille variée et tenté quelques rapprochements de formes ou de signes qui pourraient correspondre. C'était comme les pièces d'un puzzle dont il ne connaissait pas l'image finale. Il avait compris que chaque message était la partie d'un tout mais il n'y avait visiblement pas de logique simple du type 1er message=indice n°1. Non. Cela se présentait sous la forme de petits bouts de papier déchirés à la main. A l'encre noire, une trace, bout de lettre ou éléments d'un dessin. DeForest avait essayé des centaines de combinaisons sans trouver pour l'instant la moindre cohérence.

Il était là depuis une heure à s'étourdir la tête devant son tableau indéchiffrable en sirotant scotch sur scotch. A force de rassembler mentalement les bouts de papier sous ses yeux, son crâne menaçait d'exploser. Il en avait assez, assez de ces rébus incompréhensibles, assez de ces meurtres stupides, assez qu'on lui demande à lui, Gustave DeForest de résoudre une énigme dont il se fichait absolument. Le monde tournerait encore après que le meurtrier eût cessé de tuer ou soit arrêté par l'inspecteur DeForest ou un autre. Et personne, une fois la promotion d'inspecteur principal accordée, l'éventuelle médaille accrochée à son torse, ne se souviendrait de Gus DeForest, flic il resterait flic parmi les anonymes.

DeForest cherchait à former des lettres, un mot, une phrase. Il eut d'un seul coup un éclair de génie.

Furieusement, il déplaça les petits bouts de papier cherchant à faire coïncider un trait avec un autre. Il était maintenant en nage, un commencement de signe apparaissait sous ses yeux, comme un huit ! C'était des chiffres qui se cachaient derrière les messages.

Après de sérieux efforts et une bouteille de scotch, l'inspecteur DeForest aligna ce qui pouvait ressembler à 4 chiffres liés les uns aux autres : 8888. Un code. Mais un code de quoi ?

Il n'y avait pas cinquante mille endroits où faire un code et il pencha aussitôt pour la gare centrale et ses centaines de casiers.

Il prit un pied de biche dans son garage et fonça vers la gare.

 

 

16h30

 

 Deforest tenait encore le pied de biche à la main. La porte du casier 8888 de la gare centrale pendouillait, maintenue par une seule charnière et l'inspecteur avait trouvé le moyen de s'ouvrir la main sur sa tôle tordue, déchirée. Le bandage de fortune débordait de sang et une goutte s'échappait régulièrement pour s'écraser au sol et formait la trace, en pointillés, des circonvolutions nécessaires à la réflexion de l'inspecteur. Après trois cercles, il était venu se planter devant le casier et ne bougeait plus, laissant à côté de son pied droit s'élargir une tache rouge. A l'intérieur, il avait trouvé 17 langues, presque noires, dures, racornies. Elles étaient soigneusement disposées en espalier sur un présentoir qui semblait fait pour elles. A côté, un feuillet replié. Ecriture très formée avec pleins et déliés, presque scolaire se dit Deforest, une écriture de maître d'école sur un tableau noir. Il connaissait le message mot pour mot :

Pas d'indice, pas de trace

Hélas le vice s'efface

Et leurs faces se glacent

Glissent par dix et me lassent

Miss sans grâce, si lisse

Sous ma hache leurs peaux crissent

DeForest mâchait les mots les uns derrière les autres pensant ainsi en tirer le jus principal, mais rien ne venait. Sa bouche restait sèche, il ne comprenait rien. Il sentait confusément que Miss Perske allait, elle, trouver quelque sens ésotérique à cette poésie bidon, ce qui l'énerverait profondément. Il mit le feuillet dans un sac plastique et tendit la main derrière lui. Les mecs du labo étaient arrivés discrètement et l'un d'eux saisit le sachet. Peine perdue, DeForest était persuadé qu'on ne trouverait rien, ni empreinte, ni ADN.

L'inspecteur rentra chez lui, lessivé par cette journée abjecte, la tête bourdonnante de renvois fielleux réguliers, signe chez lui d'une bile fabriquée en trop grande abondance. Il se regarda dans la glace : ses yeux étaient bordés de jaune. Rien dans le frigo –comment pourrait-il en être autrement ?- personne à qui parler –il avait eu un chat qui lui aussi s'était tiré fatigué d'attendre qu'il remplisse sa gamelle ou qu'il la renverse en rentrant, bourré. DeForest alluma la télé, s'effondra dans le canapé défoncé et saisit une bouteille qui trainait là. Il s'enfila une bonne goulée. Sa main le lançait terriblement. Il se dit qu'il aurait dû passer à l'infirmerie, voir un toubib. Dans un grognement, il se rendit jusqu'à la salle de bains, leva sa main devant le miroir comme pour en avoir une double vue et arracha d'un coup la bande de tissu qui l'enroulait. Cela eut pour effet de le faire hurler et de rouvrir la blessure qui se mit à pisser rouge et éclabousser le lavabo. Et maintenant, se dit DeForest, t'es bien avancé, hein, pauv'pomme ! Ce monologue devant la glace ne lui disait rien qui vaille. Pas bon quand on commence à se parler à haute voix, pas bon quand on en vient à s'apitoyer sur son propre sort, pas bon quand on a pitié de soi et que n'importe quelle chaleur humaine, voire animale, n'importe quel regard, n'importe quelle bouche qui vous dise oui, n'importe quels yeux qui semblent boire vos paroles vous manquent et que vous seriez prêts à vous lancer dans le n'importe quoi pour l'obtenir.

DeForest sortit un flacon d'alcool à 90e de l'armoire à pharmacie, se brûla les lèvres et le gosier dans une bonne rasade et versa le reste sur la plaie de sa main. Il ne put même pas crier. Sa gorge en feu ne laissait échapper aucun son, ses lèvres ouvertes et figées ne pouvaient rien articuler. Le cri était en lui, au fond de son estomac et il cognait contre les parois en rebondissant. DeForest s'écroula doucement en glissant le long du lavabo, épuisé, vidé et en même temps au bord de l'explosion, une explosion qu'il sentait sourdre au plus profond de lui-même, champignon atomique qui montait doucement en lui, nuage radioactif qui étendait gracieusement ses maléfices. Il finit par se recroqueviller, se ratatiner comme une merde sur le carrelage.

Dix minutes ou peut-être deux heures après, DeForest se réveilla. Il était cassé, abruti, engourdi, fracassé, mieux qu'un passage à tabac dans les règles. Sa main, s'il ne s'en servait pas, s'il ne la bougeait pas, ne le faisait plus souffrir. Il passa un doigt sur ses lèvres enflées, bu à même le robinet et se traina jusqu'au canapé. Trois cigarettes plus tard, il se sentait beaucoup mieux. Magie du tabac. Même son mal de crâne était passé. DeForest prit son téléphone, commanda une peperoni double-cheese, 4 Four X et attendit en grillant tranquillement ses clopes, jouant avec les volutes bleues.

Il mangea et bu avec gloutonnerie, ses doigts dégoulinaient, sa bouche était maculée et il rota bruyamment en reposant sa dernière boite d'alu. DeForest était repu, il avait au moins donné satisfaction à son ventre.

L'inspecteur passa dans son bureau pour revoir tous les éléments de l'enquête. Il se livrait à cet exercice une fois par semaine environ, cela lui rafraichissait la mémoire, lui permettait de raviver le moindre détail et peut-être, se disait-il, trouver un début de sens à cette tuerie sans fin.

Il prit un grand cahier et nota avec application :

Le premier cadavre est découvert par un joggeur à 6h35 du matin le dimanche 6 avril. DeForest est prévenu à 6h50, il arrive sur les lieux à 7h15. Trois flics en tenue sont déjà là. Pas de badauds. L'inspecteur entend le témoin qui n'a pas grand-chose d'autre à dire que « Putain, fallait que çà m'arrive à moi ! ». DeForest se rappelle qu'il transpire encore abondamment et que son souffle est court. Son corps est parcouru de frissons. DeForest demande une couverture pour lui.

Le corps sans tête, sexe ouvert comme une huitre, produit sur DeForest une étrange impression d'horreur et de dégoût pour le genre humain et tout particulièrement celui qui a fait ça, mêlée à une certaine fascination, une grâce dans la pose, une recherche dans la disposition et une harmonie dans l'exposition de ces chairs mortes, mutilées. Un tableau, en quelque sorte, un tableau hyperréaliste, seulement un tableau.

Pas de traces de lutte, pas de traces du tout d'ailleurs. Ni de pas, ni d'une masse que l'on aurait trainé. C'était comme si le corps de cette gamine s'était échoué au rythme lent d'une feuille morte décrochée de sa branche. La tête, elle, était justement restée là-haut dans l'arbre et là encore rien, pas le plus petit indice. Tour de magie, tour de passe-passe, les lois de la gravité déjouées.

Le labo donna un âge à la fille, entre 17 et 19 ans. Origine mexicaine, brune, peau matte. Pas de papiers, pas d'avis de recherche, pas de bijoux, rien sur elle, à côté, dans ses vêtements qui puisse permettre de renifler le plus petit début de commencement de piste.

Ce ne fut pas une mince affaire de décrocher la tête. Il fallut s'y reprendre à quatre fois et cela dura toute la journée. La première tentative –ridicule- envoya un simple policier tenter l'escalade de l'arbre. Il n'atteignit même pas la deuxième plus basse branche. On s'essaya ensuite à faire tomber la tête en la poussant avec de longues perches. Elle ne faisait que se balancer en narguant tout le monde. Une nacelle fut réquisitionnée. Trop courte. Le spectacle de ces hommes criant et s'agitant était désolant. C'était la fête foraine, le tourniquet dans lequel les enfants essaient d'attraper le pompon et décrocher le gros lot. S'il restait un quelconque indice, il fut piétiné, écrasé, pulvérisé. La scène du crime n'était plus qu'un champ de bataille.

Dimanche 13. 5h30. Mais que foutaient les gens à cette heure-ci le jour du seigneur ? DeForest sentait qu'il devrait mettre une croix sur tous les dimanches matins à venir, non pas qu'il tenait particulièrement à trainasser dans les draps trempés de la sueur d'une mauvaise nuit mais il s'accrochait aux souvenirs d'une jeunesse et d'une vie passée, insouciante, d'une banalité et d'un formalisme social affligeants. DeForest arriva sur les lieux un peu avant 6h30. Même scénario pour ce 2e crime qu'il perçut d'emblée comme la réplique du premier. C'était simplement une autre fille, jeune, peau mat, cheveux noirs qui pendaient là-haut dans l'arbre d'un autre jardin public. Le flic s'attarda peu, il flairait la série et il en ressentait une immense fatigue.

Les dimanches se suivirent, les corps s'alignaient, leurs têtes sans yeux, ni bouche ne parlaient pas. Avec le jour qui rallongeait, les filles sans tête étaient découvertes de plus en plus tôt. En juin, un couple d'amoureux en quête de discrétion et de fourrés fut stoppé net dans ses ébats, la fille à moitié nue, prenant appui contre le tronc d'un arbre, sentit la goutte d'un liquide encore chaud lui couler dans le cou. Elle eût le tort de lever les yeux et beugla son effroi. L'homme tout à son affaire crût que c'était pour lui et se lâcha entre ses cuisses en la maintenant fermement. La fille le griffa jusqu'au sang et s'échappa en hurlant de plus belle.

DeForest prit tout son temps et beaucoup de plaisir à se faire raconter la scène par le couple, séparément, la fille encore tremblotante ne pouvait plus supporter la vue de son amant d'une nuit.

Cette péripétie dans la longue monotonie des meurtres apporta un peu de distraction à DeForest et cassa le rythme doux d'une neurasthénie aussi envahissante qu'un nénuphar.

Dimanches 20 et 27 avril. Deux jours de pluie serrée, dense aux gouttes fines et continues, une pluie qui coule à son rythme, pas trop rapide et pas trop lent, une course de marathonien faite pour durer sans jamais s'épuiser. Tout le monde pataugeait dans la boue sous le grand chêne. A cause du temps, les 3e et 4e corps ne furent découverts que tard dans la matinée. DeForest remercia le ciel et un peu Dieu. Il se mettait soudain à croire que tout cela n'était pas vain, qu'il y avait quelqu'un, là-haut pour avoir un peu pitié de lui. La vieille dame restait plantée là dégoulinante d'eau. Toutes les 2 ou 3 minutes, elle demandait : « Vous avez encore besoin de moi ? Parce que sinon… ». DeForest l'avait interrogée longuement. Pas grand-chose à en tirer. Il avait pris son adresse et lui avait dit qu'elle pouvait disposer. Mais elle restait. « Vous avez encore besoin de moi ?... » Plusieurs agents étaient venus lui dire qu'elle pouvait s'en aller, l'un d'eux avait même tenté de la prendre par le bras et de l'accompagner vers la sortie. Elle avait dégagé son bras d'un coup sec en lui lançant : « Monsieur, quand j'aurais besoin d'une assistance, je vous ferai signe ». Il n'avait pas insisté. Plus personne ne faisait désormais attention à elle. Même son chien au bout de la laisse avait renoncé à aboyer.

Il y eût mai, en demi-teinte. Belles journées pré-printanières, soirées encore fraîches, de la pluie, soudaine, violente, courte qui saisissait les plus aventureux dans leurs costumes de lin trop hardi pour la saison et faisait sourire sous cape les hypocrites bien à l'aise sous leurs imperméables dans lesquels 10 minutes plus tôt, ils étouffaient. DeForest n'aimait pas le mois de mai. C'était le mois de sa naissance et plus personne ne lui souhaitait, c'était le mois où Anna l'avait quitté. Un mois fourbe, plein de sous-entendus, un mois qui vous fait croire que la vie repart avec ses petites fleurs et son herbe plus verte et qui vous laisse là, gris et sec sur un banc à attendre.

Juin, le plus beau mois de l'année, tint ses promesses. Il faisait chaque jour un peu plus chaud, les filles s'habillaient plus court, riaient plus fort et regardaient les hommes droit dans les yeux. Les filles pour DeForest, c'était fini. Celles-là en tout cas. Plus de chair ferme, de petits seins rebondis, de fesses pommelées. Il les croisait sur le trottoir en bande de trois ou quatre et elles le fixaient, riaient en balançant leurs longs cheveux en arrière et se moquaient, pensait-il, de son aspect loqueteux et de sa mine terreuse. Alors il baisait les yeux. La vérité, c'est qu'il s'illusionnait encore. Il était devenu transparent. Elles ne l'avaient même pas vu. Juin, mois des amours tristes, des samedis soirs à trainer dans des bars à la lumière glauque et aux corps avachis. DeForest pestait contre cet instinct animal qui le forçait à rentrer dans ces tanières pour trouver l'exacte contrepartie en chaleur humaine des quelques dollars qu'il pouvait laisser sur le comptoir. Et aussi lui permettre de vider ses humeurs. Il en sortait plus calme et écourté, soulagé et piteux, fatigué et déchargé du poids des chagrins du monde.

A part ça, les quatre meurtres de juin ne lui apprirent rien de plus.

Juillet, rues déjà désertes, surtout le week-end, asphalte chaude, dès le matin. DeForest fondait. Il adorait la chaleur mais ne supportait plus les vêtements. Chez lui, il était au mieux vêtu d'un caleçon et se nourrissait essentiellement de bières glacées. Dehors, il espérait qu'une chemisette un peu large, à la maille relâchée lui permettrait de tenir sans couler pendant les quelques minutes où il serait obligé de quitter sa voiture –air conditionné à fond- ou son bureau –idem. Avant de sortir de chez lui, DeForest prenait une douche, longue, qu'il terminait par de l'eau la plus froide possible. Mais en juillet, l'eau était tiède, ce qui avait pour effet d'envelopper le corps de l'inspecteur d'un halo de vapeur et sa chemise à peine enfilée, le tissu collait à sa peau, sur son torse, sous ses bras marquant de larges auréoles. En se regardant dans la glace, DeForest prenait une nouvelle suée et cela n'arrangeait rien.

L'inspecteur avait cessé de noter dans son grand cahier depuis plusieurs minutes. Son regard se perdait dans le vide, sa tête lui semblait lourde, inconsistante, il était hébété, là sur son canapé. Alors, il fit un effort certain pour rassembler ce qui pouvait encore l'être, pour tenter d'exister un peu, pour se dire que, mon Dieu, sa tâche était ingrate, qu'elle était difficile mais que peut-être, quelque part, quelqu'un attendait qu'il trouve l'assassin.

Il prit les 17 photos des 17 corps des 17 filles assassinées, les 17 photos des 17 têtes tranchées, mis chaque photo de tête au dessus de chaque photo de corps et tenta pour la 17e fois de comprendre pourquoi ce type s'acharnait à ce point à reproduire avec autant de précision, d'application et d'obstination la même image. Il ne trouva pas la réponse.


 

 

 

La maison du 1834, Queen Street était comme les autres, petite, en bois, le toit foutait le camp par endroits, rafistolés, prêts à céder. Il manquait un coup de peinture, redresser la barrière en lambeaux, arranger le jardin, jeter ce vieux vélo qui rouillait dans l'herbe. Le portail était toujours à moitié ouvert, coincé il y a fort longtemps. La porte d'entrée ne fermait plus, tout le monde dans le quartier le savait. Jill Perske était la seule blanche, elle n'invitait jamais personne, ne parlait à personne et personne ne lui posait de question. Jill n'avait pas besoin de parler, chacun connaissait son histoire. Elle entra et comme d'habitude ferma les stores de chacune des fenêtres. C'était un rituel, quand Miss Perske n'était pas là les stores étaient relevés, quand elle était là tout était baissé.

Jill Perske se déshabilla en passant de pièce en pièce. Elle laissait sur le sol chacun de ses vêtements en pensant que chacun d'eux montrait sa présence dans cette maison trop grande. Elle finit par la salle de bains, ouvrit en grand le robinet de la baignoire. Quand elle se glissa dans l'eau brûlante, Jill n'eût pas même un mouvement de retrait, son pied, sa jambe droite, son bassin et finalement tout son corps disparurent dans l'épaisse vapeur qui envahissait la pièce. Elle mijota une bonne heure, seuls de brefs clapotis manifestaient de sa présence. Miss Perske enfila un vieux peignoir trop grand aux manches élimés, passa devant le miroir en prenant soin de ne pas croiser son regard, ramassa sa jupe, ses bas, son chemisier et toutes les affaires qu'elle avait semé de pièce en pièce, les plia soigneusement sur une chaise dans sa chambre et passant dans la cuisine en face, ouvrit la porte du frigo et se planta devant pour grignoter ce qui lui tombait sous la main sans prendre d'assiette ni de couverts. C'était sa manière à elle d'évacuer ce moment pénible où, seule, on s'entend manger.

Jill Perske s'était avachie dans un fauteuil Club au cuir lépreux, outragé par le temps, les jambes par-dessus un accoudoir, de jolies pantoufles roses à pompon de plumes synthétiques et clairsemées à ses pieds qu'elle balançait nerveusement. Elle avait chaussé des lunettes d'écaille sévères qui la vieillissaient terriblement, et tenait à bout de bras quelques feuillets chiffonnés, les sourcils froncés, la bouche fermée, le visage tendu par l'effort et la concentration. Jill Perske relisait  l'article qu'elle venait d'écrire et comme d'habitude le trouvait mauvais.

Elle eut un début de mouvement vers le téléphone, se recala dans le fauteuil, prit un crayon, ratura, réécrivit, ratura encore, dévora le téléphone des yeux, puis la pendule, se rongea les ongles et finit par craquer :

« La maquette, s'il te plait »

…sonnerie dans le vide… 

« Jill, qu'est-ce qui t'arrive ? »  

« Bruce, merci de me prendre. Je sais qu'il est tard, très tard, mais j'aurais une ou deux corrections à apporter à mon papier.»

« Mais Jill, c'est pas possible, on est à une heure de l'impression, t'es en page trois, tout est bouclé. En plus Jeff a été formel : Pas de corrections sans son aval. Le BAT est signé, non, désolé, Jill, là je peux pas. »

« C'est trois fois rien, Bruce. Vraiment. Même Jeff est d'accord »

« Tu l'as eu ? Tu as son feu vert ? Pourquoi il m'appelle pas, alors ? »

« Bruce, tu me connais, bien sûr que Jeff est au courant, je viens de l'avoir, juste à l'entracte, il est au théâtre. »

Jill savait qu'elle venait de gagner et que Bruce allait lui céder. Ce qu'il fit, dans un soupir :

« Je t'écoute.»

Jill dicta ce qu'elle appelait « trois fois rien » et qui s'avéra une totale refonte de son papier : elle rajouta un bon paragraphe, changea le titre (c'était la Une !) et Bruce suait en se demandant comment il allait récupérer la place nécessaire, convaincre Jo sur sa lino de retarder d'un chouia l'impression et surtout, surtout il voyait la tête de Jeff demain matin, canard en main, poings serrés, débarquer en hurlant qu'il allait virer tout ce ramassis de sous-merdes avant midi et commencer par cet empaffé de Bruce à qui il allait faire regretter ce crime absolu : transgresser la parole donné à lui, Jeff Worston, rédacteur en chef, autrement dit maître et dieu à bord de ce satané torchon, le Modern Post.

En Une, le titre s'étalait sur 4 col' :

«S8 : les crimes profitent à l'Amérique raciste »

Après cette manchette, Jill Perske s'en donnait à cœur joie, débridée comme jamais, juste souvent, enflammée et l'assumant ce qui n'était pas si mal :

« Qui sera la 18e victime du tueur anonyme ? Cet homme (ou ces hommes) abuse, décapite et expose aux yeux de tous les corps de leurs pauvres victimes depuis maintenant 5 mois à raison ou plutôt déraison d'un meurtre par semaine sans que personne ne semble vraiment prendre la mesure de cette boucherie ignominieuse. Oh, bien sûr le procureur et le maire ont manifesté une indignation mesurée et de bon aloi mais après ? De quels moyens ont-ils doté la police pour traquer le meurtrier ? Quels ordres et quelles consignes ont-ils donnés pour voir aboutir l'enquête ? Le pauvre agent DeForest peut-il seul venir à bout d'un assassin qui ne laisse aucune trace ? Ce serait se moquer que de dire que la chose, ces horribles meurtres, sont pris au sérieux. A cela, une première raison. Les victimes sont toutes mexicaines, sans papiers, candidates clandestines à l'immigration. Personne ne s'émeut de leur disparition, personne ne réclame leur corps, personne ne vient porter plainte. Le maire a alors beau jeu de s'émouvoir sans se mouvoir : que craint-il ? L'exaspération de ses concitoyens ? Bien au contraire ! Ceux-ci savent au fond qu'ils ne sont pas menacés, la cible ce n'est pas eux, et ils peuvent continuer à se promener tranquillement dans les jardins publics, même après la tombée de la nuit. Mieux : depuis cette série de meurtres, ils se sentent plus en sécurité. Après tout, ce n'est pas à eux que l'on en veut ! Et puis ce ne sont que des mexicaines qui sont rentrées illégalement sur le territoire. Pas de quoi en faire un drame.

Reste la méthode et la régularité. Chaque semaine, une fille est retrouvée la gorge tranchée, que dis-je, la tête tranchée, allongée dans un parc public sous un bel arbre. Pour l'instant, elles ont toutes le teint basané. Qui dit que cela va continuer ? On en est à 17. Et la 18e ce sera qui ? Une fille de bonne famille ?

Et puis, il y a ces détails étranges. Les yeux et la bouche cousus (rite jivaros, voir le MP du 23 juin), la disposition particulière du corps qui forme un huit (rite Maya, MP 12 mai) et enfin les mains retournées vers le ciel, dernier meurtre en date et je suis aujourd'hui en mesure de vous révéler le mystère de ces mains retournées.

Il n'existe que deux ou trois représentations du Christ sur la croix avec la paume des mains clouée contre le bois. Entre le IIe ou le IIIe siècle, tous les figurations de la crucifixion montrent Jésus paumes tournées vers nous, ou plutôt vers le ciel. Les premiers tableaux (qui semblent correspondre à la réalité) ont été jugés blasphématoires : Comment Jésus, fils de Dieu ne pouvait-il tendre ses mains, ses paumes vers nous pour nous absoudre de nos péchés ? Tous les tableaux à partir de là montrèrent le Christ avec les paumes tournées vers le ciel ou vers les hommes, c'est comme on voudra.

Le meurtrier n'a pas utilisé ce symbole peu connu fortuitement. Il a voulu au contraire nous signifier par là que lui aussi croyait à la rédemption, à l'expiation des péchés, même les plus sombres et les plus odieux.

Que faut-il en conclure ? Que ce 17e meurtre marque la fin d'un cauchemar ? Que le meurtrier cherche une sorte de compassion ? Je ne sais pas. Je sais seulement que tout cela révèle un esprit dangereusement malade et qu'il est plus que temps que les autorités compétentes prennent les mesures qui s'imposent d'urgence pour stopper cette frénésie meurtrière. »

 

Jeff Worston arriva à 8 heures. Il défonça la porte d'entrée et fit voler le verre en éclats. Jeff était plus qu'en boule. Il avançait comme un pit-bull, les épaules en avant, les poings serrés et la mâchoire crispée. Il bouscula Annah ; la femme de ménage le houspilla copieusement d'un « oh, monsieur le pressé, là, tu peux pas faire attention à ceux qui travaillent, dis donc ? », il ne la vit pas, ne l'entendit pas. Il s'enferma dans son bureau en claquant la porte qui elle, résista et se mit à passer plusieurs coups de fil en beuglant de plus en plus fort :

« Passez moi Perske.»

La standardiste tremblait en composant le numéro. La voix de Worston l'avait glacée.

« Miss Perske, monsieur.»

« Perske ? Je vous donne 10 minutes pour être dans mon bureau.»

Jill Perske ne se donna pas la peine de répondre, cela ne servait à rien. Elle raccrocha le plus doucement possible. Elle n'avait pas beaucoup dormi cette nuit et s'attendait à ce que son patron soit de très mauvais poil. Cela s'annonçait encore pire que prévu. Et Jill avait décidé qu'elle s'en fichait.

Worston l'attendait les deux pieds sur le bureau comme à son habitude. Une clope fumait encore dans le cendrier, une autre pendait à ses lèvres. Il lisait le Post du jour avec une attention appliquée.

« Asseyez-vous.»

Jill Perske s'assit en le fixant droit dans les yeux. C'est lui qui baissa le regard.

« Perske, je ne vais pas tourner autour du pot. Vous êtes virée. Ce que vous avez fait est inadmissible. C'est une faute professionnelle grave, je ne peux pas sauver votre tête. La mienne, vous vous en fichez éperdument, va rouler dans le caniveau, le maire va l'exiger. Vous ne vous rendez pas compte du cataclysme que vous avez provoqué. » 

« Et le papier, vous en pensez quoi ? »

« Il est très bon.»

Jill Perske se leva et sortit. Elle venait de perdre son job et gagner le sublime honneur de se regarder dans une glace.

 

DeForest lisait et relisait l'article de Miss Perske tout en maugréant sur son incapacité à voir l'évidence des choses. Comment cette môme qui n'avait aucune formation ni aucune expérience pouvait-elle arriver à de si justes déductions alors que lui, flic de terrain depuis 25 ans, flic dont chacun reconnaissait le flair et la ténacité ne comprenait rien et ne sentait rien ? Jamais DeForest ne s'était senti aussi humilié et ridicule.

En arrivant au commissariat, DeForest trouva un mot sur son bureau. Le Chef voulait le voir. DeForest soupira, il savait pourquoi.

Tout cela était tellement convenu que l'inspecteur avait du mal à retenir un léger rictus qui agitait le coin de sa lèvre supérieure. Mouvement nerveux, tic du plus mauvais genre qu'il lui fallait à tout prix contrôler avant de rentrer se faire engueuler. Une cinglée commence à écrire des choses tellement vraies que cela provoque une onde de choc terrible dans toute la ville. Il ne faut pas dire la vérité comme ça, brutalement. D'habitude, on tourne un peu autour, on édulcore, on passe par des hypothèses, merde, y'a quand même des convenances à respecter pour que l'ordre établi –à quel prix !- dure encore un peu !

Perske n'avait rien à foutre des convenances, elle balayait ça d'une phrase et se moquait du bordel qui en découlait.

Joe Ernest Singleton, patron des flics de la ville, avait mené sa carrière de manière intelligente, rendant quelques services quand cela était nécessaire mais jamais au point de se compromettre. C'était un homme prudent, assez fin, avec un sens politique de la relation humaine que jusque là lui avait plutôt profité. Et Joe Singleton entendait bien que cela dure.

« Asseyez-vous, Gustave DeForest. Je ne vais pas vous faire la morale, ni de numéro. L'article de cette Miss Perske est une bombe. Non pas parce que ses élucubrations -auxquelles vous devez être le seul à croire- sont fondées, mais parce qu'elle attaque le maire, met en cause son action, juge qu'il néglige une partie de la population. Je vous avais averti : il fallait la contrôler. Je vous retire l'enquête, c'est votre tête ou la mienne, et encore je ne suis pas sûr de sauver la mienne. » 

DeForest hocha la tête et se leva sans un mot. Cette comédie le fatiguait. Pourquoi fallait-il que cela se passe comme ça ? Pourquoi fallait-il que Singleton joue au chefaillon ? Où était l'intérêt de l'enquête là-dedans ? Chacun était dans un faux semblant, dans un jeu qui lui permettait de préserver ses petits acquis personnels, son petit pouvoir. Miss Perske avait diablement raison. Tout le monde se fichait totalement des meurtres des petites mexicaines.

 

Trois jours plus tard, à 6h30 précises, le téléphone sonna. DeForest avait ouvert un œil à 28, le deuxième à 29. Et pendant une longue minute, son unique œil ouvert avait scruté la chambre sans savoir ce qu'il cherchait. Pendant la deuxième minute, il s'était contenté de garder les yeux ouverts, juste garder les yeux ouverts et dans sa tête tournait la phrase. Concentre-toi Gus, garde les yeux ouverts. Le téléphone sonna et il eût l'impression de sortir d'un profond sommeil. Il ne manifesta aucune surprise. A vrai dire, il sentait la nouvelle. C'était Singleton. Raclement de gorge :

« DeForest, pointez-vous au Washington Park, porte ouest. Il y a déjà du monde là-bas »

Les lumières rouges et bleues clignotaient dans le silence. Ombres rouges, ombres bleues qui se mouvaient dans la pénombre du petit matin. Calme étrange, bruits de voix étouffés, déplacements feutrés, chacun retenait son souffle. DeForest se dirigea droit vers le plus gros arbre. Al Forbes, qui l'avait remplacé sur l'enquête, était là. Les deux hommes s'évitèrent. Une ambulance était toute proche, les hommes s'affairaient à relever un brancard. DeForest souleva le drap. Jill Perske était là, inconsciente, peut-être morte, mais la tête encore sur les épaules malgré une large blessure sanguinolente qui lui striait le cou.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

32

  , chambre 32. DeForest ne cessait de répéter le chiffre, comme on conjure le sort, de peur de l'oublier dans le dédale de ces couloirs sinistres à force de jaune pisseux et de vert délavé.

« A droite et deux fois à gauche »

L'infirmière lui avait lancé l'info sans arrêter ses pas pressés, les mains affairées sur une compresse. La porte de la chambre claqua sur elle. DeForest crut apercevoir un corps se tordre sur un lit, secoué de convulsions. Il n'aimait pas l'hôpital. Qui aime ces endroits où la mort prend son temps, où un aéropage de blouses blanches coure en permanence derrière une autre qui sert de guide, de chef, de celui qui sait, que l'on écoute ?

 

« Docteur, dites moi, ce n'est pas trop grave, n'est-ce pas ? Vous allez me sortir de là, hein ? »  

 

« Non, je ne peux plus rien pour vous. Vous allez crever, mais lentement, toutes les saloperies qu'on vous administre vont faire durer le plaisir. Vous ne sentirez rien et puis d'un seul coup, saturé de morphine, la douleur reviendra fulgurante et là, vous me supplierez de tout arrêter. Et je ne le ferai pas. Je  n'ai pas le droit. Mon métier c'est de maintenir le plus petit souffle, coûte que coûte, le plus longtemps possible, et qu'importe si vous souffrez et que vous m'implorez. Je dois me battre jusqu'au bout avec la mort qui, soyez en sûr, va vous emporter. »

 

DeForest se sentit mal tout à coup. Sueurs, léger vertige, bouche pâteuse, rythme cardiaque qui s'accélère. Pour un peu, il était prêt à s'allonger sur un des brancards qui traînaient dans le couloir et attendre que l'on s'occupe de lui, qu'on le cajole un peu et qu'on lui dise : « Là, là, ce n'est rien ».

Il se trouva presque malgré lui devant la chambre 32, fit un pas en arrière pour en être sûr et au moment où il s'apprêtait à cogner de son index replié, la porte s'ouvrit. L'infirmière fit barrage de son corps auquel DeForest n'eut pas été insensible en d'autres circonstances, mais là non, vraiment, il avait la tête ailleurs. Elle le toisait et lança un « Vous êtes ? » assez glacial et DeForest la calma illico en sortant sa plaque de police agrémentée d'un long soupir. L'infirmière-chef, il avait eu le temps de lire son badge, s'effaça, domptée.

La porte était maintenant entrebâillée et l'inspecteur dansait d'un pied sur l'autre, hésitant à la pousser complétement, tendant le cou à s'en faire mal pour glisser un œil jusque vers le lit de Miss Perske, là bas dans la pénombre.

Il se racla la gorge.

 

« Miss Perske ? »

 

Il s'insulta in peto. Comment aurait-elle pu lui répondre ?  Il avait vu sa gorge déchirée, ses chairs à moitié tranchées et il voulait qu'elle lui dise :

 

« Oh, inspecteur, comment allez-vous ? C'est gentil de me rendre une petite visite, je vous en prie, prenez un siège, venez près de moi. »

 

DeForest fit le dernier mètre qui le séparait du lit de Miss Perske comme s'il traversait un champ de mines, la peur au ventre. Son cerveau ne commandait plus rien, il tenait sur les nerfs, effaré à l'idée de ce qu'il allait voir, effrayé de découvrir une Miss Perske mutilée, abîmée, momifiée dans son lit, inerte. Sa vue s'habitua à la pénombre, il s'assit à tâtons en faisant crisser les pieds de la chaise. Elle le regardait depuis le début, depuis qu'il était entré dans la chambre, d'un regard noir, fixe. Ses yeux ne le quittaient pas. Il détourna les siens et posa sa grosse main sur les doigts de Miss Perske, tout au bout des doigts, en faisant attention de ne pas toucher la perfusion et tous les horribles tuyaux qui l'enserraient.

 

DeForest avala sa salive une fois, puis une deuxième. Il tenta de formuler un son, en pure perte. Aucun mot ne pouvait sortir de sa gorge. Comme par mimétisme, comme pour accompagner la douleur de cette femme qu'il ne connaissait pas, avec qui il avait échangé trois sarcasmes mais qui l'émouvait. Gustave DeForest n'aimait pas se sentir comme ça, ça lui rappelait les périodes de fièvre quand il avait la grippe, enfant et qu'il tremblotait au fond de son lit en attendant que maman, sa mère, vienne le réconforter d'un baiser et d'une aspirine. Il détestait l'aspirine, tous les enfants détestent l'aspirine. Mais pour un baiser de sa mère, il l'aurait avalé d'un trait, sans broncher, comme un homme. C'était le plus souvent son père qui venait. Il prenait l'aspirine, buvait lentement, jusqu'à la dernière goutte, son père l'embrassait sur le front. Il s'endormait, mais ça n'était pas pareil.

DeForest fouilla machinalement ses poches à la recherche d'une aspirine. Il ne trouva rien que son mouchoir immonde, le prit en boule dans sa main, constata que le souffle de Jill Perske était régulier et calme. Il se cala dans sa chaise et s'assoupit doucement, le bout de ses doigts toujours en contact avec ceux de celle sur qui il allait désormais veiller.

 

Dormir à l'hôpital peut révéler de l'exploit. Vers 1Oh, une infirmière passa pour fermer les stores et allumer une veilleuse. Tout en retapant le lit et sans un regard à DeForest, elle lui donna les consignes pour la nuit :

 

« Puisque vous êtes là, je vous montre la sonnette. Si vous voyez que les pulsations ralentissent, vous sonnez. Je suis au bout du couloir. En principe, le goutte à goutte se termine vers 2h30 ou 3h. Si le flacon est vide avant, même chose, vous m'appelez. Vous saurez ? »

 

« Oui, M'dame »

 

lacha DeForest en fixant l'infirmière droit dans les yeux et en appuyant bien son « M'dame » d'un sourire moqueur.

Elle donna un coup de menton en redressant la tête et sortit, vexée mais digne.

La porte à peine close, l'inspecteur bondit de son siège pour ausculter – le mot lui semblait approprié- ausculter de plus près la batterie d'appareils à côté du lit qui dessinaient des courbes bleues et rouges en faisant bip-bip à intervalles réguliers. DeForest inspecta –et pour une fois l'inspecteur inspectait vraiment- les tuyaux et poches de liquide transparent comme l'eau claire qui tous allaient se ficher sous des sparadraps blancs dans les veines de Jill, à ses poignets et sur la paume de ses mains.

Tout lui semblait normal. Il vérifia que la sonnette était bien accessible, faillit appuyer sur le bouton pour vérifier qu'elle fonctionnait bien, et se retint. Aucune envie de revoir Miss Pincée !

DeForest se cala du mieux qu'il put dans un fauteuil et se mit à somnoler. Il était bien. Une jolie infirmière s'activait autour de son lit, retapait son oreiller, vérifiait ses pansements et lui donnait du yaourt à la cuiller. Mais plus il ouvrait la bouche et tentait de saisir la becquetée plus la cuiller reculait.

Il ouvrit les yeux et fut foudroyé par le regard noir de Miss Pincée en train de changer les flacons du goutte à goutte.

 

« On peut vraiment compter sur vous » siffla-t-elle avant de tourner les talons.

 

A six heures pour la relève des soins, Gustave DeForest était d'une humeur massacrante, le dos en compote et la bouche chiffonnée. A huit heures, le médecin, chef du service, passa entourée de ses groupies, singes qui l'imitaient, deux pas en arrière.

DeForest écoutait et tentait de mettre des mots à lui sur le charabia hyper-technique du toubib. Chaque phrase demandait une traduction que le patient après avoir bu les paroles divines du toubib implorait avec toute la dévotion nécessaire. Et ce dernier prenait alors la pose pour condescendre à expliquer à ce pauvre hère ignorant de quoi il allait au bout du compte trépasser.

L'inspecteur DeForest toussota, histoire de rappeler que lui aussi était une autorité et qu'il ne fallait pas la lui jouer. Une fois le regard du toubib capté, et ce regard montrait  bien dans quel dédain il tenait les flics et toute cette profession de rats mulots, l'inspecteur tenta directement l'estocade :

 

« Si j'ai bien compris, les jours de Miss Perske ne sont pas en danger mais vous ne savez pas si elle pourra reparler, les cordes vocales sont dans un sale état ? »

 

« C'est exactement ça, inspecteur, remarquable synthèse.»

 

Le docteur se foutant très ouvertement de sa gueule, DeForest fusilla une interne qui pouffait sans même se cacher.

Il revint au médecin :

 

« Et avez-vous une idée, même vague, de la manière dont les choses peuvent évoluer ? »

 

« Aucune ! Habituellement je fais des miracles, mais là ça dépendra beaucoup d'elle et de sa volonté de s'accrocher. Je passe tous les matins à la même heure. A demain ?»

 

Le médecin, chef du service, lui tendit la main accompagnée d'un large sourire et DeForest ne put s'empêcher de la lui serrer.

Le troupeau parti, l'inspecteur se rassit et la tête dans une main, le coude posé sur la cuisse, il se mit à réfléchir. Jill Perske n'avait absolument pas bougé de la nuit, sa tête prise dans une minerve, enrubannée de pansements, perfusée de toutes parts, elle se contentait d'un souffle régulier. DeForest regarda ses bras plus attentivement. Ils étaient couverts d'ecchymoses. Il n'osa pas soulever le drap qui la couvrait pour aller voir si d'autres traces de coups ou de blessures striaient ses jambes ou son torse. Comme un pauvre toquard qu'il était, il avait bien entendu oublié de demander au toubib le rapport médical d'entrée aux urgences ! « Gustave, ressaisis-toi mon petit, ce n'est pas comme ça que l'enquête va avancer ».

 

DeForest prit la direction de son appartement. Il ne comprenait rien à ces meurtres, les indices n'en étaient pas, les énigmes à résoudre le fatiguaient et cette dernière agression contre Miss Perske ne collait pas du tout avec le serial killer des 17 premières victimes. La soi disant pression exercée par le maire et sa détermination à voir le meurtrier arrêté n'était en fait qu'un coup de colère contre le papier de Perske, rien de plus. Tout le monde se fichait éperdument que chaque semaine, le dimanche assez tôt, une gamine d'origine mexicaine soit retrouvée au pied d'un arbre dans une position étrange pour ne pas dire farfelue. Celles qui en réchappaient, et elles restaient les plus nombreuses, finissaient dans un bordel ou sur le pavé. 

L'inspecteur fit de longs détours dans la ville, quittant les grands axes pour sillonner les petites rues à taille plus humaine. Il restait là encore un peu de la vraie vie, des gens qui marchent sur les trottoirs, des boutiques qui ne vendent pas toutes la même chose et des gosses qui font du roller ou du vélo dans les impasses adjacentes. Il n'avait pas envie de rentrer chez lui, parce qu'il ne se sentait plus chez lui nulle part. Le taudis qui lui servait de refuge quand à bout d'alcool il finissait par échouer devant la porte 354, racontait dès l'entrée sa déchéance et sa chute, jour après jour. Il avait beau nettoyer, certains samedis de lucidité et de grand courage, rien ne venait à bout de cette crasse, de ce foutoir, de cette décharge qu'était devenu, à son image, l'appartement. Un temps, il avait songé à déménager, reprendre tout à zéro, tout jeter, le canapé défoncé par des nuits à cuver sa saoulerie, taché de toutes parts, râpé, épuisé ; les vêtements, jusqu'aux slips, les chaussettes en premier, des chaussettes trouées, aux élastiques mous, et même la brosse à dent, et surtout le dentifrice, le tube tordu, à moitié écrasé au milieu, du dentifrice. Tout jeter. Il ne l'avait pas fait de peur de se jeter lui-même.

En rentrant chez lui, DeForest ne remarqua rien. Il sentit quelque chose de différent. Il lui fallut deux heures pour trouver quoi.

Dans l'indescriptible amas d'objets, d'ustensiles et de vêtements posés là où DeForest les avait abandonnés sans se soucier de leur état de saleté, sans se préoccuper de savoir s'ils pouvaient encore servir, le servir, l'inspecteur commença par s'énerver. Il ne savait pas vraiment ce qu'il cherchait et ne le trouvait pas. En quittant l'appartement la veille il avait gardé au fond de sa mémoire la plus archaïque, un cliché d'une précision extrême, une image qu'il aurait été incapable de décrire, un instantané des lieux qui lui permettrait, en cas de besoin de reconstituer le temps de son absence et grâce à quelques infimes indices d'acquérir la certitude que quelqu'un avait pénétré chez lui.

Rien ne semblait avoir été dérobé. Il n'y avait rien à voler. Aucune petite frappe n'aurait voulu de sa télé aux coins ronds ni de sa collection de vinyles. DeForest fouilla, souleva, soupesa. Il tournait comme un chat, avançait en dansant, les bras en avant, mains tendues, paumes vers le sol. Il finit par trouver. C'était là sous ses yeux depuis le début mais il ne savait plus regarder. Les photos des 17 filles avaient été mélangées, les têtes ne correspondaient plus aux corps, tel que DeForest les avaient soigneusement reconstituées. L'inspecteur se gratta le crâne puis les couilles, il passa ses doigts sous son nez, signe d'une grande perplexité. Un : qui d'autre que le meurtrier pouvait avoir interverti les têtes ? Deux : dans quel but si ce n'est envoyer un message ? Trois : mais quel message, bordel de merde, jura DeForest épuisé de voir que l'autre se jouait de lui. Gus resta longtemps devant les photos sans oser les toucher. Puis il en prit une, délicatement, du bout des doigts et la retourna. Au dos, il découvrit une sorte de graffiti. Il retourna la deuxième, puis la troisième et ainsi de suite jusqu'à la 17e. Plus il avançait plus il devenait fébrile, impatient de voir ce que l'ensemble de ces graffiti formait. Et il fut déçu, une fois de plus. Cela ne formait rien, cela ne voulait rien dire : pas de lettres, pas de chiffre, pas de dessin. Rien.

DeForest passa encore de longues minutes devant ce nouveau rébus et finit par retourner s'avachir dans son vieux canapé à la recherche d'une dernière bouteille de scotch qui par miracle traînerait dans un recoin, pas tout à fait vide. Il trouva le scotch et s'imbiba en une seule rasade d'un bon tiers de la bouteille.

Il ne restait pas assez de whisky pour assommer DeForest d'un coup, l'emmener dans un état comateux, un espace en dehors du temps, un lieu où l'on flotte sans conscience, sans pensée et surtout sans envie, aucune. DeForest savait où trouver de quoi le calmer et en plus il venait d'avoir une petite idée.

 

Sur les grands boulevards, là où déferlent les jeunes en bandes bruyantes et les touristes aux yeux écarquillés, mains serrées sur la sacoche banane qui double leur ventre, DeForest connaissait bien un endroit où l'on peut tout acheter : de l'alcool, de la drogue, des filles. Et si l'on est honorablement connu du proprio, il vous fournit à la demande papiers, arme ou planque. Le proprio, un mexicain irascible qui avait les couilles à l'envers du 1er janvier au 31 décembre, savait que DeForest était flic et DeForest n'ignorait rien des différents trafics de l'établissement. Ils n'en avaient jamais parlé. Globo, c'était son nom, n'était pas indic et DeForest ne le protégeait pas. Mais chaque fois que l'inspecteur avait posé une question à Globo, ce dernier lui avait apporté une réponse et cela avait fait avancer son enquête.

Le bar était quasi désert et les filles à force d'inactivité avaient pris la teinte grisâtre des murs. DeForest fit son entrée, les filles s'éveillèrent dans un léger mouvement de vague que Globo calma d'un sifflement à peine perceptible qui signifiait : Pas la peine de s'agiter, ce type n'est pas client.

 

« Jack Daniel's ? » dit Globo

 

« C'est pas dans mes moyens » rétorqua l'inspecteur.

« T'inquiète » conclut Globo.

 

La conversation pouvait commencer.

 

Trois heures et quelques dizaines de rasades plus tard, DeForest avait le cerveau en compote et les idées claires. Malgré l'heure plus que tardive, il passa un coup de fil à Phil Straw, le photographe de l'identité et le convoqua pour sept heures pétantes, devant sa porte. Straw dit que ce n'était pas possible, bredouilla un prétexte et finit par se taire. DeForest laissa passer trente bonnes secondes et reprit d'une voix grave :

 

« On fait comme ça Phil ? »

 

L'autre lâcha un « Tu fais chier » à peine perceptible. Ça voulait dire oui.

DeForest confia à sa vieille guimbarde le soin de le ramener en aspirant de grandes goulées d'air chaque fois qu'il penchait la tête et parfois la moitié du buste par la fenêtre de la portière avant. Il s'écroula d'un bloc dans son lit, satisfait.

 

Phil Straw était grognon, mais à l'heure.

 

« ça fait dix minutes que je tambourine à ta porte. T'as oublié not' rencard ? »

 

« T'excites pas Phil ! Un café ? »

 

« Magne-toi, je devrais déjà être en route pour le bureau, j'ai une tonne de boulot qui m'attend. »

 

« Ok, Phil. Voilà ce que tu vas faire : je veux tous les tirages que tu as des meurtres du 8, tu entends bien tous les clichés, hein Phil, des 17 gonzesses qui y sont passées. »

 

« Mais t'es malade Gus ! Y'a au moins 200 photos ! »

 

« Je sais. Et il me les faut pour, disons, demain matin même heure.»

 

« T'es pas bien, inspecteur. Vraiment, j't'aime bien mais là tu dérailles complet. »

 

« C'est pas fini. »

 

DeForest marqua une légère pause.

 

« Viens avec moi. Tu vois ces photos retournées. Ce sont les têtes réduites des gamines. Regarde attentivement. Les traces, là et là. Je veux que tu photographies l'ensemble de ces clichés tels qu'ils sont disposés au sol et que tu fasses une repro de chacune des photos. Même chose pour demain matin. Et si jamais en regardant les tirages, il te venait une idée, si jamais tu avais une révélation, eh bien tu foncerais sur un téléphone pour me le dire avant d'oublier. Voilà, ami, je t'ai tout dit »

 

Phil Straw ouvrit la bouche, commença à ramasser son sac d'appareils et fit mine de se lever. L'inspecteur Gustave DeForest leva à peine les yeux, fixa Phil Straw et ce regard, doux et ennuyé, voulait dire très précisément : « Ne fais pas ça . »

Phil se rassit. Il ne voulait pas que la boue remonte. DeForest avait été témoin de toute cette merde. Il n'avait rien dit, n'avait pas porté de jugement. Les tentations sont nombreuses pour les flics et Phil avait cédé. DeForest aurait pu le balancer. Simplement, comme tout à l'heure, il avait regardé Straw, avec ce regard doux et ennuyé. Rien de plus. Aujourd'hui, Straw payait pour ce regard.

 

« Bon, elles sont où ces têtes retournées ? »

 

DeForest fila à toute allure vers l'hôpital. Il ne laissa pas le temps à un flic à moto de mettre en route son engin et sortit son gyrophare pour le placer sur le toit de la voiture. Dans le rétro, il vit l'autre, dépité, remettre la Harley sur sa béquille.

Tous les ascenseurs étaient bloqués dans les étages et devant la batterie de portes closes une masse d'éclopés et de fauteuils roulants se massaient déjà. Il était 7h54 et DeForest calcula qu'il n'aurait pas d'ascenseur avant au moins deux minutes. Une grosse dame juste derrière lui soufflait et donnait des signes d'une grande impatience et il sentait bien qu'au moment où les portes allaient s'ouvrir, elle viendrait se coller à lui, poserait d'un coup sec sa canne dans la cage et tenterait de se glisser de profil comme le fil glisse dans le chat de l'aiguille. De profil ou de face, cela ne changeait rien, l'entreprise était vouée à l'échec, il suffisait d'estimer en un coup d'œil la masse de la dame comparée au volume disponible dans la cage d'ascenseur pour comprendre qu'il n'y avait que deux solutions : l'écrasement ou l'évitement.

DeForest bondit vers les escaliers qu'il gravit quatre à quatre. Arrivé au troisième, il dût ralentir considérablement stoppé par un mur d'eau qui lui brouillait la vue. L'inspecteur s'épongea, enleva sa veste, constata que sa chemise était liquide et reprit son ascension, marche après marche en suffoquant à chacune d'elles.

Devant la chambre 32, il tenta de reprendre ses esprits. Le toubib sortit à ce moment là :

« Tiens, inspecteur ! Vous semblez essoufflé ? »

 

L'air manquait encore à DeForest pour claquer le beignet à cet insolent docteur au hâle parfait.

 

« Rien de particulier ce matin. Etat stationnaire.»

 

Et le toubib s'assura que les nymphettes en blouses blanches autour de lui le trouvaient toujours irrésistible avant de s'engouffrer dans la chambre 31.

Jill Perske gisait dans l'exacte position de la veille. Elle n'avait pas bougé d'un millimètre, ses bras reposaient paumes vers le lit le long de son corps, sa tête bien droite sur l'oreiller, un tuyau translucide partait de sa narine gauche, un autre s'enfonçait dans sa bouche. DeForest pensa qu'elle pouvait rester comme ça pour l'éternité. Il s'attarda dans la chambre, fit plusieurs fois le tour du lit, effleura plus qu'il ne caressa le bras droit de Jill dans un geste d'une tendresse infinie et il fut émue d'être capable d'encore un peu de tendresse. Mais Jill ne cilla pas. Pas le plus petit mouvement, rien qui puisse faire espérer qu'elle avait ressenti quelque chose et que ce quelque chose pouvait la ramener vers la vie.

Gus devait maintenant partir. L'enquête, le bureau, Singleton l'attendaient.

Là non plus rien n'avait vraiment bougé. DeForest fendit le hall, traversa en trombe la salle des enquêteurs, fila devant le box vitré de son chef et alla s'échouer devant son téléphone. Il avait deux messages. Le premier était d'Ed Carter et disait qu'il s'en jetterait volontiers un avec lui et plus si affinité, le deuxième de Phil Straw qui geignait en implorant un délai pour les tirages. L'inspecteur régla le cas de Straw en 22 secondes, il souffla un peu et rappela Carter.

 

« T'as du nouveau vieux phoque ? »

 

« Je sais pas. Ecoute, passe me voir, j'ai mis de côté un pur malt dont tu me diras des nouvelles. »

 

Quand Carter faisait autant de mystère, c'est qu'il sentait quelque chose mais n'en était pas encore tout à fait sûr. Ou alors, ce qu'il avait découvert était une petite bombe. Le mieux était d'aller voir.

La même odeur acre et prégnante régnait en permanence chez Carter ou plutôt dans son labo mais son labo et chez lui, c'était la même chose. Elle vous prenait les poumons et les serrait violemment dès que l'on entrebâillait la porte, elle s'épaississait mètre après mètre et imbibait vos vêtements après quelques minutes. Au delà d'une heure, votre peau devenait grisâtre.

Carter eût une sorte de rictus quand il aperçut DeForest. Cela signifiait sa bonne humeur. Mais il ne l'accompagna pas comme à son habitude d'un de ses traits d'humour sarcastique, blague sordide ou d'une vulgarité qui force le respect, signe qu'il était préoccupé.

 

« Un verre ? » se contenta-t-il de proposer en guise de salut.

 

DeForest regarda sa montre, la mit ostensiblement sous le nez de Carter qui ferma les yeux, horrifié :

 

« Vade retro ! Un verre de pris est un verre de moins à prendre ! »

 

L'inspecteur prit le scotch que lui tendait Ed Carter, s'absorba dans la contemplation du liquide ambre, espéra un temps s'y noyer et lentement, très lentement, porta le verre à ses lèvres pour les humecter, recula devant la lame d'acier rougie qui emportait sa bouche et finit par accepter que cette épée forge son passage dans son palais et glisse le long de son œsophage jusqu'à l'estomac. La boule de feu se répandait maintenant dans ses veines et remontait au cerveau. Voix rauque, DeForest éructa :

 

« Qu'est-ce que c'est qu'ce… ? »

« Pas mal, hein ? » Ed Carter dont les pommettes rosissaient et lui donnait un certain éclat, triomphait. « Fabrication maison. Encore une lichette ? »

 

Il se resservit sans attendre que DeForest décline son offre.

 

« Bon, enchaîna-t-il, la voix soudain plus haut perchée, j'ai trouvé. Je sais avec quoi le frappadingue du 8 tranche les têtes de ses amoureuses. »

 

DeForest faillit tiquer à « amoureuses » mais laissa pisser. Il avait du mal à contrôler le volcan dans son estomac. Il se contenta d'une légère interrogation du sourcil droit.

 

« T'as pas une idée ? » tenta Carter pour faire durer le suspens.

 

L'inspecteur fit non de la tête. Impossible d'articuler quoique ce soit.

 

« T'es pas en forme, toi, c'est moi qui te le dis. Mine chiffonnée, œil injecté de sang, soit tu dors trop, soit pas assez et à mon avis tu bouffes n'importe quoi. Prends donc un peu de mon remontant ».

 

Et il se resservit, bu cul sec et continua :

 

« Une scie sauteuse, mon pote ! Il se sert d'une scie sauteuse sur batterie. Voilà ma conclusion. Et ça n'a pas été simple, crois moi. »

 

DeForest s'assit, jambes molles, ventre retourné. Qu'est-ce que Carter avait bien pu foutre dans ce putain de whisky.

 

« Au fond, à droite » lui indiqua Carter sans qu'il ait rien demandé.

 

DeForest se vida copieusement jusqu'à la bile. Il se sentait mieux.

 

« Donc, une scie sauteuse. T'es sûr ? » dit-il.

« Absolument, mon pote. J'ai mis du temps à comprendre ce qui avait pu déchiqueter les chairs à ce point. Regarde bien. »

 

Il ouvrit un placard, pris une scie sauteuse, un poulet mort et plumé, fit vrombir la machine et s'attaqua au cou de la bestiole. La lame mordait la chair et en faisait de la charpie. Le cou tomba et Carter le brandit sous le nez de DeForest :

 

« Tu vois comme la chair est découpée en zig zag ? Et encore je fais ça avec les moyens du bord. La lame fait environ dix centimètres et le cou du poulet deux. Il faudrait tester avec un cou de 35 ou 37 centimètres et là tu verrais que l'on serait obligé de s'y reprendre à plusieurs fois et que la chair serait encore plus en charpie. »

 

Une bouffé de chaleur envahit DeForest. Il pensa au cou de Miss Perske, au bruit de la machine dans ses oreilles, à la lame qui vient mordre dans la chair. Il se dirigea vers les WC et vomit encore un peu.

 

Le reste de la journée s'étira avec douleur en de multiples vaguelettes sur la peau de DeForest, du haut du crâne vrillé par le tord boyau de Carter jusqu'en dessous de la plante des pieds. Et c'est aux extrémités, bout du nez, menton, épaules, coudes, bout des doigts, de chacun des doigts, que le supplice prenait le temps de se dilater jusqu'à remplir chaque millimètre de la surface de l'épiderme pour ensuite aller chercher ce qui restait de sensibilité en profondeur. L'inspecteur ne fit rien d'autre que de rester assis à son bureau sans rien attendre car il savait qu'attendre, penser à attendre ne ferait qu'augmenter sa souffrance.

Vers 17 heures, il se leva péniblement dans un grand craquement d'os et rentra chez lui.


 

 

 

18

                         , c'est ça qui clochait. La sauvagerie              meurtrière du « tueur du 8 » avait fait perdre à DeForest sa capacité à raisonner froidement, avec recul et lucidité. Il était submergé par l'horreur et la barbarie des crimes, empêtré dans des cauchemars de têtes coupées, tubes digestifs sanglants, yeux et bouches cousus, masques de douleur, marqués par l'empreinte de la torture dont les tourments se lisaient dans les contractures musculaires figés par la mort, enfin. Il s'arrêtait à 17. Pour lui, Miss Perske n'était pas le numéro 18. Elle était un message, un de plus. Le meurtrier n'avait pas raté son coup, il avait volontairement laissé la vie à Jill tout en la privant de parole. Voilà une journaliste, une baveuse comme on dit dans le métier, qui ne baverait plus. Le traumatisme subi bloquerait sa mémoire aussi sûrement qu'une clé ferme une porte. Il lui faudrait beaucoup de temps pour retrouver la clé et la serrure. Le meurtrier pouvait dormir tranquille.

18 ne collait pas. Trop de préparation, trop de mise en scène et de jeu macabre pour en arriver à un demi crime.  Le tueur du 8 ne se contentait pas de massacrer ses victimes, il les exposait à la vue de tous, leurs corps devenaient les éléments d'un tableau dont lui seul voyait la beauté, les autres, tous les autres, esprits faibles, s'arrêtaient à l'horreur des scènes de crime, aux chairs déformées, au sang coagulé, aux membres écartelés. Les 17 premières agressions n'avaient rien à voir avec la 18ième.     

Se mettre dans la peau du tueur. Ressentir ce qu'il ressent, être au plus près de ses pulsions. Au plus près. DeForest savait ce moment inéluctable. Il l'avait reculé sous mille prétextes par peur de ses propres zones d'ombre. Il avait feint de ne rien comprendre, de ne pas trouver d'indices, de ne pas savoir décrypter ces énigmes potaches. Il s'était menti à lui-même.

Le tueur l'attendait. Il avait suspendu la série de meurtres –on lui avait demandé de suspendre la série-  uniquement pour que l'inspecteur Gustave DeForest se rapproche de lui, respire avec lui, rêve avec lui. Et quand il sentirait son souffle sur la nuque, il l'emmènerait, lui montrerait.

DeForest ramassa les clés de sa guimbarde, démarra en trombe et fit crisser les pneus à chaque virage jusqu'à la morgue. ça l'amusait de jouer au flic de série télé. Il était temps de retourner voir Bart.

 

« Salut Bart » lança DeForest en même temps qu'il posait une main contre le mur. Les clés tintèrent sur le sol, le corps de Bart fit un demi-tour brusque qui le projeta dans les bras de l'inspecteur, demi-tour aussitôt contré par un mouvement de recul et une moue paniquée.

 

« Ca va ? J't'ai fait peur ? » insista DeForest.

 

L'autre commença à faire non de la tête et débita d'une traite :

 

« L'est pas là. Parti. Part toujours très tôt. Mais faut dire qu'il arrive le jour est pas encore levé, alors forcément ça fait des journées longues, hein, on fait nos heures et plus que de raison ! Mais quand même on n'est pas des bêtes, faut savoir s'arrêter, souffler un peu et de détendre à la maison »

 

« De qui tu me parles, Bart ? ». L'inspecteur détacha bien les syllabes.

 

« De…de…mais de…Il est plus là. Faut revenir demain. »

 

« Carter ? Tu veux parler de Carter ? Hum, fit DeForest, c'est toi que je suis venu voir. T'as cinq minutes, n'est-ce pas Bart ? »

 

Bart voulut dire que non, qu'il était très pressé, sa fille à prendre à l'école, un rendez-vous chez l'ophtalmo, et vous savez ce que c'est les ophtalmos, la croix et la bannière, des mois d'attente, alors quand on en tient un… DeForest était attentif, avec un léger sourire. Bart baissa la tête, soupira et rouvrit la porte.

L'inspecteur poussa Bart dans le dédale de couloirs jusqu'à la pièce où étaient suspendues les têtes.

 

« Il en manque deux, Bart. Où sont-elles ? »

 

« Je sais pas M'sieur. »

 

« Tu sais pas, hein ? Qui d'autre que toi à la clé de ce local ? »

 

« Euh, M'sieur, M'sieur, M'sieur Carter. Enfin, je crois »

 

« C'est lui qui t'as demandé de suspendre les têtes comme ça ? »

 

« Oui, oui »

 

« Et pourquoi ne sont-elles pas conservées comme les autres pièces dans des bocaux ? »

 

« Je sais pas M'sieur, je sais pas. »

 

Un filet continu coulait de la tempe de Bart, ses yeux s'étaient enfoncés, cernés de noir, un muscle de sa joue droite tressautait comme un insecte qui vient se cogner à une ampoule et recule, les ailes cramées par la chaleur.

DeForest ne lâchait rien :

 

« Et ces têtes, tu en prends soin, n'est-ce pas ? Quel genre de soins ? »

 

« Oui, tous les jours. Il faut faire attention, hein, pas de poussières et le médicament, tous les jours, oui. »

 

« Le médicament ? Montre moi le médicament »

 

« J'en ai plus. C'est M'sieur Carter… »

DeForest le coupa.

 

« T'en as plus, hein ? T'es sûr ? Cherche bien. »

 

Bart transpirait de plus en plus. Ses mains soulevaient des papiers sur le bureau en gestes désordonnés. Il rejetait en sifflant un air vicié impossible à garder plus longtemps dans ses poumons. Il ouvrit presque machinalement un tiroir et fit « ah », un « ah » d'évidence, la mémoire qui revient,  en indiquant du regard une forme oblongue posée au fond.

DeForest tendit la main et saisit une longue seringue vide.

 

« Que fais-tu avec cette seringue, Bart ? »

 

Tétanisé, le préposé aux « affaires vivantes » mima une série de gestes vers le haut. DeForest comprit que les seringues servaient à injecter un produit dans les têtes. Quel produit ? Il n'insista pas. Il ne tirerait plus rien de Bart.

 

« C'est bien Bart. Merci pour tes explications. Pas un mot de tout cela à Carter. Laisse moi lui en parler, je dois le voir pour l'enquête »

 

Les épaules de Bart s'affaissèrent, il ouvrit la bouche comme un poisson hors de l'eau et se ravisa, respirer pouvait attendre.

 

L'inspecteur connaissait l'adresse personnelle d'Ed Carter. Un soir de beuverie à la morgue qui s'était terminé devant la maison du toubib après épuisement de tout le liquide disponible. Il entra sans bruit par l'une des portes fenêtres donnant sur le jardin. Le salon était un mélange de conformisme bourgeois et de musée d'histoire naturelle. Partout des consoles, étagères, vitrines exposaient têtes, pieds, mains et diverses parties de l'anatomie humaine sous des formes variées : séchées, empaillées, en bocaux. Une caverne d'Ali-Baba pour taxidermiste. Le vaste canapé cuir, la table basse, le bar en acajou à roulettes donnaient une impression étrange. Les meubles avaient le goût ostentatoire de leur prix d'achat, ils n'étaient ni beaux, ni bien faits, avaient mal vieilli et la piètre qualité des matériaux utilisés les rendait bons à la décharge. Ils étaient le reflet de la splendeur du Docteur Carter et Madame, chef du service de médecine légale, du temps des cocktails et réceptions quand Emma riait trop fort dans sa robe de soirée dos nu et décolleté aguicheurs et que Monsieur pérorait debout agrippé à son verre de Jim Beam. Curieusement, la collection des membres et organes humains, pièces rapportées après le départ d'Emma, donnait de la vie à la pièce, mausolée figé dix ou quinze ans en arrière dans la présence encore palpable de la maîtresse de maison, maîtresse tout court. Un cadre assez grand était retourné au dessus de la cheminée. DeForest aurait parié qu'il s'agissait d'un portrait d'Emma Carter, partie en laissant à Ed porter tous ses regrets.

Les yeux mi-clos, avachi dans un club au cuir crasseux et râpé, le docteur Carter, chef du service de médecine légale, accueillit l'inspecteur DeForest d'une voix pâteuse :

 

« Quel plaisir, cher confrère. Sers-toi un verre, là dans le bar, il doit rester un fond de Four Roses. Le Four Roses est parfait à cette heure-ci. »

 

« Je ne t'accompagnerai pas dans tes beuveries aujourd'hui, Carter » lâcha DeForest dans un souffle rauque. « Parle-moi plutôt des têtes coupées. Comment expliques-tu qu'elles rétrécissent ? »

 

Les lèvres de Carter se plissèrent légèrement, juste un voile. Il garda les yeux fermés, suspendit une main en l'air :

 

« Etonnant, n'est-ce pas ? Beaucoup de travail, beaucoup de nuits blanches pour trouver ». Il marqua une pause, semblait réfléchir. «Vas vers ce petit meuble chinois, là-bas. Ouvre la double porte. »

 

DeForest s'exécuta. Il n'eût aucune surprise en découvrant les deux têtes qui manquaient au labo.

 

« Tu sais que ces têtes n'ont rien à faire chez toi, Carter. »

 

« Je le sais, inspecteur, je le sais. Tu feras ton rapport…si on te remet l'enquête en mains. Je me suis laissé dire… »

Le toubib laissa sa phrase en suspend. Ce n'était pas une menace, le ton était calme, juste de la lassitude. La possession des têtes était autrement plus importante que toute tracasserie administrative. Carter continua :

 

« Pour que tu aies quelque chose de vraiment consistant à écrire, je vais t'éclairer inspecteur. Assieds-toi, je t'en prie, sers-toi quelque chose, de l'eau de Seltz si ça te chante et remplis mon godet, nom de dieu, je meurs de soif ! »

 

DeForest assis, Carter commença :

 

«J'ai une passion pour tous ces objets qui nous entourent. Bizarre, hein ? Pervers, même. M'en fous,  ‘peux pas savoir à quel point. La normalité m'est étrangère depuis bien longtemps. Ils sont toute ma vie depuis qu'elle n'est plus là. Je ne sais pas pourquoi –et d'ailleurs je n'ai rien à expliquer- mais ces doigts, ces globes oculaires, ces bouts de cervelle dans le formol, éparpillés dans des bocaux un peu partout dans la pièce, c'est un peu la prolongation de l'absence. Un corps éclaté dont chaque morceau prend une importance capitale, que l'on regarde comme un tout, comme s'il avait son existence propre. J'ai une passion pour les têtes. Celle de ma femme était magnifique. Un port très droit, le menton légèrement relevé, une chevelure abondante, elle aimait que je fourrage ma main dedans. Elle est partie. Lassée. C'était une garce, j'en conviens. Mais sa tête, que sa tête était belle ! Alors, vois-tu inspecteur, quand j'ai vu arriver les premiers cadavres de ces filles sans tête et que les têtes sont arrivées après, détachées, les unes après les autres, j'ai penser que la grande œuvre de ma vie pouvait commencer. J'ai travaillé dur et j'ai fini par mettre au point un procédé chimique très simple et très efficace qui réduit ces têtes petit à petit. En quelques jours, elles perdent un bon tiers de leur volume et de leur poids, la peau se fige pour l'éternité. Regarde comme elles sont belles, DeForest. De vraies petites bouilles de poupées, le teint frais, le cheveu brillant. Ce sont mes petites chéries, j'ouvre les portes et je les contemple tous les soirs, admirables créatures. Rien à voir avec la barbarie des Jivaros, broyeurs de crânes et piètres empailleurs. Ne dirait-on pas qu'il y a de la vie en elle ? »

 

Carter était barré, cela ne faisait aucun doute. Barré à tel point que rien ne pouvait plus l'atteindre. DeForest ne lui demanda pas à quoi tout cela pouvait servir. Quelque chose le tracassait, une idée qui tournait, un peu floue, presqu'une intuition : Et si Carter était lié au meurtrier ? L'inspecteur chassa cette hypothèse comme on chasse une mouche. Mais la mouche revenait dans son cou et bourdonnait à son oreille.

Carter s'était endormi pour de bon. Avant de partir, DeForest retourna le grand cadre au dessus de la cheminée. C'était la photographie d'une femme, altière, élancée. Elle portait une robe de soirée élégante et tenait un verre à la main. Son visage et toute sa tête disparaissaient sous les coups de pinceaux d'une peinture blanche épaisse.

 

DeForest avait encore le temps de passer à l'hôpital. Dans le couloir, il manqua percuter sa copine l'infirmière en chef, s'excusa en grommelant tandis que l'autre le tançait comme un gamin que l'on prend les pieds pleins de boue sur le tapis. Le visage de Jill Perske était d'une blancheur diaphane, il sembla à l'inspecteur qu'elle était plus petite dans son lit, figée, immobile pour toujours. Sa poitrine soulevait avec peine le drap tendu sur elle. DeForest la regarda longuement. Dans sa tête, une comptine tournait comme une supplique. Gustave DeForest n'était plus croyant, il avait oublié tous ces mots que l'on adresse à un saint ou même au Christ lui-même dans les cas les plus désespérés. Il lui restait comme un air, des syllabes qui volaient et il cherchait à les attraper, papillons qui ne voulaient pas de son filet. Cela faisait quelque chose comme : «femme bénie, plein de grâces, pauvres pêcheurs, à l'heure de notre mort ». Les paupières de Jill Perske s'ouvrirent. Elle regarda l'inspecteur. Ses yeux plongeaient vers lui. Puis elle les referma. DeForest ne bougeait pas. Il se demanda s'il avait vu Jill Perske ouvrir les yeux ou s'il avait voulu qu'elle les ouvre. L'infirmière rentra à ce moment là et lança :

« Z'êtes encore là, vous ? Allez, dehors, j'ai des soins à faire ».

Avant de tourner les talons, Gustave vit la paupière de Jill ciller d'un battement. Et ce battement était pour lui un signe.

Gustave rentra chez lui, prit une douche rapide, se rasa et se mit au lit sans boire une seule goutte d'alcool. Cette nuit là, il dormit d'une traite, apaisé.

DeForest ouvrit les yeux avant le dring de la sonnette. Le son strident ne l'atteint pas, il y vit le signe d'une bonne journée. Il ne serait plus à la remorque des événements, il allait les devancer ! Straw regardait ses pieds en se dandinant. DeForest le fit entrer, lui offrit un café et d'un regard l'invita à s'asseoir:

« T'es toujours sur l'affaire, Gus ? » demanda le photographe.

L'inspecteur sourit en fixant Straw. De la main, il lui fit signe d'envoyer les photos. L'autre lui tendit un paquet épais tenu par un élastique en grommelant vaguement :

« C'est juste que je veux pas avoir d'ennuis avec Forbes, tu le connais, c'est pas un facile. »

« T'auras aucun ennui, t'inquiète. » DeForest fit défiler une à une les photos, concentré. « Et les traces au dos des photos des têtes ? »

« Ecoute, j'ai essayé pas mal de combinaisons, et j'ai peut-être quelque chose. Tu vois ces ronds coupés en deux ? Ils reviennent plusieurs fois. 10 pour être précis. Parfois ils sont placés dans le haut de la photo, parfois dans le bas. Et regarde ces barres obliques. Elles sont dessinées 4 fois. Deux fois du bas vers le haut et de gauche à droite et deux fois de droite à gauche. Je suis parti de ces fragments en me disant qu'il s'agissait de lettres. Les barres obliques pourraient bien être des A à qui il manquerait la petite jonction horizontale et que l'on aurait coupé en deux dans la verticale. Tu vois ? Et là, ces demi ronds, ce sont des S dont on n'a retenu que les courbes. Pareil, coupé en deux, de haut en bas. Quel est le mot qui contient deux A et cinq SS ? Il n'y en a qu'un, c'est ASSASSINS. C'est ça que l'auteur de ces graffiti a écrit. Et comme c'est un vicieux, il faut le lire de droite à gauche en commençant par le bas. »

Straw repris son souffle, pas mécontent de lui. DeForest restait muet devant les photos retournées. Les signes dansaient sous ses yeux. Les lettres n'arrivaient pas à se former. Il savait que Straw avait vu juste.

ASSASSINS. DeForest tournait le mot dans sa bouche, lèvres closes, yeux plissés. Le pluriel le gênait terriblement. Comme si le meurtrier embarquait avec lui une multitude de complices. Ceux qui n'ont rien dit, ceux qui ne veulent pas savoir, ceux qui ont peut-être vu des choses mais qui se tairont, ceux qui se réjouissent de voir la ville nettoyée, ceux qui étaient clients et qui continuent à l'être, ceux qui ont peur pour leur fille, les mêmes qui tremblent pour leur progéniture, se paie une pute le samedi soir, ne disent rien, ont vu des choses, et quand même toute cette racaille en moins, c'est bien. Complices. Comme lui, DeForest. Il voulait être deux. D'un côté, le flic honnête, au service de la loi, ni héros, ni salaud, juste un inspecteur ordinaire qui fait son boulot. De l'autre, un homme seul, alcoolo, pleurnichard, travaillé par une libido erratique. Le flic ne voulait rien savoir de l'homme seul, l'homme seul s'accrochait à son rôle de flic.

Gustave DeForest regardait les tirages laissés par Straw. Il revivait chaque scène de crime : son arrivée sur les lieux, l'odeur des feuilles, le sol trempé, les chaussures qui s'enfoncent dans la boue, le petit matin blanc percé par les gyrophares bleus et rouges, les flashes de Straw qui mitraille, les voix un peu étouffées, les gestes précis. DeForest avait gardé dans sa mémoire une foule de détails que chaque photo faisait ressurgir. Il n'était plus le spectateur d'une image figée, muette mais l'œil d'une séquence animée et sonore. Il se revoyait se pencher sur le cadavre, chasser d'un revers de main un insecte trop entreprenant, il entendait le cri de satisfaction de l'agent qui avait le premier repéré la tête coupée : « là-haut ! », il sentait son genou craquer quand il s'est relevé, trop vite.

Au milieu des épreuves, DeForest trouva quelques portraits de jeunes filles, avant. L'inspecteur avait oublié ces images et Phil Straw lui rafraîchissait la mémoire. Pourquoi ? Que savait-il de ses fêlures de flic impeccable, de ses dérives d'alcoolo, de sa déespérance de mâle inutile? DeForest reprit son tête à tête. Il y  avait précisément 7 clichés. 7 pour lesquelles l'enquête avait permis de retrouver les parents, une famille, parfois un petit ami. DeForest se pencha longuement sur les 7 photographies. Elles avaient été prises quelques mois avant leur mort et montraient des gamines à peine sorties de l'enfance, encore mômes, déjà femmes. L'une d'elles le troubla. Elle fixait l'objectif avec une fière assurance, assumait parfaitement sa robe un peu juste et dans ses yeux vibrait  le plaisir d'une provocation assumée : elle se savait désirable et sa pose ne s'adressait qu'aux mâles dont elle s'amusait par avance de les exciter.

Gustave DeForest reposa la photo en soupirant. Il connaissait cette fille.

Cela remontait à plusieurs semaines, quelques mois tout au plus lors d'une de ses virées hors de lui comme les nommait DeForest. C'était un vendredi ou un samedi soir peut-être. Tout au long de la semaine, Gus avait senti monter en lui cette impérieuse nécessité de planter son sexe dans le sexe d'une femme, de posséder le corps de l'autre, de prendre à pleines mains des seins, une croupe, de lécher, de pétrir, de faire prendre des poses, et jaillir son animalité. Il avait commencé par la tournée des bars, s'abrutir, faire passer la honte sur le compte de l'alcool, boire pour passer à l'acte, passer à l'acte, s'avilir –totalement- et boire encore jusqu'au petit matin. Il n'était pas en mesure de résister. Il aurait voulu, il faisait des efforts pour être sage, pour dominer son corps, pour lui dire de se taire. Et  chaque rechute le faisait vomir, trop de whiskeys, trop d'abjection. Il avait même constaté que plus longtemps il tenait, plus longtemps il s'abstenait et plus dure était la chute, plus violente sa demande, plus ordurier son comportement. Il devenait bestial, se vengeait d'avoir attendu et faisait payer sa propre déchéance en soumettant l'autre pour jouir de la contrainte qu'il imposait.

De bar en bar, il jaugeait les filles du coin de l'œil. Trop vulgaire, trop aguicheuse, trop sûre d'elle, trop camée. Toutes pratiquaient les mêmes codes, rodés. Juchées sur leur tabouret, souvent à deux au comptoir, elles repéraient d'abord le client et décidaient qui attaquerait en premier. Il fallait d'abord capter son regard, envoyer un sourire, ouvert sans être provocant, tendre son verre, une éternelle coupe de champ' aux bulles aussi fatiguées que les jambes des belles, puis envoyer un signe plus fort, classique œillade, main qui remonte le soutien-gorge, jambes qui se croisent ou se décroisent. Là, le client était censé s'approcher et proposer un verre. C'est ce que fit DeForest. La brune qui l'avait levé était aux anges, la soirée démarrait. DeForest refroidit son enthousiasme :

« C'est ta copine qui m'intéresse.»

La fille fit la moue mais descendit illico de son siège, c'était la règle.

« Combien tu prends ? » demanda DeForest assez brutalement. 

Sa main flatta son cul dans un geste de maquignon qui vérifie la qualité de ce qu'il achète. La fille se rétracta.

« Elle te comprends pas» dit sa copine, puis elle baragouina quelques mots en mexicain.

« 200 dollars. Moi, je suis moins chère. Tu peux me prendre avec elle, si tu veux. » ajouta-t-elle.

« Non. C'est elle que je veux. 300 et elle m'obéit au doigt et à l'œil.»

La brune traduisit, la mexicaine acquiesça. DeForest la suivit dans l'escalier qui montait à l'étage. Il palpa sa croupe et glissa sa main sous la robe retroussée haut sur les cuisses. La fille s'arrêta, stoppée par la poigne de cet homme qui enserrait son sexe comme une tenaille. Dans la chambre, DeForest commença par jeter les trois billets de cent dollars par terre. La fille se pencha pour les ramasser. Il la força à prendre son sexe dans sa bouche et l'enfonça jusqu'au fond de sa gorge en lui faisant perdre le souffle. Plus la fille hoquetait en cherchant l'air, plus DeForest cognait contre sa glotte. Elle bavait, crachait et DeForest l'insultait, frappait ses seins et ses joues. Il la fit mettre à quatre pattes et planta son gland contre son anus. La fille se retenait pour ne pas crier et lâchait des plaintes contenues chaque fois que DeForest tentait de s'introduire plus avant. Enervé par cette résistance, il se retira, déchira un morceau du drap, la bâillonna, se replaça derrière elle et enfonça son dard d'un coup jusqu'à la garde. Il laboura la fille longuement en rythmant ses coups de reins par de solides claques sur les fesses avant d'éjaculer dans un râle vainqueur. DeForest se retira, remit son pantalon et laissa la fille écartelée, exsangue sur le plancher. Il ne se retourna pas et sortit.

La fin de la soirée et une bonne partie de la nuit, DeForest erra de « Blue Moon » en « Red Strip » jusqu'à ce que ses yeux soient gavés de filles offertes, de talons aiguilles et de corsets pigeonnants. Il s'imbiba encore sous les néons crus et les banquettes au skaï violent des bars à poivrots et passa dans un drugstore prendre une dernière flasque, du rhum, pour s'échouer enfin. Il s'effondra dans les poubelles d'une ruelle, la tête calée contre un clodo qui l'avait accueilli comme un frère, alléché par le fond de rhum. Tous d'eux ronflaient si fort que rien ne pouvaient plus les atteindre.

Deux jours plus tard, le 29 juin, la fille était assassinée, n°13 sur la liste. Levé à l'aube, DeForest arrivait au bureau avec les grosses dames noires qui astiquaient mollement les lieux. Elles s'économisaient avec application en ondulant de bureau en bureau, contournaient les obstacles innombrables que constituaient les poubelles, chaises, dossiers empilés par terre, un chiffon dans la main droite, la gauche servant à la fois d'appui et de guide. Chaque geste était pensé, chaque mouvement calculé pour faire voleter la fine couche de poussière sans transiger avec l'implacable règle répétée des dizaines de fois sur tous les tons par le chef d'équipe : «On ne touche pas ce qui est posé sur les bureaux ! » Et cela revenait chaque jour, les gestes, les mouvements, la poussière et c'est la poussière qui imposait sa loi, son rythme, lent, affreusement lent.  Il fallait slalomer entre les piles de journaux, les feuilles plus ou moins éparses, les stylos qui traînent. Impossible ou presque de nettoyer les ordinateurs et encore moins les écrans surchargés de post-it ! Les claviers  disparaissaient sous la crasse et les doigts graisseux de la pause déjeuner ne faisaient que fixer celle-ci sur les touches, noires et poisseuses en quelques semaines. Les femmes de ménage reproduisaient leurs contorsions au sol : elles ne déplaçaient aucun objet et leurs serpillières formaient des sillons humides autour des bureaux. Ce ménage approximatif mais vraie chorégraphie du balai était un sujet inépuisable de grogne, l'occasion de pousser un coup de gueule facile, de se défouler, toujours en l'absence des femmes aux chiffons, toutes noires, toutes grosses. DeForest avait de la tendresse pour elles, leurs bassins chaloupant, leurs gestes calmes l'apaisaient. Il prenait soin de les regarder à contre-jour, dans la lumière rasante du matin. Sous leurs mains l'air devenait matière, des millions de fines particules se soulevaient de quelques centimètres et retombaient lentement ballottées un instant avant de s'amasser un peu plus loin, d'un bureau à l'autre. Les femmes de ménages savaient que leur travail était vain alors elles le faisaient avec grâce, en accord avec la poussière, elles dansaient avec elle. L'inspecteur puisait en elles la force d'affronter cette journée.

DeForest tenait toujours la photo de la fille entre deux doigts. Il ne la regardait plus. Elle l'habitait. Il se leva péniblement, courbé, perclus pour glisser un œil par la fenêtre comme le font régulièrement ceux qui n'attendent plus rien. Le milieu de la matinée s'éternisait en chuintant une vilaine pluie presqu'imperceptible tant elle était fine. Le ciel, noir, avait vieilli d'un coup et ressemblait à une fin de jour qui se traîne, un crépuscule morne qui pénètre vos chairs, vous terrasse et vous laisse là, sans forces dans votre fauteuil, incapable de bouger, incapable de penser. DeForest se traîna du fauteuil au canapé, se replia en position fœtale et s'endormit en geignant faiblement.

Le téléphone sonnait et DeForest hurlait pour que quelqu'un décroche. La sonnerie, agressive, frappait ses tympans toutes les secondes et lui ne pouvait pas répondre. Pourquoi ne pouvait-il répondre ? Il regardait ses mains, figées, ses bras tendus et ne comprenait pas ce qui l'empêchait de les mouvoir. DeForest se débattait, il poussait, il faisait des efforts incroyables pour décrocher le combiné, là tout près de lui, sans y parvenir. Il fut pris de panique : son cerveau ne commandait plus rien, il était paralysé. La sonnerie ne relâchait pas son étreinte, portant ses coups de métronome en crescendo jusqu'à l'intolérable. La bouche ouverte, les yeux creusés, les joues livides, DeForest sentait le masque de la mort sur lui. Il ne respirait plus, il subissait. Et le téléphone se tut dans une dernière vibration de l'air, un ultime écho. Ce vide effraya d'avantage l'inspecteur, puis ses sens se remirent lentement en éveil. Il faisait presque nuit dans la pièce, les voitures glissaient sur l'asphalte, un chat miaula. Beaucoup plus tard, DeForest se leva. Il ne sut pas comment, ni pourquoi. Machinalement, il décrocha le téléphone et porta le combiné à son oreille. La tonalité, un « la » que rien ne pouvait arrêter, le rassura. La vie continuait.

Derrière son bar, Globo vous attendait toujours. Il était né là, debout, les deux mains en appui sur le zinc. Il n'avait pas été petit, pas grandi, pas joué aux billes. Il était là. Jour et nuit. Rien ne pouvait le surprendre, Globo avait toute une armée de gamins qui le renseignaient sur la rue, une équipe de petits voyous pour régler ses affaires (collecte des « dons », rappels à l'ordre si nécessaire), une douzaine de dealers bien implantés, et deux gardes du corps pâles et froids, si discrets qu'on pouvait être assis en face d'eux de longues minutes et se montrer incapable de les décrire. Globo était un patron soucieux de son personnel, toujours disponible et à l'écoute. Il voulait que ses filles se sentent bien, que la drogue s'écoule sans heurts, il préférait un réseau de clients fidèles et satisfaits à la vente « à l'arrache » dans la rue. Globo détestait la violence. Quand elle devenait le dernier recours, il n'avait aucune pitié. On le disait barbare, il n'était que déterminé. Globo menait ses affaires sans états d'âme. Oui, il était proxénète, oui il tenait le marché de la drogue au moins sur un quart de la ville, oui, il avait des protections haut-placées, oui, il savait tout de cette ville. Mais il le faisait avec honnêteté, consciencieusement comme il aurait tenu un garage ou une pharmacie. Et qu'on ne lui parle pas de morale : son métier était tout aussi respectable que n'importe quel autre parce qu'il répondait à un besoin de la société. Si lui décidait de passer la main, un autre prendrait immédiatement sa place, et il n'aurait pas ses scrupules et son souci du travail bien fait.

Globo était derrière son bar et ne leva pas la tête quand DeForest entra. Il l'attendait. L'inspecteur ne savait par où commencer. Globo le laissa frotter une barbe naissante, baisser la tête, se racler une ou deux fois la gorge, prendre un air renfrogné puis il attaqua :

« Qu'est-ce qui vous contrarit à ce point ? »

 

« Tout ça m'écoeure, Globo, terriblement.»

 

Globo fit un signe de la tête, appuyé d'une légère moue, un œil qui se plisse, quelque chose qu'on pouvait prendre pour un acquiescement. Il servit deux verres, vida le sien sans respirer :

 

« Je crois qu'il est temps que vous grandissiez, inspecteur. »

 

« Grandir ? »

 

« Oui, grandir. Qu'est-ce que vous croyez ? Qu'il y a juste un malade qui prend son pied à découper des gamines ? Oui, il existe. Oui, il faut le stopper. Et lui faire la peau, lentement. Mon grand-père faisait ça avec les lapins. Il les prenait par les oreilles, les étourdissait et avec son couteau tellement affûté qu'il ne restait qu'un tout petit bout de lame qui dépassait entre son pouce et son index, il arrachait l'œil et laissait le sang pisser. Quand le lapin était vidé, il le « dépiautait » en donnant des petits coups de lame pour décoller la peau de la chair. Et il prenait cette peau à pleines mains, solidement, et tirait pour que ça vienne. A la fin, il restait juste un peu de fourrure aux pattes arrière attachées à une branche. Cette masse de muscles sanguinolents m'intriguait. Cela ne correspondait plus du tout au lapin que je connaissais, doux et chaud.  A midi, nous mangions du civet, avec appétit, à pleines dents et j'en reprenais deux fois. »

 

Globo fixa DeForest dans les yeux :

 

«Si les meurtres continuent, c'est qu'ils ne dérangent pas tant que ça.»

 

L'inspecteur baissa la tête, livide. L'allusion à ses déviances mensuelles était limpide. DeForest tenta une diversion. Il sortit de sa poche une coupure de journal, la posa sur le bar et mit le doigt sur la petite annonce « Je fête mon 18ième anniversaire à 23 heures 30 » :

 

« Je suis sûr que vous avez une idée ? »

 

Globo ne prit même pas la peine de faire l'étonné :

 

« C'est un code. Régulièrement, environ une fois par mois, parfois plus, ce type d'annonce paraît. Cela veut dire qu'un certain nombre de jeunes filles est mis à la disposition d'un certain nombre de messieurs. Des messieurs aisés, très aisés, qui se connaissent entre eux, font des affaires, des messieurs respectés et influents. Une fois la soirée organisée, les filles disparaissent. La plupart sont mises sur le trottoir, et pour les aider la drogue pousse comme par enchantement dans leurs poches ; les autres sont raccompagnées chez elles par leur « oncle », elles n'auront fait qu'un aller retour en charter, en attendant la prochaine destination. Je suis proxo, inspecteur, vous le savez. Mais y'a des règles. Comment vous disiez ? « Tout ça m'écœure » ? Même les ordures comme moi trouvent que ça va trop loin. Faites le ménage, inspecteur. »

 

Gustave DeForest était perplexe. Il venait d'entendre le couplet bien connu sur la pourriture d'une ville gangrenée par ses élites et il ne pouvait écarter l'idée que Globo le manipulait. La chanson du truand au grand cœur, à cheval sur un code d'honneur désuet ne prenait pas. Même si Globo semblait ne pas user de violence avec ses filles, même s'il disait ne jamais vendre de drogue dans la rue ou aux mineurs, il restait à la tête d'une entreprise mafieuse et sa seule force de persuasion ne pouvait suffire à la bonne marche de ses affaires. Manipulé ou simplement utile, DeForest bomba le torse, prêt à se brûler les ailes.

 

Ses yeux noirs ne le quittaient pas. Ils bougeaient en même temps que lui. Elle le braquait, il était pris, serré dans ce faisceau, impossible de s'échapper, victime consentante de sa propre paralysie. Les yeux ne faisaient pas que l'enserrer, ils l'auscultaient, fouillaient sa chair et son âme, son présent et son passé. DeForest se vit nu devant Jill, incapable de dissimuler cette petite noirceur oubliée qu'il se cachait à lui-même et qu'elle venait de révéler d'un regard. Rien ne pouvait lui échapper de ses bassesses et de ses forces, de sa loyauté, de sa droiture, de l'alcool qui l'imbibait, de la solitude pesante qui engluait ses soirées et ses nuits, mais qui voudrait encore de lui ? de ses fantasmes de chienne qui lui obéisse, de son sexe ridicule dans sa main après qu'il ait éjaculé, et avant aussi. Après avoir vu tout cela, Jill continua à le regarder avec la même intensité, sans rien lui reprocher, pas encore. Elle l'avait reconnu. Gustave DeForest, dit Gus, s'approcha du lit, se mit à genou, posa sa tête contre le flanc de Jill qui battait sous le drap et laissa l'eau glisser sur ses joues, sans bruit. Il pleurait comme cela faisait longtemps. Peut-être même n'avait-il jamais pleuré comme ça.    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2x8

Les deux filles formaient les deux maillons d'un début de chaîne, ou la fin, c'était selon. DeForest n'avait pas beaucoup dormi malgré trois Stillnox. Mais pas d'alcool. Il s'était levé plusieurs fois, avait observé la bouteille de scotch en rigolant pour lui dire qu'elle ne l'aurait pas cette fois-ci, qu'il connaissait tous ses trucs, ses arnaques, ses petites magouilles de vendeur de cravate. Pas à lui, non, pas ce soir. La bouteille s'était faite câline, enjôleuse, salope et vicieuse, rien ne brisa la volonté de Gus. C'est lui qui fût brisé. Il lui résista si bien qu'elle l'empêcha de dormir. Quand le téléphone sonna, ses yeux grands ouverts la fixaient toujours. Il ricanait tout seul. A vrai dire, il ne fut pas surpris. On était dimanche, c'était ce moment bizarre où l'on ne saurait dire si c'est le jour ou la nuit, un entre-deux, gris et le tueur avait un rendez-vous à honorer.

 

« DeForest, pointez-vous au Saint-James Square. Cette fois-ci, on en a deux d'un coup ! »

 

Singleton avait beuglé comme à son habitude et raccroché avant même que l'inspecteur ait pu lui faire remarquer qu'il n'était plus en charge de l'enquête, relevé par le même Singleton, chef de tous les flics. DeForest haussa les épaules dans un de ces gestes dont il avait conservé l'habitude malgré l'absence de tout autre être humain chez lui.

Il enfila la chemise froissée, encore poisseuse de sa sueur, qu'il avait abandonnée sur une chaise la veille au soir. Elle était la peau malodorante de ses angoisses et de ses obsessions. Avec elle, il pouvait repartir affronter ce que l'homme a de pire. 

 

Le barnum se voyait et s'entendait de loin. Gyrophares, sirènes, crissements de pneus, un agent tous les 20 mètres pour « canaliser » la circulation –fluide- et les –rares- curieux. A cette heure matinale, les habitants de ce quartier bourgeois trainassaient encore en pyjama rayé et robe de chambre en pilou-pilou. Tout ce que la ville compte de flics avait été rameuté par Singleton pour ce bellâtre de Forbes. Il fallait donner comme on dit aujourd'hui de la visibilité à l'enquête, faire du bruit et montrer aux braves gens que la police mettait le paquet pour assurer leur sécurité.

C'est exactement le message très préparé qu'était en train de servir l'inspecteur à un parterre de journalistes tout ouïe. Les plumitifs de la presse écrite griffonnaient leurs petits carnets de quelques mots jetés à la hâte, s'arrêtaient net pour regarder fixement leur « client », sonder sa sincérité ou l'amener à préciser ses propos, puis reprenaient furieusement leurs gribouillages en ajoutant des guillemets quand ils estimaient que le propos méritait citation. Ceux de la radio hochaient la tête chaque fois qu'ils repéraient un « sonore » possible, c'est-à-dire une phrase avec un début et une fin de 15 à 20 secondes. Ils redoublaient de hochements quand le sonore était non seulement grammaticalement correct mais qu'en plus il claquait bien à l'oreille. Les photographes cherchaient eux l'expression, le regard, le geste qui soulignerait si bien cette volonté affichée de prendre  l'affaire à bras le corps. Même la télé était là, deux caméras, l'une de la chaîne régionale publique, l'autre de la petite locale privée. Les télés étaient reines : elles trônaient bien en face de l'inspecteur Al Forbes dont le regard allait de l'une à l'autre caméra avec un naturel de comédien né. Il se permettait même de reformuler pour la caméra de la chaîne locale ce qu'il venait de dire face à la caméra de la chaîne régionale, ce qui agaçait passablement la jeune reporter aux dents aussi blanches que longues toute à son obsession de griller sa consœur. Un vrai pro. Tout ce petit monde se piétinait et se bousculait avec allégresse et cela faisait partie du jeu. Chacun poursuivait son objectif avec une opiniâtreté circonscrite à quelques minutes, dix tout au plus. Ce temps dépassé, chacun savait que leur interlocuteur commencerait à rabâcher et que ses propos s'en trouveraient affadis. Mais pendant ces quelques minutes, les rédacteurs des quotidiens quêtaient le mot, les photographes l'expression, les journalistes de radio la parole forte et les télés, elles, voulaient tout, en une seule fois. Heureusement, il leur suffisait à tous de trente secondes, pas plus. Pour ces trente secondes de gloire, Al Forbes s'était entraîné dur et DeForest voyait les efforts qu'il faisait pour se montrer déterminé, convaincre que des moyens conséquents étaient engagés et que désormais, c'était là le message à retenir, chers amis de la presse, le tueur n'avait qu'à bien se tenir.

DeForest pensa à Jill sur son lit d'hôpital, Jill et son ironie mordante, Jill qui le mettait en boîte, Jill la fouineuse et son instinct infaillible pour poser les bonnes questions. Pas sûr que la brochette présente file sur ses traces et se montre aussi irrévérencieuse et libre.

 

La scène était labourée, anéantie par la vingtaine d'agents qui avait établi un « périmètre de sécurité » sans penser une seconde qu'eux-mêmes ne devaient en aucun cas franchir les limites de ce périmètre sous peine de détruire les indices aussi sûrement qu'un balourd écrase les poussins d'un poulailler industriel chaque fois qu'il avance un pied. Les trois lieutenants que Forbes s'était choisi avaient renoncé à pousser des cris et lever les bras au ciel. Ils observaient le désastre en enchaînant les blondes, balancés entre le dépit et le ricanement. Pour eux l'affaire était pliée, ce n'était même plus la peine de se baisser pour ramasser quoique ce soit, si ce n'est pour s'amuser à retrouver où l'agent Daught, pointure 44, avait bien pu traîner ses Rangers.

Derrière les barrières, deux badauds commentaient ce meurtre terrible  à coups de « Vous vous rendez compte ? Tout de même, ils semblent décidés à se bouger !» et autres indignations, perles de conscience bonnes à enfiler. Leurs chiens, intrigués et excités par la chair toute proche, tiraient sur leurs laisses en aboyant, empêchant les maîtres de poursuivre leur conversation de comptoir. Le plus gros, en jogging difforme, excédé par l'agitation de son animal, le saisit par le collier et lui asséna un violent coup sur le nez avec le cuir de la laisse. Le chien se mit à couiner, les deux joggeurs se saluèrent et chacun reprit le chemin de son appartement. Ils avaient des tas de choses à raconter à celles qui leur tenaient lieu d'épouses depuis si longtemps qu'elles étaient devenues leurs dames de compagnie.

DeForest revint vers la scène du crime. Les deux corps formaient deux huit dont les cous -là où les têtes avaient été coupées- se touchaient, baignés dans une flaque de sang déjà noir. L'un des corps avait visiblement été légèrement déplacé, l'inspecteur remarqua cela en constatant qu'il n'était plus parfaitement dans l'axe du premier 8. Pas le genre du meurtrier de négliger ce détail. Les vêtements, répliques des corps mutilés, comme toujours posés à côté des victimes, avaient été soulevés, inspectés grossièrement et reposés à la hâte, après le coup de gueule vraisemblable d'un des lieutenants de Forbes. DeForest s'approcha de Phil Straw, concentré à flasher les deux nouvelles suppliciées. Quand il le vit Phil adressa un petit geste amical à l'inspecteur tout en continuant à mitrailler le double huit dans tous les sens.

 

« Tu me passeras un double des clichés ? »

lança DeForest à Straw.

Ce dernier acquiesça et lâcha entre ses dents :

 

« Mate le bracelet, là »

 

Une des filles portait autour du poignet une chaîne très fine en argent ornée d'une pierre rouge sombre. Même à cette distance, DeForest pouvait juger qu'il ne s'agissait pas d'un bijou de pacotille. La pierre était joliment sertie, le travail soigné et l'ensemble aurait pu à n'en pas douter figurer dans la vitrine d'un joaillier. Que faisait ce bracelet au bras de cette jeune mexicaine ? DeForest s'approcha doucement en jetant des coups d'œil aux agents en faction, s'accroupit et après avoir pesté devant ce fermoir trop délicat pour ces gros doigts, finit par tirer sur la chaîne jusqu'à ce qu'elle cède. Il referma son poing sur le bijou et le fourra dans sa poche.

Phil Straw indiqua aux brancardiers qui faisaient le pied de grue à côté qu'ils pouvaient enlever et l'inspecteur quitta les lieux en se payant le luxe d'un petit salut à Forbes, occupé à tourner en rond sur la pelouse, l'oreille rivée au portable. DeForest était presque souriant, pour la première fois, il tenait le début de quelque chose.

Il rentra chez lui, se cala dans son fauteuil, les pieds sur la table basse et laissa les ondes de la télé pénétrer doucement tout son corps et ramollir son cerveau. Toutes les cinq ou six minutes, ses doigts appuyaient au hasard sur un chiffre et l'ambiance changeait, nouveau décor, nouveau fond sonore, nouveaux visages sur l'écran. Il s'endormit plusieurs fois, fit des rêves, se réveilla en sursaut, ne se rappela de rien, pressa les touches les unes après les autres et recommença sans fin jusqu'à ce que la nuit tombe.

 

L'inspecteur avait deux mots à dire à son supérieur hiérarchique, Joe Ernest Singleton, chef de la police de cette ville. Il prit le temps de rouler tranquille, de se laisser prendre dans le flot de la circulation de huit heures et même d'être assez content des ralentissements dus aux embouteillages. C'était sa manière à lui de ne pas s'énerver. Voir les autres s'exciter au volant, taper comme des sourds sur le klaxon, baisser leur vitre et invectiver la terre entière -surtout cet abruti qui ne démarrait pas juste avant que le feu ne passe au vert, ce petit quart de seconde où il n'est plus rouge et pas encore vert, cet instant magique qui permet à l'automobiliste stressé de libérer toute son adrénaline en une pression sur la pédale– lui donnait l'apaisement dont il avait besoin. Il aurait pu être de ceux qui hurlent, écrasent le champignon et freinent brusquement, sont prêts à tuer pour quelques mètres et balancent des « clignotant, conasse ! » à tout va. Non. Plus la tension montait autour de lui, plus les pare-chocs se frôlaient, plus les autos étaient immobiles, plus Gustave DeForest savourait. Il tenait le volant de deux doigts, un bras pendouillant négligemment sur la portière, effleurait l'accélérateur et se permettait même de tout relâcher dès qu'il voyait un ralentissement, feu rouge, voiture arrêtée, pour terminer doucement sa course sur son élan, en freinant légèrement, dans les derniers mètres. Derrière lui, les pneus crissaient, les klaxons saturaient l'air, chacun maudissait ce danger public qui mettait en péril la circulation de toute une ville et la liberté de chacun à se déplacer. DeForest en riait presqu'aux éclats.

 

Singleton se laissa surprendre comme un bleu. DeForest avait toqué et tourné la poignée de la porte dans un mouvement coulé, sans marquer d'arrêt ni attendre le traditionnel « entrez ». La secrétaire du patron de la police, une nouvelle et jeune recrue ronde et appétissante, était penchée sur le bureau, très concentrée sur les explications que lui donnait Singleton. DeForest remarqua que son chef était tout à fait capable de faire deux choses en même temps : il parlait, avec conviction, des tâches dévolues à Miss Dickers –c'était son nom- tout en matant par des allers-retours appuyés son cul galbé et ses seins de bonne proportion.

 

« Pouvez disposer Miss Dickers, nous reprendrons cet entretien plus tard.»

Miss Dickers lâcha un sourire en coin à DeForest et disparut.

 

« Qu'est-ce qui vous arrive, inspecteur, pouvez pas attendre qu'on vous dise d'entrer ? »

 

DeForest éluda la question par une moue à peine marquée et observa la gêne de son chef.

Ce dernier enleva ses lunettes, se laissa aller au fond de son fauteuil de direction et joignit les doigts des deux mains sans que les paumes se touchent, geste censé dire à l'autre qu'il peut vous faire confiance. Les phalanges blanchirent et Singleton ne put masquer son énervement. Son « Je vous écoute » trop aigu sur le «oute» le surprit lui-même.

 

« Je voulais vous poser une simple question, Monsieur. »

 

DeForest savait que Singleton détestait qu'on l'appelle « Monsieur ». Il préférait « Chef ».

 

« Qui est en charge de l'enquête des meurtres du 8 ? »

 

« Vous le savez très bien, inspecteur. C'est pour ça que vous me dérangez ? »

« Je ne le sais pas et j'aimerais que vous me le précisiez. Par écrit, ce serait mieux. »

 

« Ecoutez DeForest. Jouez pas au con avec moi. »

 

Singleton quitta le haut dossier de son siège et se pencha en avant, les coudes bien appuyés sur le bureau:

 

« Cette enquête est une chienlit absolue, vous êtes bien placé pour le savoir. 18 meurtres et pas la queue d'une piste. Rien. L'article de cette foutue Miss Perske a mis le feu aux poudres. Gros dommage collatéral en haut lieu, vous pouvez me croire. Je devais vous écarter, c'est comme ça. Mais je ne l'écrirai jamais, vous entendez ? Jamais. Cette affaire était la vôtre. Mais on ne peut pas dire que vous ayez brillé. Résultats pitoyables. J'ai demandé à Forbes de venir en renfort. C'est un bon flic. Il est, comment dire? plus rond que vous. Et il sait parler aux médias, leur accorder toute l'attention qu'ils méritent. Vous me suivez ? Bon. Pour que vous compreniez mieux, je vais mettre les points sur les I. Vous êtes alcoolo avec tendance dépressive, vous fréquentez régulièrement les putes mais ça je m'en tape. Voilà pour le côté négatif. Par ailleurs vous êtes un flic honnête et bosseur, c'est pas si fréquent. Comme vous êtes laborieux et ne lâchez pas, vous obtenez des résultats. Dans la douleur, mais ça vient. Vous et Forbes allez travailler la main dans la main, faire équipe, une belle équipe et vous allez me ramener la peau de ce taré. Au bout d'une pique si ça vous chante, mais vite. C'est vu ? »

 

Non, ce n'était pas « vu » du tout. DeForest jugea que le temps de l'affrontement n'était pas venu. Il sourit à Singleton, l'autre prit ça pour un acquiescement et plongea la tête dans son parapheur.

 

DeForest ne croyait pas un seul instant que Singleton ait vraiment envie que l'enquête soit bouclée rapidement. Trop d'implications, trop de boue à remuer. Que les meurtres s'arrêtent, oui. Pas bon pour l'opinion publique, tous ces meurtres. Les élections municipales qui se profilaient  requéraient un peu de calme pour que le maire en place, en lice pour un nouveau mandat, soit audible. Le maire avait choisi Singleton pour que ses électeurs se sentent tranquilles et puissent jouir d'une quiétude bien méritée. C'était mal barré. L'inspecteur mit son intuition de côté et reprit le volant, direction le centre-ville et ses bijoutiers.

 

DeForest avait décidé de taper dans le luxe, quitte à redescendre en gamme après. Le vendeur avait un air pincé mais il connaissait son métier. Il inspecta le bracelet et la pierre sous tous les angles, l'œil écrasé sous le cylindre noir de la loupe.

 

« Joli ouvrage. Très fin. La pierre est un rubis de petite taille mais très pur. Moins d'un carat. La chaîne est en or blanc. Un travail d'artisan à n'en pas douter. Les poinçons sont là. Il y a un tout petit signe à côté. Je ne suis pas sûr, il me semble avoir déjà vu cette marque. Allez voir Terzian, c'est un vieil arménien, il connaît tout des bijoutiers et des ateliers de la région. Peut-être pourra-t-il vous renseigner. »

                   

L'homme reposa le bracelet sur un présentoir en velours noir, griffonna une adresse sur une carte de visite et la tendit à l'inspecteur.

 

Mi échoppe, mi atelier, l'antre de Terzian était situé dans une petite ruelle, loin des artères bruyantes et des vitrines racoleuses. La boutique avait vieilli avec son locataire. La porte était de guingois, le plafond avait jauni et s'effritait, aucun tiroir ne fermait plus. Voûté, perclus de rhumatismes, Robert Terzian accueillit DeForest avec une grande amabilité. Il lui proposa du thé et avec des gestes d'une lenteur à laquelle plus personne n'a l'habitude, il posa le bijou, l'observa de loin, le saisit entre le pouce et l'index, l'approcha de ses yeux, le reposa, le reprit, alluma une grosse lampe et finit par prendre sa loupe. L'examen dura une bonne vingtaine de minutes, sans un mot. Gus DeForest s'était resservi deux fois du thé sur l'invitation insistante de son hôte. Puis le vieil homme se mit à parler :

 

«Il est toujours difficile d'établir avec certitude la provenance d'un bijou. Pour celui-ci, je crois pouvoir affirmer qu'il a été fabriqué par un de mes apprentis, un garçon très doué qui a travaillé avec moi une dizaine d'années avant de se mettre à son compte. La manière dont la pierre est sertie, la qualité des attaches, là vous voyez ? et aussi le fermoir, un dispositif unique que j'ai mis au point, oui, c'est bien Jasper qui a réalisé ce bracelet. »

 

« Et ce Jasper, je peux le trouver où ? »

 

DeForest ne pouvait masquer son excitation.

Le vieux Terzian le regarda en souriant :

 

« Au cimetière.»

De l'excitation, DeForest passa à l'abattement. Décidemment rien ne lui serait épargné dans cette enquête. L'artisan, pas mécontent de son petit effet, leva une main apaisante:

 

« Son fils a repris la boutique. Rien à voir avec le père. Bon courage, Monsieur l'inspecteur. »

 

 

« Or et Bijoux – Achat-Vente » indiquait sobrement l'enseigne et c'est tout ce que la devanture avait de sobre. Les couleurs trop vives mangeaient les lettres, les dessins naïfs d'une bague ornée d'un diamant et d'un gros saphir en pendentif firent sourire DeForest. L'éclat des pierres, cette petite étoile de lumière qui brille sur l'une de leurs facettes avait donné du fil à retordre au peintre. Il s'était résolu à tracer une croix blanchâtre en espérant que l'imagination des clients ferait le reste. Le fils de Jasper se tenait avachi derrière une vitrine en comptoir remplie de colliers, bagues, chaines, bracelets de toutes époques, en or, en argent, sertis de pierres plus ou moins précieuses. Un capharnaüm de pacotille submergé par une forêt d'étiquettes aux chiffres usés par le temps. Un panneau indiquait : « Dépôt-Vente ».

L'homme était plongé dans un journal de petites annonces et ne leva pas la tête pour s'enquérir de son visiteur. Il se contenta d'un « ouais » à peine mâché entre les dents.

DeForest sortit sa carte de flic et sans un mot la lui fourra sous le nez.

 

          « Qu'est-ce vous voulez ? »

 

          « Des infos»

 

et l'inspecteur lança le bracelet au rubis sur le comptoir.

Le bijoutier prit une loupe et observa mollement le bijou quelques secondes :

 

« Sais pas. Connais pas ce bijou. Viens pas d'chez moi »

 

« Vous êtes sûr ? insista DeForest. Regardez-le de plus près. Vous voyez cette marque là ? »

 

 L'homme reprit son examen, contrarié par l'insistance du flic :

 

          « Mouais, lâcha-t-il, peut-être.»

 

          « Peut-être quoi ? »

 

« Peut-être mon père » finit-il par souffler.

« Mais vous savez, ajouta-t-il dans un débit accéléré, rien n'est sûr. Non, vraiment je ne peux rien certifier.»

 

«Comment vous appelez vous mon garçon ? »

 

«Tony. »

 

«Prenez votre temps, Tony. Regardez bien ce bijou. Je suis sûr que vous allez trouver quelque chose à me raconter. C'est très important pour moi.»

 

« Mais qu'est-ce que vous voulez que je vous raconte ? »

 

« Je sais pas. La trace d'une vente, le nom de l'acheteur, un registre retrouvé. Vous voyez ? »

 

DeForest ouvrit son manteau et avisant une chaise dans l'angle du magasin, s'assit et croisa une jambe sur l'autre adoptant la posture de celui qui est là pour un bon moment.

Tony fit mine d'examiner de plus près le bracelet, puis après avoir soufflé bruyamment, il disparut dans son arrière boutique. Il revint de longues minutes plus tard, les bras chargés de cahiers à la couverture noire. Il les étala sur le comptoir et commença à les feuilleter. DeForest le guettait du coin de l'œil en se gardant de manifester tout signe d'impatience ou de curiosité. Il attendait.

Tony s'arrêta de tourner les pages et se saisit du bracelet. Ses yeux allaient du bijou à la page du registre et du registre au bijou. L'inspecteur comprit qu'il comparaît la pièce originale à sa photo.

 

          «ça a l'air de correspondre » dit-il.

 

L'inspecteur se leva tranquillement et s'approcha. Tony retourna le registre vers lui et DeForest lut :

Bracelet or avec rubis, 1650- vendu à Mr John Craig

Suivait la date et une adresse : 1465, Allison Avenue.

 

Il ne fallut qu'une heure à DeForest pour mettre la main sur Craig, chauffeur de maître au chômage. Le type puait le whisky à cinq mètres et ça sentait l'imbibition régulière et profonde. Pas le genre à faire les choses à moitié. Il avoua sans peine, contre une bouteille pleine ramenée du drugstore juste en bas, avoir été le chauffeur de Ruppert Mac Gregor, magnat des médias et grosse fortune. Avait-il acheté le bracelet ? Franchement, il ne s'en souvenait pas, mais il partit dans un grand éclat de rire quand DeForest lui en donna le prix :

« Vous vous rendez compte, inspecteur, le nombre de bouteilles que ça fait ? A qui voulez-vous qu'un pauv'alcoolo comme moi offre ça ?»

 

Craig ajouta qu'il faisait souvent les courses pour son patron qui lui disait d'aller chercher tel ou tel paquet dans les boutiques de la ville. Il recevait en échange un généreux pourboire qu'il allait immédiatement écluser sans poser de questions. Craig était un discret.

 

« Et pourquoi ne travaillez-vous plus pour Mac Gregor ? » lui demanda DeForest en devinant la réponse.

 

« Trop d'alcool et plus de permis » jeta Craig en finissant son verre d'un trait.

 

 

 

DeForest se glissa derrière le volant et devint l'une de ces minuscules millionièmes pattes de la chenille qui serpentait sans fin dans la ville. Tous savaient où ils allaient et lui les laissaient le guider. Il profitait de ce flux pour réfléchir, l'esprit libre. Il avait choisi une petite Toyota rouge et cabossée comme poisson pilote sans prêter attention à sa conductrice. La blonde commença à lancer des regards fréquents, puis nerveux dans le rétroviseur. Elle tourna à droite, et brusquement à gauche. Tout à ces pensées, l'inspecteur ne l'avait même pas remarquée. Elle tournait, il tournait. La Toyota pila sous son capot, la blonde jaillit de sa voiture et toqua sèchement contre la vitre de DeForest. L'inspecteur la regardait comme si elle n'existait pas. Il voyait ses lèvres bouger, son poing serré cogner la vitre et cela lui semblait étrange. Que lui voulait-elle, à la fin? Elle criait plus fort, il comprit qu'elle voulait qu'il baisse sa fenêtre. Il le fit, lentement, avec les gestes engourdis et le regard vague de celui que l'on tire d'un autre monde.

 

"Qu'est-ce que vous avez à me suivre, comme ça?" beugla-t-elle.

 

DeForest lâcha un long soupir, mis la main dans la poche intérieure de sa veste. La fille eut un mouvement de recul. Quand elle vit la plaque de police, ses traits s'affaissèrent, elle devint laide. DeForest remonta la vitre et d'un coup de volant déboita. Dans son rétro, il vit la blonde s'agiter et tapoter sa tempe d'un doigt pour lui signifier qu'il était malade, fou peut-être. Il en convint.

 

DeForest se gara tout au bout d'Edison Avenue. Il y avait là un faiseur de hamburgers qui s'obstinait à les préparer lui-même au fond d'une cuisine dépassée par les normes et dans des conditions d'hygiène aussi douteuses que le tablier du patron, un gaillard aux mains graisseuses et aux ongles noirs. Chez lui pas d'éponges molles à la place du pain, de steak en papier mâché et de salade au goût de plastique. Il prenait soin de choisir chacun des ingrédients, préparait les sandwiches devant vous et vous régalait pour peu que vous ayez la patience d'attendre une bonne quinzaine de minutes. DeForest commanda et alla acheter quelques journaux au kiosque tout proche. Depuis que Jill était out, le Modern Post faisait dans le sobre autour des meurtres du 8. La Une était consacrée au lancement d'un programme immobilier de logements sociaux. Sous le titre "l'Urgence", les pelleteuses s'agitaient devant un parterre d'élus ravis. Le double meurtre de la veille était relégué en page trois où figurait tout de même en bonne place une photo de Forbes s'adressant aux télés. L'article en lui-même se contentait des faits, c'est à dire des informations que l'inspecteur Forbes avait bien voulu donner ou laisser distiller par l'un ou l'autre de ses lieutenants. Le titre à lui seul résumait parfaitement la nouvelle ligne du Modern Post dans cette affaire:

"Double meurtre de Saint-James: la police obtient des    moyens supplémentaires".

On ne pouvait pas faire plus plat. DeForest jeta un œil sur l'ours en avant-dernière page. Le nom de Worston n'y figurait plus. Un certain Fred Dough était désormais rédacteur en chef.

La concurrence s'en donnait, elle, à cœur joie. Le New Report titrait sur quatre col':

          "Meurtres du 8: l'escalade et la peur"

Le papier revenait sur la longue série des homicides de jeunes femmes d'origine mexicaine, pointait à plusieurs reprises l'incapacité de la police à trouver le début de la moindre piste et mettait tout particulièrement l'accent sur le sentiment d'insécurité partagé par les habitants du quartier de Saint-James en leur donnant la parole.  Forbes se tirait pas trop mal de ce tir groupé. Sous sa photo, la légende précisait: "L'inspecteur Forbes en renfort". Enfin, la cavalerie, se dit DeForest.

Mais c'est le Sunny News qui frappait le plus fort. La première page affichait deux clichés. L'un, pris au téléobjectif, montrait une femme, main devant la bouche regardant deux corps étendus sous un arbre. La mauvaise qualité de l'instantané, le grain de l'image ajoutaient de la dramaturgie et rendaient la scène horrible et obscène. Sur le deuxième cliché, on voyait un homme de dos et une prostituée sur le trottoir d'une des contre-allées des grands boulevards. La photo était nette, prise d'assez près, la lumière était suffisante pour que l'on distingue les traits de la jeune femme. La mise au point était sur elle, l'homme baignait dans un flou "artistique" qui trahissait la pose. Certainement pas un cliché volé. Le titre enfonçait le clou:

"Nouveaux meurtres du 8: La police incapable ou corrompue?"

L'article -au vitriol- dénonçait le manque de moyens et l'incompétence des flics de la ville en rappelant pernicieusement l'augmentation du nombre d'affaires non élucidées, record pulvérisé sous le mandat du nouveau maire, précisait l'article, qui s'est toujours refusé à mettre en place les milices bénévoles proposées par de nombreuses associations de quartiers. La suite était plus intéressante. Le journaliste établissait un lien direct entre les meurtres et la prostitution qui selon lui "gangrenait cette ville". Après un couplet social sur l'état d'indigence dans lequel était laissé la communauté mexicaine et le peu d'intérêt électoral qu'elle représentait, le baveux se demandait si l'enquête ne piétinait pas simplement parce que les notables -et parmi eux certains flics- n'avaient pas "les fesses tout à fait propres". Manquant visiblement d'éléments, il se contentait de faire des suppositions: prostituées qui servent d'indics et plus si affinités, caïds qui couvrent les meurtres, et même, rappelant dans une allusion à une affaire passée que l'histoire se répète, politiques eux-mêmes mouillés dans des parties fines. Sur l'air de "on a déjà vu ça dans le passé", le journaliste prenait soin de rester dans les généralités pour éviter la diffamation et sous-entendait à chaque phrase qu'il en savait beaucoup mais que pour l'instant, il ne pouvait  rien dévoiler.

DeForest était curieux de savoir quelle serait la riposte du côté de la maison poulagas et surtout du côté de la mairie. Si riposte, il y avait.

 

Une nouvelle fois Gustave DeForest eut cette sensation étrange que Jill savait qu'il allait arriver, pousser la porte et se trouver là, devant elle, sans qu'elle ne manifeste la moindre surprise, ni ne soit occupée à autre chose que l'attendre, lui. Et c'est ce qui se passa. Il sembla à Gus que le visage de Jill s'éclairait mais la pénombre de la chambre ne lui permit pas d'en être tout à fait sûr. Il s'approcha du lit, prit une chaise et passa doucement ses doigts sur la main étendue de Jill, la serra et la garda dans sa paume pour la réchauffer et la protéger. Le cou de Jill était toujours bandé. Les pansements, moins volumineux, laissaient entrevoir des cicatrices qui s'enfonçaient dans la gaze et que DeForest imaginait profondes et béantes. Jill ne parlait pas et ne parlerait plus. Gus en était convaincu. Pas besoin pour cela de revoir ce matador de chirurgien et de subir son galimatias. Pour lui, Jill n'était qu'un cas clinique. Soit elle était opérable -pensez, une greffe des cordes vocales, une première!- et il en tirerait une gloriole bonne pour son égo, soit elle ne l'était pas ou ne le voulait pas et les infirmières étaient bien assez qualifiées pour finir le travail.

DeForest sortit les journaux qu'il avait fourré dans sa poche. Il montra les Unes à Jill:

 

"Voyez-vous Miss Perske, euh Jill, vous manquez à la presse de cette ville. Vous nous manquez à tous. Regardez ce qu'écrit le Post. C'est à pleurer tellement c'est insipide! Aucune info, pas de recul, pas d'analyse, rien! Ah, il est loin le temps où vos papiers m'agaçaient parce qu'ils frappaient juste. Loin le temps où vous osiez des... hypothèses, parfois...  comment dire? il hésita, déroutantes... comme ce rite Maya ou l'interprétation de la crucifixion. Mais ça avait de la gueule, c'était engagé, fort, dérangeant."

 

Il s'arrêta pour observer Jill. Elle soutint son regard, il baissa les yeux.

 

"Vous savez que Worston n'est plus red'chef du canard?"

 

Jill Perske ferma les yeux un court instant.

 

          "C'est un certain Fred Dough qui le remplace."

Jill eut comme un sourire. Elle prit des mains le journal que tenait DeForest et au prix d'efforts qui firent perler la sueur sur son front, elle tourna les pages une à une jusqu'à arrêter son doigt sur une photo du maire inaugurant une crèche.

 

"Le maire? Qu'est-ce que le maire vient faire là dedans?"

 

Jill montra encore la photo du maire, puis tourna les pages du journal jusqu'à l'avant dernière. Là, elle chercha le nom de Fred Dough et posa son doigt sur la ligne où était écrit: "rédacteur en chef".

 

"Vous voulez dire qu'ils se connaissent? Qu'ils sont liés? C'est ça?"

 

Jill ferma à nouveau les yeux. Cela voulait dire oui. DeForest savait comme tout le monde en ville que le New Report roulait plutôt pour l'adversaire politique historique du maire mais il n'avait jamais prêté d'attention particulière au 3e quotidien, le Sunny News.

Jill se montra très concentrée sur la Une, détaillant les photos, relisant plusieurs fois le papier. En tremblant, sa main se saisit de la télécommande posée sur la table de chevet. Elle alluma la télé sur NewsForUs, la chaîne locale privée. Al Forbes repassait en boucle et DeForest ne put s'empêcher de grimacer face à son aisance devant la caméra. Puis la présentatrice posa trois questions à un socio-criminologue, qui sans être aussi direct que le Sunny, mettait le paquet sur le sentiment d'insécurité constaté dans la population et l'inexplicable absence de résultats du côté de la police. Il bavassait en parlant de fracture sécuritaire et de l'image très abimée des politiques qui ne répondaient plus à la demande légitime de leurs concitoyens.

DeForest ne l'écoutait plus. Que voulait encore lui montrer Jill? Celle-ci avait repris le Sunny News dans ses mains et s'arrêta sur la page des mentions légales. DeForest lut:

          "Une publication de Mac Gregor Corp."

Epuisée, en nage, Jill eut encore la force d'éteindre la télé. Gus DeForest se dit que le Sunny News et NewsForUs appartenaient peut-être au même groupe et qu'il était bon de le vérifier.

Paupières closes, tempes battantes, Jill était allée au bout de ses forces. Gus resta là, main dans la sienne jusqu'à ce qu'elle s'endorme.

 

 

Au central, c'était jour de lessive. Les plus intelligents s'étaient trouvé une mission urgente loin du commissariat, les simples flics rasaient les murs, d'autres tentaient l'immobilité parfaite et la transformation lente en plante verte. Les conversations, d'habitude bruyantes, étaient étouffées. On se parlait comme à l'église ou pire chez le dentiste. Chacun se déplaçait au ralenti, sur la pointe des pieds, de peur de faire craquer le parquet, précaution inutile sur un sol en béton.

Toute l'énergie de la maison était concentrée dans les 10 m2

du bureau du chef. Derrière les stores baisés, ça gueulait fort. Pas lourds, ombres sur les parois vitrées, voix en éclats avant de s'assourdir. DeForest vit la veste de Forbes posée sur sa chaise et se dit qu'il devait passer un mauvais quart d'heure. Il passa à son propre bureau, prit une enveloppe laissée par Phil Straw pour lui (les photos des meurtres de dimanche) et fit le maximum pour glisser vers la sortie en deux plans, comme dans les films. Un, je suis à mon bureau, deux, je suis devant la porte et je sors. Dans la vraie vie, ça n'était pas aussi simple. DeForest savait qu'il devait regarder devant lui, sans jamais tourner la tête vers le bureau de Singleton. Pourquoi le fit-il? Le chef avait soulevé deux lames d'un store. Leurs regards se croisèrent. L'index de Singleton invita DeForest à venir le rejoindre. L'inspecteur arrondit les épaules, baissa la tête, prêt à cogner.

 

22

jours. Après avoir beuglé tout son saoul, craché sur l'incompétence des enquêteurs, vomi sur les torchons de la presse du jour et tapé plusieurs fois du poing sur la table pour dire qu'il attendait des ré-sul-tats, Joe Ernest Singleton donna vingt deux jours, pas un de plus, à Forbes et DeForest pour boucler l'affaire. Dans son numéro de chef très en colère, il prit soin de ne pas viser directement l'un ou l'autre des inspecteurs. Il avait besoin d'eux et jouait son va-tout. Dans vingt deux jours, ce serait la rentrée de septembre, calcula DeForest et avec elle finie la torpeur de l'été, retour aux affaires et non des moindres puisque la campagne des municipales allait démarrer, et fort. Singleton se savait sur un siège éjectable, il mettait la pression sur les deux inspecteurs, c'était de bonne guerre.

 

Forbes marmonnait en sortant et DeForest distingua nettement "porter le chapeau", "une semaine à peine" et "l'autre incapable". Il s'approcha de son collègue et l'emmena doucement vers l'angle des toilettes, toutes proches:

 

"Ecoute moi bien, beau gosse. Je t'aime pas, tu m'aimes pas, on fera pas de petits ensemble. Mais t'as entendu le boss, il veut qu'on travaille main dans la main pour mener à bien cette enquête. Alors on va se partager le boulot: toi, tu fais le joli cœur devant les caméras et les appareils photos, moi je fouine les poubelles, je vais voir les raclures de cette putain de ville et je leur arrache les tripes jusqu'à ce qu'ils parlent. On se voit, disons deux fois par semaine, on fait le point sur nos infos et on brûle quelques           cierges dans nos églises respectives, on sait pas, des fois ça       marche. T'as pigé? ça te va?"

 

Forbes acquiesça comme un petit enfant rappelé à l'ordre. DeForest eut un sourire, lui tapota l'épaule et envoya l'estocade:

 

"Vas te repoudrer le nez, la télé t'attends à la sortie".

 

L'inspecteur tenait toujours à la main l'enveloppe contenant les photos prises par Phill Straw. Il aurait aimé que ses doigts aient des yeux pour lui décrire ce qu'il y avait sur les clichés. Impossible de s'installer tranquillement à son bureau sans risquer l'œil curieux d'un collègue. Dans cet open space convivial dixit les architectes d'intérieur, chacun contrôle ou subit, c'est selon, le travail et la proximité de l'autre. Avantage mis en avant par les managers: l'information circule plus vite et plus facilement. Avantage réel: ça coûte moins cher que des boxes fermés.  Il attendit d'être assis dans sa voiture pour ouvrir l'enveloppe. Elle contenait une vingtaine de clichés. DeForest passa assez rapidement sur les vues des corps des deux victimes. Malgré le temps et la répétition de la mise en scène, l'inspecteur n'arrivait toujours pas retenir un frisson devant les corps mutilés des gamines mexicaines. Ce double meurtre -ce double huit- était aussi vertigineux que ces manèges idiots qui vous font vomir passé 40 ans. Les photos exerçaient la même attraction: "Mon dieu que c'est horrible, fais voir ?" Phill Straw avait ensuite changé de point de vue. Se mettant à la place des deux cadavres sans têtes, il avait braqué son objectif vers le dispositif policier et les badauds, contenus derrière les barrières de sécurité. Les images étaient vraiment très bonnes: une grande agitation mêlée de confusion régnait chez les flics qui courraient en tous sens, tandis que les passants étaient pétrifiés, bloqués dans leur trajectoire. Sur deux ou trois  prises de vues, Straw s'était lâché pour donner dans l'artistique. En augmentant le temps de pose, il interprétait la scène: flics flous dont les traces de mouvements strient la pellicule, badauds figés pour quelques dixièmes de seconde, main devant la bouche, yeux écarquillés.

L'inspecteur tenait entre ses doigts une photo qui l'intriguait sans qu'il comprenne pourquoi. Phill avait cette fois-ci placé son objectif face à la scène derrière les barrières de sécurité et les passants. Au premier plan, deux joggeuses, casques sur les oreilles passaient sans tourner la tête. Juste derrière elles, quelques riverains se tordaient le cou pour tenter de mieux voir. Les flics masquaient en partie les deux corps à l'arrière plan de la photo. Etait-ce la composition? La lumière? La profondeur de champ? DeForest ne pouvait s'empêcher de revenir sur chacun des personnages du tableau. Que cherchait-il? Il ne le savait pas et cela l'irritait profondément. Il posa la photo sur le tableau de bord, souffla un grand coup et la reprit pour un nouvel examen, minutieux, laborieux. Et il vit, enfin, ce qu'il fallait voir. Tout à gauche, presqu'en bordure de cadre, un homme de taille modeste, silhouette assez frêle, visage dans l'ombre. A ses pieds, tenu en laisse, un animal. Pas un chien, non. La posture n'était pas celle d'un chien. Un gros chat ? Non plus. DeForest s'abîmait les yeux, rapprochait et éloignait le cliché. Et ce fut comme une évidence. C'était un singe.

 

Que faisait cet homme avec un singe en laisse? Bien sûr les gens aujourd'hui adoptent toutes sortes d'animaux dits de compagnie et après tout le singe n'est pas forcément le plus farfelu d'entre eux. Mais ce n'était pas que le singe qui perturbait l'inspecteur. La silhouette de cet homme lui rappelait quelqu'un qu'il avait déjà vu, quelqu'un qu'il connaissait. Où? Quand? Qui? Son cerveau avait besoin de s'aérer, il n'en tirerait plus rien pour l'instant.

 

De retour à son bureau, DeForest passa quelques coups de fil et retrouva assez facilement la trace de Jeff Worston. Il convint d'un rendez-vous une heure plus tard dans un bar discret de la ville.

L'ancien rédacteur en chef du Modern Post était en avance. Il s'était attablé au fond de la salle dans un recoin, la porte d'entrée bien en vue. Il sirotait un verre de vin blanc. DeForest s'assit en face de lui, commanda la même chose et, observant son interlocuteur, le trouva sombre et peut-être même vaguement dépressif:

 

"Vous connaissez bien la presse, Mr Worston. Pouvez-vous me faire un petit descriptif du paysage local. Qui   est derrière qui pour être plus précis?"

 

Worston eut un sourire:

 

"Je vais vous faire une synthèse, je pense que c'est cela que vous attendez de moi. Jusque récemment le Post était plutôt affranchi de tous les pouvoirs. Journal indépendant, ligne éditoriale rigoureuse, professionnel et patins couffins. Mais la presse va mal, Mr DeForest, vous le savez: moins de lecteurs, moins de pub. HB Press, dont le fils héritier est bien moins doué que son père, a dû chercher de nouveaux actionnaires. Qui demandent des contreparties. Parmi eux, Joe Tempelstorn le soutien financier de l'actuel maire. Il est à la tête de GBC, grosse, très grosse boîte de travaux publics. Le maire a besoin d'être réélu, Mr DeForest, parce qu'il doit, absolument, renvoyer l'ascenseur à GBC. Je savais qu'un jour ou l'autre je serais débarqué. Et savez-vous d'où vient Fred Dough qui me remplace? Du cabinet du maire. Il était le directeur de la publication du magazine mensuel de la ville. Premier point. Deuxième point, le New report. Le journal est "soutenu" par l'opposant au           maire, Charlie Stanford, richissime fortune et derrière lui, il y a principalement le New Medecine Institute, qui surfe sur les médicaments à base de plantes rares. Pour l'instant, le Report reste correct, pas d'attaques directes, pas d'enquêtes à charge contre la mairie.  Mais mon petit doigt me dit que cela ne va pas durer. D'autant qu'en troisième position, nous trouvons Mac Gregor Corp qui détient le Sunny News et NewsForUs la chaîne locale de télé. Lui n'hésitera jamais à franchir toutes les lignes jaunes ou rouges. Mac Gregor est un requin qui a fondé sa fortune sur la spéculation et le rachat d'entreprises en liquidation. Pour le moment il ne roule que pour lui-même. Il attend de collaborer avec le plus offrant. Celui qui lui donnera toute la légitimité dont il rêve. »

 

DeForest avait bu les paroles de Jeff Worston. Il le regarda avec reconnaissance.

 

          "Ca vous va, inspecteur?"

 

DeForest acquiesça.

 

"Allez voir Pat Stone, glissa Worston. Il connaît beaucoup de choses  sur les histoires de cette ville. C'est toujours intéressant de savoir d'où viennent les rumeurs, les    conflits, les rancunes. Par     exemple, il pourrait vous   raconter l'histoire de Jill Perske. Ou encore comment les Mexicains sont        arrivés dans cette ville."

 

          "Qui est Pat Stone?" demanda DeForest.

 

          "Il est employé aux archives municipales".

 

L'histoire de Jill? Pourquoi Worston avait-il parlé de Jill Perske? Qu'elle était son histoire? Son secret, ne put s'empêcher de penser DeForest. Dès demain, il rendrait visite à ce Pat Stone.

L'inspecteur rentra chez lui, sortit de la poche gauche de sa veste le bracelet au rubis et de la droite la photo au singe. Il les plaça sur la table basse devant lui et resta là à rêvasser en attendant que la lumière vienne. Il ne savait pas pourquoi il avait posé la photo et le bijou l'un à côté de l'autre, rien ne lui indiquait que les deux objets étaient liés et pourtant il sentait quelque chose. La nuit tombait. Il s'endormit.

 

Gus ne fit aucun rêve. Pas d'images prémonitoires, pas de scènes étranges à décrypter, pas de révélation. Il dormait profondément et l'instant d'après il était réveillé. C'était le milieu de la nuit et il se sentait reposé, affûté. Cette impression étrange que l'on comprend tout, qu'une immense lucidité élargit notre champ de vision, que l'on peut appréhender à la fois la globalité et le détail de toutes choses, que la fatigue, le stress, les petits tracas de la vie quotidienne qui perturbent nos capacités intellectuelles ont été effacées, balayées et qu'enfin notre cerveau est entièrement disponible, fouetté par un air vif qui le régénère.

DeForest prit le volant et se dirigea vers la maison de Carter.

 

La plupart des pièces étaient éclairées, une très légère brise balançait les voilages derrière les porte-fenêtres grandes ouvertes. DeForest pénétra dans le grand salon, vide, nappé d'un jazz plaintif et essoufflé, du Chet Baker pensa l'inspecteur en jetant un coup d'œil circulaire. Non seulement il n'y avait personne mais il manquait quelque chose. Le meuble chinois qui renfermait les têtes rétrécies n'était plus là. DeForest s'arrêta net devant le portrait sans visage d'Emma Carter. A son poignet brillait un bijou rouge et il aurait parié qu'il s'agissait d'un rubis, le rubis qu'il avait dans la poche. Il compara l'original à la reproduction. La coupe de champagne que tenait Emma Carter masquait en partie le bracelet mais cela ne faisait aucun doute, l'éclat et la taille de la pierre ne pouvaient tromper, c'était le bijou qu'il avait dans la main.

La grande porte vitrée qui donnait sur la terrasse était elle aussi grande ouverte et le jardin totalement illuminé. La piscine était éclairée. DeForest s'approcha. Au milieu du bassin, le corps de Carter flottait à moitié, visage tourné vers le fond. Il regardait le petit meuble chinois deux mètres sous l'eau.

 

L'inspecteur n'appela pas immédiatement ses collègues. Il prit le temps de fouiller un peu la maison, d'abord à la recherche des têtes, qu'il ne trouva pas, puis d'autres indices, sans succès. Il prit une de ces perches en aluminium flanquée d'une épuisette dont on se sert pour enlever feuilles ou insectes noyés et ramena le corps de Carter au bord du bassin. Il se déshabilla pour ne pas tremper ses vêtements, hissa le cadavre avec difficulté, faillit basculer dans l'eau avec lui et parvint non sans mal à fouiller les poches intérieures de sa veste et celles de son pantalon. Son portefeuille contenait un peu d'argent, cartes de crédit, papiers d'identité. Un petit calepin noir l'intrigua. Il le mit de côté. Dans son pantalon, il trouva de la menue monnaie et une paire de clés plates. Il garda les clés. En repoussant le corps à l'eau, DeForest remarqua deux vilaines plaies sur la main droite de Carter. Une morsure, assez profonde. Il aurait volontiers plongé pour aller voir de plus près le meuble chinois au fond de l'eau mais il n'avait plus le temps. Il se rhabilla et appela le central.

 

Forbes arriva bon dernier, chevelure en bataille, cravate mal nouée.

 

          « Comment t'as su? » lança-t-il à DeForest

 

          « Intuition » lui répondit, grave, l'inspecteur.

 

« Accident? Bourré? »

poursuivit Forbes incapable de faire des phrases complètes.

 

          « Il était toujours bourré » asséna DeForest.

 

« Et ce meuble, là, qu'est-ce qu'il fout dans l'eau? »

s'essaya Forbes dans une ultime tentative de dialogue.

 

          « Sais pas » fit, laconique et moqueur, DeForest.

 

L'inspecteur en avait assez vu pour ce soir et la présence de Forbes l'irritait trop pour qu'il réfléchisse posément. Il savait que la version officielle qui allait être servie dès le lendemain matin donnerait quelque chose comme:

« Ed Carter, médecin légiste, seul à son domicile, a chuté dans sa piscine et est mort par noyade. »

ça arrangerait tout le monde et à vrai dire, il s'en foutait. Il savait maintenant que le bracelet au rubis acheté par le chauffeur de Mac Grégor, avait appartenu à Emma Carter avant de se retrouver au poignet d'une prostituée mexicaine. Par quel tour de passe-passe? A lui de trouver. A lui également de retrouver les deux têtes réduites manquantes. Et pour ça il avait sa petite idée.

 

En rentrant DeForest trouva une enveloppe glissée sous sa porte. Elle contenait un DVD. Après des semaines de disette, de pieds de nez et d'une enquête qui tournait au ridicule, les indices et les pistes pleuvaient de toutes parts, signe, pensa Gus, que la main invisible qui lui disait où chercher, cette main qui avait mélangé les photos dans son salon, cette main qui désignait non pas un mais plusieurs meurtriers ou complices du meurtrier, cette main voulait que les choses accélèrent. Cette main voulait en finir.

L'inspecteur mit le DVD dans le lecteur et alluma la télé. Les images ne le surprirent pas. Il s'attendait un jour ou l'autre à recevoir ce genre de bonus. La première scène était filmée dans un théâtre. Le lourd rideau rouge s'ouvrit devant un parterre d'une vingtaine de crânes plus ou moins dégarnis assis au premier rang. Une belle rangée de filles, pour la plupart à la peau mate, nues, de dos, perchées sur leurs talons aiguilles offraient à ces messieurs la rondeur de leurs culs cambrés. Le halo d'un gros projecteur, une poursuite, venait sculpter et souligner leur plastique parfaite par des passages successifs. Les filles écartèrent les jambes et se penchèrent en avant comme au Lido, l'une après l'autre dans un joli mouvement synchronisé. Ces messieurs eurent tout loisir d'avoir une première impression sur leurs fentes, profondes, bombées ou à peine dessinées et sur leurs fondements, ronds, larges ou bruns, enfouis dans des fesses rebondies ou au contraire largement éclos. La poursuite prit le temps de s'attarder sur chaque croupe avant que la meneuse de revue ne se redresse tout en pivotant pour faire face à son public entrainant ses consœurs dans son ondulation. Plusieurs mâles choquèrent leurs mains dans un geste de reconnaissance et de plaisir et Deforest constata lui-même un début d'érection qu'il avait du mal à contenir. Le plus étrange dans cette saynète était l'absence de son ou plutôt de musique. Pas de french cancan qui accompagne la chorégraphie des filles, pas d'Offenbach pour donner un air de fête à leurs poses. On entendait le claquement des hauts talons sur le bois, le bruit feutré de l'air déplacé par les bras et les corps qui tournaient, le froissement des vêtements de ces messieurs agités par l'appel de la chair. Leurs applaudissements, discrets, donnèrent un effet dramatique à la représentation. Les hommes, têtes levées, n'avaient pas acheté une place de spectacle, ils s'offraient des filles aux sexes entrouverts pour leurs regards. Et le drame se jouait là, dans la domination de cette contre-plongée.

La suite était plus intéressante, d'un point de vue de flic s'entend. Dans une ambiance bordel 1900, les filles passaient de messieurs en messieurs qui pour flatter de la langue leurs chibres tendus, qui pour offrir aux palais délicats de ces bourgeois leurs tétons, leur vulve ou leur rosette, qui pour s'empaler devant, derrière, à plusieurs ou supplice extrême un peu à l'un, un peu à l'autre. Les gentlemen appréciaient, DeForest pouvait le mesurer au cramoisi de leurs joues. Certains embarquaient une ou deux filles vers des alcôves plus propices à des jeux aux parfums pimentés et reprouvés par la morale, un soupçon de perversité, parfois plus, un fouet qui claque, des mains entravés, une bouche bâillonnée, tout ce que l'argent permet. La caméra n'était pas admise dans ces antres. Elle ne faisait que suggérer. DeForest n'était pas attentif. Il se laissait aller au spectacle et oubliait son job. Il se repassa la séquence au ralenti un bonne dizaine de fois, s'arrêtant chaque fois qu'il pensait pouvoir entrevoir un visage d'homme dans cette forêt de sexes féminins. Image par image, il avançait dans son enquête. Il en retint deux. Deux hommes. Le premier était sans conteste Mac Grégor, le magnat de la presse. Pour le deuxième, c'était plus délicat. Le visage lui rappelait quelque chose mais la chevelure ne collait pas. Une perruque se dit-il. Comme Casanova. Il essaya d'imaginer les mêmes traits avec une autre masse capillaire. Il aurait pu demander au labo d'extraire un photogramme de la scène et lui proposer ensuite par la magie d'un de ces logiciels de retouche toutes les physionomies possibles. Il ne voulait pas. Ne le pouvait pas. Il fallait qu'il trouve, seul. DeForest mettait deux doigts devant ses yeux pour masquer le haut du crâne du personnage mystérieux. Il avançait d'une image, puis d'une autre, revenait en arrière, laissait filer la bande, pariant sur un éclairage différent, une lumière qui viendrait l'éblouir, lui. Et cette lumière fut. Au détour d'un mouvement de tête, juste au moment où il appuya sur pause, le regard de l'homme se figea sur la bande vidéo. Et ce regard là, l'inspecteur le connaissait. C'était celui du maire.

 

DeForest dormit profondément, une masse au souffle régulier que rien ne pouvait perturber. Il se leva tôt, les idées claires et le corps alerte. Longtemps que ça ne lui était pas arrivé.

Il prit le temps de déjeuner, sereinement, en préparant un vrai café. Il huma chaque goutte d'eau chaude qui venait s'écraser sur la mouture brunâtre, prit plaisir à griller du pain et beurrer ses tartines, sourit quand l'une d'elles se brisa dans sa main et s'assit face à la fenêtre et au soleil qui pointait, tranquille devant sa tasse d'un café bien noir. Il mangea ses deux tartines, se resservit trois tasses -jamais de bol, quelle horreur! le bol est l'odieuse représentation d'une tablée familiale agitée et bruyante, de pain trempé et de morceaux qui nagent, de bruits de bouche insupportables et de coudes sur la table, bref d'une enfance écœurante- des tasses, uniquement des tasses, et l'esprit léger il se dit qu'il pouvait maintenant aller à la rencontre de Bart.

 

Le local de Bart était désert et cela ne surprit pas DeForest. Il remarqua une laisse, un collier rouge et une chaîne d'acier par terre au coin d'un bureau.

 

          « Hey!" fit l'inspecteur "Y'a quelqu'un? »

 

Il lui sembla entendre un cri, une plainte plutôt. Une boule de poils bondit vers lui et s'arrêta net sur le haut d'une étagère, tous crocs dehors. Un singe. Le singe de la photo. L'animal montrait deux crocs acérés et menaçants et DeForest recula d'un pas en jetant un œil vers la porte. Il ne savait pas parler aux singes, ni quelle attitude adopter. Il se contenta d'un "tout doux, tout doux" plus apte à le rassurer qu'à calmer la bête. L'inspecteur saisit la poignée de la porte, l'ouvrit et la referma en un éclair. Le singe avait bondi, mais trop tard. Gus se retrouva presque nez à nez avec Bart, l'air hagard, les lunettes et les cheveux de travers.

 

« Inspecteur...Bonjour inspecteur...vous allez bien? »

DeForest acquiesça.

 

« Et toi Bart, comment vas-tu? Tu as des nouvelles de Carter? »

 

Bart eût un soubresaut, une sorte de tic nerveux.

 

« M'sieur Carter? No...on, non, pas vu encore. Mais il arrive plus tard en général. »

 

          « Et ce singe, Bart, il est à toi? »

 

« Le...singe? Ou...ui, mais faut pas le dire, n'est-ce pas M'sieur, j'ai pas le droit. Vous le direz pas, hein? »

 

« Je ne dirais rien Bart, n'aie crainte. Il est ton ami, n'est-ce pas? Vous vous connaissez depuis longtemps, j'imagine? »

 

« Pour sûr, inspecteur, je l'ai eu il y a dix ans maintenant. C'est Emma, je veux dire, Madame Carter qui me l'a offert. »

« Et il t'accompagne partout, n'est-ce pas? Il t'obéit au doigt et à l'œil, n'est ce pas? »

 

          « Euh, oui. C'est un animal très fidèle.»

          « Comment s'appelle-t-il, ce singe, Bart? »

 

          « Il s'appelle Bart, comme moi.»

 

« Ah oui? Voilà qui est intéressant, Bart. Et alors si tu demandes à Bart de grimper à un arbre, est-ce qu'il le      fait? »

 

« Oui, bien sûr. Vous savez les singes grimpent très facilement aux arbres. »

 

« Et quand tu lui dis de revenir, il revient? Un peu comme un chien? »

 

« Un singe est beaucoup plus intelligent qu'un chien, inspecteur! Oui, il revient, il me ramène ce que je lui      demande. »

 

« Vraiment? Par exemple, si je demandais à Bart, Bart le singe, de prendre cette boîte qui est là et d'aller la déposer tout en haut d'un arbre, il le ferait? »

 

« Oui, pour sûr. Parce qu'il veut me faire plaisir. »

 

« Ok Bart. Et dis moi Bart, parle moi un peu des têtes réduites. Elles sont toujours là, dans la pièce à côté, soigneusement conservées? »

 

Bart eut une hésitation:

 

« Oui, oui. Vous savez, je n'y vais pas tous les jours. Mais je crois, oui, elles sont là. »

 

« Allons jeter un œil ensemble, tu veux bien Bart? »

 

DeForest poussa un peu Bart qui fit mine de chercher les clés, les laissa tomber plusieurs fois par terre en pestant contre sa maladresse et finir par ouvrir la porte de la pièce aux reliques.

L'inspecteur leva les yeux vers le plafond et compta à haute voix:

 

« 12,13,14...Mais dis moi Bart, il en manque? Où sont les autres têtes? »

 

« Je..je sais pas M'sieur. Peut-être M'sieur Carter pour ces expériences. »

 

          « Possible. Tu dois avoir raison, Bart. »

 

DeForest marqua une pose.

          « Tu sais que Carter est mort? »

 

          « Euh...mort? Non! »

 

          « Assassiné. Noyé dans sa piscine. »

 

          « Ah..ah » fit Bart.

 

« Drôle d'affaire, ajouta DeForest. Je l'avais vu deux jours plus tôt et tu sais quoi? Il m'avait montré deux têtes qu'il avait ramenées chez lui ! Tu le savais? »

 

          « Euh, non, M'sieur, j'vous jure que non. »

 

« Bien sûr. Comment aurais-tu pu le savoir! Mais dis moi Bart, t'es tu posé la question de savoir comment les têtes avant d'être réduites arrivaient au sommet des arbres? »

 

Bart regarda le plafond, le coin du mur et ses pieds.

"Est-ce que tu crois que ton singe aurait pu aider à cela, en quelque sorte? »

 

          « Je sais pas M'sieur, je sais pas.»

 

« Cà fait beaucoup de choses que tu ne sais pas, Bart. Trop de choses à mon goût. Maintenant il faut me dire la vérité. »

 

Bart hésita encore puis finit par lâcher:

 

« Oui, peut-être que Bart a aidé pour les têtes dans les arbres. »

 

DeForest tapota l'épaule de Bart:

 

« C'est bien Bart. C'est un bon début. Continue, je       t'écoute. »

 

          « J'ai tout dit. Je le jure ! »

 

« Ne jure pas Bart. Tu me dis que ton singe pourrait aller accrocher une de ces têtes en haut d'un arbre, c'est ça n'est-ce pas? »

 

« Peut-être, oui. Il pourrait le faire. Mais je ne l'ai jamais, jamais vu faire ça. »

 

« Comment elles arrivent en haut des arbres, les têtes, Bart? Toi, tu me dis que tu n'as jamais vu ton singe le faire. Alors je te repose la question: comment les têtes arrivent-elles en haut des arbres? »

« Mais je ne sais pas moi, un autre singe. Il y a des dizaines de singe dans cette ville. Pourquoi le mien? »

 

« Moi je crois que c'est le tien, Bart. Et ça m'ennuie beaucoup parce que si tu ne me dis pas tout,  je vais devoir t'emmener avec moi et Bart, le singe, ira à la fourrière. Et au bout de deux ou trois jours tu sais ce qu'ils vont lui faire, n'est-ce pas Bart? »

 

Bart était effondré. Il regardait DeForest en l'implorant et faisait "non, non" de la tête. L'inspecteur lui laissa un court répit.

 

« Allons, Bart. Il faut m'accompagner maintenant. »

 

« Attendez, attendez, M'sieur. Je vous ai dit que Mrs Carter m'avait offert Bart. Il la connait très bien et lui obéit comme à moi. Mrs Carter...Mrs Carter... »

 

          « Oui, Bart? Que fait Mrs Carter? »

 

« Elle m'emprunte parfois Bart. Elle le prend le soir et me le ramène le matin. Elle me dit qu'il lui manque. »

          « Et cela se passe le samedi soir? »

 

          « Oui » souffla Bart.

         

Bart respira à longues goulées et l'air sifflait en sortant de ses poumons. Il pensait en avoir fini. DeForest avait appris dans sa longue carrière de flic à cuisiner ses témoins à feu vif pour garder tendresse et jus. Il était temps de saisir l'autre face de son steak.  L'inspecteur reprit presqu'en chuchotant:

 

« Tu l'aimes bien, n'est-ce pas Mrs Carter? Elle est belle, hein? »

 

Bart triturait une mèche de ses cheveux et la tordait en tous sens sans que cela semble lui faire mal.    

 

« Et quand elle t'a offert le singe, tu étais très content, n'est-ce pas? »

 

« Oh, oui, j'étais ravi, M'sieur. J'ai toujours voulu un singe, je sais pas pourquoi. C'est comme ça. Il est mon ami, mon compagnon, nous partageons tout ensemble. »

 

« Elle voulait te faire plaisir, c'est évident. Tu avais été gentil avec elle, peut-être? Raconte moi un peu comment ça s'est passé? »

Bart quitta sa mèche pour nouer ses mains et les tordre en même temps qu'il inclinait la tête de droite à gauche, yeux vers le sol. Son tourment se lisait dans son corps déformé par la peur de parler.

 

« N'aies aucune crainte Bart, je veux seulement t'aider.»

 

Bart hoqueta avant de se lancer:

 

« A l'époque je travaillais pour Mr Carter, un peu comme homme à tout faire. Mr Carter travaillait beaucoup et Miss Carter s'ennuyait, je crois. Elle passait ses journées au bord de la piscine, sur le ventre, sur le dos pour que son corps soit bien bronzé, totalement bronzé. Elle détestait les marques de maillot. Et moi je désherbais ou je taillais les rosiers. Mais je ne pouvais pas m'empêcher de la regarder, vous comprenez M'sieur, avec un corps pareil! Plusieurs fois, Mrs Carter a croisé mon regard mais ça ne la gênait pas, au contraire, elle riait. Cà m'a donné confiance, un jour je me suis approché et j'ai, j'ai... »

 

          « Qu'as-tu fait Bart ? »

 

« Non, rien, rien de mal. J'ai...posé ma main et je l'ai promené, là et là. »

 

Bart faisait des mouvements de haut en bas et de bas en haut. DeForest voyait très bien.

 

          « Et? »

 

« Mais rien! Emma se laissait faire, je crois qu'elle aimait. Et puis j'ai entendu du bruit et je me suis sauvé. »

 

          « Mrs Carter a reparlé de cet...incident? »

 

« Non. Jamais. Mais après quand elle était au bord de la piscine, elle m'appelait et me demandait de lui mettre de l'huile pour bronzer. Et il fallait que j'insiste bien sur les... »

 

La phrase resta en suspens.

 

          « Les seins? » risqua DeForest.

 

          « Oui.» souffla Bart « Et les... »

 

          « Fesses? » compléta l'inspecteur.

 

          « Oui, là aussi. »

 

          « Et après que s'est-il passé Bart? »

 

« Mais rien, rien. Pas avec moi ! Mr Carter et Mrs Carter se disputaient beaucoup. Mrs Carter sortait tous les soirs, il fallait voir ses tenues ! Des trucs où on voyait tout et pas de culotte, ah non, ça jamais! Mr Carter devenait fou, il buvait jusqu'à tomber, tous les soirs qu'elle sortait. Il a cru, je ne sais pas quoi, que          tout était de ma faute et il a voulu me renvoyer. Quand Mrs Carter l'appris, ils se sont encore disputés, très fort. Mr Carter est venu me voir et m'a dit qu'il avait besoin que d'un assistant, au labo où il travaillait. J'ai compris qu'il ne voulait plus que je reste          à la maison avec Mrs Carter quand il n'était pas là. »

 

          « Et c'est tout, tu ne l'as pas revue? »

 

« Oui, deux ou trois mois après, elle est venue me voir. Elle avait quitté Mr Carter, ça je le savais. Elle était avec un autre homme, quelqu'un de très important m'a-t-elle dit. Elle cherchait quelqu'un de confiance qui puisse lui rendre un petit service de temps en temps. Je lui ai dit qu'elle pouvait compter sur moi, pensez, Mrs Carter! Impossible de lui dire non. »

 

          « Et ce service, c'était quoi? »

 

          « C'est délicat, inspecteur, j'ai juré... »

 

« Oui, je comprends, concéda DeForest, mais à moi, tu peux tout dire... »

 

« Elle avait besoin de moi, environ une fois par mois pour réaliser quelques prises de vues de soirées privées, vous voyez ce que je veux dire, M'sieur, n'est-ce pas? »

 

          « Je crois deviner. Et? »

 

« J'arrivais bien avant tout le monde et je devais me cacher avec ma caméra dans un placard ou un cagibi aménagé spécialement pour que je puisse filmer. Il y avait du beau monde et de bien belles filles. A la fin je      remettais la K7 à Mrs Carter et elle me donnait un petit baiser sur la joue. Et aussi je pouvais choisir une fille pour m'amuser un peu. »

 

          « T'amuser un peu? »

          « Euh, oui. »

 

Une lueur traversa l'esprit de Bart.

 

« Mais j'suis pas un pervers moi, hein, j'ai jamais fait le quart de tous les trucs que j'ai vu! »

 

« Qu'est-ce que tu veux me dire mon petit Bart? Qu'est-ce qui se passait dans ces soirées? »

 

« Mais vous savez, inspecteur, quand des hommes très riches et très influents donnent rendez-vous à des filles très jeunes, nues et dociles, il vient des fantasmes à ces messieurs. Ils ont à cœur de montrer tout ce qui les excite. Sans retenue. »

         

De Bart, DeForest avait tiré l'essentiel. Inutile de lui demander s'il avait gardé des images, Emma Carter ne pouvait prendre ce risque. DeForest sortit le petit calepin noir de sa poche. C'était encore dans sa bagnole qu'il réfléchissait le mieux. Personne pour le déranger, pas de collègue qui vient tailler la bavette, pas de cette saloperie de téléphone dont la sonnerie brutale vient tout interrompre avec une impolitesse insupportable. Il posa le carnet sur le volant et tourna lentement les pages, une à une. Le chlore de la piscine rendait illisible l'encre délavée de la plupart des pages. Quelques unes, au milieu du carnet restaient intactes. Elles étaient noircies de la même écriture ronde et haute, des lettres majuscules et des chiffres séparés d'un point. L'inspecteur comprit assez rapidement qu'il s'agissait des initiales de noms et prénoms (ou l'inverse) et de dates : RT 12.02.06, AA 08.03.06 et ainsi de suite. Les nombres des dernières pages se terminant par 08, DeForest en conclut que les notes courraient de l'année 2006 à l'année 2008. A première vue, il ne voyait pas qui se cachait derrière ces séries de lettres. Il n'était pas doué pour les rébus et celui-ci l'énervait. Par contre, l'inspecteur regroupa facilement toutes celles qui renvoyaient à la même date. Il trouva ainsi entre dix et douze rendez-vous par an, à raison d'un toutes les quatre à cinq semaines et une vingtaine de noms pour chacune des dates. Cela pouvait tout à fait ressembler à cette réunion réservée aux membres d'un club très privé dont il avait pu voir quelques images. Il nota que pour l'année 2008, les soirées se déroulaient toutes un samedi à partir du premier meurtre, le 6 avril.

L'inspecteur avait refermé le calepin noir et en tapotait la couverture sur le volant. Il était perplexe, ne savait pas dans quelle direction chercher en premier. Aller voir Emma Carter, mais lui demander quoi ? Pas assez de billes pour lui faire cracher quoique ce soit. Rendre visite à Pat Stone, l'archiviste ? Là encore, DeForest ne savait pas comment l'aborder. Il lança un pièce en l'air. Pile pour Carter, face pour Stone. Ce fut face.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1+1

ne font pas toujours deux. Gustave DeForest le savait depuis l'école primaire et ce n'était pas faute de lui avoir martelé le cerveau avec les certitudes du calcul. Malgré les coups de règle et les "tu me copieras cent fois...", il n'avait jamais voulu croire à ces fadaises et la vie lui avait répété que les additions les plus simples donnaient de drôles de résultats. Les meurtres du 8 ressemblaient à une de ces additions trompeuses. Au départ, il y a un fou furieux qui, tous les dimanches, massacre une jeune mexicaine et dispose son cadavre dans une mise en scène des plus baroque. A priori l'histoire simple d'un détraqué qui prend son pied en découpant les chairs et en cassant les os. Mais il ne fait pas ça n'importe comment, non, il compose, harmonise, se veut esthète des corps et de leur mort.  Pour le coincer, il faudrait ne pas bouger, attendre gentiment une erreur, le laisser croire qu'il est le meilleur, le plus grand meurtrier de tous les temps. A l'arrivée, les flics (DeForest en tête) pataugent vraiment, et le type continue à dézinguer les filles en rigolant un peu plus fort chaque semaine. L'enquête, appelons-la comme ça, est une pelote aux fils inextricables. Et une main vient montrer un fil et le tirer. Une main providentielle. Divine, dirait l'inspecteur s'il était croyant. Fil après fil, la pelote se défait et devient un enchevêtrement de nœuds, les liens ensanglantés d'une poignée de notables refoulés, d'une égérie dominatrice et d'un tueur, un vrai, excité d'être Dieu, celui qui chasse les âmes des corps. Une fois posée l'équation était simple: il suffisait à DeForest de comprendre comment ces gens là se tenaient par la barbichette et dansaient en tournant en rond.

 

Pat Stone ressemblait à lui-même, c'est à dire à l'image que les gens se font de vous. Petit, légèrement voûté à force de rester penché sur ses fiches, un teint olivâtre et une veste à la couleur incertaine déformée aux coudes et aux poches. Sa vie se passait sous les tubes fluorescents dans l'entresol intemporel des archives municipales là où l'on enterre le passé.

DeForest se présenta en précisant qu'il venait de la part de Jeff Worston et tendit une main franche vers l'archiviste :

 

« Je sais qui vous êtes et qui vous envoie, Mr DeForest. Asseyez-vous. Que puis-je pour vous ? »

 

La voix était neutre, sans apprêt, plate. Elle ne cherchait ni à retenir l'attention de son auditeur par sa modulation, ni à le séduire par sa profondeur. Une voix sans timbre qui mit mal à l'aise DeForest :

« Je ne sais pas trop…Jeff Worston m'a dit que vous étiez la mémoire vivante de cette ville. Que pouvez-vous me dire d'Emma Carter, par exemple ? »

 

« Emma Carter… »

 

Stone posa un coude sur le bureau et appuya ses lèvres contre sa main tendue. Il plia trois fois les doigts avant de reprendre :

 

« Emma Carter a été l'épouse d'Edward Carter, retrouvé récemment noyé dans sa piscine. Vous voyez, inspecteur, je fais comme tout le monde je lis la presse. Et je fais mieux, je l'archive. Conserver les journaux n'est pas vraiment dans les attributions d'un service comme le mien, mais il se trouve qu'il y a une dizaine d'années, le maire de l'époque, un ancien journaliste, s'est battu pour que toutes les publications soient numérisées. Elles ont reçu pour cela des crédits d'aide importants.  Aujourd'hui les quotidiens et les périodiques sont systématiquement archivés sur un serveur consultable en ligne. Avant d'être Mrs Carter, Emma s'appelait Stafford et c'était une brillante avocate. On a beaucoup parlé d'elle dans les années 2000. Je vais vous sortir les papiers. »

 

                    Pat Stone griffonna trois mots sur un bloc notes :

 

« Je vous ai noté les côtes. Vous irez vous installer là-bas, sur cet ordinateur. Autre chose ? »

 

La voix toujours aussi sèche n'engageait guère à poursuivre, DeForest toussota :

 

                              « Et Jill Perske ?»

 

                    Pat Stone eût un sourire fugace :

 

« Savez-vous comment a débuté Jeff Worston avant d'être rédacteur en chef du Post ? Il a fait ses classes comme petit pigiste, déjà au Post, et il a obtenu ses galons et son engagement en racontant une histoire terrible, celle de la famille Perske. Je vous note les références de l'article. Bonne lecture, inspecteur. »

 

Gus DeForest regardait l'écran noir que Stone lui avait indiqué. Par où commencer ? Jill ou Emma ? Jill, la mystérieuse, Jill la femme qui l'attirait, avec laquelle il se sentait bien ou Emma, la sulfureuse, l'intrigante, la maîtresse-femme ? Il soupira et s'attaqua à Emma.

Comme l'avait indiqué Pat Stone, Emma Stafford avait été une avocate en vue il y a une dizaine d'années. Plusieurs papiers relataient ses succès et la qualifiait de Passonaria des prétoires, les journalistes exagèrent toujours, pensa Gus. Maître Stafford s'était spécialisée dans la défense de ceux dont la cause semblait entendue tellement les preuves de leur culpabilité étaient flagrantes. Elle plaidait avec fougue, travaillait ses dossiers et trouvait souvent le vice de procédure, l'arrêt de cassation ou le témoin du dernier instant qui lui permettait de ramener son client de vingt ans de réclusion à l'acquittement. Chaque article était accompagné d'une jolie photo où on la voyait, altière, poser sur les marches du Palais devant un parterre de journalistes buvant ses déclarations et dévorant ses formes. Sur une des photos, DeForest reconnu un Pat Stone jeune, cheveu abondant et teint hâlé. Il se tenait un peu en retrait et couvait Maître Stafford d'un regard très amoureux. Une série d'articles retinrent plus particulièrement l'attention de Gus. Ils étaient datés d'octobre et novembre 2004. Emma Stafford était au sommet de sa gloire. Elle venait de se déclarer défenseur de Cade Sullivan, violeur et meurtrier présumé de cinq jeunes femmes. « L'affaire Sullivan », comme le titrait les journaux, semblait bien mal engagée pour l'inculpé. Témoignages concordants, alibis douteux, indices et faisceau de preuves : Cade, le serial killer fichait la frousse à tout l'état. Dans un accès de bravache dont elle avait le secret et qui assurait sa promotion dans les journaux, Maître Stafford déclara qu'elle allait gagner cette affaire et que ce serait sa dernière plaidoirie. Une sortie digne des grands artistes et de leurs adieux éternels. Personne ne la crut. Emma commença par démonter un à un les soi-disant indices amassés par la police. Elle fit venir à la barre les témoins, les confondit, montra que leurs certitudes ne reposaient que sur des impressions. Pied à pied elle réfuta tous les arguments, et rappela haut et fort pour les jurés qui avaient tendance à somnoler après le déjeuner que l'absence d'alibi ne constitue pas une preuve de culpabilité. Une semaine avant la fin du procès, à l'image des meilleurs joueurs de carte, l'avocate sortit de sa manche un témoignage décisif. Al Foreman, qui venait tout juste de griller sur la chaise électrique, s'accusait des meurtres reprochés à Sullivan. Il fournissait d'amples détails sur les circonstances, la manière dont il avait tué les cinq jeunes filles, justifiait sa présence dans les parages. Toutes choses qu'il avait pu lire dans les journaux, crimes dont il se vantait pour étoffer encore, même à titre posthume, son palmarès et sa gloire. Personne n'était vraiment dupe mais après deux mois d'audiences, les jurés acquittèrent Cade Sullivan. Maître Stafford avait instillé le doute raisonnable dans leurs esprits. Une partie de la presse se déchaîna, les familles des victimes hurlèrent leur désarroi et leur douleur mais Sullivan était libre. Emma Stafford quitta vraiment la robe et disparut de la scène des Palais de justice.

DeForest lut que le 12 janvier 2005, elle épousa en premières noces Edward Stevenson-Carter, le professeur Stevenson, chirurgien de renom. Un an plus tard, le même Stevenson était jugé responsable de la mort d'un de ses patients dans une opération qui avait viré au fiasco. Edward Stevenson-Carter perdit à peu près tout et devint Ed Carter, médecin légiste. DeForest aurait dû faire le rapprochement entre Stevenson et Carter mais à l'époque lui-même était englué dans le divorce d'avec sa femme et peinait à sortir la tête de l'eau. Une dernière info, une photo très people, attira l'œil de l'inspecteur. A la rubrique Médias, on voyait Stephen Mac Gregor lancer sa petite dernière, la chaîne locale d'info NewsForUs. A ses côtés, Emma, ex-avocate, ex Mrs Stevenson-Carter, coupe le ruban. 

Pat Stone posa la main sur l'épaule de DeForest. Un geste incongru pensa Gus. Il sursauta :

 

« Je m'en vais. Vous pouvez rester, aucun souci. Vous avez juste à éteindre et claquer la porte derrière vous. »

 

« Juste une seconde. Je voulais vous montrer ça. »

 

DeForest retrouva d'un clic la photo de Maître Stafford avec Pat Stone en arrière plan.

 

          « C'est vous, n'est-ce pas ? »

 

« Oui, nous avons été amants, enfin si on peut dire» dit l'archiviste de sa voix de métal froid.

 

Gus ne prit pas le temps de digérer les infos qu'il venait d'engranger sur Emma Carter et fonça à la côte 4024, dont le titre, sobre, indiquait : « Une famille blanche massacrée dans le quartier noir». En bas de l'article figuraient deux lettres : JW. Jeff Worston, rédacteur débutant, ne signait pas encore de son nom entier. Le papier racontait de façon assez factuelle l'horrible tuerie de la famille Perske. James Perske militant associatif et grand défenseur des libertés et de la cause noire vivait avec sa femme, ses deux garçons et sa petite fille en plein milieu du quartier noir. Chacun connaissait son action et le respectait. Ils étaient la seule famille blanche dans ce ghetto et James Perske en tirait une fierté bien légitime. Jusqu'à ce soir de juin où deux petites frappes venues de la ville voisine décidèrent de rapiner les Perske parce qu'ils avaient entendu dire qu'il y avait dans la maison un paquet de fric à prendre, l'argent des dons versés à l'association Black Hope dont James était le président. Le cambriolage tourna mal, très mal. James Perske et ses deux fils résistèrent, un des voyous sortit son flingue et défourailla à tout va. Il tirait mal. Les balles déchiquetèrent la chair sans atteindre les organes vitaux. Le père et ses deux fils agonisèrent lentement dans une mare de sang. Pris de panique, la deuxième fripouille poursuivit Elsa Perske jusque dans le jardin et fracassa son crâne à coups de batte de base-ball. Cachée au fond d'un coffre à jouets, recouverte de peluches et de poupées, la petite Jill, 7 ans, fut la seule à survivre. L'article était poignant de sincérité et de précision. Jeff Worston ne s'indignait pas, n'accusait pas. Il relatait. Et ses mots frappaient juste.

Les deux tueurs furent très vite rattrapés et condamnés à mort. Tout le quartier assista aux funérailles de la famille Perske, derrière Jill.

Gustave DeForest éteint l'ordinateur et se dirigea lentement vers la sortie. Il se rappela alors qu'il était noir.

 

Le feu était vert depuis un moment déjà. DeForest n'entendait pas les klaxons autour de lui. La voiture derrière lui déboita et frôla son pare-chocs. Un homme agitait un bras à l'intérieur. Le feu passa au rouge. Un peu de répit, se dit l'inspecteur.

Il roula comme ça, un peu sans savoir, un peu pour être avec les autres. Il se retrouva devant le commissariat central, puis assis à son bureau, seul dans la grande pièce vide. Le téléphone sonna. Il décrocha:

 

          « C'est pour vous signaler un crime. »

 

La voix, celle d'un homme, était calme. DeForest ne dit rien et prit un crayon pour noter.

 

          « 224, Rosanna Road. »

 

La voix se tut. L'homme ne raccrocha pas. DeForest attendait:

 

« Sous le lit, il y a une latte de plancher mal jointe. »

 

Clic. Cette fois-ci, la voix était partie.

 

222, 224. L'inspecteur se gara lentement. La lumière brillait au premier étage, le reste du petit immeuble était plongé dans le noir. "Bart" indiquait la sonnette. Gus ne sonna pas, la porte était entrebâillée. Bart était suspendu par les pieds. Deux crochets de boucher traversaient ses chevilles. Sa gorge largement coupée béait. Une mare de sang coagulait sous sa tête. Bart semblait fixer quelque chose comme un bout de semelle. C'était sa langue, tranchée net et posée sur le plancher. DeForest poussa le lit du pied. Il trouva la latte disjointe et sous elle un petit coffre. Il prit dans sa poche les deux clés trouvées chez Carter. La première débloqua la serrure. A l'intérieur, une pile de DVD. Il était temps d'appeler Al Forbes et d'aller se coucher.

 

Gustave DeForest regarda sa barbe de trois jours et prit du plaisir à la raser. Chaque coup de lame effaçait de sa peau les poils gris et blancs qui le vieillissait. Il était habituellement peu sensible à son apparence mais là, c'était différent, il allait voir Jill. Il voulait être beau, et, si ce n'est jeune, avoir de la prestance. Il pouvait en avoir. Il devait en avoir.

Jill avait quitté le lit et faisait quelques pas dans le couloir, aidée d'un déambulateur. Gus la vit de loin avancer avec difficulté. Il se cacha dans un angle et la regarda venir vers lui. Quand elle fut tout près, il fit mine de la surprendre et lui tendit son bras comme on le fait à une jeune mariée. Les yeux de Jill riaient et Gus était ravi. Arrivés à la chambre, Gus aida Jill à s'asseoir puis lui raconta tout ce qui s'était passé depuis sa dernière visite. Jill était très attentive, elle soulevait parfois la main et Gus ralentissait son débit et reprenait ses explications. Quand Gus raconta la lecture du premier article de Jeff Worston, les yeux de Jill se perdirent dans le vague. Gus s'arrêta de parler et Jill l'invita de la main à reprendre. Quand il eût fini de raconter, il s'assit tout à côté d'elle, prit sa main dans la sienne et l'approcha de son visage. Elle ferma les yeux et promena longtemps le bout se ses doigts sur le front, le nez et la bouche de DeForest.

 

DeForest tournait en rond dans son salon et ne trouvait pas. Se pointer chez elle et sonner à la porte? Il ne fallait même pas y penser! La garce se jouerait de ses questions et ne lâcherait rien. Et d'ailleurs quelles questions? Où étiez-vous, Miss Carter dans la nuit du 9 août? Ou encore: avez-vous revu Cade Sullivan depuis son acquittement? Et aussi: Etes-vous au courant, Emma Carter, des soirées "spéciales" qui se déroulent en ville? Non. Tout cela sentait la sortie de route, le rire en cascade, tête renversée, gorge déployée :

 

« Allons, inspecteur, venez plutôt vous asseoir à côté    de moi et trinquons ensemble. Voulez-vous? »

Et DeForest se voyait glaçon dans un verre de whisky en train de fondre pour Emma. Emma! Il fallait qu'il la coince, c'était elle la clé, il en était sûr.

L'inspecteur tourna jusqu'au soir dans son salon, sans trouver. Il reprit la lecture des DVD commencée la veille. Les mêmes scènes se succédaient avec les mêmes cadrages, les mêmes positions, les mêmes râles. La vision de ces chairs pénétrées, fessées, écartelées devenait répétitive et finissait par lasser. Seules les filles changeaient et DeForest s'attachait à leurs expressions quand elles mimaient le plaisir sous les coups de boutoir de sexes sans visage, d'hommes dans l'ombre, de mains anonymes. Certaines singeaient les méthodes de l'Actors Studio en se jetant littéralement sur la moindre queue qui se présentait devant leur bouche ou ouvraient leur cul à deux mains pour que la bite de ces messieurs coulisse plus vite là où elle souhaitait s'enfourner. Une fois l'excitation animale passée, le spectacle était triste. DeForest crut reconnaître plusieurs personnalités, notables, hommes d'affaires peut-être mais il s'avérait incapable de mettre avec certitude un nom sur leurs visages. Les images étaient trop fugitives, souvent dans la pénombre, jamais de face. L'inspecteur bailla plusieurs fois et s'apprêtait à éteindre la télé. Il prit un dernier DVD. La scène, dés le début, retint son attention. Une femme de dos, fesses nues, corsetée, jambes bottées jusqu'aux cuisses, mate les ébats de ces messieurs et des filles. Cette femme, c'est Emma Carter, DeForest le jurerait. Ce port de tête, cette pose altière lui rappellent les photographies des journaux quand Mrs Banres était encore Maître Stafford. Elle s'avance dans la pièce et s'arrête devant les corps, joue de sa badine pour raffermir un téton, redresse une tête, flatte une croupe ou accentue sa cambrure, soutient un chibre défaillant dans sa pénétration. Elle s'approche d'une fille seule, alanguie sur un canapé dans une alcôve, sans doute droguée, se penche vers elle, la caresse et l'embrasse, s'allonge à ses côtés et l'enlace. DeForest enrage: un loup masque le visage de la belle aux cuissardes, impossible de l'identifier formellement. Elle a défait de son poignet un bracelet orné d'un rubis pour le passer à celui de son amante. La fille est maintenant sur elle, bouche contre son sexe. Un homme cagoulé la prend par les hanches et la pénètre avec précaution. Son sexe brille, ganté d'acier. Il saisit ses cheveux et la force à rester tête baissée, collée à la vulve de la femme bottée. Emma Carter enserre sa tête de ses deux jambes croisées et serre. L'homme donne de grands coups de reins et déchire la fille. Fin de la scène.

DeForest a reconnu la dernière victime mexicaine grâce au rubis. Il a maintenant de bonnes raisons d'aller extirper un mandat à Singleton et de rencontrer Emma Carter.

 

L'inspecteur allait cogner contre la porte du bureau de Singleton quand Forbes déboula sur lui, la mèche en bataille:

 

« Viens avec moi, nouveau meurtre, c'est du lourd.»

 

DeForest avisa Phil Straw et lui fit signe de ramasser son matériel et de foncer avec eux.

Al Forbes ne décoinça pas les mâchoires de tout le trajet. Il fonçait dans la ville, cramait les feux, doublait sur la file d'en face en faisant -trop- confiance à son gyrophare et à la sirène. Il pila devant le bar de Globo en laissant la moitié de la gomme de ses pneus sur la chaussée.

Globo était allongé sur son bar. Il semblait dormir. Son torse et son ventre avaient été ouverts de la cage thoracique jusqu'en dessous du nombril. Les côtes étaient cassées, les organes, cœur, foie, poumons, intestins avaient été retirés et posés sur un plateau un peu plus loin sur le bar. Juste la place nécessaire pour glisser deux têtes réduites à leur place. Les deux têtes qui manquaient chez Carter.

DeForest n'était pas un sensible. Etait-ce l'heure matinale? Le café trop noir qu'il avait avalé sans rien grignoter? Tout lui remonta d'un coup et il eût juste le temps de franchir la porte des chiottes pour se vider. Quand il sortit, Forbes attendait son tour.

 

Le meurtre de Globo n'était pas en soi une surprise. Ses confessions étaient trop évidentes pour être sincères. Ce qui intriguait DeForest, c'était le mode opératoire de celui qui l'avait dépecé. L'homme avait une réelle connaissance du corps humain, il savait où il fallait trancher, déboiter une clavicule ou un coude, il connaissait les articulations et le point d'attache des tendons. Il maitrisait également l'art de la découpe avec tout le savoir-faire d'un boucher. Cela pouvait ressembler aux mises en scène des meurtres du 8 comme être l'œuvre d'un tout autre détraqué. La vraie question était: Pourquoi avoir éliminé Globo? Gus avait l'intuition que Globo fournissait en filles les soirées d'Emma Carter. Ce n'était qu'une intuition. Il lui fallait en prouver la réalité.

 

Le front de Singleton virait au rouge. Il se tortillait sur son siège et ramenait sans cesse les pans de sa veste sur ses genoux. Le visionnage du DVD que venait d'amener DeForest le mettait dans tous ses états. L'inspecteur stoppa la lecture:

 

« J'ai besoin d'un mandat, Chef. A l'encontre Mrs Carter »

Singleton n'avait pas encore tout à fait repris ses esprits. Il se voyait au milieu des filles, notable parmi les notables dont le sexe turgescent exprimait le pouvoir. Il soupira:

 

« Qui vous dit que c'est elle? On ne voit pas son visage, jamais. »

 

          « Vous oubliez le bracelet au rubis, Chef. »

 

« On le voit à peine. Trop loin. Et l'image n'est pas très nette. »

 

          « Donc on ne bouge pas. C'est ce que vous           préconisez? »

 

« Je n'ai pas dit ça, DeForest. Revenez dans une heure, je vais voir ce que je peux faire. »

 

Une heure à tuer. Si DeForest avait été fumeur, il s'en serait grillé quatre ou cinq d'affilée et aurait passé le reste du temps à tousser. L'avantage du tabac, c'est que non seulement ça tue l'ennui mais qu'en plus ça rapproche de la mort. Il n'était pas fumeur, alors il prit un café –pas bon pour le cœur- et se mit à rêvasser devant l'écran de son ordinateur. Un jour, on découvrira que rêvasser devant son ordinateur est nocif pour la santé et une loi viendra limiter à deux heures par jour l'exposition à tous les écrans. A moins d'acheter un appareil très coûteux qui casse les ondes en les faisant passer par de petits trous, une passoire en quelque sorte. Comme il en passe moins, on peut rester plus longtemps. Bref, DeForest était en plein coltard quand Singleton beugla son nom par la porte entrouverte de son bureau:

 

« Vous avez rendez-vous à 15 heures avec Emma Carter, chez elle. Ce n'est pas une demande officielle,      mais je l'ai convaincu de vous recevoir. C'est tout. »

 

Singleton tendit un papier avec l'adresse de Mrs Carter. DeForest faillit lui demander comment il avait pu la convaincre. Il la connaissait, personnellement?  Quels pouvaient bien être les arguments, puissants, que Singleton avait utilisé? L'inspecteur passa sa langue sur ses dents et tourna les talons.

 

L'immeuble était plutôt haut de gamme. Grand hall avec plaques de marbre, pas de vulgaires boites aux lettres ni même de sonnettes mais un concierge assis derrière un comptoir en bois précieux. DeForest s'annonça:

 

          « J'ai rendez-vous avec Mrs Carter. »

L'homme le toisa des pieds à la tête, tapota quelque chose sur un clavier. Plusieurs secondes s'écoulèrent. Un grésillement, le téléphone. Le concierge décrocha le combiné, il fit "oui, oui":

 

          « 19e étage, ascenseur B »

 

C'était tellement chaleureux que DeForest oublia de dire merci.

 

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un loft dont les seules limites étaient l'horizon et d'immenses baies vitrées. Emma Carter fumait, allongée dans un canapé en cuir blanc qui la portait sans l'engoncer. Elle attendait tranquillement l'inspecteur Gustave DeForest.

 

«  Bonjour Inspecteur, débarrassez-vous. Servez-vous un verre, et prenez place dans ce fauteuil en face de moi, vous verrez il est très confortable. »

 

La conversation prenait exactement la tournure que DeForest redoutait.

 

« Je vais rester debout, Madame, avec votre permission. Et je ne prendrai pas de verre, merci. J'ai…quelque chose à vous montrer. Vous avez, je suppose, un lecteur DVD ? Oui, je le vois là. »

 

DeForest lança le DVD qui s'ouvrait avec la scène du bracelet au rubis. Il laissa défiler les images sans dire un mot.

 

« Est-ce que ces images évoquent quelque chose pour vous ? Est-ce que vous vous reconnaissez ? »

 

« Me reconnaître? Mais où ça inspecteur ? Non, ces images me sont totalement étrangères. »

 

«Parlons de ce bracelet avec un rubis. Vous ne l'avez jamais vu ? Il ne vous a jamais appartenu ? »

 

« Non, franchement non. L'image est un peu floue et je n'ai jamais eu de bijou aussi… enfin, je veux dire de cette sorte.»

 

« Vous voulez dire quoi au juste avec « bijou de cette sorte » ? »

 

« Mais, ce n'est pas un bijou pour une femme comme moi, c'est tout. »

« Un bijou de pacotille, si je comprends bien. Un bijou pour une fille de petite vie. C'est ça ? »

 

«Oui, si vous voulez » concéda Emma.

 

« Pourtant ce bijou a été acheté un prix très raisonnable chez un joaillier de renom. Vous connaissez bien Steven Mac Gregor je crois ? »

 

« Oui »

 

« Oui comment ? Etes vous intimes ? »

 

« Oui, on peut dire cela. »

 

« N'est-ce pas Mr Mac Gregor qui vous a offert ce bijou ? »

 

« Ecoutez, je ne sais pas. Steven m'a offert et m'offre beaucoup de bijoux et celui-ci ne me dit rien. »

 

« Admettons. Que savez-vous des soirées privées organisées en ville entre des notables et des filles ? »

« Comme tout le monde ! Je ne prête guère attention à ce genre de rumeur. »

 

« Vous n'avez jamais participé de près ou de loin à ce genre de soirée ? »

 

« Non ! Bien entendu que non. »

 

« Que faites-vous dans la vie Mrs Carter ? Je veux dire de quoi vivez-vous ? »

 

« Je touche, enfin je touchais une pension que me versait Mr Carter, mon ex-mari après notre divorce. »

 

« Sa mort vous a bouleversé, j'imagine ? »

 

« Non, inspecteur, elle ne m'a pas bouleversée. C'est moi qui l'ai quitté. Il était alcoolique et monomaniaque. Ses lubies pour les crânes rapetissés m'inquiétaient. Tout comme sa collection de membres, pieds ou mains confinés dans des bocaux. Brrr, j'en ai encore le frisson. »

 

DeForest opina du chef pour dire combien il comprenait toutes les turpitudes qu'avait du subir Mrs Carter.

« Avez-vous revu Cade Sullivan depuis que vous l'avez fait brillamment acquitté ? »

 

          « Nooon…Pourquoi l'aurais-je fait ? »

 

          « Je ne sais pas. Il paraît qu'il est en ville. »

 

DeForest laissa passer une respiration et reprit :

 

          « Et Pat Stone, vous vous souvenez de lui ? »

 

« Oui, assez bien. Il était jeune avocat et je lui plaisais beaucoup. »

 

DeForest se leva pour saluer son hôtesse et tout en lui tendant la main pour la remercier de son accueil, posa la dernière question, à la Columbo :

 

« Jill Perske, ça vous dit quelque chose ? Vous la connaissez ? »

 

« Non, enfin oui, je crois qu'elle écrit dans le Modern Post, ou plutôt qu'elle écrivait… »

 

« Vous ne le connaissez pas ? Vous ne l'avez jamais vue ? »

 

« Nooon. Jamais. »

                   

DeForest prit congé d'Emma Carter presqu'avec regret. Cette très belle femme gâchait son intelligence en ne misant que sur sa beauté ou plus exactement son sex-appeal, auquel aucun mâle ne savait résister.

Il n'avait pas préparé sa dernière question sur Jill. Elle était venue comme ça, par instinct. Les autres réponses ne le surprenaient pas. Emma n'étant pas menacée, il était logique qu'elle nie ou qu'elle dise ne pas se souvenir. Quand même, elle admettait une liaison avec Pat Stone.

  

DeForest repassa au central. Il fallait qu'il voie Forbes. Il le trouva dans le bureau de Singleton.

 

          « Alors? » lança le Chef

 

« Rien de bien croustillant. La belle a la peau dure. Elle ne craquera jamais sans les pincettes. »

 

« Hors de question! Nous n'avons aucune preuve qui permette de la placer en détention. Soyez patients, tous les deux, je sens le fruit mûr. »

 

Patients? Curieuse réaction. Après avoir exigé des résultats et vite, Singleton jouait le gars cool qui a tout son temps.  DeForest prit Forbes à part:

 

          « Qu'est-ce que t'en penses? »

 

Forbes regarda DeForest un brin étonné. C'était la première fois qu'il lui demandait son avis ! Il fit la moue:

 

« J'crois qu't'as raison. Y'a qu'en cellule qu'elle parlera. Singleton ne lâchera jamais de mandat. Il faut trouver autre chose. »

 

« Oui, mais quoi ? A part trouver des preuves, je vois pas. »

 

DeForest savait très bien ce qu'il fallait faire mais il voulait que Forbes en ait l'idée.

 

          « Chez elle ? C'est à ça que tu penses ? »

 

Gus fixa Al avec un grand sourire:

 

« Tu sais qu't'es génial, toi ? Bien sûr que les preuves sont chez elle. »

 

« Je m'en occupe » conclut Forbes, tout à sa superbe de coq.

 

Gus avait tout juste le temps de faire un saut aux archives revoir Pat Stone, l'homme à la voix sans timbre. Il s'apprêtait à partir quand DeForest le stoppa.

 

          « J'ai vu Emma Carter » commença-t-il.

 

« Comment va-t-elle ? Belle femme, n'est-ce pas ? Elle vous a dit de vous asseoir dans le fauteuil en face d'elle et a croisé ses jambes, n'est-ce pas ? »

 

« Oui, c'est à peu près ça. Dites-moi, quand vous…étiez…ensemble, elle était, comment dire, normale ? »

 

«Qu'entendez-vous par « normale », inspecteur ? »

 

« Je veux dire votre relation de couple était classique ? »

 

«Classique ? Qu'est-ce c'est « classique » ? »

 

DeForest s'enferrait et peinait dur. Il s'élança en oubliant le vide sous ses pieds :

 

« Je veux dire : aviez-vous des relations sexuelles régulières ? »

 

« Ah, oui ! C'est ça que vous voulez savoir ? Et bien, je vais vous décevoir inspecteur, ou vous rassurer, peu importe. Nous n'avions aucune relation sexuelle. Et la raison en est assez simple : Emma Carter est lesbienne mais elle n'assume pas son homosexualité. Son père ne l'aurait pas supporté. Quelle meilleure couverture que s'afficher au bras d'un homme et se déclarer célibataire endurcie ? J'étais tellement amoureux d'elle que je m'en fichais à un point que vous ne pouvez même pas imaginer. Emma est une femme exceptionnelle et pour le bonheur de partager cette exception, j'étais prêt à tous les sacrifices. »

 

«Je comprends, fit DeForest. Mais pourquoi vous être séparés ? »

 

« C'est elle qui est partie. Pour une femme. »

 

« Une femme, oui, bien sûr. »

 

« Une femme que vous connaissez, inspecteur. Elle était très jeune. Elle s'appelle Jill."

                     

Pat Stone quitta Gus DeForest dans un sourire flottant. DeForest s'était raidi, l'œil vague, le souffle tari. Jill Perske amante d'Emma Carter. Jill qui ne dit pas tout. Jill qui vit avec le lourd passé de sa famille massacrée. Jill, journaliste insolente, qui le maltraite, lui le flic balourd. Jill qui semble lui porter de l'intérêt, mais comment la croire ? Jill dont il est amoureux, oui, il peut le crier, AMOUREUX. Mais comment Jill peut-elle l'aimer lui homme et noir ? DeForest n'avait jamais été aussi désespéré. Des autres, de lui même, de cette chierie qui le cernait et dont il n'arriverait jamais à se débarrasser. Gus était en pleine schizophrénie. Il était  l'illusionniste sur la scène et le spectateur dans la salle. Le tour, parfait, virait au fiasco : les ficelles étaient trop grosses, le seul spectateur, Gustave DeForest, se gaussait du prestidigitateur, DeForest Gustave.

 

 

 

 

 

10

minutes plus tard, DeForest déboulait chambre 32. La femme de ménage finissait de laver le sol, le lit avait été enlevé, seul un tuyau à oxygène pendait encore au mur.  Gus se rendit directement au service des admissions, prit un ticket et dut patienter un bon quart d'heure qu'un couple affolé trouve les papiers demandés par l'agent administratif, "Non, Monsieur, ce qu'il me faut c'est l'attestation d'assurance maladie, un papier vert". Et le monsieur de renverser le sac de sa femme à la recherche de l'introuvable document.

DeForest regarda son interlocutrice, lui sourit et détacha chacune des syllabes :

 

« Savez-vous si Miss Perske, chambre 32, a quitté l'hôpital ? »

 

« Le bon de sortie est de 10h30 »

annona la préposée d'une voix mécanique.

«Ah, elle n'a pas réglé sa télé. 30 dollars. »

 

DeForest prit les trente dollars dans son portefeuille et les glissa devant lui.

 

          «Elle a dit où elle allait ? »

 

«1834, Queen Street. C'est tout ce que j'ai. Suivant » enchaîna-t-elle.

 

Jill gisait à terre au milieu du couloir, appuyée sur un coude, en larmes. DeForest s'approcha d'elle et lui caressa les cheveux.

 

«Pourquoi m'avoir caché cette relation avec Emma?» chuchota-t-il.

 

Jill Perske leva ses yeux embués vers Gus et avança une main tremblante vers sa joue. DeForest l'aida à se relever, l'assis dans un fauteuil, sécha ses larmes et attendit que le rythme de sa respiration s'apaise. Il alla chercher un verre d'eau dans la cuisine et après qu'elle ait bu lui tendit son calepin et un crayon. Elle écrivit:

 

          «Histoire ancienne. »

 

«Histoire ancienne? » dit DeForest. «Peut-être, mais une histoire qui prend pas mal d'importance au vu des événements actuels.»

 

          « Je crois que j'ai été son seul vrai amour.» traça Jill d'un trait hésitant.

 

          «Et pour vous?» s'inquiéta Gus

          «Une passade, je ne savais pas où j'en étais.»

 

« Pourquoi Emma Carter s'affiche-t-elle avec des hommes si elle ne les aime pas vraiment?»

 

Les doigts de Jill courraient sur le papier:

 

«Sa manière à elle d'avancer masquée. Un père autoritaire et sublimé, une histoire très compliquée entre eux. Elle n'a jamais voulu tout me dire. Les hommes sont ses jouets et elle en trouve toujours d'assez bêtes pour croire qu'ils vont la changer.»

 

« Et Cade Sullivan? Que s'est-il passé avec lui? »

 

« Il est pervers, comme elle. Il rabat les filles, elle joue avec elles, il les tue. Symbiose parfaite: le jardin d'Emma reste secret et Cade trouve l'extase. Chacun se sert et nourrit l'autre.»

 

« Pourquoi vous êtes-vous tue ? » questionna DeForest.

 

« Aucune preuve. Juste mon intuition. Les preuves, c'est vous. » renvoya Perske.

 

A son attitude de matador qui domine le taureau et l'arène, Gus comprit qu'Al Forbes avait péché la grosse info, celle qui vous décore le plastron pour la fin de votre carrière ou vous envoie au rebut parce que vous comprenez, quand c'est trop gros, ça passe pas. Alors il faut tamiser, les lumières, les preuves, gommer un peu, effacer parfois et faire porter le chapeau à de plus petits, là, en dessous. Forbes ne savait pas encore qu'il devrait en rabattre, avaler des trucs bizarres et continuer à sourire. Pour l'instant, il dominait le taureau et l'arène.

DeForest s'approcha de lui en le contournant et lui tapota avec une certaine tendresse l'épaule.

 

          «ça va, Al? »

 

On ne pouvait pas faire plus con comme approche.

 

          «De la bombe, Gus! C'est de la bombe! »

 

Forbes brandissait un calepin noir dans une main et deux ou trois DVD dans l'autre.

 

«J'ai visionné les vidéos, commença Al comme un pro, on voit tout. T'entends bien: TOUT! Y'a de quoi faire tomber la moitié de la ville. C'est une deuxième caméra, images claires, gros plans et on voit les visages, DeForest, on voit les visages de tous ces  mecs! C'est pas beau ça? »

 

DeForest prit un air admiratif.

 

« Et le meilleur est là, dans ce carnet. Les noms et prénoms figurent en entier et en face de chacun d'eux, une somme, rondelette. Hein, qu'est-ce t'en dis, Gus? »

 

Gus DeForest se força un peu pour faire croire à son ébahissement total:

 

«Je crois qu'il faut aller voir le Chef. Maintenant, il ne peut plus reculer. »

 

          «Un peu qu'il va le délivrer son mandat! »

 

Les choses ne se passèrent pas comme Forbes l'espérait. Singleton admit que les nouveaux éléments amenés par Forbes étaient troublants. Mais quand il posa la question de leur origine et de leur découverte, Forbes s'empêtra dans une explication des plus confuses. Comment pouvait-il avouer qu'il avait fait appel à un de ses indics, un monte-en-l'air au passé glorieux, pour aller prélever quelques DVD et un carnet dans l'appartement d'Emma Carter?

Singleton savait pertinemment comment Forbes avait obtenu ces preuves. Il savait aussi que les rendre publiques l'exposait à une plainte immédiate pour violation de domicile et de la vie privée. Les preuves  seraient à l'instant considérées come non recevables par le tribunal. 

Forbes tempêta, pour la forme, mais dut s'avouer vaincu. Il lui fallait repartir à l'assaut d'Emma Carter et tenter de lui arracher la vérité. DeForest savourait cet instant de défaite et d'humilité. Forbes avait besoin d'humilité.

 

Le week-end arriva sans nouveau meurtre. Un dimanche d'une tranquillité absolue. Le premier de longue date.  Quand plus rien ne semble bouger, quand plus rien de ce qui est prévisible n'arrive, alors d'autres événements se produisent.

DeForest reçut un message, glissé dans sa boite aux lettres:

 

          «Je vous verrai lundi à 16h, quai Sud, dock 4,           bâtiment H. »

 

C'était une zone désaffectée, les anciens entrepôts, fleuron de la marine marchande qui remontait le fleuve pour amener à la ville tout ce dont elle avait besoin. Une époque révolue, balayée par les 38 tonnes qui labourent aujourd'hui l'Interstate et la Truck Road. L'inspecteur avait deux hypothèses de rendez-vous: Emma Carter ou Cade Sullivan. Et il penchait plutôt pour la deuxième intuition.

 

La zone était sinistre. Rien n'est plus désolant que le métal qui rouille. Les immenses hangars, vides, froids, se décomposaient au fil des jours en fines particules de fer qui s'amassaient  couche après couche sur le sol. Un sol brunâtre, plein d'excroissances tordues comme autant de plaies que la terre ne savait absorber. Tout était blessant dans ce décor, décor jadis habité par la fureur de l'acier en fusion, le ballet permanent des hommes pour alimenter la forge, décor figé, aphone, décor déformé aux arêtes déchirantes.

DeForest trouva avec difficulté le bâtiment H. Plus de panneau, plus de trace, plus de vie pour lui indiquer un chemin.

Il s'avança jusqu'au milieu du hangar et héla au hasard:

 

          «Y'a quelqu'un? »

 

Sous un puits de lumière, presqu'au milieu du rectangle, il y avait un siège, vieux fauteuil de secrétaire en skaï déchiré monté sur trois roues pivotantes. DeForest le fit tourner et s'assit. Il attendit peu de temps.

«Ne vous retournez pas, Inspecteur. Regardez droit devant vous. »

  

La voix, celle d'un homme, était ferme, un peu éloignée, elle venait d'en haut, derrière DeForest.

 

«Je vais vous raconter certaines choses, inspecteur. Vous allez me poser des questions, 8 pas une de plus. Je crains que vous ne sachiez que faire de mes réponses et qu'elles ne vous servent qu'à combler votre désir de savoir, d'expliquer, de justifier. Je vous écoute, inspecteur. 1ère question. »

 

Cade Sullivan aimait jouer et DeForest n'aimait pas ça, mais il n'avait pas vraiment le choix. Il posa sa première question:

 

          «Pourquoi tuez-vous toutes ces filles? »

 

          «Par plaisir. Question stupide. Plus que 7. »

 

DeForest fit la grimace. Une cartouche de grillée:

 

          «Avez-vous des complices? »

 

« Bien sûr! Vous par exemple: n'allez-vous pas chaque mois abuser d'une de ces filles, comme vous dites? Et si l'une d'elles venait à témoigner, vous dénoncer? Vous voyez, je vous suis utile. »

 

«Donnez-moi les noms de tous vos complices directs. »

 

«Bart m'a aidé avec son singe et il a été récompensé. Ce petit manquait d'affection. J'ai du le supprimer, il   parlait trop. Globo aussi. C'est une forme d'impolitesse, ces bavardages incessants. Une irrévérence envers ma personne. Ils me devaient        tout. Ed Carter, ce n'est pas moi, c'est Emma. Emma, mon instigatrice, ma muse. C'est elle qui m'inspire. »

 

          «Pourquoi avez-vous arrêté de tuer les jeunes           mexicaines? »

 

          «Emma...Emma pense que c'est devenu trop           dangereux. » dit Cade avec un certain mépris.

 

          «Allez-vous la tuer, elle aussi? »

 

«Je...je devrais. Oui, je devrais. Plus que 3 questions,     inspecteur. »

 

          «Vous vous croyez intouchable? »

 

«Non. Qu'est-ce qui peut m'arriver? Etre tué à mon tour? J'attends cela avec impatience. »

 

«Qui sont les notables impliqués dans ces parties? »

 

«Je vais vous le dire, mais vous ne les coincerez jamais. Mac Grégor. Il finance et couvre Emma. Le      géant du béton, Joe Tempelstorn, le vice-président de la Haute Cour, Cyrus Lewis, un avocat influent Ted Clark. La liste est longue, inspecteur. J'ai même vu votre Chef, Joe Singleton, n'est-ce pas? participer à l'une de nos petites soirées. Certains ont des doutes, d'autres se       posent des questions, tous sont venus et revenus. Dernière question. »

 

«Vous espérez la gloire? Les gros titres des journaux? Le panthéon des serial killers? »

 

«J'ai déjà eu tout cela. J'espérais que vous m'aideriez à trouver une sortie, inspecteur. Au final, c'est moi qui vous aurai aidé. »

 

Il ne se passa rien pendant plusieurs secondes. DeForest se retourna lentement sur son siège pivotant. Personne. Le hangar était désert. Inutile de chercher, de fouiller. Cade Sullivan avait disparu, évanoui, fondu dans la limaille.

L'inspecteur avait une question de plus, une 9e, une de trop, celle qu'il aurait du poser, la première: Pourquoi uniquement des mexicaines? DeForest connaissait intimement la réponse. Ces filles ne représentaient rien, elles servaient les instincts les plus bas, elles étaient payées et pouvaient disparaître sans que cela gène le moins du monde la vie de la cité. Elles étaient celles qui incarnaient la face obscure, le péché inavouable, la source des plaisirs abjects. Leurs meurtres étaient comme une purification, une absolution, avec elles s'effaçaient les mauvaises pensées, les gestes odieux, les corps sataniques.

 

Deux mois s'écoulèrent. Les meurtres du 8 ne faisaient plus la Une des journaux chassés par la violence à l'école et une série de tueries à travers le pays. L'heure était au dézingage en nombre, au flingage par hasard, sans motif, avec juste pour idée de faire le maximum de morts dans le minimum de temps.

Le corps de John Craig, l'ex-homme à tout faire de Mac Gregor, fut retrouvé noyé. Il avait sûrement glissé, plus bourré que d'habitude. Jeff Worston avait fini par trouver un nouveau job en redémarrant comme simple rédacteur à 500 kilomètres de là. Pat Stone végétait toujours aux archives. Joe Singleton s'était mis à picoler, son nez avait doublé de volume et bourgeonnait. Il était inquiet. Al Forbes pistait Emma Carter et espérait la coincer en flag, mais en flag de quoi? Officiellement, l'enquête de police était close, l'affaire était maintenant dans les mains d'un juge dont le zèle s'arrêtait à la promesse d'une belle carrière. Cade Sullivan s'était évaporé, plus aucune rumeur ne circulait dans la ville et les filles avaient repris leurs activités normales  sur les boulevards (pour les nouvelles et les fortes têtes) et dans les bars (pour les plus dociles). La campagne pour la mairie occupait tous les esprits et libérait l'agressivité disponible. Les homicides étaient en chute libre, les braquages et les casses en augmentation constante: les campagnes coûtent cher. Pour le reste, les colleurs d'affiches des principaux camps s'affrontaient dans des bagarres féroces, le but étant de faire le plus grand nombre d'estropiés chez l'adversaire. Le raisonnement était simple: moins ils seront nombreux, moins ils colleront d'affiches. Pour compenser les pertes, les partis faisaient tourner la planche à billets et recrutaient. Tout cela occupait son monde.  

 

DeForest voyait Jill presque tous les jours. Il y avait entre eux une grande complicité et un après-midi, leur désir l'un de l'autre éclata là, sur le tapis du salon. Gus ne posait pas trop de questions, il laissait Jill dévoiler bribe par bribe les zones d'ombre de son histoire. C'est elle qui avait inspiré à Emma la mise en scène des meurtres selon un soi-disant rite Maya. Cela datait de l'époque où elles étaient ensemble, quand Jill faisait sa thèse sur la civilisation de Mésoamérique. C'est Jill aussi qui avait la première compris et dévoilé les enjeux autour des meurtres des mexicaines. Gus la trouva plusieurs fois prostrée, genoux à terre, accroupie sur les talons, tête dans les mains, visage contre le sol. Jill se reprochait sa liaison passée, son manque de courage à dénoncer ce qu'elle savait ou ce qu'elle pressentait. DeForest tentait de la rassurer, de la réconforter. Parfois elle s'abandonnait dans ses bras, parfois elle le repoussait, le frappant de ses poings en criant. Gus en était effrayé.

 

10 semaines avant l'élection, les positions se durcirent encore. Le New Report passa le premier à l'offensive et révéla dans une grande enquête les réseaux du maire, David Barrymore. L'article pointait malicieusement du doigt le programme immobilier ambitieux du premier élu et les liens étroits qu'il entretenait avec Joe Tempelstorn, roi du BTP. Le journaliste rappelait que la ville avait dépensé des centaines de milliards de dollars dans une série de travaux dont certains n'étaient pas des plus urgents. La construction d'une nouvelle mairie, verrue de verre, vision d'un architecte obscur, s'avérait impraticable et se dégradait chaque jour d'avantage. Un complexe sportif censé donner à la ville la capacité d'accueil de grands événements restait désert onze mois sur douze. Son seul entretien représentait le coût de la construction d'une crèche de 30 places chaque année. Un schéma montrait les montages financiers et les sous-traitants qui, en toute légalité certes, remontaient à Joe Tempelstorn et sa myriade de sociétés. Le papier fit tellement de bruit que le maire se fendit d'une conférence de presse pour reprendre pied à pied son bilan et rappeler que GBC, l'entreprise de Tempelstorn avait toujours été choisie parce qu'elle était la mieux-disante. Il fit la promesse, s'il était réélu, de limiter à trente pour cent les contrats accordés à une même entreprise sur une année. Tempelstorn, dans la salle, apprécia.

La réplique arriva deux jours plus tard via le Modern Post. Sous couvert de proposer le portrait de chacun des deux challengers à la mairie, l'article consacré à Charlie Stanford était assez loin de l'image du mécène philanthrope qu'il avait mis des années à forger. La légende du médecin, chercheur et aventurier parti à la recherche de nouvelles plantes au risque de sa vie, sa rencontre en plein cœur de l'Amazonie avec une tribu indienne qui l'accueillit pendant plusieurs mois et lui livra ses secrets, les brevets qu'il déposa et qui lui permirent de préserver les territoires des indiens par le biais de sa fondation, tout cela comportait des approximations que le journaliste mettait un malin plaisir à corriger. D'après nos sources, disait l'article, le docteur Stanford a bien séjourné deux ou trois mois en Amazonie, à Coari à quelques centaines de kilomètres de Manaus mais il n'a jamais vécu dans la forêt équatoriale, ni dans une tribu indienne. Là, il a fait la rencontre d'un ethnologue, passionné de pharmacologie. L'homme lui a confié des spécimens rares, récoltés dans la forêt amazonienne et lui a demandé de les ramener à son associé, resté aux Etats-Unis. L'ethnologue est mort quelques jours plus tard emporté par une fièvre foudroyante et Stanford s'est empressé d'oublier sa promesse et a travaillé pour son propre compte. Grâce aux  conseils et aux intuitions du pharmacologue, Charlie Stanford a pu mettre au point un antioxydant extrait du guayavi censé prolonger jeunesse et vitalité, un véritable frein à la course du temps. Vendu en gélules, la plante miracle a fait un malheur auprès des peoples et Stanford a diversifié et étendu sa production à travers une chaîne de plus de 250 magasins franchisés. Le journaliste montrait en quelques chiffres que la fondation avait surtout servi l'image de Stanford et lui avait donné la respectabilité de "l'éco-citoyen responsable de sa planète". Le papier expliquait que le territoire des Indiens n'était ni plus ni moins protégé qu'auparavant et qu'au lieu de leur garantir liberté et indépendance, le commerce qu'ils entretenaient avec Stanford avait profondément modifié leur mode de vie. Avant, ils allaient chercher les plantes pour soigner leur tribu, aujourd'hui ils trimaient toute la journée pour pouvoir acheter tee-shirts, cigarettes ou conserves.

Sur les télés locales, la publique et la privé, les invités politiques se mettaient la tête à l'envers pour la petite phrase, celle qui serait reprise en boucle toute la journée et les seconds couteaux s'aiguisaient les dents au cours de débats sans intérêt en rêvant à la prochaine fois, quand ils seraient de gros poissons.

Le coup fumant vint du Sunny News, propriété de Steven Mac Grégor, qui clairement s'engageait pour le camp Stanford. Dans une interview exclusive, Charlie Stanford livrait sa vision de la ville et de son avenir, un avenir ouvert à toutes les communautés, à tous les groupes, à tous les citoyens ! Les réponses, pesées au trébuchet des communicants, ne manquaient pas de souffle. Les questions, elles aussi suggérées par les consultants du prétendant, n'étaient pas trop méchantes et servaient essentiellement à mettre en valeur le candidat. Stanford frappait très fort en s'adressant directement à la communauté mexicaine, plus de vingt pour cent de la population de la ville, et leur promettait le droit de vote pour les prochaines élections locales. "Demain, on rase gratis" est une formule qui a fait ses preuves. Mais Stanford allait plus loin en révélant avoir adopté une jeune orpheline, il y a une quinzaine d'années maintenant, une jeune et belle mexicaine à côté de laquelle il posait pour une photo de famille des plus glamour. Sans en avoir l'air, Stanford dénonçait le climat délétère qui avait régné pendant de nombreux mois autour des meurtres du huit. Il réhabilitait toute une communauté, redonnait de la fierté aux sans grades, aux petits, aux immigrés, travailleurs des zones grises de la cité. Il n'entendait pas convaincre les classes dirigeantes, la haute, acquises d'après ses spin doctors à Barrymore. Il visait les petites gens de cette ville et surtout les classes moyennes durement touchées par la crise depuis quelques années. Le mot "justice" revenait 12 fois dans son interview et les lecteurs entendaient "partage", "équité" et "reconnaissance". Sa fille, Pasha, avait droit à son encadré  et parlait de son père comme d'un homme d'une bonté infinie, doux, attentif et toujours disponible. Un rêve de père qui ne s'énerve jamais, montre une patience infinie et dont l'autorité naturelle s'exerce avec harmonie et bonheur. Les communicants n'avaient pas lésiné sur la confiture en pariant que la tartine ne se retournerait pas. Les premiers échos après parution furent très favorables. David Barrymore et son équipe encaissèrent le choc, rude.

Dans ses meetings, Stanford appuyait là où ça fait mal:

«Vous, vous et vous ! clamait-il en désignant des personnes au hasard dans la salle, savez-vous que vous avez pour plus de vingt ans de crédits à rembourser? Et pourquoi? Pour votre maison? Pour votre retraite? Pour vos enfants? NON !!  Chacun de vous devra payer toujours plus d'impôts pour couvrir les investissements déraisonnables de votre maire, les placements hasardeux, les dépenses somptuaires. Ces cinq dernières années, David Barrymore, ce sympathique Dave, a multiplié les erreurs de gestion et c'est à vous qu'il adresse aujourd'hui la facture! Mr Barrymore a la folie des grandeurs: 75 millions pour un opéra dont la scène est impraticable, 200 millions pour un complexe olympique qui est la risée du monde sportif, et encore près de 150 millions pour une nouvelle mairie dont la conception, désastreuse, oblige à louer des bureaux pour loger certains services. Mr Barrymore devrait se lancer dans le bâtiment, il a du talent, le talent de dépenser l'argent qui ne lui appartient pas ».

 

Applaudissements dans la salle.

 

«Mais ce n'est pas tout. La politique de David Barrymore en matière de sécurité est un échec patent: une augmentation vertigineuse de la criminalité, des vols en tout genre, des agressions en plein jour. Qui peut dire aujourd'hui qu'il se promène l'esprit tranquille dans les rues de notre ville? Qui ne connaît pas au moins une personne qui a été victime d'un vol ou d'une agression? »

 

Murmures d'approbation dans la salle.

 

«18 meurtres en 5 mois. Je ne parle que de ces fameux meurtres du 8 qui ont défrayé la chronique et jeté la peur dans nos foyers. 18 meurtres. Un record absolu. Et qu'a fait Monsieur le Maire? A-t-il renforcé les effectifs de police? A-t-il créé des milices        volontaires comme le réclamait une forte partie de la     population? S'est-il attelé à endiguer ce fléau qu'est la prostitution? A-t-il seulement rencontré la communauté mexicaine  durement touchée par ces crimes? Non. Il n'a rien fait de tout cela. Il s'est contenté de quelques phrases de compassion et il est vite retourné dans son bureau. Croyez-vous que cela soit l'attitude d'un homme politique responsable ? »

 

«Non !!» hurle la salle.

 

«C'est l'attitude d'un homme qui n'ose pas affronter les problèmes et qui au fond n'aspire qu'à une seule chose: profiter de son statut et de ses privilèges. Voilà qui est le vrai David Barrymore ! »

 

Salle debout, en délire.

         

Le premier tour de l'élection donna une confortable avance à Charlie Stanford. Barrymore pouvait compter sur le report de voix de deux petits candidats, sous-marins acquis à sa cause en contrepartie de postes intéressants. Cela ne suffirait pas, il le savait. La dynamique était du côté de Stanford et rien ou presque ne pourrait l'arrêter. L'équipe de campagne du maire reprit les attaques sur les origines douteuses de la fortune de Stanford et le Modern Post fut mis à contribution. Chaque fois qu'un article était censé apporter une révélation supplémentaire, les ventes chutaient de 10%. Au bout de trois papiers, les consultants changèrent de tactique pour parler du bilan et de l'expérience de l'équipe Barrymore face à des amateurs qui n'avaient jamais exercé aucune responsabilité politique.

 

Le rituel débat télévisé se déroula sur NewsForUs, la chaîne de Mac Grégor. Ce fut un massacre. Stanford dominait Barrymore par son aisance devant les caméras, il ne se montra ni agressif, ni triomphant et dégaina ses flèches les unes après les autres sans jamais se départir de l'assurance de celui qui sait faire face à toutes les situations. Le tournant du débat se situa une dizaine de minutes avant la fin au moment des questions directes entre les candidats. Le tirage au sort avait désigné Charlie Stanford pour commencer:

 

«Dites-moi, Monsieur le maire, avez-vous eu vent de parties fines qui se seraient déroulées ou se       dérouleraient dans notre ville? Des soirées très spéciales réservées à des personnalités importantes? »

 

«J'ai entendu certaines rumeurs, oui. Et j'ai demandé que l'on vérifie. Je dois dire que je condamne avec la plus grande fermeté ces pratiques, si elles existent bien entendu. A ce jour, aucun indice ni aucune preuve ne m'ont été apportées. »

 

 

«Vous condamnez avec la plus grande fermeté? Voilà qui nous fait une belle jambe ! Aucun indice, aucune preuve, dites-vous? Vous n'avez donc pas eu connaissance de la plainte que vient de déposer Viridiana Huertas contre X pour proxénétisme, violences physiques et torture morale? Viridiana est        une jeune femme, presqu'encore une enfant, que l'on a forcé à se prostituer. Elle parle dans ses premières dépositions de messieurs en beaux habits à qui elle devait obéir. Je ne peux pas en dire plus ici, mais je tiens à votre disposition le procès verbal complet de    l'audition. »

 

David Barrymore bafouilla quelques mots inaudibles. Son front brillait de sueur.

 

«Vous m'apprenez cette affaire très grave. La justice doit faire son travail en toute sérénité et les coupables, quels qu'ils soient, seront punis, j'en fais le serment devant vous. »

 

          «Je veillerai à ce que cela soit le cas. »

 

La fin du débat sonna comme une délivrance pour David Barrymore. Il serra la main de son adversaire et s'enfuit vers sa loge tandis que Stanford s'attardait sur le plateau, souriait aux photographes et se livrait complaisamment aux questions des journalistes.

 

Charlie Stanford fut élu avec 53,85% des suffrages exprimés.

 

 

 

 

         

         

 

 

 

 

FIN

          

  • Quelle histoire prenante et tellement bien menée ! Un beau talent ! Dès les premières lignes, j'ai su que je ne pourrais me détacher de sa lecture, bravo !

    · Ago 5 months ·
    Louve blanche

    Louve

    • Merci à vous! Ravi de vous avoir captivée pendant cette lecture.

      · Ago 5 months ·
      Default user

      Patrick Gabet

  • Vraiment bien, merci :)

    · Ago 5 months ·
    164779940 1083926128684972 6993211968421609561 n

    Franck Breitner

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