Rentrée : nom commun, fem., généralement synonyme de désespoir.

aelwynn

« Si tu m’approches à moins de deux mètres, je te plante ce crayon, impeccablement taillé, je précise, entre les deux yeux. - Tu n’es pas sérieuse. - Libre à toi de le découvrir. »

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Nora Alissa LECOMTE - Terminale S4

Il y avait quelque chose de particulièrement excitant dans la rentrée des classes. Le regret des mois de vacances écoulés mis de côté, il était impossible de nier l'existence de cette exaltation qui survenait le matin du jour fatidique.

Comment serait la nouvelle classe ? Les professeurs ? L'emploi du temps ? Quelles vieilles blagues Carambar le directeur allait-il recycler lors de son speech de début d'année, pour détendre l'atmosphère ? Et surtout : est-ce que les misérables qui se chargeaient de faire les classes avaient eu la bonne idée de placer les amis avec les amis ?

L'appréhension et la peur étaient bien là, mais cela faisait partie du jeu et l'adrénaline résultant de ces émotions avait un effet presque enivrant.

Nora Alissa LECOMPTE – Terminale S4

Malheureusement, l'excitation avait vite fait de retomber à plat quand on était confronté à toutes les désillusions qui pouvaient accompagner le premier jour de l'année scolaire.

- C'est une blague, murmura la lycéenne en bousculant sans cérémonie quelqu'un à sa gauche pour se planter devant les listes des classes de Terminale.

Mais les mots semblaient la narguer tant ils demeuraient imperturbables, indifférents à sa détresse :

Nora Alissa LE-

- C'est une blague ! répéta-t-elle avec désespoir et la furieuse envie d'arracher le maudit bout de papier et de le déchirer en mille morceaux ne put être réfrénée que par l'intervention de sa meilleure amie, Manon, qui venait d'arriver devant les listes.

- Alors, Nora ?

Les mots se bousculaient dans sa tête, mais aucun ne semblait assez fort pour exprimer le désespoir qui lui retournait l'estomac. Elle n'était avec aucun de ses amis pour la dernière année de lycée, la dernière année qu'elle aurait pu passer avec eux avant d'être jetée sans cérémonie dans ce qu'elle considérait être une étape supérieure à la vie, constituée d'énormes d'amphithéâtres, de lettres de motivation et d'un tourbillon de nouvelles responsabilités. A bout de mot, Nora pointa du doigt les listes et s'éloigna du panneau d'affichage, émergeant du tas d'élèves qui s'était attroupé devant.

Le lycée, ce n'était pas seulement les nombreuses heures de cours auxquelles on devait assister la semaine et les devoirs qui tenaient occupés les élèves jusqu'au soir. Le lycée, l'école, c'étaient toutes les discussions à voix basse que l'on entretenait quand un moment dans le cours le permettait, ces regards échangés d'un bout à l'autre de la salle en un échange muet et complice, ces travaux de groupe qui devenaient moins usants avec les bonnes personnes ; c'était simplement cette énergie qu'un ami transmettait à huit heures du matin après une courte nuit de sommeil, ce sourire qu'il faisait éclore sur le visage à la suite d'un coup au moral dû à une note particulièrement mauvaise, cette force qu'il induisait, motivant à sortir du lit et à affronter les huitaines d'heures journalières. Pour Nora, cet aspect était aussi important que le travail en lui-même.

- Ces chacals ! s'exclama Elfried quelques minutes plus tard en la rejoignant, accompagné du reste du petit groupe d'amis qui s'était formé durant les deux premières années de lycée. On a quasiment tous les mêmes options et ils ne sont même pas fichus de nous mettre ensemble cette année ?

- Avec un peu de chance, on se verra en sport… dit Manon en poussant un soupir fataliste.

Au final, il n'y avait qu'elle et Elfried qui étaient dans la même classe cette année.

- On pourra toujours planifier des heures de réunion, intervint innocemment David.

- « Des heures de réunion », répéta Manon d'un ton sarcastique. On n'a même pas encore les fesses sur une chaise que tu penses déjà à sécher ?

Le groupe resta quelque temps à parler, jusqu'à ce qu'ils soient contraints de rejoindre leur classe respective ; les adieux furent dramatiques au point du ridicule, ce qui réussit à donner un petit sourire à Nora, qui suivit son nouveau professeur principal à l'intérieur du lycée, pour aller s'installer dans un coin de l'amphithéâtre de musique avec le reste de ses nouveaux camarades. Quand tous les élèves de terminale furent installés, le directeur fit son discours caractéristique de la rentrée. Les blagues Carambar étaient aux abonnés absents, ce qui, inexplicablement, démoralisa encore plus la lycéenne.

Une vingtaine de minutes plus tard, tout le monde se sépara et Nora suivit sa classe, sans enthousiasme, dans une salle vide du lycée à l'odeur poussiéreuse. Elle prit une chaise au dernier rang, tout à gauche, sa place favorite depuis toujours. De cette rassurante familiarité, elle tira un certain confort qui n'était pas malvenue au milieu de tous ces inconnus.

Tandis que le professeur s'absentait pour aller chercher des photocopies, une voix à sa droite, désagréablement familière, acheva une affaire déjà bien entamée : ce 4 septembre allait définitivement faire partie du top 5 des pires rentrées de sa vie.

- Quelle surprise Nora, nous sommes encore dans la même classe.

Prise par surprise, Nora réagit instinctivement avec toute la violence dont elle était capable et brandit la première chose qui lui tomba sous la main, un crayon 2B tout neuf, à la manière d'une arme :

- Si tu m'approches à moins de deux mètres, je te plante ce crayon - impeccablement taillé, je précise, entre les deux yeux.

Le manque de préambule réussit à déconcerter son interlocuteur, qui resta bouche bée quelques secondes en fixant la pointe du crayon, qui se trouvait à une distance inconfortable de ses yeux. Finalement, il recula de quelques pas.

- Tu n'es pas sérieuse, répliqua Vincent avec un reniflement moqueur qui lui apparut incroyablement condescendant.

- Libre à toi de le découvrir, grogna Nora en plissant les yeux dangereusement et en empruntant un ton nettement plus menaçant.

Vincent Delorme, c'était une cuillère d'arrogance, une pincée d'insolence et une casserole de malfaisance. Il était aimé du corps enseignant grâce à ses notes, des élèves en général par son visage engageant et son accessibilité, mais Nora le considérait comme la progéniture de Lucifer sous tous les points. « Ce gars est maléfique », disait-elle à ses amis qui n'arrivaient pas à voir au-delà de la sympathie générale du lycéen et qui avaient attribué cette haine irrationnelle à la jalousie ou à une admiration refoulée, à sa plus grande horreur. L'explication qu'elle avait donnée n'avait pas aidé : « sa tête me revient pas du tout ».

Cela n'avait absolument rien à voir avec le fait qu'il soit premier en anglais et en SVT, ses deux matières de prédilection, la reléguant ainsi à la deuxième place. Et si ses complaintes à son propos avaient démarré à la suite de la réception des bulletins du premier trimestre en seconde, Nora niait ardemment toute corrélation.

Vincent était perfide et elle ne se l'imaginait pas.

Et dès le moment où elle avait commencé à lui jeter des regards suspicieux, c'était comme s'il avait arrêté de jouer la comédie, avec elle, du moins.

Lorsqu'il avait distribué les contrôles de maths au dernier trimestre de l'année dernière et lui avait donné sa propre copie, un glorieux 18, avant de s'excuser et de lui donner sa vraie copie où un malheureux 8 était inscrit en haut, cela avait été intentionnel et elle en mettrait sa main à couper. C'était le pire ascenseur émotionnel qu'elle avait eu à subir de toute sa vie.

Lorsqu'il avait pris sous son nez le dernier brownie à la cantine, alors qu'elle l'avait entendue dire une fois qu'il n'aimait pas ce qui était sucré et évitaient les sucreries s'ils le pouvaient ? Intentionnel.

Lorsqu'il avait feint ne pas l'avoir vu un matin, alors qu'elle courait pour ne pas arriver en retard, qu'il n'avait pas tenu la porte automatique du lycée, ce qui lui avait valu un retard, car on refusait de lui ouvrir à cause de la malheureuse minute qu'elle avait de retard ? (Ce qui était ironiquement idiot, ce refus avait prolongé son retard de dix minutes.) Intentionnel !

Il s'amusait avec elle. Elle le savait. Pourquoi ? Parce qu'il était perfide !

- Tes vacances se sont bien passés ? demanda-t-il d'un ton cordial, comme si elle ne l'avait pas menacé il y a moins de trente secondes.

- Oui.

- Tu es partie quelque part ?

- Bretagne.

- C'est une belle région, fit-il après un moment. Tu as pris des couleurs.

Elle le traduisit en : « cela explique l'absence de bronzage ».

Honnêtement ! Quel adolescent normalement constitué dirait à un autre adolescent que celui-ci avait pris des couleurs ? Si ce n'était pas une provocation, Nora ne savait pas ce que c'était.

- Et toi, tu es parti où ? relança-t-elle, déterminée ne pas en rester là.

- J'ai passé le mois d'août au Brésil.

Nora ouvrit deux grands yeux intrigués :

- Il n'y avait pas trop de requins, j'espère ?

Une étrange lueur passa dans les yeux noisette du lycéen qui répondit par la négative ; Nora ne sut déterminer si c'était de l'amusement ou la promesse de représailles, mais aucune des deux options ne lui plaisait. Tandis qu'elle se creusait la tête pour sortir une réplique intelligente, le professeur fit irruption dans la salle, les bras chargés de feuilles et convia tout le monde de s'asseoir. Vincent s'éloigna pour s'installer au deuxième rang, comme toujours.

Le surlendemain matin, à huit heures et vingt-sept minutes, Nora fit irruption dans la salle pour le premier cours de l'année.

Au dernier rang, tout à gauche, Vincent Delorme, le nez dans un manuel de physique, était assis à une chaise - sa place, s'indignait une voix capricieuse au fond d'elle.

Nora serra l'anse de son sac avec une telle force que ses jointures en devinrent blanches.

Elle eut une pensée quelque peu attristée pour ses amis dispersés dans les autres classes.

Et elle se rendit compte d'une chose.

Cela allait être une très, très longue année.

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