Sauts de puce

Edgar Allan Popol

  Dès la fin du concert, j'ai senti qu'une fatigue tombée du ciel avait atterri sur mes épaules, laminant mon moral. Trois nuits sans dormir. Je payais la note après m'en être mis plein les oreilles.

  J'avais quitté la salle à regret, regagnant mes pénates à pied – j'habitais à deux pas. Je marchais en sifflotant ce que je venais d'entendre, et le trottoir résonnait étrangement sous mes semelles. L'écho ne parlait pas ma langue, mais je comprenais son sabir. J'avançais au radar. Mon médecin traitant m'avait conseillé de ne surtout pas pratiquer l'automédication. De ne pas forcer le sommeil.

  « C'est comme une femme. Si tu lui montres trop que tu en as envie, elle se bloque. Et il te faudra faire mentalement les cent pas devant cette forteresse imprenable. »

  Nous nous tutoyons, oui. Son père a soigné le mien, et nous sommes allés à l'école ensemble, en classe de CM2.

  « Tu bois une tasse ou deux de tisane de mélisse, tu prends une douche tiède, et au lit, pour sept ou huit heures de gros dodo. »

  Il n'attendait jamais ma réaction, il achevait son raisonnement dans un grand sourire.

  « Et si tu ne t'endors pas, ne reste pas couché. Pas de télé, ni d'ordinateur. Le contraire serait criminel. Tu lis. N'importe quoi pourvu que tu occupes ton esprit. L'aube sera longue à venir, les heures deviennent élastiques, je sais, mais c'est à ce prix que tu franchiras les remparts de la forteresse assiégée. La princesse, dans son donjon, aura commencé à se déshabiller pendant que tu enjambais un créneau. Le comble, elle aura mis un somnifère dans chaque verre de vin donné aux sentinelles. »

  Il m'arrivait d'être sensible à son humour médiéval.

  Ce soir-là, j'entamais ma troisième nuit sans avoir fermé l'œil, et voilà que je me transformais en légionnaire romain dont les sandales (les fameuses caligae) sonnaient comme des coups de timbale sur les pavés de la Via Appia.

  La pleine lune n'y était pour rien, non.

  Je venais d'écouter Les pins de Rome d'Ottorino Respighi, le grand compositeur bolognais, et le dernier tableau évoquait les légions romaines défilant sur cette route d'un autre âge.

  Je me voyais, si fier d'avoir vaincu moult armées de par l'Europe, et frappant le sol en cadence tandis que notre chef, loin devant, paradait, une couronne de laurier posée sur son crâne dégarni.

  « Légionnaire Caius Sodepus, ta bravoure fut grande, et ce concert t'est dédié. »

  La voix ébranla mes tympans, tant elle était virile, mais elle eut le don, bien que virtuelle, d'être énergisante. Il s'était mis à pleuvoir alors que mon glaive était prêt à larder d'autres barbares.

  Je glissai sur un pavé en invoquant Jupiter.

 

  A peine rentré, je me suis couché et, cette fois, j'ai plongé dans un sommeil aussi soudain qu'inattendu.

  Le temps a aussitôt basculé sur mon enfance, lorsque mes ricochets sur l'eau, avec des galets plus ou moins plats, grâce à ma dextérité, devenaient des sauts de puce.

 

*

 

  Gamin, je jouais toujours seul. J'étais un misanthrope en herbe. Pas sauvage, non, juste habitué à l'isolement, et m'y complaisant. Mes parents s'en attristaient, mais je les rassurais, car ils voyaient bien que je prenais mon pied à parler à mes jouets, à mon ombre. Difficile d'être toléré quand on cause à des fantômes. Les autres gosses du quartier se moquaient de moi quand je demandais à mon ombre de me suivre.

  « Regardez-moi ce dingue ! Il n'a pas compris que l'ombre est là dès le jour de notre naissance et ne nous quitte plus jusqu'à notre mort ! »

  C'était toujours le gros Dédé qui m'agressait. Il me suivait partout pour m'épier, mais également parce qu'il voulait voir jusqu'où ma présumée folie m'entraînait. Je le soupçonnais d'être jaloux de ma faculté à me passer des autres. Il n'était pas un chef de clan, non, mais j'avais remarqué, à plusieurs reprises, qu'il aimait être flatté devant les filles.

  Les filles, elles me laissaient de glace. Elles se minéralisaient à ma vue. Comme si mon regard était calqué sur celui d'une gorgone. Leurs jupes, qui avaient l'habitude de voltiger même sans vent, quand j'étais là, se lestaient d'innocence. Alors les petits voyeurs me lançaient des pierres pour bien me faire comprendre que je faisais tache dans le paysage. Il me suffisait de fermer les yeux.

  Mon jeu préféré consistait à faire ricocher un galet à la surface de l'eau, de façon à ce qu'il dépasse la bouée, là-bas. Je comptais les bonds de grenouille car il en fallait au moins dix – les nénuphars étaient invisibles. J'avais édicté les règles du jeu. Je n'y étais parvenu qu'une seule fois.

  L'été, je passais une heure par jour, toujours le matin, à ramasser des galets aptes à accumuler les sauts de puce. La bouée indiquait la limite où les enfants n'étaient plus les bienvenus. C'était un avertissement destiné aux parents, condamnés à se faire bronzer en jetant un œil en direction du large.

  Je me suis rappelé la fois où un plongeur sous-marin reçut en pleine face l'un de mes galets. Son masque avait sonné creux et il avait hurlé, crachant l'embout de son tuba. Il avait bu la tasse en me menaçant de son poing.

  J'aurais pu le blesser, mais il avait été épaté par ce gamin qui lui demandait pardon, la larme à l'œil, tandis qu'il sortait de l'eau avec sa démarche de canard. Ses palmes, d'une longueur étonnante, me parurent très peu académiques.

  L'homme avait un fort accent italien. Il avait un sac en toile de jute accroché à sa ceinture plombée. Il en avait déversé le contenu sur les galets après qu'il s'y était assis. Son masque n'était même pas fêlé. C'étaient des pavés.

  « C'est quoi ? »

  « Tu le vois bien. Des pavés. »

  « Il y a une route sous la mer ? »

  « Une voie romaine, oui. »

  « Mais alors, vous n'aviez pas besoin de plomber votre ceinture. Comment vous avez fait pour remonter à la surface ? »

  « C'est pour ça que mes palmes sont si  longues. »

  « Très peu académiques, en effet. »

  Il m'avait regardé comme si j'étais à la fois un monstre et un dieu vivant.

  Il avait complètement perdu son accent. Je le lui fis remarquer.

  « Je sais. Chaque fois que je suis ému, il me déserte. C'est un mauvais soldat. Ma mère est française. »

  « Vous êtes ému ? »

  « Oui. Tu me fais penser à mon petit frère. »

  « Il va bien ? »

  « Non. Il est mort. C'était un surdoué. Il avait douze ans. Il ne supportait plus d'être différent. Il s'est jeté du haut d'une falaise. Le médecin légiste a déclaré qu'il est mort sur le coup, quand sa tête a heurté le mur de la mer. »

  J'en avais frémi. J'avais clairement vu les frissons qui lui hérissaient le poil. Il était velu comme une peluche. Il avait quitté la plage de galets sans avoir ôté ses palmes, marchant en canard jusqu'à son véhicule garé à proximité. Je me suis dit qu'il aurait du mal à accélérer, et je me suis réveillé.

  J'avais oublié cette rencontre, et mon sommeil d'homme fatigué m'avait fait voyager au cœur du passé.

 

*

 

  La nuit suivante, j'eus droit à un saut de puce parmi les plus improbables. Ce fut comme si j'avais changé de planète après avoir franchi une porte spatiotemporelle.

  On avait asséché la mer pour mettre à jour la voie pavée découverte par ce plongeur aux palmes très peu académiques. Il s'était avéré qu'il avait juste prévu de pêcher quelques oursins.

  A la suite de plusieurs voyages, il avait bâti un mur dans son jardin, histoire de séparer les concombres des tomates, qui se faisaient la guerre. Il avait dû le démolir quand il fut aimablement dénoncé par un voisin archéologue qu'il avait eu le tort d'inviter à prendre l'apéro dans son jardin. Professionnel, il avait tout de suite remarqué le muret.

  « Vous avez utilisé des pavés de voirie ? »

  « Non, non. Ceux-là, je les ai trouvés par quinze mètres de fond. C'était comme les pièces d'un puzzle désorganisé par les courants. Il y en avait à perte de vue. Une vraie route sous-marine. »

  « Sans doute pour permettre aux crabes de ne pas s'ensabler. »

  Ils avaient éclaté de rire.

  L'archéologue s'approcha de l'étrange rempart et le caressa comme s'il flattait la croupe d'une jument. Ses yeux s'illuminèrent.

  « Je crois qu'il va falloir vous en séparer. »

  Je ne faisais qu'imaginer la scène.

  Les concombres avaient-ils gagné la guerre contre les tomates ?

 

  Ma mémoire fluctuait. J'avais décidé de ranimer sa flamme en me rendant sur cette plage de galets. C'était également l'occasion de revisiter un épisode singulier de mon enfance. Si je n'y avais point songé plus tôt, c'était parce que la nostalgie me faisait peur. Obsédé par elle, la sensation de vieillir plus vite m'eût menotté au mât d'un vaisseau naviguant face au vent.

  Une petite voix me titilla.

  « Que feras-tu si tu y croises le gros Dédé ? »

  « Je lui demanderai pourquoi il a tant maigri. »

  « Mais comment sais-tu qu'il a la ligne, maintenant ? »

  Je m'apprêtais à lui répondre lorsque la mer apparut, au loin, chevauchée par le ciel. J'avais choisi la marche à pied pour gamberger. Je m'en voulais d'avoir été insouciant et replié sur moi-même. Qu'était devenu ce plongeur dont l'émotion muselait son accent italien, hérité de son père ?

  A ce jour, il était sans doute mort. Il avait déjà vingt ans de plus que moi, à l'époque. J'avais évalué son âge en fonction de la couleur de ses cheveux, grisonnants.

  J'étais aussi solitaire que sot.

  Je me souvenais de son petit frère dont la particularité, ou l'interprétation qu'il avait faite de la réaction des autres à son contact, l'avait poussé dans le vide. Moi, je n'aurais point eu ce courage, même en m'alcoolisant avant le grand saut.

  Mais, qui sait, peut-être que mon rêve fonctionnait comme une girouette ? M'orientant vers le plus noir chapitre d'un mélo.

  Et ce concert, à l'issue duquel j'avais emprunté le chemin du passé que je n'aurais jamais dû quitter, randonneur de l'ineffable, pour entrer dans la forêt. C'est là que m'attendaient les loups.

 

  J'ignorais que la Via Appia serpentait au fond de la mer. Je dodelinai de la tête pour revenir sur terre.

  La mer.

  Je la voyais, tout là-bas, qui lançait des œillades au ciel après chaque baiser du soleil.

  Il y avait un escalier, une dizaine de marches, pour accéder à la plage de galets. Je n'y avais plus mis les pieds depuis…

  Depuis un demi-siècle.

  J'avais déménagé dans le centre-ville, la fragilité de mes yeux m'éloignant du littoral. Comme si le soleil était plus clément à l'intérieur des terres.

  Le centre-ville, l'intérieur des terres…

  Je sentais monter dans ma gorge l'émotion d'un homme retrouvant sa femme après moult années de séparation, ou l'inverse, mais j'aurais fait de la prison et elle m'aurait refusé tous les parloirs demandés par mon avocat. Elle en avait bavé avec moi, oui. Raison pour laquelle j'étais resté le plus solitaire des hommes. Afin d'éviter de faire du mal aux étrangers. J'en avais tellement fait à ma famille.

  L'être humain est paradoxal. Et mythomane lorsqu'il s'agit d'exonérer, par la pensée, ses erreurs passées.

 

  Parvenu au sommet de l'escalier, je fus médusé par ce que je vis en contrebas. Le sable avait remplacé les galets.

  Moi qui voulais lancer un galet…

  J'allais devoir me passer de quelques sauts de puce. Si, seulement, ceux que je faisais en direction d'antan pouvaient me foutre la paix…

 

*

 

  « Légionnaire Caius Sodepus, ta bravoure fut grande, et ce concert t'est dédié. »

 

  La voix de César résonnait encore à mes oreilles tandis que nous brandissions le glaive en arpentant la Via Appia. Après avoir goûté à la gloire, nous avions soif de vin.

  Je comptais mentalement les barbares que j'avais éventrés tout en me disant que je méritais bien ces honneurs. Je revoyais leurs chauds serpentins se dérouler sur le champ de bataille.

  Mais je n'ai pas bien compris quand j'ai entendu cette musique qui tombait du ciel à la manière d'une météorite.

  Une petite voix l'accompagnait, se forant un passage au sein du brouhaha des cuivres.

  « Légionnaire Caius Sodepus, si tu ne connais pas Respighi, lui t'a honoré à sa façon. Enfin, il a surtout honoré cette route pavée où tes caligae martèlent le tempo de la victoire. »

  J'ai cru qu'un dieu me parlait, et j'ai grandi au point de vouloir faire la guerre au monde entier.

  J'ai alors décidé de sacrifier un taureau, dès mon retour à Rome, en l'honneur de ce Respighi.

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