Saynètes à la dérive (Vol.2)

Stéphane Rougeot

"Tu vois ?" (dérivée de Un Chant sur la Magie Infuse) premier extrait du recueil.

Personnages :

- Lanval, jeune homme, la vingtaine- Marozia, belle blonde aveugle, la vingtaine

 

La scène représente une route forestière.

Au centre, un chariot tiré par un cheval tourné vers le public.

Le chariot vibre au rythme du trot du cheval.

Lanval et Marozia sont assis à l'avant. Ils portent des vêtements moyen-âgeux, ni trop chics, ni trop délabrés.

C'est Lanval qui tient les rênes.

Scène unique

Marozia pose une main sur l'avant-bras de Lanval.

Marozia — Voudrais-tu être assez gentilhomme et me trouver mon châle, s'il te plaît ? Ce sous-bois est plutôt frais, et je ne voudrais pas prendre froid à la gorge. Ma voix en serait toute flétrie pour notre concert de ce soir.

Lanval — Mais avec joie, très chère.

Lanval met les rênes dans les mains de Marozia, qui ne comprend pas tout de suite ce qui lui arrive.

Lanval — Tiens-moi ça cinq minutes, veux-tu ?

Marozia — Hé ! Mais t'es fous ? J'y vois rien, tu sais bien ! Je vais causer un accident !

Lanval regarde devant le chariot.

Lanval — Mais non, ça risque rien : y a personne devant !

Marozia — Et y a pas d'arbres, non plus ?

Lanval — Hum, pas trop. Je te fais confiance, ça va aller. Continue tout droit, surtout !

Lanval passe à l'arrière du chariot et fouille les affaires.

Marozia — Mais tout droit, c'est où ?

Lanval — Ben… C'est tout droit !

Marozia — Et je fais comment pour dire au cheval d'aller tout droit ?

Lanval — C'est ça le secret : y a rien à faire. Il est pas assez stupide pour se précipiter dans le fossé ou contre un arbre, notre cheval.

Marozia — Ah, mais t'as fait exprès, c'est ça ? T'aurais pu laisser les rênes pendre dans le vide, mais t'as voulu me taquiner, hein ?

Lanval sourit.

Lanval revient à l'avant du chariot avec un châle qu'il place délicatement autour du cou de Marozia.

Marozia — Ah, voilà. Merci beaucoup, mon aimé.

Lanval — Mais c'était un plaisir. Par contre, tu regarderas pas derrière, c'est un peu le bazar, maintenant…

Marozia — Promis, je regarderai pas !

Lanval regarde Marozia, puis place une main devant sa bouche avec de gros yeux.

Lanval — Ho, pardon ! J'ai pas fait exprès !

Marozia — J'en suis persuadé. Ce n'est rien. Tiens, reprends ça, je préfère.

Marozia donne les rênes à Lanval.

Lanval — Tu sais ce qu'il faut faire pour garder sa voix ?

Marozia — Tu cherches encore à me taquiner, là ?

Lanval — Pas du tout. Il faut chanter. Garder les cordes vocales à température. Sans trop les user, bien sûr.

Marozia — Tu chercherais pas à me faire chanter ?

Lanval — Moi ? Un maître-chanteur ? Je ne me permettrais jamais. C'est juste que ta voix est tellement agréable…

Lanval regarde Marozia un instant.

Lanval — Moins que ta beauté, c'est évident, mais pas de beaucoup.

Marozia — Tu vas me gêner… Et si je rougis, t'as un gage, compris ?

Lanval sourit.

Lanval — Je connais le genre de gages que tu me donnes. C'est notre chance, y a personnes aux alentours. Par contre, si on doit s'arrêter un moment pour une sieste crapuleuse, on va se mettre en retard !

Marozia commence à taper la mesure avec ses pieds, et à fredonner des “lalala” sur Alors Regarde (P. Bruel).

Lanval — Le sommeil veut pas d' moi, tu rêves depuis longtemps. Sur la télé la neige a envahi l'écran. J'ai vu des hommes qui courent, une terre qui recule, Des appels au secours, des enfants qu'on bouscule. Tu dis qu' c'est pas mon rôle de parler de tout ça, Qu'avant d' prendre la parole il faut aller là -bas. Tu dis qu' c'est trop facile, tu dis qu' ça sert à  rien, Mais c't encore plus facile de ne parler de rien. Alors regarde, regarde un peu... 

Lanval s'arrête.

Marozia l'imite et fronce les sourcils.

Marozia — Pourquoi tu t'arrêtes ? C'était très bien !

Lanval — Désolé, c'est le mot qui m'est venu… Je voulais pas…

Marozia soupire.

Marozia — Faut que ça cesse.

Lanval — Quoi donc ?

Marozia — Je n'ai aucun problème avec ma cécité. C'est dommage que t'en aies, toi.

Lanval est gêné.

Marozia — Tu dis plus rien ? J'ai mis le doigt sur quelque chose ?

Lanval — Même sans rien voir, t'arrive à bien viser, oui.

Marozia — Normal, j'ai beaucoup de dextérité.

Lanval — Tu sais bien te servir de tes doigts, je le sais. Et pas que.

Marozia commence à taper la mesure avec ses pieds, et à fredonner des “lalala” sur le refrain de Pour Voir (G. Lenorman).

Lanval — Et si pour voir tu changeais De vie de peau de temps Toutes tes horloges arrêtées Et faire comme tu le sens Jeter un sort à toutes tes tirelires Oser les mots qu'il faut pour se dire Et si ce n'était plus moi Celui qui reste là Comme si d'un coup, te poussaient des ailes Oubliez moi, moi je préfère le ciel Et si pour voir tu cassais Tes masques et tes murs Pour voir... essayer, pour voir Que plus rien n'arrête nos regards Pour voir... essayer, pour voir…

Lanval s'arrête.

Marozia s'arrête aussi et soupire.

Lanval — J'y peux rien, c'est plus fort que moi !

Marozia — Faut continuer, voyons !... Ah, tu vois, même moi, je m'y mets…

Lanval — Je suis contagieux. Comment on va faire, alors ?

Marozia — Comment on va faire quoi ?

Lanval — C'était peut-être pas une si bonne idée, de te faire chanter.

Marozia — Mais si, au contraire ! Allez, on recommence.

Marozia commence à taper la mesure avec ses pieds, et à fredonner des “lalala” sur Tu ne le vois pas (Gims).

Lanval attend le bon moment, et commence à prononcer les paroles.

Lanval — Et je t'ai donné bien plus que ce qu'il fallait J'me suis bagarré contre vents et marées J'l'ai fait pour toi Tu n'le vois pas Oui, je t'ai donné bien plus que ce qu'il fallait J'me suis battu contre tous ceux qui parlaient J'l'ai fait pour toi Mais tu n'le vois pas…

Lanval s'arrête, l'air dépité.

Marozia s'énerve.

Marozia — Tu le fais exprès, ou quoi ?

Lanval — Mais non, pas du tout ! C'est toujours la même chose qui me vient !

Marozia — Je parle pas du choix de tes mots, mais du fait que tu t'arrêtes sans cesse. Tu fais preuve d'un certain talent, je dois bien le reconnaître, alors faut aller au bout de tes idées, mon aimé !

Marozia attend un moment, se calme, puis, en l'absence de réaction de Lanval, se remet à battre la mesure avec son pied. Elle ne tarde pas à fredonner des “lalala” sur le début de Quand je te vois (Les Chaussettes Noires).

Lanval — Pretty little angel eyes Pretty little angel eyes Pretty little angel Pretty little angel Prett', prett', prett' .... Oh ! oh ! oh .... Pretty, pretty, pretty .... Pretty little angel eyes Quand je te vois Avec tes grands yeux bleus Quand je te vois Alors je suis heureux J'ai tant de joie, chérie, quand je te vois…

Lanval s'arrête.

Marozia — Mais non, continue ! Y a des mots bizarres que je comprends pas, mais c'est vraiment bien ! J'adore !

Lanval reprend.

Lanval — Quand je te vois Alors je suis heureux J'ai tant de joie, chérie, quand je te vois Quand je te vois

Le ciel paraît tout bleu Quand je te vois Tout paraît merveilleux Je tends les bras, chérie, quand je te vois…

Lanval s'arrête encore.

Lanval — Ça doit rien représenter, pour toi, tout ce que je raconte !

Marozia — Mais qu'est-ce que ça peut faire ? Tant que ça met des images dans la tête de ceux qui nous écoutent ?

Lanval — Moi, j'ai envie que ça mette des choses dans ta tête aussi !

Marozia — Y a déjà plein de trucs, dans ma tête. Et tu en fais partie. Après, faudrait savoir pour qui tu écris !

Lanval — Ben… Un peu pour toi, quand même

Marozia — Faut pas toujours penser qu'à moi ! On chante pour tout le monde, mon aimé. Pas que pour nous… Pour nous aussi, mais pas que. C'est entendu ?

Lanval respire.

Lanval — Oui, c'est entendu.

Marozia — Allons. Essayons autre chose.

Marozia se met à battre la mesure avec son pied, et frodonne des “lalala” sur J'aime regarder les filles (P. Coutin).

Lanval — J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage Sur leur peau le soleil caresse bien trop sage Le vent qui les décoiffe au goût de sel sur mes lèvres.

Lanval regarde Marozia du coin de l'oeil, mais poursuit.

Lanval — J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage Les hanches qui balancent et les sourires fugaces Je regarde les vagues qui jouent avec leur corps.

Lanval est hésitant, mais en l'absence de réaction de Marozia, poursuit.

Lanval — J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage Leurs poitrines gonflées par le désir de vivre

Leurs yeux qui se détournent quand tu les regardes…

Cette fois, c'est Marozia qui s'arrête.

Marozia — Euh… Oui, mais non. Là, je suis pas très d'accord ! Surtout que je peux pas te surveiller… Si ça se trouve, tu le fais depuis longtemps ?

Lanval bafouille.

Lanval — Mais non, pas du tout ! Ça… Ça m'est venu… Comme ça !... Voyons !

Marozia — Mouais, j'espère pour toi. Maintenant, je vais quand même être plus attentive quand il y a des filles autour de nous !

Marozia bat la mesure avec son pied, puis entonne directement Une femme avec toi (Nicole Croisille).

Marozia — Je fréquentais alors des hommes un peu bizarres Aussi légers que la cendre de leurs cigares Ils donnaient des soirées au château de Versailles Ce n'étaient que des châteaux de paille Et je perdais mon temps dans ce désert doré J'étais seule quand je t'ai rencontré Les autres s'enterraient, toi tu étais vivant Tu chantais comme chante un enfant Tu étais gai comme un italien Quand il sait qu'il aura de l'amour et du vin Et enfin pour la première fois Je me suis enfin sentie : Femme, femme, une femme avec toi Femme, femme, une femme avec toi…

Lanval — Mais… Je peux pas chanter ça, moi !

Marozia — Qui a dit que tu étais le seul à composer et à pouvoir chanter ?

Lanval — Ah, mais non, personne. C'est très mignon, en plus, ma tendre. Et au moins, ça parle pas de voir ou regarder.

Marozia — Et moi j'ai aucun problème à trouver des paroles que tu peux pas t'approprier !

Lanval — C'est un fait.

Lanval se met à battre la mesure, et entonne Regarde-moi (C. Dion).

Lanval — C'est comme une machine à fond de train Une locomotive qui foncerait sans fin Des coups des secousses, je m'habitue pas Qui conduit, qui pousse ce train, qui sait où il va? J'ai mal à la tête, j'ai mal au cœur Faites que l'on arrête, appelez-moi le contrôleur Je veux qu'on m'explique, je veux quelqu'un En cas de panique c'est écrit là, Oh, tirez sur le frein à main Et toi qu'est-ce que tu fous là, Sur ton sofa, à côté d'moi Tu vois pas que j'crève, que j'suis vidée Que j'ai plus de sève, que je vais lâcher Regarde-moi, dis-moi les mots tendres Ces mots tout bas, Fais-moi redescendre loin de tout loin de tout ça Je veux, je commande, regarde-moi J'ai besoin de tes yeux, C'est le miroir où j'existe sans eux Je ne me vois pas…

Lanval s'arrête et regarde Marozia, attendant une réaction qui ne vient pas.

Lanval — Alors ?

Marozia réfléchit.

Marozia — C'est quoi, “locomotive” ? Et “train” ? “Sofa” ?

Lanval reste bouche bée.

Marozia éclate de rire.

Marozia — Mais on s'en fiche ! C'est très bien, mon aimé ! On retravaillera ça plus tard pour améliorer, quand même, hein.

Marozia se penche pour donner un baiser à Lanval.

Marozia — C'est un peu provocateur vis-à-vis de moi, mais c'est vraiment très bon !

 


Les paroles sont la propriété de leurs auteurs respectifs.

Saynète dérivée du roman
Un Chant sur la Magie Oubliée

 

  • Il s'agit d'un recueil de saynètes inspirées par d'autres de mes textes. Elles sont toutes orientées humour, même si le texte initial n'en contenait pas forcément. En fonction, elles peuvent se situer avant, pendant, après, ou même n'avoir qu'un léger rapport. Le volume 2 est toujours en cours de rédaction.

    · Ago 11 months ·
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