SORS DE TA CAGE ! (ep.I - calibrage)

dame_oiselle

Conte métaphorique. Et toi, quel oiseau es-tu ? Et quelle(s) cage(s) t'emprisonne(nt) ?

Il y en a de toutes sortes, des grandes, des petites, des dorées, des cyniques, des soi-disant « par amour », des « par fierté », des « par nécessité », certaines même, parfois, servent seulement de carapace, voire aussi d'excuse à l'inactivité…

Leur point commun ? Elles empêchent toutes de s'envoler. C'est alors que vos ailes s'atrophient, que vous perdez l'envie… en une fraction de seconde, votre enfance s'est évanouie. Regardez tous ces bambins qui virevoltent dans les airs, eux, rien ne les retient ! Alors quel est ce funeste phénomène qui finit par faire tomber les ailes ? Sont-elles seulement vraiment tomber ? On a peut-être juste oublié qu'on en avait et on ne sait plus s'en servir…

Et si on réapprenait ?

***

Il y avait dans une cage, une corneille, les ailes froissées et engourdies, à force de rester enfermée sans espoir de se déployer. A tel point qu'en sortant pour la première fois depuis longtemps, ses battements d'ailes étaient gauches et peu assurés.

- Rien à foutre ! qu'elle se disait, je vais y arriver ! Le vent est bon et après tout je l'ai déjà fait, je peux le refaire et respirer à nouveau pour de vrai. J'irai voir mes amis, ceux qui chantent et qui voltigent avec élégance, les colibris. Et puis j'irai, du haut des falaises, admirer l'horizon et le champ des possibles... Tout m'est permis désormais ! J'me le promets…

Un détail avait été déclic. Apercevoir à travers les barreaux un vol d'oiseaux bleus, irrésistiblement attirants, portés par le vent. C'était le signal. Elle devait sortir, coûte que coûte, pour profiter du courant, se laisser porter par les desseins que l'Univers mettrait sur son chemin. Plus rien à subir, juste à choisir. Ça tombait bien, une corneille amie criait au loin, la suppliant de sortir.

Quelles sensations alors !! Grisée par le pouvoir de la liberté retrouvée, même encore bancale, elle plongeait sans crainte dans les courants d'air. Elle se répétait : « même les oiseaux fous ont le droit d'exister, et même au fond d'un trou, j'apprendrai à voler ». Et puis de tout là-haut, elle distingua un nouvel oiseau bleu.

- Je te connais toi ! C'est cool de revoir tes plumes !

- Hey ! Ça fait plaisir oui ! Comme tu voles bien ! T'as peur de rien toi !

- Non ça sert à rien ! Tu veux essayer ?

- Pourquoi pas, ça a l'air bien !

- T'as pas idée !! Tu te sers jamais de tes ailes ?

- Quelles ailes ?

- Ben celles-là, tu les vois pas ??? dit-elle amusée

- Je crois que je les avais oubliées… je suis pas sûr qu'elles fonctionnent bien tu sais, dit-il inquiet.

- Il suffit d'un peu d'entrainement et surtout d'avoir confiance dans le courant. On n'est jamais à l'abri de se vautrer c'est vrai, c'est plus périlleux qu'au sol mais au moins on voit et on va loin ! Et toi, t'as de belles plumes, elles seraient mises en valeur dans les airs !

Flatté, l'oiseau bleu écouta la démonstration et retint quelques indications. Il commença alors à s'entraîner seul chez lui. Flattée à son tour, qu'on la prenne au sérieux, mieux, qu'on l'écoute, la corneille planait de plus belle, elle était fière que son bonheur puisse être contagieux ! Elle espérait qu'il ne se décourage pas trop vite, ça peut parfois être compliqué d'apprendre à voler, surtout quand l'appréhension du vide te cloue au sol, que tu te mets à trembler, quand ton ego te crie «et si je tombais ?».

Un jour, ou peut-être un soir, dans l'euphorie de l'apprentissage, l'oiseau bleu décolla comme une fusée, tout droit, direct dans les nuages, emportant avec lui la corneille, épatée. Ils se mirent à danser, à matérialiser ce qu'ils avaient imaginé, et c'était bon.

Il était malheureusement trop tôt pour un tel essai. L'oiseau bleu, tout d'un coup, s'aperçut que le sol s'était dérobé sous ses pattes, qu'il se trouvait soudain bien haut et qu'il n'avait pas encore appris à atterrir. Quand il prit conscience qu'en plus il risquait d'entraîner la corneille dans sa chute, le vertige lui paralysa d'autant plus les ailes, désormais incapables de continuer à battre, comme son cœur. La peur lui avait fait oublier qu'elle savait voler, et qu'il pouvait la lâcher, simplement.

Ah ! Le poids des responsabilités que l'on s'impose sans qu'on ne vous ait rien demandé… ça vous fait retrouver le sol de plein fouet ! Un peu sonnés, ils se retrouvèrent au milieu d'autres oiseaux bleus - ceux qui les avaient vus décoller - sur le seuil d'une nouvelle cage dorée.
Bon sang ! Qu'est-ce qu'elle foutait là ? Elle n'y était pas il y a encore deux minutes ! Et comment fallait-il réagir à les entendre dire : « ça a l'air cosy là-dedans, c'est cool, vous allez être bien » ? Ni la corneille, ni l'oiseau bleu n'était alors capable de répondre, ni même de se parler entre eux. Inaptes soudain, à lire le regard de l'autre.

L'angoisse vous bloque, l'angoisse vous tient et tout déconne, le vol est loin… le bien-être s'est évanoui, l'apesanteur aussi. Pourtant sans le savoir, ils pensaient simultanément la même chose : « euh… ouais… ou pas hein, je suis plutôt bien dehors à vrai dire ». Triste même, l'oiseau bleu se demandait « c'est ça ou rien ? » parce qu'il ne connaissait rien d'autre, et la corneille, agacée « on ne vole plus alors ? » comme un oisillon auquel on aurait retiré la joie de vivre pour le faire plus facilement entrer dans le moule des oiseaux ordinaires.

Paralysés sur le seuil d'une cage indésirable, sous le coup de cette anesthésie frelatée, ils restèrent tous deux plantés là, à attendre on ne sait quoi, une solution toute prête, un chemin de traverse pour s'évader l'air de rien ou peut-être même que l'autre donne la permission de s'en aller.

Les cages ont ce pouvoir tragique mais fascinant de s'abattre sur vous comme la misère sur le pauvre monde, de vous faire croire qu'il n'y a plus d'issue, parce que vous serez en danger partout ailleurs. Alors à défaut de pouvoir se soustraire de ce malaise, tantôt ils se scrutaient l'un l'autre espérant y trouver l'échappatoire salutaire qui leur manquait, tantôt ils parlaient aux autres pour oublier la cage. Mais rien de tout cela ne fonctionnait, au contraire, ça empirait et créait un quiproquo des plus pernicieux. L'aura de cette cage les détraquait avant même d'y être entrer.

L'oiseau bleu tenta alors quelque chose. Un peu gêné il montra à la corneille une cage où se trouvaient deux poules :

- Y'a toujours cette cage-là sinon…

Quelque peu sidérée, la corneille rétorqua :

- D'accord… mais comment te dire ? Je suis une corneille mon gars, pas une poule. Ça sait même pas voler une poule et ça mange tout et n'importe quoi, même du poulet, faut pas être con ! Il est pas question que j'entre là-dedans ! C'est le genre de cage où il n'y a pas de respect.

- Ah… parce que… euh… - encore plus gêné, limite au bord du malaise vagal - c'est-à-dire que la cage dorée là… je comptais pas y entrer tout de suite. Au pire tu peux toujours m'attendre dedans mais franchement ça me ferait un peu chier.

Toujours sidérée :

- Ah mais je rentre pas là-dedans non plus hein t'inquiètes, tu vois pas la taille de mes ailes ? Elles rentreront pas ! J'attends absolument rien. Je vais crever là-dedans ! Tant mieux si tu ne veux pas y entrer, j'avais même peur que ce soit le cas en fait, c'est pour ça que j'étais un peu paralysée !

L'oiseau bleu s'en trouva perplexe.

- Je comprends pas alors, tu veux quoi ? On fait quoi ?

- Pourquoi on devrait s'appartenir pour se faire du bien ? Les gens ne sont pas des choses, si tu les laisses pas être ce qu'ils sont, ils te laisseront pas l'être non plus. Tu veux pas juste continuer d'apprendre à voler ? Pourquoi faudrait choisir entre deux cages ? T'es si pressé de courir à ta perte ?

- Ben… non mais… on fait comment dans les airs pour… ‘fin tu vois quoi ! J'ai jamais fait ça, je suis même pas sûr d'en être capable.

La sidération laissa place à l'amusement, de nouveau, enfin :

- Je te cache pas qu'il faut monter très haut pour ça et t'y arriveras pas demain. Je vais pas te mentir, t'y arriveras peut-être même jamais, ça dépendra de ta détermination à te sentir bien et léger, à abandonner tout ce qui s'accroche à tes pattes et te maintient au sol. Après tout, y'a plein de gens qui sont accroc aux problèmes désagréables et pesants, t'en fais peut-être partie, je sais pas… Mais le vol en duo, c'est le sommet des sommets, il est plus sage pour commencer, d'apprendre à voler seul, trouver la stabilité d'esprit nécessaire, comme ça t'as tout le temps d'appréhender les courants d'air que tu préfères, les vents que tu prends le mieux et qui t'emmènent là où tu veux. Tout le monde n'est pas capable de se laisser tomber en chute libre depuis la stratosphère, surtout à deux, parce que ça demande une confiance sans faille, et c'est déjà si compliqué d'avoir confiance en soi ! En plus, y'a pas grand monde à ces altitudes-là. Faut être un as de la voltige pour tenter ce genre de cascade, et ni tes ailes ni les miennes ne sont encore assez solides je crois… on se serait pas vautré comme ça sinon ! La bonne nouvelle c'est qu'on ne s'est pas blessé !

- Toujours voir le bon côté des choses, c'est ça ?

- C'est un début oui ! Et puis on pourra toujours réessayer, qui sait ? Je dois avouer que j'ai un faible pour les shoots d'adrénaline, une vraie toxico ! Haha ! Donc j'ai bien aimé le coup de la fusée malgré tout, pas toi ?

- il sourit – Si !

- Alors je reviens bientôt ! Amis ?

- Amis !

***

Ne vous forcez pas à choisir entre deux cages si aucune ne vous convient. Aucune cage ne convient aux oiseaux qui aiment la voltige de toute façon. On pourra vous dire que ce n'est pas conventionnel, que vous vous fourvoyez dans l'utopie, qu'en tant qu'adulte vous vous devez d'avoir les pieds sur terre. On vous dira de préparer l'avenir ou de réfléchir au passé…

Aux chiottes ! C'est des conneries tout ça ! Il n'y a que le présent où vous puissiez être entier et vivant, où vous pouvez choisir d'être ce que vous êtes : une simple et merveilleuse expression de la Vie ! Laissez l'instant vous porter, délestez-vous de l'inutile, c'est ça apprendre à voler…

Alors sortez de vos cages (on en a tous plusieurs), personne ne vous force à y rester à part vous-même. Et si votre souci est de ne rendre personne malheureux, commencez donc par faire votre propre bonheur, le reste viendra de lui-même. Ceux qui vous en feront le reproche ne sont que des oiseaux de mauvais augure à l'ego surdimensionné et ne méritent aucune considération particulière.

A chacun(e), je souhaite bon vent…

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