SORS DE TA CAGE ! (ep.II - l'oiseau mécanique)

dame_oiselle

Une rencontre n'est jamais un hasard...


« Soyez comme l'oiseau posé pour un instant sur un rameaux trop frêle, qui sent ployer la branche et qui chante pourtant, sachant qu'il a des ailes. » Victor HUGO

 ***

 

Il est des oiseaux quelque peu indéfinissables, qui n'appartiennent à aucune espèce connue, à part peut-être à la vôtre… il semblerait… ou non… si ? Ça se pourrait… aucune idée. Comment peut-on être identique et si différent à la fois ?

Une seule chose était certaine, cet énergumène, la corneille ne l'attendait pas. Elle ne le cherchait même pas. C'est que les courants d'air sont parfois malicieux et vous mènent dans des couloirs aériens bien ambitieux pour des ailes encore en rééducation. Elle l'avait emprunté car il semblait à la portée de ses battements encore maladroits. C'est là qu'elle le croisa, ce farouche oiseau furtif, qui sans explication logique, l'intriguait plus que les autres. Emportée par sa curiosité enfantine, elle ne put s'en empêcher :

- Hey ! Attends ! D'où tu viens joli minois ? La vie est belle par chez toi ?

- Je sais pas.

- Ben… je peux venir voir ? ajouta t-elle, amusée.

- Oui, mais pas sûr que tu veuilles rester.

- Pourquoi ?

- Tu vois cette chaîne à mon pied ?

- Oui, c'est quoi ?

- Un lien que je n'ai pas choisi mais que je ne peux briser, et qui m'empêchera de m'envoler avec toi.

- Oh… OK… c'est pas grave.

- C'est toi qui vois, au moins tu le sais.

 

En fait, ça l'arrangeait. Au moins elle était sûre de ne pas être poursuivie cette fois, ni sommée d'en donner plus que ce qu'elle pouvait, il ne serait pas un oiseau de proie. Et une telle franchise méritait qu'elle se penche un peu plus sur l'animal. Bien sûr qu'elle resterait, au moins le temps de comprendre ce que cette rencontre devait lui apporter.

- T'es quoi comme oiseau ? Elles sont bizarres tes plumes !

- C'est pas des plumes gogole ! C'est ma carlingue !

- Gogole ? Ah ouais d'accord, je vois l'genre ! Tu te prends pour un avion de chasse !

- Haha ! C'est bien, tu te laisses pas faire !

- Ben non ! T'as cru que j'étais ta mère ?

- Dis donc, elle va se calmer la femen !

- T'inquiètes, j'ai pas besoin de te montrer mon poitrail pour t'en mettre plein la vue, et la gueule !

- OK, je demande à voir, mais méfie-toi je suis un bon adversaire.

- Pareil !

 

Et des « pareil », il y en eu des tas. Plus ils se parlaient, plus ils en découvraient. D'abord surpris, stupéfaits, médusés, ils finissaient par ne même plus s'en étonner. Ils avaient pourtant des goûts différents, des passions différentes, une vie toute entière différente. Rien que leur conception était radicalement opposée, un oiseau de plumes, champêtre, et un oiseau mécanique, urbain. Ils ne se seraient sûrement jamais rencontrés par le biais d'un autre courant d'air. Pourtant leurs similitudes étaient bel et bien réelles, et découvrir qu'un être peut avoir la même logique que vous, les mêmes besoins fondamentaux, fait profondément du bien, car cela peut estomper les jugements acerbes d'autres oiseaux qui avaient croisé votre chemin, et peut créer une confiance individuelle et mutuelle inespérée.

 

Elle se laissait gagner par une périlleuse euphorie, surexcitée à l'idée de pouvoir l'approcher de plus près, peut-être même de le toucher ? Mais l'engin était difficile à convaincre ! Peut-être craignait-il lui aussi, qu'à cause d'une proximité prématurée, leurs conversations / bagarres apocalyptiques (mais bienveillantes) / rigolades / écoute / soutien prennent fin ? Tout cela faisait tellement de bien au quotidien ! Ni l'un ni l'autre n'avait envie que tout s'arrête du jour au lendemain. Cependant, à force de provocation, la corneille réussit à le sortir de ses retranchements, et elle à surpasser sa propre appréhension. Désormais tout à côté, elle avait bien du mal à décrocher ses yeux de lui.

- Et, mais… ton cœur ? Il est organique ! dit-elle en voulant y poser son aile pour vérifier.

- Touche pas à ça !! C'est pas pour rien que ma carlingue l'entoure.

- D'accord… pardon.

  Mais… peut-être que tu peux quand même m'embrasser ?

Il sourit, discrètement, pour ne pas laisser paraître sa propre euphorie.

- Oui, ça je veux bien !

 

Son cœur, en vérité, était protégé par une cage de Faraday. Ce n'était pas de la méchanceté, ni de l'insensibilité, mais une simple défense contre les nuisances et perturbations électriques extérieures. C'était à la fois sa force, il était programmé pour tout supporter et ne jamais pleurer, et sa faiblesse quand son cœur se faisait si gros qu'il repoussait en vain les parois de ce grillage en acier trempé. Compressé, il provoquait alors des éclairs de rage incontrôlables.

- JE VAIS TOUT CRAMER !! NIQUE !!! Ça sert à quoi de faire attention quand finalement tout le monde te donne envie de gerber ? Je suis pas fait pour être gentil, c'est une faiblesse de PD !!!

- … o_0 …

 

Il n'avait pas choisi d'avoir tant de choses à gérer, il se sentait trahi, lésé, manipulé, de tous côtés, comme si on lui avait enlevé sciemment son droit au libre arbitre. Et cette relation mi amicale, mi sentimentale, mais entièrement « pas prévue » avec cette oiseau noire, quand bien même apaisait-elle parfois certains maux, n'ajoutait finalement qu'une autre part d'angoisse à son chaos.

C'est par égard pour elle, qu'il ne pouvait lui laisser l'accès à son palpitant. Quand son œuf aurait éclos, la chaîne se raccourcirait tout d'un coup, il ne pourrait plus s'envoler du tout. Et puisque cette corneille sortie de nulle part avait fini par compter, en devenant son amie, son alliée, il ne voulait surtout pas être une source de douleur ni qu'elle puisse passer à côté d'un bonheur qui lui serait destiné.

- Tu mérites un oiseau disponible Dame Oiselle ! Et d'avoir l'opportunité de rencontrer celui qui le sera. Comprends que j'ai rien vu venir de tout ça, trouver une corneille telle que toi à cet endroit était peu probable, t'admettras ! Je saurais même pas dire ce que je foutais là d'ailleurs, je venais de sortir d'une cage tout en y restant enchaîné malgré moi, et ça pour toujours. Alors en plus, j'avais plutôt dans l'idée de faire une petite retraite dans une grotte d'abord, tu vois ? Et après… je sais pas…

- Je sais, tu ne me l'as jamais caché, et je pense te ressembler assez pour te comprendre ! Tu crois que le jour où je suis tombée sur toi je venais chercher du sens au milieu de tous ces piafs affamés ? T'es arrivé comme un sexto pendant la messe ! J'étais en pleine communion avec moi-même, ce pour être capable de déterminer en premier lieu ce dont j'avais réellement besoin, pour moi, pour mon équilibre de vol, distinguer le caprice de l'essentiel. C'était important d'être la première à accepter tout entier la corneille que je suis, avec mes défauts et mes qualités, avant de l'exiger de la part d'autrui.

En gros, je passais par là à cause d'une vague envie qu'on ébouriffe un peu mes plumes, rien de plus, parce qu'il faut bien avouer que la proximité physique manque un peu parfois à l'être primitif qui fait aussi partie de moi. Mais au lieu de ça, et de façon plutôt inopinée c'est vrai, le vent t'a planté devant moi, et je n'ai pas pu t'ignorer. Pour autant, ça ne signifie pas que ma communion en est terminée, et je n'ai jamais compté abandonner quoique ce soit pour toi, malgré tout l'amour que je te porte déjà. Donc je serais bien égoïste de te demander de le faire pour moi ! J'aurais pu te regarder passer sans rien dire mais c'aurait été une hérésie de rejeter cette lumière inattendue sous prétexte que je ne l'avais pas prévue ou qu'elle serait de toute façon éphémère. Je me shoote à la joie, c'est grâce à elle que je peux m'élancer dans les airs, et comme la vie n'est pas toujours très généreuse, autant prendre avec gratitude ce qu'elle nous tend, même quand ça ne fait pas partie de sa liste de souhaits. Ta présence, même loin de moi, a su embellir chacune de mes journées depuis que je te connais, et j'ai l'espoir d'avoir embelli les tiennes de la même façon.

- Bien sûr que oui ! T'es un peu con des fois pour une corneille hein !

- Haha ! Oui, sûrement !
C'est juste… je suis un peu triste que tout ça ait commencé à prendre la forme d'une cage à tes yeux, c'est bien la dernière chose que je voulais te faire ressentir. J'ai dû me laisser un peu trop enivrer par l'altitude c'est pour ça, et j'en suis désolée. C'est une brise légère qui m'a menée jusqu'à toi et ça s'est vite transformé en sirocco, alors je crois qu'il fallait le temps à mes ailes encore un peu fragiles de s'y adapter correctement avant de savoir se stabiliser pour garder le cap que je m'étais fixé. En plus de ça, on a sûrement laissé des habitudes se créer, et même infimes, elles sont déjà capables de donner l'impression d'étouffer, de se devoir quelque chose, un « bonjour », un « bonne nuit », un baiser, alors que non ! Tu es le premier oiseau à me donner l'expérience d'une liberté à deux, justement parce que tu n'exiges rien, tu ne reproches rien, tu donnes seulement. Alors s'il te plaît, je t'en supplie, ne me donne que ce que tu veux bien, et à toi, donne-toi le droit de ne pas t'en inquiéter - après tout je sais voler, je n'ai nul besoin d'être portée - et de recevoir ce que de mon côté, je veux également bien te donner. A ton contact, j'ai appris plus vite à aimer la corneille que je suis, ton côté méchamment mécanique m'a montré que j'ai le droit d'être sans pitié face à ceux qui me croient « de mauvais augure » ou nuisible pour les cultures, et merde à ceux qui ne supportent pas mon cri car il a l'avantage de faire fuir les abrutis ! En fait, ce sirocco déstabilisant a donné à mes ailes un nouvel élan !

Tout ce que je souhaite à ton cœur, sois en certain, c'est de ne plus jamais se laisser enfermer dans une cage, ni d'en ériger les barreaux toi-même en t'imposant des responsabilités qui ne t'incombent en rien, et je supporterais très mal que ma présence devienne une nouvelle prison. Peut-être alors est-ce le moment de tout stopper en dehors de notre amitié ? Les habitudes, la chute libre, afin d'effacer toute confusion et la sensation d'enfermement qui pourrait en découler. Ta priorité, c'est d'apprendre à voler à ton oisillon, et aussi à briser ses chaînes s'il en subit, mais surtout pas à s'accommoder de sa captivité, jamais, quelle qu'elle soit. Tu devras être un bon exemple, au moins pour ça, lui montrer, comme à moi, qu'il faut être sans pitié parfois. Et ça, ne le vis pas comme une cage, ça ne ferait que compliquer davantage ce qui, en fait, est une mission. Le « ouh ouh, ouh ouh, ouh ouh » incessant de la mère tourterelle perchée sur son fil, demandant l'attention du monde entier, t'en fera baver, et t'auras plus d'une fois envie de la défoncer au lance-pierres pour qu'elle la ferme, histoire de pouvoir pioncer un peu et garder l'énergie dont tu as besoin pour accomplir toutes les choses capables de t'épanouir. Mais garde à l'esprit que si ce rôle t'est tombé dessus, c'est bien parce que tu sauras relever le défi. Ce peut même devenir la plus belle œuvre de ta vie !

Parce que le ciel devrait être rempli d'oiseaux libres ! En nombre, ils sauraient dissiper les nuages sombres qui planent sur le monde. Au lieu de ça ils s'emprisonnent tous dans leur ego. L'ego, la pire de toutes les cages, à l'origine de toutes les autres, la plus difficile à briser, parce qu'elle est intérieure, et que pour s'en débarrasser, il faut avoir le courage de se charcuter un peu soi-même. Ça peut paraître violent comme ça, mais c'est en fait libérateur, à la fois pour soi-même et pour les autres. Ça peut ressembler à un sacrifice aussi, mais c'est tout le contraire puisqu'on devient alors le héros de sa propre vie au lieu d'en être le spectateur impuissant, ou pire, la victime.

 

Il restait perplexe, ne s'arrêtait-elle donc jamais de parler ? Aux derniers mots qu'elle prononçait, il avait déjà depuis longtemps oublié les premiers.

- Y'a des fois, j'ai vraiment du mal à te suivre dans tes délires sale jolie hippie emplumée ! Tu planes plutôt pas mal pour une corneille sensée biologiquement battre des ailes pour rester en l'air !

- C'est parce que je dois quand même avoir un petit côté grue !

- Ouais, t'as de belles jambes, et tu m'en fais des belles à moi aussi !

- Haha ! Couillon va !

- Cucul !

A ces douces interpellations, ils se marrent. Puis, parce qu'elle ne s'arrêtait jamais de réfléchir et de reconsidérer ses propres opinions, elle finit par ajouter :

- Oh et puis merde ! Une petite chute libre quand même ? Du deuxième ?

- Ouiiii !!!!

- Tu me saoules putain ! Viens-là saleté de machine !

 

Et c'est bien parce qu'ils riaient, que ça n'avait finalement pas la moindre importance. La vraie liberté est insouciante.

 

"FUCK !" C'est ça qu'a dit Victor HUGO en raccourci !

 ***

 

- Ah ouais, tout ça pour ça ??? T'es sérieuse ? Tu pouvais pas commencer par la conclusion ?

- Ben… des fois c'est compliqué d'arriver à la simplicité ! Va chier !! C'est une licence poétique !

- Non, c'est juste que t'es une femme c'est tout, admets-le !

- Mais je vais te taper ! Reviens là enfoiré !

- T'y arriveras pas avec tes petites ailes de féministe ! Et puis tu vas dire que t'as trop chaud après !

- Wah mais…. T'sais quoi ? Privé de chute libre !

- Encore ? Arrête ! Tu reviendras avant moi, tu le sais très bien !

- Je vais te démonter les boulons un par un et te faire bouffer des graines, tu vas rien comprendre ! Effronté !!

- Ouais, ou autre chose si tu veux…

- Haaaaaaaaannn !!!

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