Sous la peau

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photographie de Ali Yahya

Il sentit que cela recommençait. C'était toujours vers vingt heures qu'ils s'agitaient le plus. Il posa sa main sur son bras. Surtout, ne pas gratter. Mais il ne put s'en empêcher et, dans une frénésie, il se mit à s'arracha la peau sur tout le long de son corps. La crise prit fin lorsque des crampes aux bras et aux mains l'empêchèrent de continuer.

 

Il examina le dessous de ses ongles : il y avait là un amont gigantesque de peau, de sang et de morceaux de croûtes arrachées. Il les récupéra en curant chacun de ses doigts et déposa ce qu'il avait amassé sur un coton qu'il plaça dans une boîte d'allumette vide.

 

Il se tint devant son miroir. La lumière blafarde de sa salle de bain exposait avec violence la pâleur de son corps rachitique. Dans cette pâleur s'incrustaient le sang, les croûtes, la chair à vif, les cicatrices, les plaques.

 

Ils étaient là, sous sa peau, gesticulant dans tous les sens, se multipliant de jour en jour. Il les sentait, il n'y avait pas de doute, il fallait agir vite.

 

La lumière de sa salle de bain sauta, le plongeant dans l'obscurité.

 

Personne ne le croyait.

 

Il avait déjà vu une dizaine de médecins, une vingtaine de dermatologues, personne ne voulait l'aider. C'était toujours le même scénario : quelques examens, les résultats, puis le fameux « rassurez-vous monsieur, rien a été détecté, il s'agit sûrement d'effets psychosomatiques. Si vous le souhaitez, je peux vous recommander un très bon psychiatre qui saura vous aider ».

 

Ce dont il avait besoin, c'étaient des examens complémentaires, des traitements. Qu'on découvre les parasites qui ont envahi son corps et qu'on le guérisse une bonne fois pour toute.

 

Au début, il ne s'était pas aperçu de leur présence. Il sentait des démangeaisons de temps à autres, mais rien d'alarmant. Au bout d'à peine quelques semaines, les prurits devinrent insupportables : les parasites s'étaient multipliaient par centaines, si ce n'est plus, ils avaient assiégeaient son corps, grouillaient sous sa peau, se délectaient de son sang, de sa chair.

 

Si seulement il pouvait en attraper un, il aurait la preuve ultime que tout cela n'était pas dans sa tête ! Il avait déjà essayé de s'ouvrir la peau pour les capturer, mais ils se déplaçaient trop rapidement, c'était presque impossible…

 

Il se disait souvent que cela devait être dû à cet appartement insalubre dans lequel il vivait, toute cette saleté, cette humidité, ces murs en débris, c'était là où ils s'étaient développés avant de rentrer dans sa peau. Il avait beau tout nettoyer, tout désinfecter, cet appartement était pourri, et cette pourriture avait fini par l'envahir jusque dans l'intérieur de son corps !

Cela pouvait aussi venir de sa mère. Il ne savait rien d'elle, mais sur son dossier médical il était écrit qu'il était née avec un tas de complications à cause de sa toxicomanie. Puis il y avait aussi eu l'orphelinat, sale, les murs y étaient couverts de crasse et les draps sentaient l'urine. Il avait peut-être attrapé un parasite dans son enfance qui avait attendu toutes ces décennies avant de se multiplier. Il y avait tellement de possibilités. Mais même lorsqu'il leur expliquait, les médecins refusaient de le croire.

 

Toute sa vie était régie selon sa maladie. Le matin, il était pris par une de ses crises qui le forçaient à se gratter jusqu'au sang. Puis, il devait désinfecter ses plaies. Il devait aussi désinfecter son appartement, il ne fallait surtout pas que de nouveaux parasites entrent en lui. Dans la journée, il travaillait à l'usine. C'était le plus difficile. Il passait toute sa journée à réprimer ses prurits, mais parfois, il ne pouvait s'en empêcher, alors il grattait comme un fou, laissant son travail de côté. Il avait tellement peur de se faire virer par son patron, il ne pourrait plus payer ses consultations... A l'usine, tout le monde avait peur de lui. Il était persuadé qu'ils craignaient une contamination. A cause de sa maladie, il était devenu un paria. Le soir il rentrait chez lui, nettoyait de nouveau son appartement et lavait tous ses draps et ses vêtements à l'eau de javel. Lorsqu'un tissu lui paraissait infecté, il le brûlait. Ensuite, il observait son corps sous une lampe torche, un couteau et une pince à épiler à la main, au cas-où il verrait à un endroit sa peau bouger. Une fois terminé, il se préparait à manger. Il ne mangeait jamais de fruits, ni de légumes. Ces aliments avaient trainé dans la terre, ils étaient une source de parasites. Il se contentait de conserves ou d'aliments sous vide. Il finissait sa soirée en enchainant les crises. Entre chaque crise, il observait, analysait, récoltait. Il finissait par s'endormir d'épuisement.

 

Il avait un rendez-vous la semaine prochaine. Un dermatologue réputé, le meilleur de tous, disait-on. Cette fois-ci, il refuserait de se contenter de l'argument de la « maladie                                                 psychosomatique ». Il avait collecté une trentaine de boîte d'allumettes, il exigerait une analyse de chacune d'elles. Il sentit une nouvelle crise le submerger. Les fourmillements étaient tellement puissants qu'il prit une fourchette et se racla le corps avec.

 

***

 

Il entendit son nom dans la salle d'attente. Il se gratta les bras et les cuisses, puis, tremblant, il se dirigea vers le bureau du dermatologue.

 

C'était un cabinet somptueux. Le sol était couvert d'un plancher brillant, certainement en chêne, les murs étaient tapissés de tableaux, de ceux qu'on trouvait dans les vitrines des galeries du centre-ville. Un cabinet de riches, cela ne faisait pas de doute. Il ne se sentait pas à sa place. Il n'était pas à sa place. Il l'avait vu à la façon dont les autres patients le regardaient dans la salle d'attente, dégoûtés et apeurés.

 

Le dermatologue l'accueillit. Il était souriant, mais son regard trahissait de la surprise.

 

Assis sur la chaise du bureau en face du médecin, il frictionnait ses mains, se préparant à répéter ce qu'il avait déjà dit une centaine de fois.

Sauf que cette fois-ci, il avait le pressentiment que c'était sa dernière chance : le médecin devait lui trouver un traitement, sinon, il serait perdu.

 

Il voulait s'adresser au médecin mais il n'y parvint pas. Sa respiration était bruyante, de grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Les parasites s'agitaient. Il avait envie de s'arracher la peau pour les attraper et les écraser un par un. Sur le bureau, une statue en bronze du buste d'Aristocrate le regardait à travers ses yeux vides. Cela lui glaça le sang : il avait l'impression que la statue lisait dans ses pensées.

 

Il déglutit, respira et exposa les faits au médecin, d'une traite. Une fois qu'il eut terminé, il vida son sac à dos sur le bureau : des dizaines de boîtes d'allumette tombèrent sur la table en osier, quelques-unes tombèrent au sol.

 

Le médecin resta calme. Il ouvrit le dossier médical, l'examina durant de longues minutes et enfin, prit la parole :

 

-         Je vois que vous avez déjà vu nombre de mes confrères. Je vois aussi que vous avez effectué de nombreuses prises de sang, des examens microscopiques d'échantillons que vous avez apportés, et même des biopsies. Il est aussi écrit qu'on vous a prescrit une grande quantité de crèmes et d'antibiotiques, ainsi que des antidépresseurs. Avez-vous déjà pris ces antidépresseurs et avez-vous consulté un psychologue ou un psychiatre auparavant ?

 

A ce moment, il se sentit complètement désorienté, comme s'il venait de recevoir un coup sur la tête. Il étouffait de chaleur. Tout son corps transpirait, ses vêtements se collaient à sa peau à cause de la sueur, brûlant ses plaies, renforçant l'irrépressible envie de s'arracher la peau. Des tâches noires se mirent à entraver sa vision. Il allait s'évanouir.

 

Il se souvint qu'il transportait toujours avec lui une pissette d'alcool à quatre-vingt-dix degrés, au-cas où il aurait besoin d'effectuer une désinfection. Il la sortit et s'en aspergea la bouche. Son œsophage était en feu, mais il se sentit revenir à lui.

 

-         Non, non, non, non, non non… Vous… vous ne comprenez pas. Je vais vous le répéter : des parasites. Ce sont des parasites, il me faut un traitement, pas de psy, pas d'antidépresseurs. Tout ce que je vous demande, ce sont des examens… Analysez ce que je vous ai ramené, il y a plus d'une cinquantaine d'échantillons, c'est évident que vous en trouverez au moins un ! Vous voyez bien, regardez, vous voyez là, et là aussi, partout sur ma peau, vous le voyez que ce n'est pas dans ma tête !

 

Il s'était complètement déshabillé, exposant un corps scarifié, ensanglanté, maltraité.

 

-         Monsieur, rhabillez-vous, je vous en prie. Je ne doute pas que cela vous gratte, et je doute encore moins que cela doit vous faire atrocement mal. C'est pour cela que je veux vous aider à vous en débarrasser. Vous souhaitez avoir des examens complémentaires, mais, vous les avez déjà tous faits ! Et aucun n'a montré la présence de quelconques parasites. Vous voulez que tout cela cesse ? Alors vous devez voir un psychiatre. Il vous aidera à comprendre pourquoi vous ressentez ces sensations, et surtout, comment vous en débarrasser de façon définitive. Si vous le souhaitez, je connais un excellent praticien, il est justement spécialisé dans les maladies psychosomatiques. Je vais vous noter ses coordonnés sur ce papier, vous lui direz que vous appelez de ma part, il a déjà eu à faire à des anciens patients que j'ai suivis et je…

 

Il ne l'entendait plus.

 

Le médecin refusait. Le médecin ne le croyait pas, comme les autres. Il le jugeait, il le prenait pour un fou. Comme les autres, et le reste aussi, le monde entier.

 

Les étourdissements revinrent à nouveau, encore plus forts, comme une secousse. Sa tête tournait, les couleurs dansaient devant ses yeux, les sons étaient lointains, comme dans un rêve. La chaleur revint aussi, plus insidieuse, plus hargneuse. Il brûlait. Les parasites grouillaient rageusement, ils avaient gagné, ils le savaient, et triomphants, ils se multipliaient, par centaines, par milliers, ils envahissaient chaque partie, chaque parcelle de son corps ! Ils montaient, là où ils n'avaient jamais été, la gorge, puis les joues, ils atteignaient les tempes, puis, oh non, pitié pas ça, ils y étaient, ils étaient dans son cerveau ! Il les entendait, il les entendait ramper, mordre, sucer son cerveau. Ils allaient l'infester, le pourrir jusqu'à la moelle, il n'y avait aucun doute, il allait devenir fou ! Il plaça sa tête entre ses mains pour l'arracher et nettoyer son intérieur, il frappa son crâne, il enfonça ses doigts dans ses oreilles pour atteindre son cerveau, mais rien n'y fit, ils ne partiraient pas, jamais, ils étaient rentrés dans sa tête, c'était terminé, ils allaient le rendre fou !

 

Il sentit qu'on le tirait. Il leva la tête et vit le buste qui le fixait, ou plutôt qui le condamnait, impitoyable Charon venant le chercher pour le jeter dans l'Enfer de la folie. D'un coup, il saisit la statue et frappa derrière son épaule, un coup. La main se retira.

 

Il se leva de sa chaise et se retourna. Le médecin le regardait, les yeux grands ouverts, étendu sur le sol, baignant dans une mare de sang.

 

  • Effrayant, magistral, bouleversant, atroce, un arrache cœur. Bravo pour cette terrifiante histoire.

    · Ago about 2 months ·
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    li-belle-lule

    • Merci beaucoup pour votre commentaire !

      · Ago about 2 months ·
      J

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