Un matin banal

Alison

Un arrière gout d'alcool dans la bouche me réveille, c'est désagréable. C'est un matin banal, il est 10h00 et il fait chaud. L'air y est presque irrespirable, et je comprends sans l'ombre d'un doute, que je suis en train de payer les frais de la veille lorsque je regarde mon paquet de cigarettes posé sur ma table de nuit, vide. Si on s'intéressait d'un petit peu plus près aux tables de nuit des autres, on y résumerait leurs vies en seulement quelques objets. Il y a ceux ou trônent fièrement une photo de famille, but accompli pour satisfaire le désir timoré de fonder la fratrie qu'ils n'ont jamais eu. Chez la quinquagénaire moyenne, on retrouve des crèmes en tout genre, produits d'entretiens et ravalement de façade. Des mouchoirs en quantité pour les plus sensibles, une pile de bouquins pour les rêveurs du dimanche, des puzzles médicamenteux pour les agités nocturnes. Et il y a les autres comme moi, qui n'ont rien à offrir de personnel et qui se contentent simplement de la surface blanche lisse et polie de TYSSEDAL, acheté chez Ikéa.

Patronyme, trois petits caractères qui s'évanouissent sous votre langue. Il se crie facilement, s'entend comme un coup de feu, se retient comme le M O T de la fin. La première lettre vient tapoter allègrement le palais, la deuxième surprend, la troisième s'écrase: T O M. Efficace je te l'accorde, mes parents ont toujours eu une attirance certaine envers les Laconiens. Je n'ai pas d'âge mais des tonnes de souvenirs stockés méthodiquement. C'est pourquoi, comme je suis poli et que je tiens à me présenter à toi avec sincérité, je t'offre gracieusement un laisser passer dans l'une des attractions les plus curieuses : Mon palais mental. Accroches-toi bien, ça tangue un peu parfois et tu peux vite avoir mal au cœur. Et munies-toi d'une lampe torche au préalable, ça t'évitera de tomber. Ne fais pas cette tête voyons ! Estimes-toi heureux, ça n'arrive pas à n'importe qui.

Je t'en pris, après toi. Prends la deuxième porte sur ta gauche, en ce qui concerne la première je t'expliquerai un peu plus loin. Rentres et ne fais pas attention au désordre. Ça manque un peu de propreté mais c'est une pièce dans laquelle je ne vais pas souvent. Comme tu peux le voir, on est aux urgences. Maman crie sur la standardiste, elle est furieuse et peine à cacher son inquiétude. Moi, je suis en caleçon sur un brancard. Le médecin compte le nombre de plaies, de P-L-A-I-E-S sur mes bras, mes cuisses, mes chevilles, séchées, en jets, infectées, sur mon corps, du rouge, partout. Et comme ça ne suffisait pas, je me suis intoxiqué. J'ai absorbé l'indifférence, l'intolérance et la stupidité des autres à pleine bouche. Alors, on me nettoie de l'intérieur, on me purifie de tous mes pêchés. Ce n'est pas vraiment drôle, la sonde me brûle la gorge. Tu me vois dans mon fauteuil roulant qui m'accompagne jusqu'à ma nouvelle forteresse ? Arrêt sur image. Tu vois, c'est à ce moment exact que je prends conscience que je n'ai plus les capacités suffisantes d'exercer ma pleine autonomie dans mon propre royaume. Je suis un Prince déchu. 

Le blanc des infirmières ne m'excite pas et la nourriture est abjecte. Six heures du matin, bilan régulier. Quatorze heures, bilan régulier. Vingt heures, bilan régulier. Et c'est tous les jours comme ça, il n'y a pas de fin dans ce manège hospitalier. Mon voisin de chambre est sympathique mais un peu étrange. Il me raconte que son père l'a violé plusieurs fois, qu'il a essayé de se pendre mais que c'était trop douloureux alors il a fait comme moi. Je ne dors que d'un œil la nuit, la cohabitation est difficile. La voisine de la chambre d'en face s'appelle Amélie. Elle ne supporte pas l'idée terrifiante qu'une substance liquide ou solide puisse traverser son organisme alors elle vomit souvent, dans le couloir. Puis il y a moi les yeux livides qui attend tous les jours devant l'ascenseur espérant que quelqu'un me sauve. J'ai quatorze ans et j'ai fait ma première tentative de suicide.

Mais comment on en est arrivé là pour que je te montre tout ça ? C'était un matin banal pourtant. Bref, t'es prêt pour la prochaine pièce maintenant ?

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