Une vie

aile68

Je me souviens c'était un samedi matin, ma mère m'avait permis de sécher les cours, je me suis achetée une paire de jolis mocassins, un pull et une ceinture blanche. On avait fait les frais pour un moment. Après on est allé prendre un chocolat, on a même pas mangé mais j'étais bien, avec mes achats à mes pieds j'étais heureuse, j'avais hâte de les porter. J'aimais le samedi, cette légèreté dans l'air, ce petit vent de liberté. J'aimais aussi le dimanche, le matin on allait au marché de l'église, on fouillait dans les tas de vêtements posés pêle-mêle, on était heureuse quand on dénichait la pièce qu'il nous fallait, celle qui nous attendait. On rentrait avant midi chargées comme des mulets, la semaine était longue avant le prochain dimanche. Tout un emploi du temps à honorer, les cours, les devoirs et la musique qui nous accompagnait ma soeur et moi dans notre chambre à fleurs. On attendait un peu l'amour, on en parlait avec les copines sans trop y croire, la vie se faisait languir parfois. On mettait des badges à nos sacs de bonnes collégiennes, sages juste ce qu'il fallait pour ne pas avoir des heures de colle, le CPE était vicieux, on n'aimait pas comme il regardait les filles. Quand le printemps arrivait, c'était Byzance, on avait dans la tête des envies de vacances, on enviait ceux qui partaient en week-end dans leur maison de campagne, Pâques et ses congés nous consolaient chaleureusement. Les années scolaires passaient et passaient plus ou moins sereinement, j'ai pleuré une fois pour un 3 en math, moi qui me croyais forte, solide, j'ai craqué devant ma copine et ma soeur qui essayaient de me remonter le moral en disant qu'il ne fallait pas pleurer, elles et moi ignorions que j'allais traîner cette matière comme un boulet tout au long de ma scolarité, finalement je garde un bon souvenir de mon épreuve de math au bac.

Le bac, rentrée 1985, nouvelles pompes, des Stan Smiths exactement, nouveau défi, nouveaux profs, la philo coeff. 8, j'avais peur de me planter. On continuait d'aller au marché le dimanche ma mère, ma soeur et moi, le bac ça se trouve pas dans un paquet de Bonux, et heureusement. J'ai eu mon bac de justesse, je m'en fichais, j'ai réalisé que je n'en voulais pas. J'ai bifurqué, j'ai commencé ma vie autrement, c'était pas tout d'avoir son bac, c'était plus important de vivre. Je n'ai rien demandé à la vie, c'est moi qui lui ai apporté ma contribution, en comprenant ça, j'avais tout compris. J'ai fait les marchés et des petits boulots, je savais ce qui me rendait heureuse ou malheureuse, j'ai mûri, j'ai réfléchi et je me suis dit: je vais apprendre un métier, un métier pour la vie, mais la vie c'est déjà un métier qui s'apprend tous les jours, jours de semaine, jours de week-end et jours de pluie. Le salaire de la vie, c'est tous ces sentiments que l'on ressent, toutes ces émotions, surprises et désillusions et puis l'amour qui alimente des souvenirs à la pelle, ceux-ci nous accompagnent comme la musique au jour le jour. 

  • Quel beau texte comme tu sais les écrire ! J'aime beaucoup la fin du texte et le recul que tu prends sur ton analyse.

    · Ago about 2 months ·
    Coquelicots

    Sy Lou

    • Merci pour ton enthousiasme Sy Lou!

      · Ago about 2 months ·
      Coucou plage 300

      aile68

  • Moi aussi je portais des Stan Smith, un sweat et un jean Lee Cooper en 85 ! :o) Moi aussi j'avais décidé d'aller bosser très jeune pour vivre Ma vie. J'en ai un peu chié, mais je ne regrette rien. J'ai appris l'humilité.

    · Ago about 2 months ·
    Gaston

    daniel-m

    • Merci pour ton partage daniel! Tu as appris quelque chose d'important, qui compte dans la vie d'un homme et dans la vie tout court.

      · Ago about 2 months ·
      Coucou plage 300

      aile68

  • Encore un joli texte plein d'émotions.

    · Ago about 2 months ·
    Louve blanche

    Louve

    • Merci Louve!

      · Ago about 2 months ·
      Coucou plage 300

      aile68

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