Vers vs. vers

Adrien Crispyn

Le poète le sait, un vers de trop et le poème titube. Un vers de moins et le poème ne prendra pas toute la dimension que l'auteur aurait souhaité qu'il ait. De son côté, le lecteur accro aux jolies phrases enchaîne les vers, il se délecte jusqu'à la dernière goutte de leur sens le plus profond et finit enivré de littérature.

Si d'aventure ce lecteur passionné s'intéresse également à la biologie, il connait sûrement les autres vers, plus bucoliques qu'alcooliques. Ceux sans qui l'humus n'a pas toute sa dimension. Ceux qui comptent plusieurs anneaux quand le vers compte plusieurs syllabes. Si l'on se permettait un jugement de valeur, la dizaine de centimètres des vers, qui reste approximative, ne peut bien évidemment pas concurrencer les mètres des vers. Car plus la métrique est précise, dit-on, plus le vers est beau. Toutefois, cette différence n'est qu'anecdotique face à cette étrange particularité : les vers qui avancent n'ont pas de pieds, alors que ceux qui restent immobiles en ont... 

Si le biologiste ne se distinguait pas du poète, on finirait par confondre les vers et les vers, tant les premiers sont aussi utiles que les seconds. Les premiers font exister la terre en recyclant ses éléments tandis que les seconds font exister le texte en partageant ses éléments.

Littéraire ou animal, le sens des vers nous échappe parfois et tout peut alors sembler n'avoir ni queue ni tête et s'emmêler un peu. Un coup d'œil à l'étymologie des mots considérés devrait pouvoir lever toute ambiguïté. Vers vient du latin versus qui veut dire « le sillon ». Il n'est guère difficile d'imaginer pourquoi les vers sillonnent, tant les lignes qu'ils forment dans leur environnement se repèrent facilement. Les vers, quant à eux, trouvent leur origine dans le latin vermis qui se traduit par « ver ». Vermis est par ailleurs le nom donné au corps central du cervelet, qui a une forme de ver, et qui entre en jeu dans la perception du mouvement du corps. Pour peu que l'individu propriétaire du cervelet en question apprécie les vers et que leur beauté l'émeuve (du latin motus « mouvement »), versus et vermis finissent par ne faire plus qu'un.

On l'aura compris, vers et vers ont de mystérieuses similitudes. Leur forme allongée, en général, tend à ajouter à la confusion de l'observateur profane.

Signaler ce texte