Vie commune

violetta

Vie commune

Marc : Bon anniversaire ma chérie !

Lucie : Mais... ce n’est pas mon anniversaire !

Marc : Non, c’est notre anniversaire…

Lucie : Oh mais c’est pourtant vrai… cela fait un an que nous sommes ensemble !

Marc : D’habitude, il paraît que ce sont les femmes qui ont la mémoire des dates, des fêtes, des anniversaires…

Ils rient tous les deux.

Lucie : J’ai bien des défauts, n’est-ce pas ?

Marc : Non, je t’adore. Enfin, non… Mieux que ça. Je t’aime…

Lucie sourit, Marc l’attire à lui, lui saisit les mains et les garde dans les siennes.

Marc : Enfin, quand tu dis que nous sommes ensemble, ce n’est pas tout à fait cela… Disons que cela fait un an que nous nous connaissons.

Lucie : Que veux-tu dire ?

Marc : Eh bien je veux simplement dire ce qui est : nous ne vivons pas ensemble.

Lucie retire ses mains et s’écarte de lui, surprise.

Lucie : Mais… on se voit plusieurs fois par semaine… On passe tous nos week-ends ensemble, chez toi ou chez moi !

Marc : Oui… On se voit très souvent… J’aime venir chez toi. J’aime quand tu viens chez moi.

Lucie, péremptoire : Donc, on peut dire que nous sommes ensemble.

Marc, prudemment : Pas tout à fait…

Lucie, avec une légèreté forcée : Toi, tu as quelque chose derrière la tête.

Marc prenant une profonde inspiration comme pour se donner courage : Lucie, j’ai une surprise pour notre anniversaire.

Lucie, câline : Mmm… J’adore les surprises, tu sais !

Marc : Oui je sais. Et comme j’aime te faire plaisir…

Lucie : Allez ! Ne me fais pas languir !

Marc, sérieux, le regard intense : Lucie, mon aimée, mon unique… Lucie, je te propose… je te demande… je ne sais pas ce qu’il faut dire, en fait… Il perd sa belle assurance et s’écrie presque avec désespoir : Lucie, je voudrais que nous vivions sous le même toit !

Le visage radieux il couvre les mains de Lucie de menus baisers.

Lucie, d’une toute petite voix : Ah. Elle bredouille. C’est… c’est vraiment adorable de ta part…

Marc, avec panache : Non, ce n’est pas adorable. C’est grave, c’est sérieux.

Lucie enlève ses mains de celles de Marc : Eh bien... eh bien… je ne sais que dire.

Marc, contrarié : En effet… Puis se rassérénant : C’est l’émotion.

Lucie, d’une voix blanche : Oui, c’est l’émotion.

Silence pesant. Lucie, tourne le dos à Marc, tête baissée, elle se serre dans ses bras croisés sur sa poitrine, comme pour se réconforter… Le cœur battant, Marc essaie de lire une réponse dans ce dos, dans cette nuque presque hostile.

Marc, d’une vois enrouée : Lucie ?...

Lucie, se tournant vers lui et affichant un pauvre sourire : Oui ?

Marc : Mais parle, bon sang ! On dirait que tu es devenue muette.

Lucie : Marc… Mon cher Marc… Marc chéri…

Marc, inquiet : Qu’y a-t-il ?

Lucie : J’aime la vie avec toi, Marc, je n’ai jamais été aussi bien… Marc rassuré se détend et sourit. Les moments que nous passons ensemble sont délicieux, uniques… Que ce soient nos escapades à la campagne, à la mer, nos sorties au théâtre ou au concert, ou tout simplement les moments tranquilles que nous passons chez toi ou chez moi, à lire, écouter de la musique… Et nos petits dîners fins, préparés ensemble ! Lucie s’anime, joyeuse, tandis que Marc, partageant le même enthousiasme, acquiesce à chacune de ses paroles. Même faire les courses ensemble, aller au marché, toutes ces menues choses… Elle s’arrête net. Marc attend, immobile.

Lucie, redevenue grave : Et toi… Tu me demandes de renoncer à tout cela.

Marc, incrédule : Comment cela « renoncer » ?! C’est tout le contraire, que je te propose !

Lucie, amère : Nous avons établi un équilibre parfait… Et là, tu me proposes la vie à deux, sous le même toit, comme tout le monde.

Marc, ironique : C’est donc cela qui te chagrine ? Tu trouves cela banal et ordinaire ? Le ton monte. Il te faut de l’originalité, des trucs à raconter aux copines pour leur faire croire que toi tu as trouvé la clé du bonheur tandis qu’elles s’encroûtent dans leur vie conjugale ! Il est carrément furieux, sur les derniers mots.

Lucie, doucement : Ce n’est pas le manque d’originalité que je redoute. Silence. C’est la routine.

Marc : Mais puisque nous sommes bien ensemble, que nous nous aimons, qu’est-ce que cela changera quand nous vivrons ensemble ?

Lucie, brusque : TOUT ! Ca changera tout ! Finie la magie, finie l’attente de se retrouver, fini le bonheur de se revoir, d’avoir plein de choses à se raconter. A nous les habitudes, l’indifférence qui s’installe peu à peu, la lassitude, le désir de… de…

Marc, brutal : Le désir de quoi ? D’aller voir ailleurs ?

Lucie reste muette.

Marc marche de long en large : Vraiment Lucie, je ne te comprends pas. Te rends-tu compte du bonheur que nous avons de nous être rencontrés ? De nous plaire ? D’être bien ensemble ?

Lucie : Bien sûr que je m’en rends compte ! C’est cela que je veux préserver…

Marc avec un rire amer : Ah ah ah ! Bien sûr ! C’est parce que tu m’aimes que tu ne veux pas vivre avec moi ! Normal ! Logique !

Lucie, très sérieuse : C’est exactement cela, Marc. Notre histoire est trop belle pour qu’on la mette en danger.

Marc, choqué : « En danger » ?! Non mais je rêve ! Eh bien figure-toi que moi, cette vie ne me va pas ! Ne me va plus. J’en ai assez de cette situation, ces allers-retours continuels entre nos deux domiciles, les remarques de nos amis…

Lucie, le coupant : Ils nous critiquent parce qu’ils nous envient ! Ils ne comprennent pas parce qu’ils sont confits dans leur…

Marc, la coupant à son tour, d’ailleurs il ne l’a pas écoutée : Je veux vivre avec toi ! Je veux voir nos noms sur la même boîte aux lettres ! Inviter nos amis chez NOUS ! Je peux pouvoir dire à la face du monde : je vis avec la femme que j’aime et qui m’aime !

Lucie, résolue : Eh bien moi notre vie actuelle me convient tout à fait.

Nouveau silence tendu, face à face presque hostile.

Marc, serrant les poings : Lucie… Il faut que tu saches que… que si… si tu refuses… il s’arrête, le souffle court.

Lucie, glaciale : Eh bien ?

Marc : Si tu refuses… Il lâche précipitamment en baissant la tête : C’est fini entre nous.

Lucie encaisse le choc. Marc attend, immobile, tête toujours baissée. Puis comme Lucie ne dit toujours rien, il redresse la tête et va vers elle. Elle le regarde, les yeux brillants de colère.

Lucie : Eh bien ça c’est de l’amour ! « L’amour selon Marc » ! « Je t’aime, tu as intérêt à vivre avec moi, sinon je te quitte ». Alors celle-là on ne me l’avait jamais faite ! Un ultimatum ! Non mais je rêve !!

Marc, ébranlé par cette colère soudaine : Lucie, tu plaisantes…

Lucie : Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ? Tout allait bien, nous étions heureux, et tu viens tout gâcher !

Marc : Alors là c’est un comble !

Lucie : Marc, je t’en prie, écoute-moi, comprends-moi ! Je sais que si on vit ensemble, cela n’ira pas. Cela ne m’ira pas ! J’ai besoin d’être seule de temps en temps… De glander tranquille. Je ne veux pas faire faire des trucs extraordinaires, juste souffler de temps à autre… C’est comme cela que je peux être telle que je suis avec toi. Telle que tu m’aimes… Telle que tu me désires…

Marc, véhément et sincère : Je t’aimerai toujours, je te désirerai toujours !

Lucie, tout doucement car elle sait qu’elle risque de le blesser : Toi oui. Peut-être. Mais moi. Moi je sais que mes sentiments s’émousseront sur la râpe du quotidien…

Marc, riant pour prendre une contenance : « s’émousseront sur la râpe du quotidien… » C’est de toi, cela ? Tu viens de le trouver ou ça sort d’un mauvais mélo ?

Lucie, sérieuse : Oui c’est de moi, oui je viens de le trouver, la formule est peut-être risible, mais c’est l’image qui m’est venue pour exprimer ce que je ressens, ce que je crains…

Marc, désolé : Comment peux-tu dire une chose pareille ?

Lucie : Eh bien je peux le dire parce qu’après nos trois semaines de vacances cet été, eh bien…

Elle s’arrête devant les yeux écarquillés de Marc.

Marc, avalant sa salive : …après trois semaines… de vacances… avec moi… eh bien continue !

Lucie, très vite : Eh bien j’avoue que ça m’a fait du bien de me retrouver toute seule chez moi pendant quelques jours.

Marc : Tu ne m’aimes pas.

Lucie : Mais si je t’aime, idiot !

Marc : Quand on aime, on veut vivre ensemble.

Lucie : C’est là que je ne te suis plus… Vivre ensemble, c’est la facilité, la solution par défaut. Continuer comme aujourd’hui, là est la vraie exigence, là est le vrai défi !

Marc, las : Je ne veux pas vivre un défi permanent. Mon exigence se limite à m’éveiller chaque jour auprès de toi, tout partager avec toi… Pardon d’être aussi banal et ordinaire.

Lucie, hochant la tête, désolée : Marc, ce que tu me proposes, je sais que c’est la preuve de ton amour, cela me touche, cela m’émeut. Je sais que je devrais sauter de joie, je sais que ma réaction te blesse. Mais je t’en prie, Marc, ne me contrains pas… Dans un souffle : Cela serait le début de la fin…

Elle tend la main vers la joue de Marc mais il l’écarte violemment.

Lucie : Marc, je t’en prie, continuons comme nous avons fait jusque là…

Marc, rageur : Non !

Lucie : Pourquoi es-tu aussi destructeur, tout à coup ? Nous sommes heureux, et tu serais prêt à tout balayer parce que tu voudrais que ce soit encore mieux ? Je ne comprends pas !

Marc : Eh bien visiblement, personne ne comprend l’autre… Il me semble qu’il y a des conclusions à en tirer.

Lucie, lentement, car elle est sous le coup de la révélation : Finalement, tu es quelqu’un de tyrannique. Oui, c’est cela… Tu es un tyran, dans ton genre… Et si je ne m’en étais pas aperçue plus tôt, c’est parce que nous n’avions jamais eu de divergence de vue…

Elle le regarde comme si elle le voyait pour la première fois.

Marc, troublé : Lucie, mon amour, je ne suis pas un tyran, je t’aime !

Lucie, toujours sous le coup de tout ce qu’elle est en train de comprendre : Alors aimer quelqu’un passerait forcément par son asservissement ? Il faudrait forcément que l’un des deux soit sous la coupe de l’autre ? Compose avec ses aspirations profondes ?... Il faudrait que les deux individus s’effacent pour qu’apparaisse une nouvelle entité, le couple, qui n’est plus tout à fait l’un ni tout à fait l’autre ?... Donc, il faudrait qu’on se perde ?

Puis, véhémente et exaltée : Mais c’est le contraire, pour moi, aimer, Marc ! C’est préserver un espace de liberté ! C’est offrir à l’autre sa singularité et accepter la singularité de l’autre. C’est s’attendre, s’espérer ! C’est conquérir chaque jour le jour suivant !

Marc, abattu : Lucie, je ne peux pas vivre comme ça… C’est épuisant… Peut-être que pour toi l’ennemi de l’amour est la routine. Mais moi, c’est cette lutte quotidienne qui m’usera…

Lucie : Il ne s’agit pas d’une lutte…

Marc, la coupant : C’est comme cela que je le ressens…

Lucie, triste : Tu n’as pas confiance en moi… Tu crois que je veux rester libre pour fureter de-ci delà. Tu as peur que je te trompe. Alors tu veux que je sois sous ton contrôle permanent.

Marc, piqué au vif : Ne parle pas comme ça, c’est cynique !

Lucie, songeuse : Le mâle dominateur… La régulation de l’accès aux femelles… En somme, aucun rapport avec l’amour…

Marc, libérant soudain quelque chose qu’il avait enfoui en lui depuis longtemps : Tu vis comme un homme !

Lucie, très calme mais tendue comme un arc : Venant d’un homme, la remarque ne manque pas de sel… Peux-tu me dire ce que tu entends par « vivre comme un homme », Marc ?...

Il reste muet.

Lucie : Un homme, ça prend, ça jette ! C’est cela que tu es en train de me dire ? Eh bien peut-être que la plupart des hommes sont comme cela, en effet, mais ce n’est pas comme cela que je te vois, toi… Et peut-être que les femmes – tu n’as pas de chance, tu es tombée sur une des rares qui ne rentrent pas dans le moule – les femmes, elles, n’aspirent qu’à fonder un foyer, trouver un mâle protecteur… Moi je te propose une troisième voie, Marc !

Sous l’intensité de sa voix, Marc redresse la tête et la regarde, captivé malgré lui.

Lucie, toujours avec la même force de conviction : Cette troisième voie, Marc, c’est poursuivre tel que nous faisons depuis un an… Ensemble par le cœur, ensemble par l’esprit, ensemble par les sens… Mais avec un chez toi ET un chez moi. Ou plutôt DEUX chez nous. Et cela, mon amour, cela nous engage plus que n’importe quelle convention à la noix ! Cela nous impose plus de vigilance, de respect, de confiance… Parce que rien n’est jamais acquis, JAMAIS !

Marc, sombre : Il me semble que ta volonté restera inébranlable.

Lucie : Ne le prends comme un rapport de force, ce n’est pas cela !

Marc : Il me semble que ça l’est, pourtant… Tu ne cèderas pas. Je ne céderai pas.

Lucie : Ce que je veux juste te dire, c’est que nous ne nous aimerons pas mieux si nous faisons vie commune. Nous ne nous aimerons pas plus longtemps si nous vivons sous le même toit. Nous n’aurons ni plus ni moins envie de nous rester fidèles. Cela n’apportera aucune garantie, aucune sécurité. Car c’est bien cela, l’enjeu, pour toi, n’est-ce pas ? La tranquillité d’esprit ?

Marc, avec ferveur : J’ai besoin de toi, Lucie… Je ne peux plus vivre sans toi…

Lucie, fervente elle aussi : C’est pareil pour moi, Marc…

Marc : Mais quoi qu’il arrive, désormais, il y aura toujours l’un de nous deux insatisfait : toi si tu acceptes ma proposition, moi si tu la refuses.

Lucie, taquine, s’efforçant à la légèreté : Ah ça on peut dire que tu as tout compliqué !

Marc, se forçant à sourire : Lucie… On se donne le temps de la réflexion ?

Lucie, sur un ton de badinage forcé : Tu veux dire que tu me laisses un peu de temps pour me décider ? Encore heureux ! Je ne suis pas obligée de répondre dans les deux minutes qui suivent !

Marc, grave : Je veux dire que nous nous donnons tous les deux le temps. Tu réfléchis à ce que je t’ai dit. Je réfléchis à ta vision des choses. Et on en reparle…

Lucie, songeuse, en aparté : « Une rencontre n’est que le commencement d’une séparation… » Puis se ressaisissant pour répondre à Marc : Quand ?

Marc : Quand ça viendra… D’accord ?

Lucie : D’accord... Silence. Marc ?...

Marc : Oui ?

Lucie : Bon anniversaire….

Ils s’embrassent. Tristes.

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Extrait du recueil "Ainsi va la vie" déposé à la SGDL

  • J'ai intégré cette scène dans une nouvelle que j'ai présentée à un concours, et qui a été retenue par le jury... à la 10e place ! C'est mieux que rien. C'est une comédienne qui n'arrive pas à interpréter cette scène de façon juste, jusqu'à ce qu'elle comprenne qu'elle doit "liquider" son couple car ce qu'elle a à jouer, c'est en fait ce qu'elle ressent. L'effondrement de sa vie sentimentale est le prix de son triomphe sur scène...

    · Ago almost 7 years ·
    Jean jacques henner herodiade n 7233246 0

    violetta

  • Oui... Une scène très vraie, le toit commun devenant piège. Vous avez raison! Etant théâtreux passionné, je "vois" la scène, difficile à jouer je pense,car les deux personnages se redécouvrent en très peu de temps... Triste...

    · Ago almost 7 years ·
    Oiseau... 300

    astrov

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