Voilier

Christian Lemoine

De la proue à la poupe et de bâbord à tribord, carénage puissant de la nef nouvelle. Ici un matelot tout juste sorti du mess cargue au-dessus du pont, aidé de ses semblables, les voiles blanches, ailes qui se déploieront dans l'alizé. Là c'est à quatre mains qu'on treuille au cabestan la chaîne lourde qui remonte l'ancre. Il faut plier, suer, ahaner sous l'effort, davantage et plus encore, et de tous ces labeurs épuisant la puissance, on en jette le surcoût purement et simplement par-dessus le bastingage dans la joie renouvelée de l'étrave coupant droit son chemin d'écume. Tant d'hommes différents mariés à la mer, tant de corps changeants unis en un seul muscle de bois vernis, de cordages serrés, de cuivres étamés renvoyant des soleils ; tant de corps divers réunis en un seul, un petit râblé sec, un grand en masse de chair, un plus mince musclé rosé sous la piqûre des sels, un vigoureux hâlé se riant du soleil ; des peaux sombres, des peaux blêmes, mais comme un organisme unique poussant, tirant, chair du vaisseau mutant. Il passe, se moquant de la force, pour narguer de sa silhouette d'aiguille les bassins pleurant leur vide des radoubs liés de pontons fragiles. Le grand large, devant, et tous les craquements, du plus profond des cales noires à la hune de misaine, ne sont que murmures de la conquête.

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