Willy (dernière partie).

leo

Eprouvé par mon récit, il mit le dictaphone sur pause. Sortit une fiole d’alcool, qu’il but d’une traite. Il s’épongea le front  avec un mouchoir brodé, puis réenclencha le mécanisme. Il semblait en avoir fini avec mon portrait. Il le scrutait, mal à l’aise, attendant résigné, la fin de son calvaire auditif…

-         J’ai perdu ma mère à l’âge de huit ans et cela faisait huit autres années que j’avais vécu dans l’enfermement de sa mort, de mon placard, sans plus aucune protection. Je n’en reviens toujours pas, de la faculté qu’ont les personnes haineuses à se reconnaître, s’entendre, se  regrouper et propager leur poison. Ce déménagement avait tout son sens. J’avais grandi : la peur que je puisse me rebeller sans ne plus pouvoir me contenir. Ils n’avaient plus aucune obligation de me scolariser, risquer de perdre leur passe-temps favori. Je sortais du circuit scolaire, mais plus encore, de l’espoir que j’avais de m’en sortir vivant. Cette maison isolée, en pleine campagne, devait devenir ma dernière prison, mon ultime tombeau… Savez-vous ce qu’est un chien, dans les mains du diable ?

Il sursauta comme si je venais d’aboyer la question. Il eut un pincement de lèvres, m’informant qu’il ne saurait répondre, et que mon silence prolongé le mettait mal à l’aise. Déçu qu’il n’ait pas forcé son imagination, je lui fis le descriptif, de ce qu’il n’aurait de toute manière pas pu entrevoir…

-         Enchaîné, j’étais. Comme un chien. On dit qu’il ne faut jamais fixer le regard d’un chien pour ne pas se faire mordre. Je puis vous assurer que l’inverse est tout aussi vrai, je fuyais celui de mon père. Le couple démoniaque me jetait les os, qu’ils avaient décharnés au possible, afin « de ne pas gâcher ». Ils me regardaient alors sucer l’offrande rachitique, me regardaient m’ébattre avec l’os, tâcher de le briser, pour en recueillir la substantielle moelle. Je comblais ma pitance, de leurs rires réjouis, gras au possible. Je bouffais ma honte, m’en gavait, à la limite de gerber. Willy, lui, se faisait les crocs, avide de vengeance. Mon père se levait alors et me proposait le digestif… qu’il versait sur mes plaies encore ouvertes… parce qu’il y’en avait toujours d’ouvertes… il arrachait mes croûtes avec ses dents... qu’il me crachait ensuite au visage… « Tu vois  bâtard, c’est comme le bon vin, il faut que ça respire pour que ce soit encore meilleur ». En toute quiétude, ils pouvaient désormais m’enchaîner dehors. Que ce soit en plein cagnard pour « me rafraichir » ou en pleine neige, pour « me réchauffer »… mon père avait pris l’habitude de ne plus se rendre aux toilettes pour uriner. Sachez toutefois que, même aux enfers, le chien reste imprévisible….

Ma dernière phrase était tombée, sombre et inquiétante. Il se redressa vivement comme pour parer à une attaque. Il allait l’avoir ma première agression, en mots carbonisés des flammes vengeresses de Willy.

-         La joie qu’avaient mes tortionnaires à me voir évoluer dans la crasse avait fini par devenir un atout. Lorsqu’aucun des deux n’y avait plus prêté attention, Willy m’avait fait cacher un os de gigot en dessous du poêle. Et, chaque nuit, il me le faisait ressortir. Habité par la peur de me faire surprendre dans notre entreprise, il me faisait le tailler sur la pierre apparente de la maison. Il me faisait camoufler les éraflures murales, qui auraient pu nous trahir, en étalant un reste d’aliment que nous avions mis de côté. La faim de révolte avait pris le dessus. L’arme du crime avait fini par être presque prête. Plusieurs nuits durant, j’achevais l’ouvrage de mes dents ; ne pas risquer d’endommager ma liberté. Peut-être aussi pour gagner un temps précieux face à Willy, qui se montrait de plus en plus agité. Le temps, pour moi nécessaire, de formaliser l’acte qu’il me commandait d’effectuer, au nom de notre amitié. C’est en me détachant pour me faire « monter la garde » que mon père prit conscience de l’existence de Willy. La première fois, qu’il se plongeait dans mon âme esquintée. Ma pupille qui s’enfonça dans ses yeux, devint celle de la nation. Je basculais orphelin. D’une guerre crade que j’avais toujours refusée. Willy, en chef charismatique, avait pris le commandement de ma raison. Et c’était son étendard, à cet instant précis, qu’il plantait en conquérant dans les terres ennemies. Mon père souffrait bien plus de cet affront, que de la multiplicité des coups de poinçon qui lardaient sa panse. Je n’oublierais jamais son regard d’effroi, aussi dense, que la rage de Willy. Il s’effondra, pestant dans un dernier râle, la honte et le dégoût qu’il avait eus, de m’avoir vu vivre…

Il me scrutait, immobile, silencieux, comme je l’étais en regardant le corps de mon géniteur se vider de son sang. Seconde par seconde, décilitre par décilitre. Il se répandait un curieux recueillement. Je le brisai au nom de la succession de mon père, qui devait s’opérer…

-         Un long cri inutile et la porte de l’entrée qui claquait. La grognasse de mon vieux, qu’il convenait de rattraper le plus rapidement possible. Willy prit mes jambes à mon coup et, par la même occasion, les rênes de ma cavale funèbre, définitivement. Je me souviens que mon corps affaibli lui faisait défaut, que sa rage décuplait d’autant qu’il peinait à la rattraper. Nous avons couru longtemps avec Willy. L’impression de fuir la réalité. Nous flottions, jusqu’à lui mettre la main dessus, alors que l’on apercevait au loin un bourg. C’est cette image que j’ai préféré garder, pour couvrir la besogne de Willy. Ce n’est que le fracas insistant de la pierre contre le crâne de cette garce, qui me fis m’interposer. Ce craquellement déroutant, qui essayait de m’alerter du despotisme de Willy. Je n’étais pas assez fort pour le contrer, je ne l’avais d’ailleurs jamais été pour faire face à l’horreur. Willy lui fit les poches. Nous nous relevâmes. Des quelques billets dont il l’avait détroussée, Willy souhaitait acquérir un bidon de combustible, pour faire don de leurs corps, aux sciences de leur enfer. Nous avons donc marché jusqu’au village. Je ne me souviens que de cette école. Nous en longions les barrières. Je perçois encore nettement l’effervescence qui régnait dans la cour de récréation. Ce bourdonnement qui filait un mal de crâne.  Et puis cette satanée phrase de fillette qui résonne encore dans ma tête « T’es pas gentil Willy, je vais tout dire à la maîtresse !». Putain de phrase ou putain de prénom, du camarade auquel elle s’adressait. Le black-out complet. Les sirènes, la fuite de Willy. Je finis par recouvrer mes esprits, immobilisé au sol.

Cette partie, comme tout le pays, il la connaissait par cœur. L’histoire avait fait les titres des journaux télévisés. L’image choc, du contour d’un corps d’enfant dessiné à la craie. Les courbes d’un corps innocent laissé sans vie, se mêlant aux cases de la marelle de cette cour d’école. Le pourpre de son sang, insoutenable, souillant le ciel du jeu enfantin.  Le lourd symbole de l’enfance assassinée…. la découverte des deux autres corps… l’un planté à coups d’os de gigot taillé… l’autre, crâne fracassé… un monstre avait été révélé au grand jour… l’opinion publique grondait le rétablissement de la peine de mort…Willy demeurerait silencieux…

Il stoppa son enregistrement, se leva après avoir rangé son bloc et ses crayons. Il se dirigea, accablé, vers la porte de sortie, puis s’arrêta net, lorsque je lui demandai de bien vouloir me dire adieu. Il fit claquer son mot avec dédain, sans même se retourner. Puis je repris la parole une dernière fois. Je lui devais cette dernière confession. Il s’était figé.

-         Merci beaucoup de vous être déplacé ! Vous confirmez définitivement que vous préférez les monstres aux anges : votre putain de voix est la même que lorsque je l’écoutais avec Willy, dans ma saloperie de placard.

Il se retourna, paniqué. Je mimai le verre collé à mon oreille. Il me regarda terrifié comme s’il assistait à l’apparition d’un fantôme, ou plutôt à ses complaintes d’outre-tombe. Aucun mot ne pouvait sortir de sa bouche, aussi je décidai de l'achever.

-         Merci aussi d’avoir pris le temps d’immortaliser mon visage. J’espère que vous ne manquerez pas, de le détailler avec attention, en rentrant chez vous. Parce que, voyez-vous… ce monstre dont tout le monde parle, vous l’avez créé de votre silence : vous êtes le père de Willy, comme moi je suis le fils de ma mère dont je porte le nom. Mon salaud de paternel ne m’avait même pas reconnu, tout comme vous en quelque sorte. Vous ne m’avez même jamais connu. C’est pourquoi je suis ravi de faire votre connaissance, vous et votre conscience…

Je lui listai l’intégralité des preuves qui ne lui permettaient pas de douter de la véracité de mon accusation. Une liste aussi longue que mon calvaire enduré. Je lui fis enfin part, de ma grande curiosité à découvrir comment il réussirait à travestir la vérité dans son ouvrage à venir ; comment il s’y prendrait pour maquiller son crime : son silence, racine du mal et du drame collectif. Je lui retournai mon adieu, rejoignis ma cellule.

 Le soir même de notre rencontre, il mettait fin à ses jours, brûlant mon témoignage. Seul son portrait de moi avait subsisté, il s’étalait sur toutes les manchettes de journaux. Le monstre, titrèrent-ils, avait encore frappé…

Fin

 

Je dédie mon texte à tous ces enfants, avec ou sans Willy, qui n’auront jamais assez de leur vie, pour conjurer la barbarie, dont ils ont été les victimes. Ce texte participera au concours d’Alexandre vos écrits dont le thème est " la rencontre". 

  • voilà ce que j'aime, avec un rythme, une ambiance, un personnage que l'on a envie de prendre dans ses bras et de lui dire "c'est fini petit d'homme, tout est fini", le texte aussi, mais il est tellement fort qu'il laisse encore chez moi des traces bien après la lecture. Léo t'as un talent de fou!!! tu as déjà édité?
    l'animelle
    px : merci ta nouvelle fut une belle éclaircie dans ma drôle de journée!!!

    · Ago over 8 years ·
    Lanimelle 465

    lanimelle

  • torturé encore et toujours, j'aime

    · Ago over 8 years ·
    Default user

    la-louve

  • Merci Sisyphe et Léa :)

    @ Nylou :Je pense qu' il y a certaines choses qui ne peuvent s'oublier et qui ne permettent pas toujours de passer à autre chose. Néanmoins j'aime beaucoup ton approche totalement décalée qui apporte une vue nouvelle sur cet écrit ! L'important étant ce que chacun ressent en lisant un texte et il est hors de question pour moi de vouloir te convaincre, de tout autre chose. Merci pour ta lecture et le partage de ton point de vue :)

    · Ago over 8 years ·
     14i3722 orig

    leo

  • J'ai du mal à apprécier le niveau de lecture et partant de là du mal à comprendre l'histoire ... Existent-ils ces personnages autour du "héros" ? Les enfants ont une telle puissance de sensation et d'imagination que toute souffrance vécue par eux est une oeuvre d'art parce que née en liberté . Ils ont aussi une extraordinaire capacité à "oublier" , à passer à autre chose , à passer à la vie ..:)

    · Ago over 8 years ·
    Default user

    nylou

  • Je me joins aux commentaires précédents, j'ai non seulement apprécié ce texte mais aussi j'en aimé l'écriture. Merci Léo!

    · Ago over 8 years ·
    Koala orig

    lea--2

  • J'ai mis du temps (à le trouver justement) pour lire ce texte, mais j'ai bien fais!
    Putain de scénar...
    Vraiment bien joué! Géant!

    · Ago over 8 years ·
    Albert camus letranger roman

    sisyphe

  • Merci pour vos lectures, sur un format aussi long. Je suis très touché et ému, et par l'écriture et par la lecture de vos commentaires, comme une fusion des ressentis. Merci du fond du coeur. Ce texte va effectivement participer au concours "Alexandre vos écrits" sur le thème de "la rencontre". Pour le coup s'en est une double, celle de willy et celle...de la chute !

    · Ago over 8 years ·
     14i3722 orig

    leo

  • Ça déchire grave ! Frisson garanti. Encore bravo !

    · Ago over 8 years ·
    027 orig

    Chris Toffans

  • Merci Léo pour ce texte qui témoigne pour d'autres. J'aime beaucoup la partie où Willy accompagne le personnage dans sa folie meurtrière, c'est très bien rendu. Je l'ai lu à voix haute et j'avoue que je me suis fait quelques frissons. Bravo pour ce partage d'émotions.
    En anglais, Willy est le diminutif de William qui peut se décomposer en Will I am, en d'autres terme "Serais-je ?" comme une question posée par le regard à ceux qui lui font subir ce qu'il endure. Tout est dans le titre, en quelque sorte. A bientôt Léo et bonne chance pour le concours.

    · Ago over 8 years ·
    Dsc00245 orig

    jones

  • Un texte qui agit.

    · Ago over 8 years ·
    Avatar orig

    Jiwelle

  • Léo , as tu fais une réécriture ? Oui à tout oui à la matière de tes mots .... juste ( pour moi) non à la thenardier . Et à toi un immense bravo pour ton évolution incroyable. Des bisous belle journée avec les rayons de soleil de Willy

    · Ago over 8 years ·
    Iphone 19novembre2011 013 orig

    Manou Damaye

  • comment te dire ? Merci Léo.

    · Ago over 8 years ·
    Img 0789 orig

    Gisèle Prevoteau

  • Tu as encore frappé par la force de tes mots Léo, des coups dans mon cœur.

    · Ago over 8 years ·
    Flottins orig

    sophie-dulac

  • On n'en ressort pas indemne.
    Bravo pour ce texte aussi dur à lire, qu'à écrire, j'imagine !

    · Ago over 8 years ·
    Tourbillon 150

    minou-stex

  • Relecture et coup de coeur.

    · Ago over 8 years ·
    Photo chat marcel

    Marcel Alalof

  • A pâlir la nuit.

    · Ago over 8 years ·
    Photo chat marcel

    Marcel Alalof

  • J'ai lu, je reste sans mots... ... ...

    · Ago over 8 years ·
    Camelia top orig

    Edwige Devillebichot

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