« La loi du marché » : stop ou encore ?

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Entre documentaire et fiction, « La loi du marché » de Stéphane Brizé nous raconte un drame actuel et ordinaire, celui de Thierry, un chômeur de longue durée. Licencié économique à 51 ans, voilà plus d’un an qu’il est au chômage. Dans 9 mois, ce sera la précarité et son lot de difficultés annoncées… Devant l’urgence de la situation, comment réagir ?

Par petites touches, on découvre le portrait de Thierry : un homme humble, honnête et courageux qui n’a pas un grand bagage culturel mais dont l’humanité est immense. Il sait où sont ses priorités. Il nous prouve qu’à la sacro-sainte loi du marché, on peut dire : stop !... Cette dure loi, il en éprouve le cynisme et la violence au quotidien. A Pôle Emploi, il apprend qu’à l’issue d’une formation de grutier - qui a duré quatre mois - il n’obtiendra pas l’emploi pour lequel il a été formé. La formation n’était, en effet, ouverte qu’aux personnes ayant déjà travaillé sur des chantiers au sol. Erreur de casting de l’administration (in)compétente dont les conséquences risquent d’être lourdes pour le quinquagénaire : il ne lui reste plus que 9 mois pour retrouver un emploi avant de changer de statut, un statut qui ne lui permettra alors de toucher que 500 euros par mois. C’est tout juste si on ne lui reproche pas l’erreur d’aiguillage… Le marché de l’emploi est cruel pour ceux que l’on nomme « seniors », a fortiori pour les « sans grade » qui n’ont pas les mots pour se vendre et convaincre. A un entretien d’embauche sur Skype, Thierry s’entend dire qu’il a peu de chances d’être retenu. Est-il « vraiment sûr qu’il pourra s’adapter » à un poste moins qualifié, à une nouvelle machine ? On comprend que ses réponses, trop hésitantes, car sans doute trop sincères, lui valent ce refus. Il n’a pas les codes. Il le paie chèrement.

L’inenvisageable spirale

Pour faire face aux dépenses courantes, il doit puiser dans son épargne les ressources qui lui manquent. Sa conseillère bancaire en fait le constat et envisage toutes les solutions possibles pour générer des liquidités : réduire les frais fixes liés à la prise en charge de son fils handicapé, vendre sa maison… Face à son refus à accepter l’inenvisageable, elle finit par lui proposer de souscrire une assurance-décès, pour qu’il soit plus zen vis-à-vis de ses proches… S’il venait à disparaître… Le cynisme est encore plus flagrant lorsque, après avoir retrouvé un emploi, Thierry revient la solliciter pour un prêt de 2 000€ afin de financer l’achat d’une nouvelle voiture d’occasion. Elle l’incite alors à emprunter jusqu’à 3 500€. Il résiste et refuse. Lire le récit de ces anecdotes est aussi fastidieux que de les voir à l’écran. Comme Thierry, le spectateur subit les répliques… Encaisse les coups… Voudrait répondre à sa place. On est forcément dans l’empathie. L’autre, c’est moi ! Les situations s’enchaînent, tout aussi humiliantes les unes que les autres. Le montage sans transition de Stéphane Brizé, en les accumulant, en souligne la violence.

Au « cœur » du système

Nouvelle séquence. Thierry noue sa cravate. On comprend qu’il a retrouvé un job. Agent de sécurité dans une grande surface, il doit veiller au bon fonctionnement du (super)marché en traquant les voleurs potentiels. Cela ne pose pas trop de problèmes en face d’un voleur sans morale ni scrupules qui dérobe un chargeur de smartphone. C’est plus compliqué quand l’individu vole de la viande pour se nourrir. La même loi doit pourtant s’appliquer : soit l’individu interpellé peut payer immédiatement l’article dérobé, soit il est livré à la police. Thierry endosse le costume mais on le sent mal à l’aise dans ce nouvel emploi. Il l’est encore plus quand ses supérieurs hiérarchiques lui demandent de contrôler le comportement des employés. En effet, pour augmenter la rentabilité de son magasin, le directeur envisage des suppressions d’emploi. Qu’une caissière commette un écart de conduite et le prétexte pour la virer sera tout trouvé ! Pour quelques coupons de réduction subtilisés, l’une d’entre elles est renvoyée. Et le drame arrive ! Thierry pourra-t-il à nouveau assister à une scène aussi humiliante et dramatique sans réagir ?

Amour et bienveillance : valeurs refuges

De rares scènes, plus légères, apportent un peu d’oxygène… Thierry et sa femme apprennent à danser le rock. Ils sont complices, bienveillants l’un pour l’autre. Lui, un peu raide et appliqué, suit les indications du professeur ; elle, semble confiante. Quelques scènes plus loin, on les retrouve dansant, chez eux, leur fils battant la mesure. Moment de bonheur. Portrait en creux d’un couple et d’une famille unis que l’amour gardera soudée face au pire. Seul acteur professionnel de la distribution, Vincent Lindon est bouleversant d’humanité et de justesse. Son corps et son regard racontent la personnalité et le parcours de son personnage tout autant que les mots. Son travail a été justement récompensé par un Prix d’interprétation à Cannes. Entouré de non comédiens qui, bien souvent, jouent leur propre rôle, il a su capter et traduire les émotions qui pourraient être les nôtres face à de telles situations… Lindon joue-t-il d’âme ou d’intelligence, pour reprendre les sortes de jeux d’acteurs débattus par D. Diderot dans son « Paradoxe sur le comédien » ? Peu importe. Sans doute un peu les deux. Il maîtrise à la perfection son métier d’acteur. On est touché en plein cœur…

Retrouvez Hélène DENIEUIL sur son blog : lechantdescigales.wordpress.com