1921 : La France et Carpentier contre Demsey

Dominique Capo

Chroniques des années de l'Entre-Deux-Guerres

Samedi 2 juillet 1921 – tous les parisiens scrutent le ciel pour voir surgir une fusée rouge, celle de la victoire de Carpentier sur Demsey. La France est enfiévrée, l'Angleterre, l'Amérique aussi. C'est que Georges Carpentier, champion du monde des mi-lourds, est le sportif le plus populaire de l'époque. Il va s'attaquer au champion poids-lourds Jack Demsey afin de devenir champion du monde de toutes catégories. La veille et le jour du combat, toute l'activité politique et tous les faits divers sont relégués au second plan, comme si le prestige de la France était en jeu.


Le gouvernement a même décidé que, sitôt le résultat connu, des avions sillonneraient le ciel de la capitale en lançant des fusées : rouges pour la victoire de Carpentier, blanches pour celle de Demsey, vertes en cas de match nul. Les collégiens pensionnaires ont même obtenu l'autorisation de se coucher plus tard et de rester à la fenêtre – le combat aura lieu à 15 heures, heure américaine, à 21 heures, heure européenne. Le président Millerand tient à être tenu au courant du match, tandis qu'à Londres Édouard VII décide que sa maison de campagne sera en liaison téléphonique constante avec Paris. Le roi d'Espagne Alphonse XIII déclare qu'il souhaite la victoire de Carpentier. Jusqu'au prince héritier du Japon Hiro-Hito qui, au grand prix de Longchamp, a manifesté sin regret de ne pas pouvoir se rendre à New York.

Les quotidiens préparent fébrilement le match. Des voyants lumineux ont été prévus sur la façade de leur immeuble. Grace à eux, la foule massée dans la rue suivra les péripéties du combat.

L'Amérique elle aussi, est dans un état d'excitation sans précédent. Un grandiose stadium en plein air, à Jersey City, a été construit, qui pourra contenir 120 000 spectateurs. Les célébrités de l'époque, tels Henry Ford, Rockefeller, Alice Roosevelt, la fille de l'ancien président, Charlie Chaplin, Douglas Fairbanks, Mary Pickford, etc. ont déjà retenu leur place.


Carpentier est considéré comme le combattant le plus doué, qui sait varier sa technique et l'adapter à son concurrent du moment. Sa sûreté de jugement et la rapidité de sa conception le font considérer comme le génie de la boxe. Mais Carpentier n'est pas un vrai poids lourd, c'est un homme fin et délicat. Un reporter du New York Herald Tribune, une femme, le décrit ainsi : « Il est délicat pour une femme de dépeindre un homme comme une beauté. Mais Michel-Ange se fut évanoui de bonheur à la vue de son profil qui est du plus pur grec. Sa grâce et sa souplesse feraient pâlir d'envie un danseur russe... ».

Demsey, lui, est un vrai poids lourds et son crochet du gauche, terrible quand il atteint le foie, sera un danger pour notre champion qui a le handicap du poids. Cependant Mistinguett a pleine confiance : « Georges gagnera ! Demsey, c'est un costaud sans doute, mais c'est le lourdaud. Georges, c'est le chat qui bondit et qui frappe. ».

A Manhattan, camp d'entraînement français, Carpentier refuse toute visite. Son manager et ami, Descamps, qui le découvrit à l'age de onze ans, veille soigneusement sur sa solitude et sur sa forme. Il a tenu à lui faire rafraîchir les cheveux, trop longs sur le cou et sur les oreilles. Le figaro qui s'acquitta de cette tache récolta soigneusement les cheveux coupés et fil alors commerce de ces courtes mèches à bas prix : « Souvenir de Carpentier », annonce-t-il dans sa vitrine.

Rien n'existe plus à New York et en Europe en dehors du match. Dans une reçue, le jeune François Mauriac écrit :

« Si, selon un mot fameux, nous ne sommes pas en France assez fiers de notre Malebranche, il faut convenir que nous le sommes assez de notre Carpentier. Assez, d'ailleurs, ne signifie pas trop. De toutes les valeurs humaines, celle d'un champion peut seule être goûtée universellement ; il n'existe pas cinquante Anglais ni dix Américains pour comprendre le plaisir que nous prenons à Phèdre ; mais l'éloquence du poing est accessible à tout homme venant en e monde. Surtout le « noble Art », comme on dit, dispense à ses fidèles un précieux bien : la sécurité dans l'admiration ; car le knock-out porte avec lui son évidence, et si Georges triomphe de Demsey, nous serons sûrs de détenir le meilleur cogneur du monde habité. ».

A 14h55 – heure américaine -, le champion français fend la foule des spectateurs qui l'acclament ; à 15h le gong résonne. Premier round : égalité. Deuxième round : Demsey vacille contre le direct du droit de Carpentier. La foule se dresse, enthousiaste, attendant que Carpentier donne son coup. Malheureusement il vient de se fracturer le pouce. Demsey se redresse. Troisième round : Demsey profite de l'accident de son adversaire pour attaquer. Malgré sa douleur, Carpentier se défend et c'est de nouveau le gong. Quatrième round : Demsey bondit sur le Français, le bouscule, le martèle de coups affreusement lourds. Carpentier vacille sur ses jambes, un genou à terre et essaye de reprendre sin souffle et en 9 secondes se redresse. Demsey lui lance un crochet du gauche qui arrive au creux de l'estomac. Carpentier s'écroule. Cette fois, c'est la fin, c'est le K.O.


La déception est terrible. A Paris, des gens pleurent dans la rue. Des millions de Français se sentent en deuil d'une illusion si ardemment cultivée.

Le lendemain, la presse européenne et américaine se montrent indulgentes pour le champion français. Le Daily Mail écrit : « Le bon petit homme a rencontré le bon gros homme et celui-ci a gagné parce qu'il est un merveilleux boxeur. ». Le New York Herald Tribune ajoute : « Carpentier avait la foule, Demsey avait le punch et Demsey a gagné ; telle est l'histoire du monde. ». Et le New York Times conclut : « Carpentier a perdu en gentleman. ».

Les télégrammes de réconfort viennent de partout. Lloyd George, Premier ministre britannique, lui câblera : « Je vous admire plus qu'avant. ». Malgré son échec, la popularité de Carpentier n'est pas entamée. Le 23 juillet, à son retour à Paris, c'est une foule enthousiaste qui l'acclame. Mais son match contre Demsey l'aura marqué à tout jamais. Désormais, s'il continue à se battre, ce sera essentiellement dans un but lucratif.

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