A DEMAIN, A JAMAIS

Christophe Dugave

Ce long roman est la version remaniée de "Sandy Palace" (2017). Le texte a gagné en maturité, avec un élément déclencheur plus fort, une intrigue plus fluide, des personnages plus travaillés.
Voici les 5 premiers chapitres du roman qui vous donneront peut-être de découvrir le texte en entier. N'hésitez pas à laisser des commentaire !
Si l'extrait vous a plu, vous pouvez découvrir le livre dans son intégralité sur Amazon en version papier ou epub mais aussi le lire gratuitement en version pdf sur https://www.monbestseller.com/manuscrit/16421-a-demain-a-jamaisIl est également téléchargeable à la même adresse. Il suffit de vous inscrire (c'est totalement sans frais).. Et n'hésitez pas à noter et me faire un retour ! Merci d'avance.

4ème de couverture :


Il ne lui restait plus que la fuite, et ce simulacre d'envol qui ne la mènerait nulle part. Peu importait. C'était justement là où elle voulait aller...

______


Juillet 1998. Sandrine, 16 ans, part fêter la victoire des Bleus avec sa grande sœur Cécile. Mais alors que Cécile un peu pompette l'a incitée à prendre le volant sur une petite route forestière, Sandrine frôle un cycliste qui disparaît dans la nuit.  Au matin, les deux sœurs apprennent la mort d'un élève de leur mère, décédé d'une chute de vélo dans les bois, à l'heure et à l'endroit même de l'incident nocturne. Sandrine est alors ravagée par un terrible sentiment de culpabilité tandis que Cécile nie toute implication et s'obstine à vouloir partir en vacances au Canada avec son petit ami. Minée par les remords, incapable de compromettre sa sœur, Sandrine choisit alors de fuguer. Usurpant l'identité de Cécile, profitant de leur ressemblance et d'un concours de circonstances, Sandrine parvient à s'embarquer pour le Québec. Mais la petite fugue devenue grand voyage va très vite tourner au cauchemar…


Basé sur des faits réels, le récit dense et bouleversant d'un incroyable road-trip de Paris à Montréal puis d'Ottawa à  Vancouver, chronique implacable d'une irrémédiable chute.


© Christophe Dugave 2022

ISBN 978-2958153700



1

 

Sandrine se leva dès qu'elle aperçut Cécile par la baie vitrée du salon. Elle se hâta d'aller ouvrir la porte avant que sa sœur ne fasse une entrée fracassante.

— Salut ma poule ! lança Cécile.

Une vraie gamine malgré ses 18 ans…

Sandrine marmonna un vague bonjour, fit signe à sa sœur de baisser le ton puis soupira avec fatalisme :

— Toujours en retard, même pour la finale…

Cécile esquissa une moue blasée signifiant que le Mundial était bien le cadet de ses soucis.

Sandrine maintenait la porte entrouverte et tendait le cou.

— Et Quentin ?

— Chez des potes à Cernay.  Paraît que je casse le jeu et l'ambiance ! En tout cas, une finale de coupe du monde, c'est visiblement trop sérieux pour une soirée entre amoureux…

Cécile jeta un coup d'œil vers le salon où retentissaient les dernières notes de "l'Hino Nacional Brasileiro". Le final fut couvert par les hurlements des milliers de supporters et bientôt suivi par l'introduction de "La Marseillaise", reprise en chœur par le Stade de France tout entier.

— Pas la peine que je dise bonjour, j'imagine que tout le monde est au garde-à-vous…

— C'est l'état d'urgence, confirma Sandrine. Et s'il-te-plaît, pour la paix du foyer, ferme ton clapet !

— Exactement ! Tu es en retard, chuchota Elise Berthaud en sortant du salon. On ne t'a pas attendue pour souper. Papa te dira bonjour à la mi-temps parce que là, il est au poste de combat !

Cécile s'approcha de sa mère, se haussa sur la pointe des pieds et déposa sur sa joue un long baiser dont elle exagéra la durée et l'intensité. La jeune fille gloussa, et, malgré son agacement, Sandrine ne put retenir elle aussi un sourire amusé qui détendit son petit visage trop sérieux.

Depuis le salon, on entendit la voix bien timbrée mais vaguement courroucée de Xavier Berthaud.

— Ça commence… Vous papoterez plus tard !

D'un geste d'apaisement, Cécile rassura sa mère qui manifestait un peu d'impatience tandis qu'un tsunami de décibels accompagnait le coup d'envoi du match.

— J'arrive pour apporter ma contribution à l'effort national, chuchota Cécile, juste le temps de ranger les billets d'avion !

Puis elle se rua dans l'escalier, escaladant les marches sans la moindre précaution. A peine entrée dans sa chambre, on l'entendit fourrager un moment en hurlant à tue-tête « We will, we will rock you! ».

— Cécile est folle, ou totalement immature, ou bien les deux… murmura Elise à l'intention de Sandrine. Cela me fait presque peur de savoir qu'elle part en vacances au Canada. Elle a 18 ans et parfois, j'ai l'impression qu'elle n'est pas sortie de l'enfance. Avec elle, rien n'a jamais d'importance !

Et comme le raffut ne cessait pas, Sandrine monta à son tour au premier étage, les joues gonflées d'une vague irritation. Comment admettre que cette tornade puérile puisse être vraiment sa sœur malgré leur évidente parenté ? Son amie, sa complice, une fille qu'elle adorait et qui l'agaçait dès qu'elle la côtoyait plus de cinq minutes.

 Parvenue sur le palier, elle poussa la porte entrouverte et fronça le nez, jetant un regard réprobateur sur la chambre en désordre.

— Beurk, tu peux pas aérer des fois ? Ça sent le phoque chez toi !

— T'occupe, c'est pas ta piaule ! Tu regardes pas le match du siècle ?

Et comme pour souligner l'opportunité de la question, une nouvelle clameur venue du rez-de-chaussée salua la première offensive des "Bleus".

Sandrine haussa les épaules.

— Faudrait que tu te calmes. On frise l'incident diplomatique avec Papa.

— Oh, lui et son foot ! s'exclama Cécile avec une réprobation feinte.

— Exagère pas. Il proclame la loi martiale tous les deux ans, une fois pour la coupe du monde et une autre pour la coupe d'Europe. C'est pas abuser !

Puis, redressant une poupée Russe en bois tourné, chamarrée, chamboulée sur une étagère, Sandrine ajouta en désignant les billets laissés sur le bureau :

— C'est pour ça que t'es toute excitée ?

— Ouais ! Départ le 1er août à 14 heures 10, vol QN 571 à Roissy, terminal T9…

Sandrine s'empara des documents griffés de rouge et estampillés "Nouvelles Frontières". Elle esquissa une petite moue dédaigneuse en réalisant qu'il ne s'agissait que de bons d'échange. Rien d'aussi romantique que ces petits fascicules vernissés aux cryptages mystérieux qui promettaient l'envol, ou les cartes d'embarquement, ces cartons magiques permettant d'accéder aux avions, au voyage, au rêve.

— Pourquoi t'as pas laissé les docs de voyage à Quentin ? Je parie que toi, tu vas les égarer et qu'on aura droit à une crise d'hystérie la veille de ton départ.

— Le Canada, c'est mon idée.

— Je vois pas le rapport. Quentin, au moins, il est pas aussi bordélique…

Renonçant à épiloguer sur le sujet, Cécile agrippa sa sœur par la taille et l'entraîna au milieu de la pièce, bousculant livres, feuilles éparses et frusques abandonnées au hasard de ses hésitations vestimentaires. Elle se colla au côté de Sandrine, face à un miroir.

— Qu'est-ce que tu vois ?

— Ben, toi et moi… murmura Sandrine un peu perplexe.

— Ouais, sauf que moi, j'ai un gros cul !

— Mais non, tu vas pas recommencer… Moi, j'ai pas assez de poitrine et j'en fais pas une affaire d'état.

Cécile examinait sa sœur dans la glace de la garde-robe.

— On se ressemble quand même, presque des jumelles, non ?

Sandrine esquissa une moue dubitative, ignorant volontairement la similitude frappante : Mêmes cheveux blonds, bien que ceux de Cécile soient un peu plus foncés et un peu plus courts, petit nez élégamment retroussé, ovale délicat du visage, peau claire et veloutée sans far ni artifice… Même leurs tenues relax se ressemblaient, sans recherche particulière mais portées avec cette élégance simple et naturelle qu'elles avaient héritée de leur mère. Mais à 16 ans, Sandrine semblait déjà plus femme que sa grande sœur et il arrivait souvent que certains les confondent malgré la petite différence de stature.

— Tu m'as même piqué mon vieux jean, remarqua Cécile.

— Tu peux plus le mettre depuis que t'as ton gros cul !

Sandrine se recula prestement pour éviter la bourrade que lui décochait sa sœur, avant de franchir la porte et de se ruer dans l'escalier.

— Chameau ! Mais, bon, je l'ai cherché, marmonna Cécile avec un air canaille.

Puis elle regarda avec une malveillance surjouée les documents de voyage déposés par Sandrine sur la commode.

— Putain, promis juré, j'y touche pas jusqu'au 14 août ! Croix de bois, croix de fer, si je mens, tu vas en enfer !

Très fière de sa tirade, la jeune femme s'admira quelques secondes dans la glace avant de se résigner à descendre au rez-de-chaussée où les vociférations des 80 000 spectateurs survoltés du Stade de France saturaient le salon de décibels, envahissant l'entrée, ébranlant les vitrages.

Elle s'installa dans l'un des canapés, près de Sandrine, avec toute la discrétion dont elle était capable et se mit à piocher dans les coupelles de fruits secs, chips et saucissons déposés là pour soutenir le moral des troupes et l'ardeur des supporters. A la question Veux-tu manger ? que Sandrine lui adressait en langage des signes, Cécile expliqua du bout des lèvres et des doigts qu'il y avait assez sur la table basse et que, de toute manière, il fallait qu'elle maigrisse. Elle jeta à sa sœur un clin d'œil complice que Sandrine lui rendit. Manifestement, Cécile avait décidé de rejoindre le chœur familial et se prenait au jeu. Tous avaient les yeux rivés sur l'énorme écran cathodique ou bleu d'un côté et jaune et vert de l'autre se livraient un combat historique.

Il y eu alors plusieurs actions offensives de part et d'autre du terrain, des espoirs fous, une frayeur et une belle interception de Fabien Barthez, le gardien de but. Dans le salon, la famille Berthaud toute entière était comme statufiée. Et puis soudain, après presque une demi-heure de jeu et de respirations en suspens, le premier but de Zidane, libérateur. Moins de 20 minutes plus tard, le même joueur béni des dieux déviait le ballon dans les cages brésiliennes. Les hurlements dans la pièce couvraient l'explosion de cris dans les haut-parleurs du gros récepteur TV.

La fièvre ne retomba pas durant la mi-temps. Les parents étaient électrisés, même Elise Berthaud que le football n'intéressait pas habituellement.  Cécile elle-même ne tenait plus en place malgré son indifférence initiale. Elle s'enflamma dès la reprise du jeu. C'était à présent Sandrine la plus modérée, la plus prudente aussi.

Pourtant, cette seconde période ne ressemblait pas à la première, plus confuse, troublée par l'exclusion de Marcel Desailly. Les cœurs s'emballaient, se mêlaient dans les battements. On ne savait plus que croire : l'avance de deux buts, la supériorité numérique de l'adversaire qui pouvait encore renverser le score… Beaucoup d'attaques vaines des Brésiliens sifflés par un public chauvin, le moindre pas français soutenu par un leitmotiv : « Allez les Bleus ! », Barthez encore pour bloquer la balle tandis que le doute transpirait dans les propos des commentateurs. Deux buts et tant de minutes encore… Mais on y croyait.

 L'espoir enflait dans les poitrines. Chaque seconde passée rendait l'égalisation ardue, improbable puis impossible. Et tout à coup, dans le temps additionnel, un corner concédé par la France, loupé par les Brésiliens, la contre-attaque solitaire de Dugarry, Vieira en rebond dans les pieds de Petit tout seul, et le troisième but magique.

Il y eut un moment de flottement dans le salon, une extrême incrédulité puis, la fin du match confirmée, une explosion de hourras.

— On l'a fait, j'y crois pas, on l'a fait ! claironnait Xavier Berthaud.

— C'est fini ? On a gagné ? demandait Cécile, partagée entre la stupéfaction défaite des joueurs brésiliens et l'exultation brouillonne des Bleus.

Sandrine ne disait rien, hésitait à se réjouir comme si ce score improbable de zéro à trois avait pu s'inverser soudain sous l'effet d'un maléfice.

Mais non, tous autour, même Cécile, jubilaient. Et à la télévision, Thierry Roland confirmait la victoire : « Et c'est fini, l'équipe de France est championne du monde ! Vous le croyez, ça ? ». Cécile levait les bras en hurlant à la lune. « Je crois qu'après avoir vu ça, continuait le commentateur, on peut mourir tranquille, enfin le plus tard possible ! ».

Cécile regarda sa sœur avec insistance et Sandrine, enfin, lui sourit. Un curieux rictus, indéchiffrable.

Plus tard, elle songerait à ce moment et aussi à ce petit trait d'esprit qu'elle avait eu un peu plus tôt dans sa chambre. Et si je mens, tu vas en enfer… L'un et l'autre lui tirerait des larmes amères.

Mais cela, Cécile ne pouvait le savoir à ce moment précis, pas plus que Sandrine qui s'activait soudain pour sortir quatre flûtes tandis qu'Elise Berthaud s'écriait :

— On peut ouvrir le champagne, non ? Parce que franchement, sans bulles, c'est nul !

Et personne ne railla ces vers de mirliton. Ce soir, tout était permis.

— Champagne ! Oui, champagne ! s'écriait son mari.

Cécile en rajoutait.

— Eh, c'est la fête ! Trois-zéro, c'est pas du chiqué. On est les champions !

Une détonation festive retentit à l'entrée du salon. Tout allait maintenant très vite : la bouteille qui se vidait un peu sur le carrelage, les exclamations, les glouglous, les verres entrechoqués au milieu des cris et des rires, les premières mesures de "We will survive", chanson fétiche symbole de la victoire des Bleus qui retentissait au Stade de France.

Le téléphone troubla les effusions. Elise Berthaud décrocha. Elle parla un moment en se bouchant l'oreille droite offerte aux bruits ambiants, rumeurs répercutées par la télévision, volume réglé trop fort.

— Oui, elle est avec nous…

Cécile comprit que Quentin appelait, se rapprocha de sa mère qui lui tendit le combiné. Dans l'écouteur retentissaient les mêmes rumeurs en décalé.

— Salut…

— Dis-lui qu'il rate le champagne, glissa Elise.

Cécile transmit, écouta, sourit. Son regard s'éclaira en dévisageant sa sœur. Elle capta son attention, désignant le combiné téléphonique.

— Ils font une soirée chez ses potes à Cernay. J'suis invitée. Tu m'accompagnes ?

Sandrine hésita, jeta un coup d'œil instinctif en direction de sa mère. Si elle refusait, celle-ci lui reprocherait de ne pas s'amuser assez. C'était les vacances. Le bac de français était passé. On la traiterait de petite sauvage ou de pisse-vinaigre.

— Allez, dis oui ! supplia Cécile avec une mimique à fendre le cœur.

— Quels potes ?

— Ben moi, ta grande sœur qui va partir au Canada dans moins de trois semaines !

Puis, pour forcer la décision, Cécile ajouta avec malice :

— Et il y aura Audrey et Célia aussi…

Sandrine leva le pouce en signe d'assentiment bien qu'il fût tard et qu'elle se sentît lasse et vaguement patraque.

Même si elle aimait bien Quentin, l'adolescente savait qu'elle n'approuverait pas sa manière de fêter la victoire historique de la France "entre potes".  En général, cela voulait dire beaucoup d'alcool, sans doute des fumettes, et pour le reste, elle ne voulait même pas savoir.

Quant à Cécile, elle n'était pas la dernière à se laisser entraîner. A bien y réfléchir, il valait mieux que Sandrine soit là avec sa sœur, et puis avec Audrey et Célia, des filles raisonnables avec qui les choses ne risquaient pas de déraper.

Cécile avait raccroché et attrapé son sac.

— M'man, on peut prendre la Mini ?

Elise Berthaud hésita, chercha le regard de son mari pour arracher son soutien.

— Prends plutôt la 605. La Mini a un problème d'embrayage.

— D'accord, mais prudence ! s'exclama Xavier Berthaud. En plus, faites attention, il y aura sûrement des chauffards sur la route !

Et comme pour souligner cette prédiction, un concert de klaxons éclata dans la rue toute proche, bientôt repris dans les lointains par une bordée d'avertisseur joyeux qui célébraient la France championne du monde de football.

— J'ai quand même le permis, non ? protesta Cécile en se resservant du champagne.

— D'ailleurs n'oublie pas ton "A"… Et mollo sur la boisson, hein ?

— T'en fais pas, "Mère Poule" me surveille ! lança Cécile à son père en désignant sa sœur.

Sandrine et sa mère échangèrent un regard empreint de connivence. Leur filiation semblait évidente, leur accord était naturel. Une nouvelle fois, l'adolescente se réjouit d'avoir accepté la proposition de Cécile. Sans cela, Elise Berthaud n'aurait pas fermé l'œil jusqu'à son retour.

— Bon, allez, aux Bleus ! lança Xavier Berthaud.

Il semblait radieux ; cela aussi faisait plaisir à voir.

Avec son visage d'aventurier – longtemps, lorsque Sandrine était petite, son papa lui avait fait croire qu'il était Indiana Jones – il ne manquait ni de charme ni de cette mâle assurance qui rassurait. Mais il avait de plus en plus fréquemment un air préoccupé voire absent. Son regard malicieux pétillait moins souvent qu'autrefois. Depuis quelque temps, il semblait s'être un peu renfermé dans son rôle de directeur d'un site de production d'équipements scientifiques avec ses problèmes, ses soucis, ses déceptions. Sans doute était-ce aussi le passage de la cinquantaine…

Cécile avait raison. Il fallait profiter de la vie.

Ce soir, on pouvait oublier la raison et se défouler.

Jusqu'au bout de la nuit.


2

 

A Cernay, l'atmosphère était électrique. Au milieu d'un jardin éclairé par quelques lumignons, la demeure ouverte ruisselait de lumière et de bruit. Mais la fête dans cette grande maison laissée aux jeunes adultes et aux adolescents en liesse ne semblait pas être exception. Bien que l'on fût presque à la campagne, on devinait les lueurs festives dans d'autres propriétés débordant de cris et de musique. On entendait les fêtards en deux roues pétaradants au milieu des lotissements et les voitures cornant dans la nuit. Même le ciel s'illuminait de feux d'artifices, de lueurs étranges, résonnait de battements de pales d'hélicoptères. Le pays tout entier assumait sa folie. Et bien que l'agglomération fût environ quatre fois moins grande que Saint-Rémy-lès-Chevreuse où habitaient Sandrine et Cécile, il ne semblait pas y avoir moins d'animation.

L'habitation semblait avoir été transformée en un vaste tripot où se mélangeait alcools divers, tabac et pétards. Beaucoup de fêtards, jeunes alcoolisés et enthousiastes, étaient grimés aux couleurs tricolores, portant des maillots bleus, rassemblés pour des "holà" à répétition. On entendait hurler partout « Et un, et deux, et trois-zéro ! » et d'autres chants aussi, moins officiels, pour certains inventés à mesure : « On a gagné les doigts dans l'nez, ils ont perdu les doigts dans l'cul ! ». Et tous partaient en éclats de rires et en surenchères musicales de plus ou moins bon goût qui parvenaient à couvrir les « On est les champions ! » déclinés à l'envi.

Dans un coin de la terrasse, un garçon vomissait son trop plein de bières, soutenu par un de ses amis qui riait.

Un peu à l'écart, Sandrine se détourna en grimaçant, écœurée par le spectacle. En plus, elle commençait à s'ennuyer ferme. Elle n'avait vu qu'Audrey qui n'avait pas voulu s'attarder ; Célia avait finalement renoncé à venir. Tout près, deux jeunes à peu près sobres discutaient âprement des détails du match et des mérites d'Aimé Jacquet, l'entraîneur des Bleus qu'ils surnommaient "Mémé".

Sandrine chercha sa sœur dans la cohue. Elle se leva, frôla des corps mal assurés qui puaient l'alcool et la transpiration, rebroussa chemin, explora le grand salon ouvert aux quatre vents, trouva enfin Cécile vautrée dans un canapé, affalée sur Quentin. En voyant arriver Sandrine, le garçon lui fit un clin d'œil ridicule. Son visage était couvert de sueur et ses yeux avaient du mal à rester ouverts et à fixer les gens et les choses. Manifestement, il avait trop bu, fumé peut-être aussi. Heureusement, Cécile semblait un peu plus fraîche.

Lorsqu'elle aperçut sa sœur, son sourire se fana.  Elle regarda soudain sa montre et réprima un mouvement de surprise.

— Putain, presque 3 heures !…

— Tu vas voir ta tronche au travail tout à l'heure ! renchérit Sandrine.

Cécile assurait en effet un job d'été en centre-ville de Saint-Rémy. Mis bout à bout avec ce qu'elle avait reçu pour son Noël et sa majorité, c'était ce travail saisonnier qui lui permettrait de payer les frais de ce séjour au Canada dont elle rêvait depuis si longtemps.

— Je me fais porter malade. Et je parie que je serai pas la seule !

— Allez, viens, on rentre, l'exhorta Sandrine. Pense à Maman, elle a sûrement pas fermé l'œil de la nuit…

Et comme l'argument ne semblait pas porter elle ajouta :

— Et pense que dans moins de trois semaines…

Et d'une main, elle mima un avion en rotation qui décollait.

Soudain motivée, Cécile se leva, assura sa position, tangua un peu. Sandrine réalisa qu'elle n'avait pas assez surveillé sa sœur. Il était évident qu'elle avait elle aussi un peu abusé de la boisson même si elle était capable de marcher et de tenir son cap.

Cécile se pencha et embrassa Quentin, toujours immobile. Il passerait sans doute le reste de la nuit dans ce même canapé. Cela valait mieux : il était prêt à s'endormir et bon pour se réveiller avec une gueule de bois. Sandrine lui fit un petit signe auquel il ne répondit pas. Elle adressa à sa sœur un coup d'œil éloquent.

Les deux filles se frayèrent un chemin au milieu de l'assistance qui s'était à peine clairsemée. Aux vapeurs d'alcool se mêlaient l'odeur entêtante de l'herbe et du tabac, un mélange qui retournait l'estomac.

— J'ai un peu envie de gerber… geignit Cécile en sortant sur le perron.

— Attends d'être à la maison pour être malade, j'te rappelle que t'as promis de nous ramener !

Puis Sandrine se retourna vers la grande demeure rayonnante de lumière d'où irradiait un brouhaha de musique mêlées, de conversations confuses et de chants mal coordonnés.

— Et Quentin, il voulait pas venir ? s'inquiéta Sandrine.

— Quentin, t'as vu toi-même, il est rond comme un ballon. Il est bien où il est !

Cécile avait ri, bêtement, quand même un peu pompette.

Les deux sœurs s'avancèrent dans l'ombre du grand jardin, échappant peu à peu aux éclats de la fête. Parvenue à la berline paternelle, Cécile s'appuya contre la portière, comme prise d'un étourdissement.

— S'te-plaît, prends le volant…

Sandrine sursauta, paniquée.

— T'es folle. Et si on se fait chopper ?

— J'assumerai. C'est moi la responsable !

L'adolescente hésita, saisie de sentiments contradictoires. Elle avait certes déjà conduit la grosse 605, mais c'était dans la propriété des grands-parents maternels dans le Tarn, sur une voie privée qui échappait à la réglementation routière. Jamais, à 16 ans, elle n'avait pris la route. Même pas un chemin communal perdu dans la cambrousse !

— Et puis les flics, ils fêtent aussi la victoire, renchérit Cécile. Ils ont autre chose à foutre que contrôler les petites routes. On va prendre par Boullay…

Sandrine réalisait soudain qu'elle était au pied du mur. Il était de plus en plus évident que sa sœur était incapable de tenir le volant mais en même temps, elle était consciente de son inexpérience. Elle soupira, indécise.

Voyons, elle savait diriger une voiture, passer les vitesses, accélérer et freiner. Elle connaissait les panneaux de signalisation. Mais manœuvrer une grosse berline sur une route forestière mal éclairée exigeait un peu plus de pratique et d'expérience !

— C'est que… J'ai jamais conduit de nuit…

— On a des phares, répliqua Cécile en s'installant à la place passager et en glissant la clé dans le contact. T'es pas obligée d'aller vite. Et puis par la forêt, y aura personne !

Résignée, Sandrine s'installa au volant. Elle ne parvenait pas à savoir si elle tremblait d'appréhension ou bien d'excitation. Curieusement, en posant les mains sur le volant, elle se sentit un peu plus confiante. Après tout, ce n'était pas bien sorcier. Elle n'avait même pas besoin de reculer pour sortir. Elle mit le contact, relâcha le frein à main, embraya sans faire craquer la boîte et démarra en douceur.

— Tu vois, c'est enfantin ! claironna Cécile en se renversant contre l'appui-tête. Et puis, si t'as un problème, j'suis là…

C'était beaucoup dire.

Dans l'espace confiné de l'habitacle, Sandrine réalisa que sa sœur avait vraiment trop picolé. Aux senteurs de son parfum se mêlaient les relents d'alcools forts et de jus de fruits exotiques. Elle avait dû forcer sur les cocktails surdosés et avait peut-être aussi fumé un pétard…

Sandrine préférait ne pas y penser et se concentrer sur sa conduite, en espérant n'avoir aucun problème. Les promesses d'assistance de Cécile étaient illusoires !

Elle engagea l'auto sur une route toute droite à travers champs et bois où il n'y avait pas la moindre lumière. Peu à peu, l'adolescente prit confiance, accéléra, maintenant une vitesse de croisière aux alentours des 70. Devinant que la tête de Cécile ballottait contre l'appuie-tête, elle la rappela à l'ordre :

— Guide-moi ! C'est pas pareil de nuit au volant. J'ai pas l'habitude !

Après un peu plus d'un kilomètre, Cécile indiqua une route à gauche qui menait à Boullay-les-Troux par le château de Breteuil. Sandrine reconnaissait vaguement le trajet : une départementale assez passante aux heures d'affluence mais déserte de nuit. Des lignes droites en pleins champs cassées par des virages au bord des bois. Peut-être qu'après tout, ce n'était pas si compliqué…

A l'entrée de Boullay-les-Troux, Sandrine obliqua vers un lotissement qu'elle traversa au pas avant de rejoindre le centre-ville éclaté. Virant sur la droite, elle s'engagea bientôt sur une route forestière ombreuse.

Plus jeune, l'endroit lui avait toujours fait peur. A vélo, elle refusait même parfois de s'y engager quand elle était gamine. La chaussée plongeait dans une futaie dense et sombre avec de grands arbres menaçants qui se refermaient sur le bitume et occultaient le ciel. Et après une première portion rectiligne, la route ne cessait d'enchaîner des virages à faible visibilité. Elle ralentit.

— T'inquiète pas, y-a personne j'te dis ! protesta Cécile.

Et comme pour contredire cette affirmation, une première voiture, pleins phares, déboucha du tournant, suivie bientôt par deux autres véhicules qui roulaient à vive allure et klaxonnèrent en croisant la 605. Instinctivement, Sandrine fit un écart et s'arrêta en bordure de végétation, moteur callé, le cœur battant, le dos soudain trempé de sueur.

— Personne, hein ?

Cécile soupira.

— Ils font comme nous, ils rentrent. Ou alors ils cherchent le centre de Clairefontaine !

Sandrine redémarra, accéléra, pressée de quitter cette route un peu angoissante où les phares révélaient les troncs innombrables dressés comme une armée en ordre de combat, les serres des branches basses et les taillis ténébreux à la chevelure folle. Elle rétrograda en abordant une chicane qui traversait les restes d'une ancienne voie de chemin de fer et s'empressa de rejoindre la route qui les mènerait à Saint-Rémy.

Tout se passa très vite.

Il y eut soudain une ombre à peine révélée par le pinceau des phares, une silhouette indistincte qui se déporta brusquement, un mouvement confus dans les taillis derrière le véhicule. Sandrine cria, réveillant en sursaut Cécile à nouveau assoupie, freina, dérapa un peu, chassa vers la forêt. Elle perçut un mouvement de végétation devant la calandre, un crissement inquiétant. La 605 s'était arrêtée de travers, bloquant en partie la route, mordant sur le talus.

— Bordel c'était quoi, là ? s'exclama Cécile.

Sandrine restait accrochée au volant, mutique, tétanisée.

— Hein, c'était quoi ce truc ? Un animal ?

— Une bicyclette… grelotta Sandrine.

— Tu rigoles ? Un vélo à cette heure-là, ici ? C'était une bestiole. T'as cru mais c'était du gibier. Y-en a plein par ici. Tu t'y attendais pas, t'as confondu, c'est tout !

Sandrine dégrafa sa ceinture, ouvrit la portière et descendit d'un pas mal assuré. Elle se sentait sonnée, comme soûle alors que la petite flûte de champagne qu'elle avait avalée des heures auparavant avait depuis longtemps cessé tout effet. Pourtant, elle avait mal au ventre. Ses reins étaient douloureux. Ses jambes la portaient à peine.

— Eh ! lança Cécile en sortant à son tour du véhicule. Qu'est-ce que tu fais ? C'est dangereux, là…. Y-a plein de dingos qui roulent comme des tarés, des chauffards complètement bourrés. On bloque la route. On va avoir un accident. Déconne pas, viens, on se tire !

Sandrine continuait de scruter la végétation en contrebas de la chaussée qui, à ce niveau du parcours, dominait un peu la forêt. Mais elle ne voyait rien dans l'ombre sinon l'enchevêtrement des branchages et le fatras confus des feuillages.

Il suffisait sans doute de descendre le talus, de fouiller dans le sous-bois. Un peu plus loin, on apercevait l'abri de bus en ciment blanc, au carrefour de la route qui menait à Montabé.

— Sandrine, viens je te dis ! On va se faire percuter.

Puis Cécile étouffa un juron en faisant le tour de la 605.

— En plus t'as vu, t'a accroché la voiture dans les buissons. Je parie que la peinture est rayée. Papa va en faire une affaire d'état ! Et tout ça pour un chevreuil ou je sais pas quoi qu'on n'a même pas touché…

— C'était un vélo !

— Y-a aucune trace de choc ! Et puis il est où ton vélo ? s'énerva Cécile.

Elle balaya la route et les bois d'un ample mouvement du bras.

— T'as vu, y-a personne !

La jeune femme s'installa à la place du conducteur demeurée vacante et déclara :

— Je reprends le volant. On est presque arrivées.

Mais Sandrine ne bougeait pas, toujours plantée en lisière de forêt, irrésolue, anxieuse.

— Remonte, merde ! supplia Cécile d'une voix geignarde. Si on se fait rentrer dedans, on aura tout gagné…

Et comme sa sœur restait immobile, Cécile démarra, recula pour s'arracher à la végétation, produisant un crissement métallique de mauvais augure. Elle tonna, perdant son sang-froid, frappant inutilement le volant. La tôle de l'aile droite garderait une balafre, sans aucun doute. Elle hurla par la fenêtre baissée :

— Magne-toi, sinon je te laisse là et tu rentres à pied !

Sandrine hésita quelques secondes, tendit le cou pour tenter une fois encore de distinguer quelque-chose dans l'obscur fouillis végétal. Au loin, une lueur mouvante entre les futs dressés annonçait l'approche d'un nouveau véhicule. On percevait, quelque-part vers Saint-Rémy, l'avertisseur isolé d'une voiture qui devait rentrer au garage après une nuit d'excès à fêter la victoire.

Soudain affolée, Sandrine se précipita vers l'auto, ouvrit la portière et se jeta près de Cécile, tremblante. Elle marmonnait des mots sans suite, suppliant un dieu inconnu qu'il ne soit rien arrivé. Elle avait un regard fixe, les yeux écarquillés, étranges. C'était comme si, en l'espace de quelques secondes – moins d'une minute en réalité – elle avait troqué son visage d'enfant sage et tranquille pour un faciès d'illuminée. Comme si, à l'occasion de cette panique soudaine, elle avait tombé le masque, s'était dégagée de son cocon de jeunesse, revêtant sa livrée d'adulte. Celle qui transparaissait parfois dans ses propos inquiets et déparaient un peu avec la jeunesse et l'innocence de son physique.

Cécile s'arracha à cette vision qui l'effraya et démarra en toute hâte, écrasant l'accélérateur. Dans le rétroviseur, on devinait deux phares jaunâtres qui glissaient sur les troncs et grossissaient à vue d'œil.

A présent dégrisée, le cœur en débandade, la jeune adulte accéléra et rejoignit la route qui reliait Les Molières à Saint-Rémy puis, tournant sur la gauche, elle fonça en direction de la maison.


3

 

De retour au bercail, Sandrine mit beaucoup de temps à s'endormir. Toujours la même ombre qui se dressait soudain sur sa route, s'effaçait brutalement devant elle. Toujours la même frayeur, la même impression d'avoir commis une faute, de s'être enfuie. Epuisée, elle ne céda au sommeil qu'un peu avant 6 heures du matin. Deux heures plus tard, elle fut éveillée en sursaut par des coups toqués à la porte de sa chambre.

Il lui fallut un moment pour émerger et se souvenir de ce qu'il s'était passé la veille : la victoire des Bleus, le champagne, la soirée à Cernay-la-Ville, le retour tardif au volant de la 605 paternelle, et puis la silhouette furtive dans la forêt. Son cœur se serra et elle sentit une boule se former dans son estomac.

A nouveau les coups résonnaient contre la porte et dans sa tête. Sandrine gémit.

— Sandrine, tu m'entends ?

C'était sa mère. L'adolescente regarda le cadran lumineux du réveil qui affichait 7:51. Instinctivement, elle tenta de retrouver dans son petit agenda intérieur la trace d'un rendez-vous, d'un engagement ou d'un évènement prévu pour ce lundi matin. Mais elle ne parvenait pas à se souvenir de quoi que ce soit l'obligeant à se lever si tôt.

— Sandrine, réveille-toi, debout s'il te plaît !

Sandrine bascula sur son lit et grimaça, le bas ventre tordu par une crampe, la migraine en prime. Elle se sentait mal en point. Ses règles s'annonçaient à contretemps. La poisse !

— Sandrine, tu ouvres ?

La tête lui tournait. Ses yeux étaient douloureux. Au dehors, les oiseaux chantaient et il faisait jour depuis longtemps mais on devinait à la lueur faiblarde qui filtrait par les croisées que le ciel était couvert. Une lumière de lendemain de fête. Un goût amer de retour au quotidien.

A nouveau la sensation de cette ombre devant elle. Son rythme cardiaque s'accéléra. Dans son ventre, la boule enfla.

Sur le matin, tout en conduisant, Cécile avait pourtant essayé de rassurer sa sœur. Il était évident qu'elle avait eu la berlue. Cela arrivait souvent la nuit en forêt, avec l'alternance d'ombre profonde où se perdaient les feux de route et les zones où ils donnaient leur pleine luminosité et dévoilaient soudain des formes irréelles, créaient des obstacles inexistants. En plus, avec la fatigue, on avait tendance à tout exagérer, à imaginer ce qui n'était pas. L'impression que quelque chose traversait la route alors que ce n'était qu'une bête illusion. Ou une bête tout court. Et puis il n'y avait pas eu de choc. Pas de trace. Nulle-part !

Sandrine avait fini par se laisser convaincre. Elle avait été surprise, s'était affolée. Il fallait à tout prix croire à cette hypothèse. C'était bon de perdre ses frayeurs, de les laisser couler dans le flot de paroles rassurantes que dispensait Cécile. Et surtout oublier que sa sœur lui débitait ces propos lénifiants sur un ton creux qui trahissait ses propres doutes…

Finalement, l'approche de Saint-Rémy l'avait rassérénée. Les lumières des lampadaires, la station RER, la vie familière, la perspective de retrouver son logis et son lit. L'attente d'un nouveau jour qui allait tout arranger. Oui, cette histoire d'ombre était comme un cauchemar, une sale impression qui gâchait la nuit, revenait parfois mais s'estompait peu à peu et prenait fin avec l'aube.

— Sandrine, tu vas bien ?

Elise Berthaud avait entrebâillé la porte et risquait un coup d'œil vers sa fille chancelante.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Mal au bide et au crâne…

Sandrine releva la tête, découvrant sa mère inquiète, son beau regard bleu posé sur elle. Elle avait un curieux air triste, plus abattu qu'énervé. La fatigue d'une nuit blanche.

L'adolescente s'approcha, embrassa sa maman, se serra contre elle. C'était bon ce contact, ce parfum matinal réconfortant, la douceur de ce vieux peignoir, la caresse des cheveux sur son visage. Sandrine tout à coup se sentait redevenir petite, quand tous les soucis prenaient fin dans un câlin, lorsque toute faute était pardonnée au prix d'une promesse et d'un baiser. Oui, elle en était certaine tout de même, elle avait fait une bêtise, mais c'était terminé. On n'en parlerait plus.

Elise Berthaud se détacha du corps de sa fille et la regarda avec perplexité.

— Aïe, tu as ta mine des mauvais jours !

— Ouais, couchée trop tard, et puis en plus…

Sandrine massait son bas-ventre, l'air contrarié. La situation se passait de tout commentaire.

— Je vois… C'est un peu tôt cette fois-ci, non ?

Puis Elise Berthaud ajouta avec autorité feinte :

— Allez, Spasfon et Doliprane !

Faisant demi-tour, Sandrine alla fourrager dans son tiroir de table de nuit et en tira deux boîtes de médicaments. Elle avala l'antalgique et fourra sous sa langue le comprimé friable d'antispasmodique dont l'amertume lui arracha une petite moue dégoûtée.

Elise Berthaud détourna le regard puis demanda, l'air gêné :

— En prime, Papa t'attend en bas. Il est avec Cécile…

— Il m'attend ? Pour quoi faire ?

— Disons que…. Enfin, on ne peut pas dire que sa journée commence bien !

Sandrine jeta un regard surpris à sa mère qui, cette fois, la dévisagea avec embarra.

— Qu'est-ce qui est arrivé avec la voiture ?

Question un peu perfide posée sur un ton badin. L'adolescente ne put réprimer un sursaut, sentant le sang lui monter aux joues.

— La voiture ?...

L'altération de sa voix accusait son trouble. Sandrine ne savait pas mentir.

— L'aile droite est toute rayée sur l'avant. Papa est furieux.

Sandrine se souvint du dérapage achevé dans la végétation, des raclements quand il avait fallu reculer pour reprendre la route.

Affolées par la perspective d'avoir peut-être blessé un cycliste, occupées à se persuader du contraire et pressées de retrouver leurs lits, aucune des deux filles ne s'était inquiétée de l'état du véhicule en rentrant. Et puis il faisait sombre et de toute façon c'était fait, on n'y pouvait rien changer. Ce devait être plus sérieux qu'elles ne le croyaient…

— Viens, je crois qu'il va falloir fournir une petite explication tout de même…

A contrecœur, Sandrine suivit sa mère dans l'escalier, seulement vêtue d'un T-shirt trop grand et d'une simple culotte, traînant les pieds, craignant le pire. Elles passèrent par le garage devant lequel Cécile avait stationné la 605 au petit matin.

Elles trouvèrent Xavier Berthaud en train d'enguirlander son aînée qui se défendait mollement, le nez au sol, une moue navrée sur son visage chiffonné par le manque de sommeil et la contrariété. Elle avait l'air misérable avec son sweater enfilé à la va-vite constellé de gouttes de pluie et de traces humides. Sandrine saisit la conversation au vol.

— … Moins d'un an quand même ! Vous êtes parties au fossé ou quoi ?

— J'tai dit P'pa, j'ai accroché en reculant, chouina Cécile.

— Tu recules et tu accroches devant…

Sandrine déglutit avec difficulté en apercevant les éraflures qui balafraient l'aile avant droite du véhicule, griffant sans discrétion la peinture bleu métallisé. Cécile accrocha son regard, jetant à sa sœur un coup d'œil navré et suppliant. Comme quand elles étaient gamines. Solidarité requise ! Il fallait faire face ensemble, quitte à arranger la vérité, voire à mentir un peu…

— Ben oui, intervint Sandrine, elle a reculé et viré trop sec.

Elle espérait que son ton incertain serait malgré tout convainquant.

Xavier Berthaud jeta un coup d'œil furibond à sa benjamine avant d'ironiser sans l'ombre d'un sourire :

— Oui, avec le brouillard, elle pouvait pas voir grand-chose ! Je te dis pas dans quel état elle était…

Honteuse, Sandrine jeta un petit coup d'œil contrit à sa mère.

— Bon, dit cette dernière sur un ton conciliant, c'est tout de même moins grave que sur les Champs-Elysées. Là, il y a des voitures qui ont foncé dans la foule. Il y a eu des blessés.

— J'admets, c'est ma faute, je paierai la réparation… proposa Cécile avec un air boudeur.

— Ben voyons ! répondit son père en la foudroyant du regard. Avec ton job d'été ? Ça ne paie déjà pas tout ton voyage ! Tu as une idée du prix des pièces et de la main d'œuvre en carrosserie auto ?

— Elle est désolée, P'pa, mais bon, quand-même, y-a pas mort d'homme ! intervint Sandrine.

— Ça aurait pu, vu son alcoolémie !

Puis Xavier Berthaud se tourna vers Cécile.

— Limite, valait mieux que tu passes le volant à Sandrine après je ne sais combien de verres. En admettant que tu te sois limitée aux cocktails et au champagne…

Cécile et Sandrine échangèrent un regard étonné, une étincelle de connivence dans les yeux. Sandrine au volant ? C'était le comble ! Si leur père savait…

Cécile trouva opportun de protester :

— P'pa, elle a que 16 ans !

— Oui, l'âge du gamin qui s'est tué cette nuit dans la forêt près de Boullay. Un élève que Maman avait cette année en plus !

Sandrine blêmit soudain et regarda sa sœur, abasourdie par la révélation. Puis elle se tourna vers Elise Berthaud qui confirma d'un signe de tête, les yeux brillants, visiblement très émue.

— Romain Larcher. Un gentil garçon qui habitait à Montabé. Il revenait de fêter la victoire à Saint-Rémy. Pour un peu vous l'auriez croisé… Il a raté un virage en vélo dans la forêt. Traumatisme crânien. Il est mort dans l'ambulance.

Discrètement, Elise Berthaud essuya une larme qui perlait au coin de ses paupières, détourna le regard et déglutit bruyamment.

— Je l'avais en première. Bon en maths en plus. Il aurait sûrement fait prépa… Enfin, je ne sais pas pourquoi je dis ça !

Sa voix s'était cassée et, manifestement, elle se retenait pour ne pas éclater en sanglots.  Elle piétinait sur place avec des gestes nerveux et mal coordonnés, comme pour tenter de s'arracher à cette douloureuse réalité. Son mari esquissa un geste fataliste.

— C'est vrai que bon, vous, c'est que de la tôle. Un petit coup de peinture et…

— Ça s'est passé où ? le coupa Sandrine dont le regard s'était verrouillé sur les yeux de sa sœur. Un air implorant qui ne lui était pas vraiment destiné. Mais balayée par le courant des révélations, elle s'y accrochait comme à une branche, une bouée.

Elise Berthaud considéra sa fille avec surprise.

— Route de la Butte à Bernard, je crois juste avant la descente vers Montabé.

Personne sauf Cécile ne comprit ce qu'il arrivait.

Sans prévenir, Sandrine fut prise d'un haut-le-cœur et se précipita dans le jardin malgré la pluie qui reprenait, vomissant dans les plates-bandes, secouée de pleurs irrépressibles qui se confondaient avec les spasmes de la régurgitation.

— Qu'est-ce qu'elle a ? s'inquiéta Xavier Berthaud en s'approchant.

— Pas grave, le rassura son épouse, l'affaire d'une petite semaine…

— Semaine de merde mensuelle, ouais ! précisa Cécile d'une voix blanche tandis qu'elle s'approchait de sa petite sœur pour la soutenir.

Mais Sandrine repoussa son aînée avec rage et une presque violence. Elle avait l'impression d'étouffer, soudain prise à la gorge par un doute affreux qui se muait peu à peu en insupportable certitude. L'ombre dans la nuit au milieu de la route… Un garçon de 16 ans à vélo, sans lumières.

Le père de Sandrine et Cécile soupira et ajouta pour faire bonne mesure et dédramatiser :

— Enfin, pour la voiture, c'est idiot, mais bon, c'est vrai, y-a pas mort d'homme !

Sandrine étouffa un hurlement de désespoir dans un nouveau dégorgement. Cette fois, sa mère vint l'aider, relevant ses cheveux, caressant son dos qui transparaissait sous le fin coton du T-shirt trempé par l'averse plus drue. Puis elle l'aida à se lever et à rejoindre la maison sous le regard navré de Cécile. La jeune fille alla s'abriter à son tour, laissant son père déconcerté devant l'aile éraflée.


4

 

De retour dans sa chambre, Sandrine s'effondra sur le lit, laissant la porte ouverte, tentant de ne rien laisser filtrer de ses sentiments. Elle avait la tête vide, le ventre en vrac, les jambes en coton. Même assembler deux idées cohérentes était au-dessus de ses forces. Elle se sentait couler, incapable de s'accrocher à un espoir, fut-il infime. Evidemment, cette forme dans l'obscurité, éphémère, presque irréelle… Et pourtant si vraie !

Au bout de quelques minutes, elle sentit une présence inquiète qui s'incrustait. Elise Berthaud s'approcha d'elle, déposa un baiser sur son front.

— Tu veux une tisane, une sucrerie pour changer le goût ?

Sandrine dodelina de la tête pour répondre que non, elle ne voulait rien.

Sa mère s'éloigna, avisa la chaîne Hifi.

— Je te mets un peu de musique, un truc pas trop fort ?...

— Non, ça va aller.

La porte se referma sur Elise Berthaud.

— M'man ! Elle est où Cécile ?

— Partie, elle travaille.

— Elle rentre quand ?

— Tard je pense. Quentin passe la chercher pour aller aux Ulis. Elle veut faire des courses pour leur voyage mais elle n'a pas réfléchi une seconde… Je ne suis pas certaine qu'elle trouvera beaucoup de boutiques ouvertes un lundi, veille de fête nationale !

La nouvelle ravagea Sandrine.

Elle avait imaginé Cécile aussi perdue qu'elle, aussi minée par l'incertitude, aussi bourrelée de remords. Une Cécile en pleurs se morfondant sur son lit, une grande sœur qu'elle rejoindrait bientôt, serrerait de toutes ses forces, de toute sa colère, de tout son amour. Mais Cécile faisait comme si rien ne s'était passé ce matin-là, refusait de voir l'évidence. Elle faisait son possible pour ignorer la tragédie dont elles étaient toutes deux responsables. Pire encore, elle prenait la fuite. Doublement. Dans les faits et dans les projets.

Elise Berthaud hésita, détournant les yeux un instant puis sourit tendrement en dévisageant sa fille.

— Repose-toi, ça va passer.

Malgré le silence de Sandrine, sa maman se fit rassurante : les rayures, ce n'était pas si grave. Papa était vexé mais ce soir, il serait calmé. Juste que ça ne faisait pas plaisir quand un truc pareil arrivait avec une voiture qui avait à peine 6 mois de route et moins de 10 000 kilomètres au compteur !

Si elle avait su à quel point Sandrine se fichait de la carrosserie égratignée ! Si elle avait deviné à qui elle pensait à ce moment précis…

Une fois la porte refermée, Sandrine se sentit terriblement seule, plus solitaire qu'elle ne l'avait jamais été. Bon sang ! Cécile était partie bosser comme d'habitude. Ni Maman ni Papa ne pouvait se douter.

Pourtant, voir les yeux de Maman s'embuer quand elle parlait du garçon décédé était à lui seul un crève-cœur, une véritable torture. Comment s'appelait-il déjà ? Romain… Romain Larcher. Un élève du lycée Blaise Pascal à Orsay où Elise Berthaud enseignait les mathématiques. Il était en première, allait partir en vacances, devait revenir pour préparer son bac à la rentrée. Ce devait être un bon élève, "un gentil garçon" comme l'avait décrit Maman… Il avait dû lui aussi s'enthousiasmer pour la finale, célébrer la victoire avec des potes. Et puis, il avait croisé leur route à toutes les deux, dans cette grosse voiture que Sandrine n'aurait jamais dû conduire ! Et il était mort.

Avec une infinie tristesse, Sandrine songea à sa sœur. A l'annonce de l'accident, Cécile et elle avaient échangé un regard qui en disait long. Elles avaient parfaitement compris. Ce n'était pas un hasard, elles sur cette route à 3 heures du matin, Romain Larcher en vélo venant dans l'autre sens pour descendre sur Montabé. Juste avant cette intersection avec l'arrêt du car, la cahute blanche. Et les troncs en contrebas. Le seul endroit sur cette portion de chemin communal où quitter la route pouvait être dangereux…

Mais à l'annonce du drame, Cécile n'avait pratiquement pas réagi. Elle avait gardé son calme, comme si c'était un problème extérieur, un fait divers regrettable mais lointain. Un truc de la vie qui était parfois moche, que l'on découvrirait dans le journal, qui faisait froid dans le dos quand on pensait que cela pouvait vous arriver à vous ou à quelqu'un de proche. Un risque auquel on ne croyait pas vraiment…

Comment avait-elle pu se taire, ne pas demander plus de détails et ne penser qu'à ses courses pour son prochain voyage transatlantique ? Comment pouvait-elle songer à partir d'ailleurs ? Ne se posait-elle aucune question ? N'avait-elle aucun doute ?

Bien sûr que si, mais elle était dans le déni. Elle n'était pas venue voir sa sœur pour discuter avec elle de cet affreux accident dans lequel elles avaient toute deux une possible, probable, évidente responsabilité. Maman l'avait bien dit : l'accident s'était produit peu de temps sans doute après que Romain Larcher eût quitté ses copains vers 3 heures du matin. Un détail appris de ses collègues du lycée, ou alors d'amis qui connaissaient la famille… Bon sang, tout concordait ! Une affreuse logique.

Dehors, la pluie continuait de tomber avec une régularité de mauvais aloi. La France était championne du monde de football. Et alors ? Quelque part, peut-être non loin de cette maison, de cette chambre où elle se trouvait, des proches de l'adolescent affrontait l'horreur du deuil. Un père, une mère comme leurs propres parents à elles deux, encore vivantes. Des frères et sœurs éplorés peut-être. Et tout cela à cause d'elle, Sandrine, petite inconsciente qui avait suivi Cécile, n'avait pas surveillé sa consommation d'alcool, n'avait pas refusé de prendre le volant quand, le bon sens altéré, Cécile le lui avait demandé. Tout ça pour être rentrées au matin sans appeler les parents au secours. Pour que Papa retrouve sa grosse berline de directeur. Pour que Maman soit rassurée et puisse fermer l'œil !

Puis sans raison, comme au milieu d'une tempête surgit la lueur d'un espoir fou. Elles n'étaient pas seules toutes les deux sur la route. Il y avait eu ces trois voitures qui roulaient à tombeau ouvert, klaxonnaient, faisaient des appels de phares. Des supporters éméchés qui cornaient inutilement dans les bois pour exprimer leur joie futile. N'étaient-ce pas plutôt eux les coupables ?

Après tout, qu'avait vu Sandrine en réalité ? Elle imaginait cette apparition soudaine d'un cycliste dans la lueur des pleins phares… Etait-ce ce qu'elle avait vu au moment ou bien s'était-elle persuadée par la suite d'avoir distingué un garçon à bicyclette ? N'était-il pas plus loin, déjà tombé dans les taillis ? A bien y repenser, c'était juste une ombre qui avait dérivé vers les fourrés. Ce mouvement preste ressemblait autant au saut d'un gibier surpris dans le pinceau des feux de route qu'à l'embardée d'un cycliste déstabilisé. Cet éclat, ce n'était ni celui des yeux d'un garçon, ni le brillant d'un vélo bien entretenu, mais les prunelles d'un animal, le moiré de son pelage… Cécile avait peut-être raison finalement !

Elle avait confondu. Fatiguée par la soirée, stressée par cette conduite illégale, paniquée par l'incident, Sandrine avait tout imaginé. Cramponnée à sa bête certitude, elle tournait un incident en drame. Oui, elle était folle de faire tout ce cinéma !

Mais Cécile somnolait au moment, abrutie de fatigue et d'alcool. L'éclat des phares et les avertisseurs des voitures qu'elles avaient croisées l'avaient réveillée en sursaut, mais en réalité elle était encore dans les vapes. Incapable de différencier un animal d'un être humain. Ou pire peut-être…

En fait, avait-elle vu ? Réalisé que l'inconnu avait évité la voiture ? Compris que sans choc, il n'y avait pas d'accident, donc pas de responsabilité ? Et en apprenant qu'il était mort, elle avait compris qu'il ne pourrait pas témoigner. Que personne ne pourrait jamais les mettre en cause, elle et sa sœur.

Non, Cécile était incapable d'un pareil calcul, d'un tel cynisme !

Et la voiture ?... La carrosserie était éraflée. Elle avait peut-être laissé des traces dans la végétation, un peu de peinture sur le tronc d'un arbre, une trace de pneu sur la berne… Pouvait-on identifier le véhicule à partir de si peu d'éléments ? Relierait-on seulement ces indices à l'accident de vélo ?

Le cœur de Sandrine se serra à cette pensée. Elle étouffait, dégoûtée d'elle-même. Elle aussi, à présent, était en train de chercher à se défausser par tous les moyens ! Mais la mort de Romain Larcher avait bien eu lieu cette nuit, sur la route de la Butte à Bernard, non loin de l'embranchement qui menait à Montabé. Sans aucun doute à cette même heure où toutes deux rentraient à petite vitesse mais tout de même trop vite, au milieu de cette chaussée trop étroite. Si Sandrine n'avait pas heurté le cycliste, elle l'avait effrayé et il avait fait une chute mortelle. Et aucune d'elles deux ne lui avait porté secours alors qu'elles avaient été témoins de l'accident.

A nouveau des petits coups discrets à la porte, comme ce matin, quand tout avait commencé. Sans attendre la réponse, Elise Berthaud entrouvrit le battant.

— Alors, ça va mieux ?

Puis elle devina les yeux noyés de larmes bien que Sandrine eût tourné la tête pour s'essuyer subrepticement le visage.

— Tu pleures, mon Bébé ?

Pas de réponse.

Cette question ramenait pourtant Sandrine aux jours heureux, pas si lointains.

Elle protestait quand sa maman l'appelait "Mon Bébé", disait qu'elle était grande, qu'elle en avait marre des appellations infantilisantes, des surnoms idiots et des diminutifs débiles. Mais qu'était-elle donc ? Que voulait-elle être en fait ? Une adulte responsable qui assumait ses actes et ses erreurs ou bien une toute petite fille qui avait fait une énorme bêtise et qui allait demander pardon ?

L'espace d'une seconde, Sandrine fut tentée de tout avouer à sa mère : la soirée trop longue, Cécile un peu grisée, sa supplique irresponsable et elle, cédant comme une idiote, son excitation au volant, le sentiment grisant du secret partagé avec sa sœur, ce truc qu'on avouerait aux parents plus tard en rigolant et en se traitant mutuellement d'inconscientes… Et puis l'ombre, le doute et la certitude de l'irréversible. Une fraternelle connivence devenue complicité criminelle…

— C'est à cause de la voiture ?

Sandrine ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Son cerveau formulait et reformulait l'aveu mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Parler, c'était se perdre, impliquer Cécile et l'enfoncer encore plus !

— Ne t'inquiète pas, de toute façon, c'est la faute de Cécile. Et puis ce n'est pas si grave…

Un instant, Sandrine craignit que sa maman ne complète sa phrase : « …pas si grave que la mort de Romain Larcher ». C'était ce qu'elle devait penser mais heureusement, elle n'en avait rien dit.

Si elle avait prononcé ces mots, sans doute Sandrine aurait-elle craqué, avoué, demandé pardon pour le mal qu'elle avait fait et qu'elle allait encore faire. Parce que bien sûr, en s'accusant, elle condamnerait Cécile et leurs parents aussi. L'euphorie de la veille un peu gâchée par la découverte de l'accrochage plongerait soudain dans le drame absolu. Tragique de la mort de Romain Larcher. Dramatique des suites judiciaires. Imprévisible des conséquences psychologiques et familiales… Mais Elise Berthaud s'était tue. Elle avait serré les masséters sur une moue contrariée. Soudain, un éclat froid dans son regard saphir. Avait-elle eu une intuition, un doute ?

Sandrine se morigéna. Elle n'allait pas prêter à sa mère le machiavélisme attribué à sa sœur ! Voyons donc, comment aurait-elle pu imaginer ?

— Je vais à la supérette. Tu as besoin de quelque chose ?

Sandrine réalisa soudain que se mère était apprêtée, discrètement maquillée, habillée avec goût et décontraction comme à son habitude. Belle avec son visage harmonieux, sa poitrine ferme et son ventre plat dont on n'aurait pu croire qu'il avait encaissé deux grossesses.

Sa voix était calme, redevenue normale. Anormalement normale, soudain. Contrôle. Pas de vagues.

L'adolescente secoua la tête, se renfrogna.

— Pourquoi tu as l'air triste ? Tu sais, ce n'est pas la fin du monde…

Comme Sandrine ne répondait pas, Elise Berthaud ajouta après une hésitation :

— Ce n'est pas à cause de cet accident de vélo quand même ?… C'est terrible mais on n'y peut rien. Ce garçon, tu ne le connaissais pas, j'imagine….

Une faute, malgré elle. Elle revenait à la charge, incertaine, inquiète tout à coup. Elle forçait l'aveu en espérant entendre un démenti.

Sandrine ouvrit la bouche. Il suffisait de si peu. Dire simplement : « C'est ma faute » ou bien « c'est nous ». C'était si simple ; mais tout deviendrait si compliqué ! « On n'y peut rien » n'était pas suffisant, juste une constatation.

Non, en effet, Sandrine ne pouvait plus rien pour Romain Larcher. Il aurait peut-être fallu que justement, la maman de Sandrine utilisât d'autre mots ou complète la phrase : « On n'y peut rien, Ce n'est pas ta faute », et là, tout aurait été différent.

— Allez, essaye de déjeuner et reprends un Spasfon.

Le sourire de Maman. Cette expression que Sandrine avait toujours aimée et qu'elle trouvait craquante. Une ou deux secondes de douceur dans ce visage de prof de maths, juste, autoritaire, bienveillante aussi.

La jeune fille s'était toujours demandé ce qui avait le plus séduit Papa chez elle. La fraîcheur de ses 20 ans, son aisance sans doute. Sa simplicité aussi qui bannissait la coquetterie ostentatoire mais évitait toute faute de goût. Et sans nul doute, avant tout, son sourire, radieux, franc, honnête.

— Ce coup de blues… tu ne veux pas me dire ?

Toujours cette attente, cette peur diffuse aussi dans ce beau regard azur dont la nuance évoluait avec la lumière. Ces yeux qui suppliaient de ne rien dire. Cette bouche qui appelait à la confidence en implorant de garder le silence…

— Je sais plus… Un mauvais rêve, un truc avec Cécile.

La mère de Sandrine hocha la tête. Des trucs de fille. Difficiles à démêler. Faciles à embrouiller, à oublier. Rideau !

— Besoin de rien alors ?

Puis elle commença de tirer le battant, s'interrompit, et sans regarder sa benjamine demanda :

—  Juste, pour… ...pour en finir avec l'histoire de la voiture. Vous êtes rentrées par quelle route ce matin ?

Le cœur de Sandrine s'affola.

— Ben… Comme d'hab…

— Tu veux dire, par les Molières.

— Pourquoi ?

— Comme ça, souffla Elise, pour savoir.

Un coup en plein cœur.

La réponse qu'elle attendait bien que la confirmation restât en suspens. Elle n'en demandait pas plus. Pire encore sans doute : elle attendait que sa fille lui délivre sa vérité, celle qui la sauverait, elle et sa famille.

Et la porte se referma sur la silhouette maternelle. Suffisamment lentement pour que Sandrine devine sur le profil tant aimé l'amorce d'une ride, peut-être d'une grimace. Une angoisse.

C'était maintenant ou jamais.

Pour que tout soit simple désormais.

Se redresser, crier « Maman, non, par la route de Boullay, dans la forêt ! ».

Hurler, pleurer, faire mal, mais dire la vérité.

Mais la porte était close et Sandrine ne bougea pas.

Jamais, elle ne parvint à s'expliquer cette paralysie du cœur.

Et pour toujours Sandrine s'en voulut à mort.

A elle, à sa sœur et à sa mère.


5

 

Tout doucement, le soleil déclinait dans le ciel enfin dégagé de sa grisaille, tiédissant l'atmosphère et réchauffant les couleurs. Après une matinée et un début d'après-midi morose, le beau temps était revenu. Mais dans la tête de Sandrine, c'était toujours la tempête.

Elle avait écouté la radio, volume réglé au minimum, guettant sur les canaux locaux des informations à propos de l'accident de Romain Larcher. Personne sur les ondes n'y avait fait mention. Il n'y en avait que pour le défilé des Bleus sur les Champs-Elysées.

Le reste du temps, elle avait écouté des chansons des Corrs, son groupe fétiche. Cela faisait passer le temps. Avec un peu de musique, la vérité paraissait moins cruelle.

Parfois, Sandrine cédait à la tentation du déni, elle aussi. Elle tentait de se persuader qu'il n'y avait aucune preuve qu'elle ait provoqué la chute du jeune cycliste, qu'elle se faisait sûrement des idées. Mais les faits étaient là. Elle n'était pas assez naïve pour croire à un concours de circonstances, un hasard produisant à des endroits proches et à des heures semblables un incident bénin et un accident mortel dans ce bois où il ne se passait jamais rien. Les deux étaient confondus en un seul et même drame. Et à nouveau, elle perdait tout espoir.

A midi, Elise Berthaud était venue voir Sandrine pour lui demander si elle voulait manger. L'adolescente avait répondu par la négative. Même réponse quand sa mère lui avait proposé de descendre pour lui tenir compagnie. Elle n'avait pas insisté.

Un peu plus tard, vêtue d'un short et d'un T-shirt, Sandrine s'était rendue à la cuisine pour boire un verre d'eau.

— Ah ! s'était exclamée Elise d'une voix enjouée, la faim fait sortir le loup du bois. Je te réchauffe quoi ?

— Rien. Je vais faire un tour.

Déception presque trop démonstrative.

— Sois prudente…

— A pied ! avait rétorqué Sandrine avec une rage à peine contenue.

Pour un peu, elle aurait sauté à la gorge de celle qu'elle aimait le plus au monde. Le bois, la prudence, la référence subliminale à la bicyclette ! L'allusion à peine voilée à Romain Larcher…. Même innocents, les mots pouvaient faire si mal !

Elise Berthaud s'était mordu les lèvres et avait baissé la tête.

Sur le chemin suivi au hasard, Sandrine avait croisé deux copines de sa classe qu'elle n'avait pas revues depuis la fin des cours. Elle n'avait pas voulu les snober. Elles discutaient foot et garçons et l'avaient entraînée. Elles semblaient vivre sur une autre planète… Il avait fallu quelques minutes à Sandrine pour comprendre que c'était elle en fait que l'accident avait satellisée.

Les deux filles s'étaient rendu compte de la distraction de Sandrine et l'une d'entre elle avait même plaisanté en constatant son regard absent :

— Allo la lune ? Ici la terre !

Elles avaient ri, demandant ce qu'il se passait. Sandrine avait haussé les épaules et les avait plantées là. Dans son dos, l'une des filles avait glissé à sa copine :

— Mais qu'est-ce qui lui prend ?

Et l'autre avait répondu en gloussant :

— Ben…. Elle doit avoir ses ragnagnas ! Ou alors elle est amoureuse. Et elle s'est pris un râteau !

Aucune n'avait fait allusion à l'accident de Montabé. Elles ne devaient pas connaître Romain Larcher. Un nom qui tournait en boucle dans la tête de Sandrine. Une obsession.

Sans cesse, la jeune fille tentait de reconstituer son parcours de nuit. Les trois voitures et les conducteurs surexcités, elle qui ne tenait pas assez sa droite et peinait à distinguer la berne et évaluer les distances, la jonction de la petite route qui plongeait dans le creux et puis cette ombre imprécise, ce mouvement, cette impression de choc imminent sans le moindre cahot. Le coup de volant et la voiture ébouriffant les taillis. Romain Larcher avait-il dérapé et quitté la route ? Ou bien continué son chemin et perdu le contrôle plus loin ?

Et elle se répétait alors comme une litanie la fable des trois voitures, les vraies responsables, anonymes. L'une d'elles avait heurté Romain Larcher, il avait peut-être pu remonter sur sa bicyclette et était tombé ensuite, commotionné. Cécile et elle n'y étaient pour rien, juste passées là au mauvais moment. Elles ne pouvaient pas deviner le drame qui se jouait dans la nuit, tout près… C'était juste trop bête !

Dans la tête de Sandrine, des tas de scénarios la disculpaient et du même coup innocentaient sa sœur. Elle s'efforçait de les rendre crédibles. Mais elle n'y croyait pas, n'en validait aucun. Elle avait vu, senti, compris.

C'était elles.

Un moment, Sandrine avait été tentée de rejoindre à pied le lieu de l'accident mais il se situait trop loin. Dès la sortie de Saint-Rémy, le trottoir se réduisait jusqu'à devenir inexistant. Il était dangereux de marcher sur cette portion de départementale tortueuse et passante. Elle y renonça, refluant au niveau de la gare RER avant de revenir chez elle.

Elle avait passé le reste de l'après-midi à écouter de la musique, à réfléchir et à tenter sans trop d'espoir de capter une fois encore quelques informations.

Vers 19 heures, Cécile rentra de sa soirée d'emplettes, vannée, déçue de n'avoir pas trouvé ce qu'elle cherchait. Elle embrassa sa mère et monta à l'étage.

Apercevant Sandrine par la porte entrebâillée, elle lui fit un signe mais fit mine de ne pas remarquer son air préoccupé. Elle-même avait l'air mal à l'aise. Sa mine harassée révulsa Sandrine. Comment pouvait-elle encore vivre normalement avec la mort d'un garçon de 16 ans sur la conscience ? Mais Cécile s'enferma dans sa chambre, ressortit au bout d'un moment pour aller prendre une douche. Lorsqu'elle repassa en peignoir, Sandrine la suivit jusque dans son antre.

— Tu veux quoi ?

— Il est pas là Quentin ?

Cécile prit un air ironique qui cachait mal son appréhension.

— Pourquoi ? Tu veux le draguer ?

Un mélange d'humour forcé et d'agressivité à peine contenue. Elle devinait sans nul doute les intentions de Sandrine. Mais peu importait. L'adolescente ignora les craintes de sa grande sœur et attaqua de front.

— C'est à propos de… …Romain Larcher…

— Qui ?

— L'élève de Maman qui a eu l'accident en vélo.

— Ah ouais…

Comme cette exclamation sonnait faux ! Cécile fourrageait dans sa commode, remuant des sous-vêtements, les replaçant sans les avoir regardés vraiment.

— C'était lui, j'en suis certaine !

Cécile se cabra.

— Tu… Non, tu vas pas remettre ça ! C'était un chevreuil, bordel !

— C'était un cycliste ! Et tu le sais !

— Je sais pas, je dormais. Et puis tu l'as même pas touché ! Y-a pas de preuve. Toi-même t'en sais rien.

— Je l'ai vu !

 — T'as vu une ombre, c'est tout ! éclata Cécile en tentant de modérer le ton de sa voix. Le cycliste dans le bois, c'était un garçon de 16 ans. Ça pèse quoi un mec à cet âge ? Soixante kilos ? Et y-a pas une trace sur la caisse ? T'allais quoi, à 40-50 kilomètres à l'heure… T'imagines un peu le choc si tu l'avais touché ? Tu l'as pas heurté, bon sang !

Puis Cécile sembla prise d'une inspiration soudaine.

— Tu te souviens, avant la 605 ? La Rover, quand Papa s'est pris le sanglier ? Pourtant, c'était pas un gros. Il faisait le poids d'un ado… Et bien même, tout l'avant était en miette, le châssis avait été drôlement enfoncé.

Sandrine secoua la tête, éparpillant ses mèches blondes. Son petit nez se fronça sur une expression de colère, front plissé, bouche tordue par un rictus de dégoût.

— C'était pas un sanglier, là ! T'assumes pas, bon sang ! Ça me fait gerber.

En deux pas, Cécile fondit sur sa sœur. Leurs visages se frôlaient presque. Elle était pâle. Ses lèvres tremblaient d'une colère mal contenue. Elle plaqua Sandrine contre le battant de la porte qui claqua sèchement. Elle siffla :

— J'assume. J'ai déconné. J'aurais pas dû boire comme ça et te demander de conduire ensuite. Alors j'assume les rayures sur l'aile. C'est ma faute ! Mais le reste, c'est pas toi, pas moi, y-a rien. Nada !

Sandrine souffla sa colère, révoltée. Elle se dégagea, tourna bride et sortit. Elle avait compris qu'elle n'avait aucune aide à attendre de sa sœur.

Cécile regarda la commode et ferma brutalement le tiroir. Puis, saisissant son image dans le miroir accroché au mur, elle détourna le regard et soupira.

— Et merde !

Ses yeux s'accrochèrent à ses mains qui trémulaient. Elle se sentit flageolante, dut faire un effort pour se ressaisir, ne pas tomber, ne pas partir en lambeaux.

Jamais elle ne l'admettrait. Pourtant, comme sa sœur, le doute ne la lâchait pas.

  

*    *    *    *    *

  

Descendue dans la cuisine, Sandrine chipa un paquet de gâteaux. Elle n'avait pas mangé décemment depuis le matin et à présent, la tête lui tournait. La colère avait épuisé ses dernières forces. L'apport de sucre lui fit du bien. Elle avala tout le paquet qu'elle fit disparaître dans la poubelle du garage et compléta son frugal repas avec un verre de jus d'orange.

Une semaine auparavant, elle rêvait d'exhiber sa silhouette svelte et ferme d'adolescente en fleur, de l'offrir au soleil autour de la piscine chez ses grands-parents maternels dans le Tarn. Envie peut-être de faire tourner quelques têtes. Les voisins accueillaient de la famille, avec des ados… Mais à présent, rien de tout cela n'avait plus d'importance. Elle se fichait pas mal de son apparence, de son bronzage, du grain de sa peau, de la fermeté de ses courbes. Parce qu'on allait peut-être la mettre en prison après ce qu'elle avait fait…

Bien sûr, la gendarmerie devait enquêter sur le décès "accidentel" de Romain Larcher. Les enquêteurs comprendraient, feraient le lien, retrouveraient la voiture et ses propriétaires. Ils interrogeraient Papa et Maman et, immanquablement, cuisineraient Cécile et puis aussi Sandrine, la plus vulnérable. Cécile nierait peut-être mais Sandrine ne pourrait pas mentir longtemps. Elle craquerait, déballerait tout en bloc. Elle serait sans doute incarcérée dans une unité pénitentiaire pour mineurs. Est-ce qu'il y avait aussi là-bas des caïds, des clans, des passages à tabac ? Les filles n'étaient pas meilleures que les garçons. Des teignes, encore plus vachardes.

Et Cécile ? Elle était majeure. Pour elle, à n'en pas douter, ce serait la prison pour femmes. Un monde à peine moins inhumain que les centres carcéraux masculins. Les crocs derrière le rouge à lèvre. Sous le vernis à ongle, les griffes.

Mais qu'était-ce à côté de l'image insoutenable d'une mère affligée pleurant son enfant, d'une jeune fille en larmes, sa sœur peut-être ou bien son amie de cœur ? La vision du père rabâchant sa colère et retenant ses gémissements. Un petit frère effaré devant un cadeau que le défunt lui avait fait quelques jours avant le drame. Un animal de compagnie cherchant son jeune maître absent, alerté par le climat de douleur, par l'odeur sulfureuse du deuil.

A nouveau la nausée. Les biscuits, le jus de fruit refusaient d'aller plus loin. Sandrine n'eut que le temps de se précipiter aux toilettes et rendit tout ce qu'elle avait ingurgité. Elle en ressortit peu après, vacillantes, les oreilles sifflantes et une insupportable amertume dans la bouche et dans le cœur.

Elle s'adossa au mur, tenta de se calmer, de respirer. Dans le salon, la télévision retransmettait le défilé des Bleus sur les Champs Elysées qui avait eu lieu dans l'après-midi. Sandrine tenta d'ignorer les cris de joie, les chansons lancinantes, les cornes et les sifflets. Elle retourna dans sa chambre et s'enferma.

Au souper, elle mangea très peu, vomit de nouveau discrètement dans les toilettes à l'étage. Elle savait bien qu'elle ne pouvait pas continuer à jouer ce jeu dangereux. Les parents allaient réaliser, recouper les faits, comprendre enfin. Ce serait bien pis que leur avouer. A moins que Maman n'eût déjà deviné… Sandrine était certaine qu'elle avait des doutes. C'était même cela le pire.

Et elle n'en disait rien.

Ce silence, elle ne lui pardonnerait jamais.

  

*    *    *    *    *

 

 Le lendemain passa, interminable pour Sandrine. C'était le 14 juillet qui, en cette année de coupe du monde victorieuse avait une saveur particulière. Elle ne sortit pas, cloîtrée dans sa chambre, malgré les propositions de balade. Sa mère s'inquiétait. Ses parents discutaient d'elle à voix basse. Elle avait même surpris une conversation avec Cécile qui avait assuré ne pas comprendre. Une trahison de plus. Sandrine eût tant aimé que sa sœur avoue la vérité, que tous ensemble ils puissent faire le point, décider quoi faire avec le conseil des parents. Mais c'était un jeu de dupes.

Maman semblait avoir opté pour l'omerta. Elle ne voulait pas en savoir plus. Elle attendait, espérait que tout cela se calme, que chacune en fasse son deuil et que le temps efface le reste…

Pire peut-être, elle testait les limites de ses filles, leur capacité à garder le silence, au cas où…

Dans l'après-midi, Elise Berthaud avait même tenté une offensive frontale, interceptant sa benjamine sur le palier.

— Sandrine, avait-elle chuchoté, tu me dirais si tu avais un problème, n'est-ce pas ?

Sandrine avait haussé les épaules, l'air grognon, faussement détaché, le bec coincé.

— Un problème grave je veux dire…

Mais pourquoi, bon sang ne posait-elle jamais les bonnes questions ? Et pourquoi Sandrine ne disait-elle rien ?

Mais la jeune fille avait fait un effort démesuré pour jouer la comédie, tournant les propos maternels en dérision. C'était bien ce qu'elle attendait, n'est-ce pas ?

— J'suis juste patraque, t'en fais pas, ça va pas durer.

Et puis elle avait contourné l'obstacle maternel, lui avait fait l'aumône d'un baiser sur la joue et l'avait abandonnée là au milieu de la mezzanine. A cet instant, Sandrine avait eu un peu pitié de sa mère, avait été tentée de lui pardonner son refus de l'évidence. Elle la sentait ravagée de l'intérieur.

Mais juste après, elle avait entendu Xavier Berthaud demander à son épouse :

— Alors ?

— Alors, elle est juste fatiguée.

— Fatiguée en vacances ? C'est curieux non ?

Et comme pour se persuader, Elise avait répondu :

— Le bac de français, la croissance et les petits problèmes qui vont avec… Et puis Cécile qui part au Canada. Je pense que ça la travaille. Elle s'est toujours inquiétée pour sa sœur. Tu sais combien elles sont complices… Et j'avoue que moi aussi, savoir ma grande aussi jeunette dans sa tête qui part comme ça si loin, même avec Quentin, ça ne me laisse pas tout à fait sereine.

Sa voix avait une tessiture voilée. Elle se mentait à elle-même aussi bien qu'elle mystifiait son mari et ses filles.

Le Papa de Cécile et Sandrine s'était forcé à rire mais son hilarité semblait elle aussi un peu surfaite. Peut-être sentait-il qu'un drame s'était produit, quelque-chose de terrible. Mais si l'on n'en parlait pas, alors, il n'était rien arrivé.

— Il va falloir laisser nos petits oisillons voler de leurs propres ailes !...

C'était la parole de trop.


A suivre... 
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