A propos de la maltraitance des personnes agées

Dominique Capo

Pamphlet

Il est vrai que certains de nos établissements publics ou privés qui sont censés tout faire pour que leur fin de vie soit la plus sereine, la plus apaisée, la plus tranquille, possible, ne sont que des mouroirs ou maltraitance physique, morale, psychologique, sont les rois. Manque de personnel adéquat ou qualifié, manque de moyens matériel, abandon des proches ou de la famille, nos plus anciens sont victimes d'un système qui considère qu'il n'y ont plus leur place, qu'ils sont devenus inutiles, qu'ils sont une charge, qu'ils sont encombrants.

J'ai vu le reportage d'Envoyé Spécial consacré aux Ehpads et à leurs dérives, mis en avant la semaine dernière par Élise Lucet. J'ai mis le lien qui lui était rattaché sur ma propre page, ici même. Ça m'a révolté, j'étais furieux, blessé, de voir de telles conditions  traitement pour ces personnes âgées qui se sentaient humiliées, maltraitées, abandonnées, etc. Des images qui m'ont marqué; Ça m'a ému jusqu'aux larmes, ça m'a touché. Je ne peux rester insensible à de tels thèmes de société qui reflètent des aspects de celle-ci parmi les plus détestables, monstrueuses, révoltantes.

Car, le fait est que notre société de plus en plus individualiste et égoïste, prise dans sa frénésie de rentabilité à tout prix, ne se préoccupe plus de nos plus anciens. Pourtant, quand on y réfléchit un peu, ce sont nos plus anciens, par leur travail, par leur engagement, parce qu'ils ont fait des enfants - nos générations actuelles, et les suivantes - qui nous ont permis d'être là où nous sommes aujourd'hui. C'est leur savoir, leur sagesse, leur mémoire, leur désir de nous apporter le meilleur pour que nous soyons heureux, épanouis, avec un confort qu'ils n'ont pas eu, qui ont permis à notre société actuelle d'être ce qu'elle est aujourd'hui - pour le meilleur et pour le pire ; mais ceci est une autre histoire. Par ailleurs, quand on y réfléchit un peu plus encore, ils ne sont ni responsables ni coupables des dérives d'un système, d'une société, qui les met à l'écart, qui les oublie, qui les néglige.

Quand je pense que ce sont des fonds d'investissement - français ou européens parfois, américains souvent - qui sont les propriétaires d'institutions destinées à la fin de vie de nos retraités, ça me met en colère. Ces fonds de pension, comme pour nombre de secteurs de la vie économique et sociale où ils se glissent subrepticement, n'ont qu'une idée en tête : la rentabilité. Le taux de croissance de leur investissement afin d'en tirer le maximum de bénéfices à court terme. Peu leur importe que ces établissements soient consacrés à la fin de vie, peu leur importe les conditions d'hygiène, les maltraitances qui s'y dévoilent, peu leur importe le manque de moyens humains et matériels. Ce qui leur importe, par conte, ce sont leurs bénéfices.

C'est une honte. Ces actionnaires qui habitent le plus souvent à l'autre bout du monde, sont dénués de sentiments, d'humanité, de compassion, etc. Tant que ces actionnaires ne sont pas touchés directement - puisque ce sont eux aussi des hommes et des femmes confrontés aux mêmes situations dans leur pays -, ça ne les intéresse pas. Or, il y a des domaines il me semble, comme celui-ci, comme celui de la santé, comme celui des services publics essentiels au bon fonctionnement d'un pays, où la rentabilité n'a pas lieu d'être. Elle est anachronique, incompatible, avec les besoins et les nécessités rattachées au fonctionnement d'un service public. Et public veut dire qu'il est utile et nécessaire à la communauté toute entière. Et que l'aspect financier, s'il est nécessaire, n'a pas à être pris en compte pour qu'il existe, qu'il perdure, qu'il soit présent dans tous les lieux - y compris dans les communes les plus petites ou les plus éloignées de grands centres urbains - où il est vital.

En outre, l'État qui cherche à faire des économies pour renflouer la dette colossale de notre pays, n'a pas à stigmatiser nos plus anciens. Parce que, justement, son attitude en étant défaillant dans ces prérogatives sociales, montre que, pour lui, nos personnes âgées sont les oubliés de notre société. Mais l'État, finalement, n'est que le reflet de notre modèle de civilisation actuelle. Jadis, les anciens étaient la référence ; c'était vers eux que l'on se tournait parce qu'ils étaient la mémoire, le puits de savoir, de la communauté. Ils avaient l'expérience des choses. Ils transmettaient leurs acquis, leurs connaissances, leur sagesse, et générations ultérieures. Ils étaient protégés par la communauté toute entière. Le soir, lors des veillées d'antan, on les écoutait avec attention, et on apprenait beaucoup d'eux.

Je me suis souvent posé cette question : quelle regard avons nous surs nos anciens. Parfois, j'ai le sentiment que parce qu'ils sont censés être inutiles, on voudrait les voir disparaitre pour laisser la place aux jeunes. C'est ignoble, monstrueux, inhumain, de les envisager ainsi. Dans un monde ou on commence à travailler de plus en plus tard, où les enfants quittent pour cette raison de plus en plus tard le cocon familial, on est aussi vieux de plus en plus tôt dans le monde du travail. Avant trente ans, si vous avez des diplômes, vous n'avez pas assez d'expérience, vous devez savoir vous adapter immédiatement si vous voulez pouvoir trouver un emploi ; de plus en plus souvent en CDD. Après cinquante ans, vous êtes trop cher, vous n'êtes plus aussi énergique, vous ne pouvez plus tenir un rythme aussi soutenu que l'on vous impose. Encore une fois, par souci de rentabilité maximum à moindre frais.

Il est impossible à une société, et même à un modèle économique, de perdurer, en fonctionnant ainsi.

L'éclatement et les recompositions familiales d'aujourd'hui, dans un monde qui va de plus en plus vite, totalement différent - et pas qu'en mieux souvent - a bouleversé cet héritage nécessaire et vital. Les enfants partent souvent aux quatre coins de la France pour trouver un emploi, pour fonder leur propre famille, pour d'autres raisons encore. Parce que c'est plus simple, plus pratique, plus facile, pour eux, ils confient leurs ainés à des institutions qui sont destinées à s'occuper d'eux au mieux de leurs intérêts et de leurs besoins.

Ces institutions qui, le plus souvent, demandent des fortunes que ces enfants n'ont, le plus souvent, pas. Les aides dont ils peuvent bénéficier ne couvrent souvent pas leurs frais, et ils sont contraints de se serrer la ceinture, de faire des emprunts, de vendre des biens familiaux, leur héritage depuis longtemps, pour subvenir à ces prises en charge. Puis, ils ne vont leur rendre visite qu'une fois de temps en temps, quand ils y pensent ou quand ils ont un peu de temps. Cette solidarité intergénérationnelle ne joue plus son rôle.

Nos anciens qui, hier, étaient si importants pour la communauté, sont désormais vus comme inutiles, comme une charge, comme un encombrant, ainsi que je le mentionnais plus haut. De plus, non seulement ils coutent chers, mais ils ne sont pas rentables.

Voir nos anciens ainsi est une erreur ; pire, une faute monumentale, que nous risquons de payer cher un jour, si je puis me permettre cette expression. Car les personnes âgées de demain, c'est nous. Et il est évident que ce que notre société leur fait subir, nous n'avons pas envie de le subir à notre tour lorsque nous serons à leur place. Il est donc temps d'en prendre conscience, et de mettre les moyens qu'il faut pour une meilleure prise en charge de ceux et celles qui nous ont mis au monde.

Un autre point : ce secteur d'activité est pourvoyeur d'emplois. Nous vivons de plus en plus vieux, grâce aux progrès de la médecine, grâce à une meilleure alimentation, grâce aux soins contre des maladies autrefois incurables. C'est un fait, la population française, et occidentale, vieillit de plus en plus. L'écart entre le nombre d'actifs et le nombre d'ainés s'élargit. Les centenaires, qui étaient une rareté il y a un siècle, sont de plus en plus nombreux. Et ils le seront de plus en plus dans les décennies à venir.

Des anciens, qui plus est, qui ont vu l'es horreurs de la guerre, des déchirements, jusqu'où la haine, la violence, la barbarie, peuvent aller. Et si nos anciens ont souhaité l'Europe, même si c'est un modèle imparfait et qu'il reste beaucoup à faire, à améliorer, c'est parce qu'ils ont vu, qu'ils ont été marqué dans leur âme, dans leur cœur, dans leur chair, par ce à quoi ils ont été confronté. C'est un héritage que nous ne devons pas négliger également.

Voila ce que j'avais à dire sur ce sujet, en résumé, car il y aurait tant à creuser, à développer, à expliquer, à remettre en perspective. Ce n'est qu'une maigre contribution certainement. Elle ne mènera pas loin, je m'en doute. Mais parfois, il y a des thèmes qui me touchent particulièrement pour des raisons diverses et variées qui n'appartiennent qu'à moi. Des sujets qui me mettent en colère, et pour lesquels j'essaye de me battre avec mes armes : les mots. Mais il est mené avec honnêteté, sincérité, franchise, respect, humanité, compassion, et espoir...

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