Avenue de la plage

Emmanuel Signorino

Avenue de la plage

J’avais à peine plus de vingt ans lorsque j’avais quitté Cannes pour partir vivre à Rome où une nouvelle vie m’attendait, mais lorsque j’avais pris le train cette nuit d’août, j’ignorais, qu’il s’écoulerait tant d’années avant que je revienne dans ma ville natale où j’avais aimé celle qui venait de disparaître maintenant et à qui j’allais rendre un dernier hommage. J’avais 20 ans quand j’étais tombé amoureux de Julia Steiner, la femme d’un ami de mon père. Patrick était un mari et un père absent, trop souvent en voyage d’affaires, et c’est ainsi que nous nous étions rapprochés Julia et moi. Cela avait commencé avec les cours d’italien que je donnais à son fils Pierre. Il avait 13 ans à l’époque et me considérait un peu comme son grand-frère. Je passais presque tous les week-ends avec eux, après avoir fait travailler Pierre, nous sortions tous les trois ensembles. Nous arpentions la Croisette, nous mêlant à la foule nonchalante et incertaine des dimanches d’octobre, où l’on a du mal à imaginer que l’été est fini. Julia me donnait le bras, nous étions heureux, Pierre marchait devant nous, se retournant de temps à autres. Julia et moi nous n’avions pas choisi de nous aimer. J’avais bien essayé de résister, mais en vain, très vite nous avions réalisé que nous ne pouvions pas refuser ce que la vie nous offrait. Une parenthèse d’une tendresse infinie, une pause dans le jeu cruel de la vie que nous nous accordions sans demander la permission. Revoir Pierre a été émouvant, je me suis mis à pleurer quand il m’a pris dans ses bras. J’avais quitté un adolescent et je me retrouvais face à un homme. A l’époque les sept années qui nous séparaient nous semblaient doubles ou triples, mais à présent, elles n’existaient plus. L’enterrement aurait lieu le lundi après midi en l’église St Marguerite. Cannes était toujours Cannes, malgré les nombreux changements que je découvrais lentement, car il est toujours difficile d’accepter que ce que l’on aime change, qu’on le veuille ou non, il en est ainsi. Oui ci et là, des nouveaux immeubles imposaient leurs silhouettes, la Rue d’Antibes s’était offert un petit lifting, mais ma ville n’avait pas vendu son âme au diable en cédant à l’urbanisation à outrance. Son charme était intact, il m’avait suffi de prendre un café rue Hoche avec Pierre, pour que je retrouve toutes ces sensations que je croyais oubliées. Il était heureux que je sois là, il n’avait pas oublié les quelques mois où sa mère et moi nous nous étions aimés. Il m’avoua que pour la première fois de sa vie, il avait alors eu l’impression d’avoir un père, même si bien sur j’étais bien trop jeune. Pour lui j’étais un « Frerpe » comme il m’avait surnommé sans jamais oser m’en parler. Cela m’avait tellement ému, qu’une vague de nostalgie s’était emparée de moi, suivie par une autre de tristesse. Les souvenirs remontaient peu à peu à la surface, je ne luttais pas. J’avais mal mais âpres quelques instants, la brulure se faisait plus douce et devenait réconfortante, comme une caresse à l’âme. Pierre lui aussi n’était plus là, le regard perdu et son chagrin intense, il lui faudrait du temps avant de ne plus souffrir. J’étais là pour l’aider. Je lui avais proposé de venir passer quelques jours à Rome. Nous avions rejoint la croisette à présent. Les chaises bleues, prises d’assaut par les personnes âgées que Julia adorait photographier, avec son Leica. Elle répétait souvent qu’ils étaient les vrais stars de Cannes, car des acteurs présents toute l’année, pas comme ces intermittents célèbres d’une quinzaine de jours, faisant briller la ville mais s’en allant en douce, une fois la fête finie. Eux mériteraient la palme d’or du festival de la vie, aimait-t-elle répéter. C’est ainsi qu’était né chez moi, cette passion de la photo de rue, ce jeu des regards et du hasard qui s’arrangeait toujours pour nous faire croiser ces inconnus qui une fois immortalisés sur la pellicule, exprimeraient toute l’humanité et la beauté en eux. Pierre avait hérité de sa mère, cet œil allant droit au but, repérant à trente mètres ce qui n’était encore qu’une silhouette banale, mais quand elle se faisait plus proche, était en fait celle d’un « personnage », comme nous appelions les victimes de nos clichés volés, mais toujours avec tendresse et respect. J’avais envie de pleurer, mais je ne pouvais plus, je l’avais trop fait la nuit dernière, sans que ma femme arrive à me consoler. Pierre m’a pris le bras et nous sommes rentrés. Il vivait non loin du marché Forville, dans un petit appartement qui ressemblait plus à un atelier qu’un studio. Il allumé une cigarette, et s’est laissé aller, se confiant à moi, pleurant, répétant que la vie était injuste, qu’il ne savait pas comment il allait faire pour surmonter cela. C’est à ce moment qu’il m’avait appris, que son père n’était même pas au courant de la mort de Julia. Il l’apprendra s’il reprend contact avec moi, ajoutant que cela faisait presque cinq ans, qu’il n’avait pas donné de ses nouvelles. De nouveau j’emprunte le chemin tortueux des souvenirs, les sensations reviennent, les odeurs aussi. Celui de la peau blanche de Julia, mélange de cannelle et de pain d’épices. Cet été là, il y avait eu aussi, un autre parfum, celui du sel sur nos peaux, se mélangeant quand nous faisions l’amour toutes les après- midis dans la villa de l’avenue de la plage. A présent de toutes ces heures irréelles, il ne reste que des éclairs de bonheurs, déchirant ma mémoire. La présence de la mer à nos côtés, nous avait donné l’envie d’être libre comme elle, aller et venir dans un murmure léger. S’aimer sans faire de bruit, comme les deux amants que nous étions, même si dans les rues de Cannes, nous ne nous cachions pas. J’aimais sentir Julia se blottir contre moi, les trop rares fois où il faisait un peu froid. Les après-midis d’hiver, se ressemblaient toutes, se résumant à une attente sensuelle de l’inspiration ; je travaillais à mon premier roman et Julia lisait chaque soir ce que j’avais écrit dans la journée. Lorsqu’elle se rendait compte que je n’arrivais à rien, elle me prenait par la main, et m’emmenait prendre l’air. Et c’est là, que le charme de Cannes opérait à merveille, m’apportant toutes les idées que je n’avais pas réussi à trouver. Il nous suffisait de nous asseoir sur un banc et de regarder les gens passer, les personnages que Julia ne manquait pas de photographier. Nous avons vécu ainsi pendant presque une année, nous aimant au jour le jour, profitant de chaque instant de bonheur et de tendresse que nous pouvions voler à la vie, car tous deux nous étions conscients, que tout cela ne durerait pas éternellement. Oui nous étions heureux tous les trois, j’oserai même dire que nous formions une jolie petite famille, jusque à ce jour d’aout où en quelques minutes tout a basculé, mettant un terme à tout ce que nous avions vécus. Comme dans un mauvais vaudeville, son mari était rentré plus tôt que prévu et nous avait surpris. S’en était suivi, une violente altercation entre eux, je l’avais empêché de frapper Julia, et à cet instant, c’est sur moi qu’il avait déversé toute sa colère et sa violence. J’avais quitté la villa de l’avenue de la plage, le visage en sang, pleurant non pas de douleur, mais car je savais que je ne reverrais plus jamais Julia. Le soir même, je prenais le train de nuit pour Rome en gare de Nice, avec pour seuls bagages deux malles remplies de mes livres, et de ma réserve de carnets en Moleskine. Pierre n’avait su que le lendemain, son père l’ayant emmené chez sa grand-mère le soir même. Une fois à Rome j’avais bien été tenté de reprendre contact avec elle, mais quelque chose m’en avait empêché, sans doute pensais-je avoir fait assez de mal comme ça. Il m’avait fallu des mois avant que ce sentiment de culpabilité me quitte enfin.

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Je ne dors pas, je suis assis sur la terrasse et je fume cigarette sur cigarette machinalement, comme pour donner un peu de réalité à ces heures vides qui précédent l’aube. Pierre lui, a trouvé le sommeil. La nuit est douce, impossible de croire que nous sommes à deux semaines de Noël. Mon carnet est resté vierge, mon stylo immobile, mon regard posé sur la lune. J’ai attendu les premiers rayons du soleil pour aller m’allonger un petit moment avant que nous allions à l’église. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours aimé les enterrements, même si celui là, était plein de symboles. On enterrait mon premier amour, ma jeunesse disparue à jamais, ainsi que l’éventualité que je revienne vivre un jour à Cannes. Je ne m’étais pas trompé, j’avais eu raison d’éviter ma ville natale durant toutes ces années, car tout me rappelait Julia et je ne pouvais supporter cette douleur. A présent j’étais devenu romain, j’avais trouvé le bonheur, j’étais devenu père, un bon père, j’aimais mon fils plus que tout, ou je l’avoue plus que ma femme, et pour lui j’étais prêt à tout, lui consacrant tout le temps qu’il désirait. Très peu de personnes sont là pour rendre un dernier hommage à Julia. Je serre la main de Pierre dans la mienne. Tout est fini. Je n’ai pas pleuré, lui non plus. Une étrange sensation de bonheur s’empare de nous, Julia ne souffre plus, libérée. De retour chez Pierre, il me reste peu de temps avant de prendre mon avion.

-Emmanuel, je dois te donner quelque chose, que m’a confiée Maman- Il revient avec trois albums photos et le Leica M6 de Julia. -Elle voulait que cela te revienne...- -Pas le Leica, Pierre..

-Ne dis rien...s’il te plait.. Avant d’embarquer, je fais promettre à Pierre de venir me voir très vite, il fait oui de la tête avec son sourire d’enfant qu’il restera pour moi toute sa vie. Une fois dans l’avion, confortablement installé, j’ouvre les albums et à cet instant je me mets à pleurer sous le regard d’un vieux monsieur, qui attendri, me demande si tout va bien. -Oui merci. Cela va aller- Les pages sont pleines de photos volées de moi. Je me demande comment elle s’y était prise pour que je ne m’en aperçoive pas. Sur l’une d’entre d’elle, je suis avec Pierre sur la port et je lui montre un voilier. Le même sourire, la même joie de vivre, que les dernières photos avec Giuliano mon fils, prises par ma femme.

Emmanuel SIGNORINO

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