Banc public

Nini Bringsted

 

Joséphine poussa la porte du jardin et pénétra sous les grands arbres. Il faisait un clair soleil, dans cette fin d'averse, et le parc était encore vide et tranquille. Les chaussures vernies de la vieille femme crissèrent sur le sable mouillé et elle s'avança lentement, savourant la douce lumière du jour qui montait. Elle traversa vivement l'espace qui la séparait des premiers bancs et gravit la petite pente qui menait au sommet du parc. Là, sous les feuillages, dans l'ombre tranquille de Saint-Julien-le-Pauvre, elle soupira d'aise et leva les yeux vers le ciel. "Mon pauvre Armand, qu'est ce que tu ne me fais pas faire!" Elle souriait, et ses lèvres peintes illuminaient son beau visage. Son banc était toujours là, vide, à l'attendre, presque empreint de la forme de son corps usé. Le dossier brisé il y avait de longues années n'avait pas bougé ; personne n'avait songé, grâce à dieu, à le remplacer. Ce serait un bel anniversaire.

Il faisait suffisamment doux, malgré décembre, et Joséphine ouvrit son col. "Le printemps va revenir", aurait dit Armand. Il aimait bien mélanger les saisons. Elle ôta un gant et porta la main à son cou. Les perles roulèrent sous ses doigts comme les lourdes larmes des enfants hurlants, comme les longues années de sa vie passée. Cinquante-deux perles, une par anniversaire, c'était la tradition. Et Armand n'avait pas été chiche. Après dix ans dans la poussière, la nacre n'avait rien perdu de son éclat, elle l'avait lu dans les yeux des passants et dans le regard rétrovisé d'un chauffeur de taxi cupide. C'était parfait pour son rendez-vous.

 

Le soleil se cacha et Joséphine leva les yeux vers les nuages. Matthias n'allait plus tarder à présent.

 

Quand midi sonna il était là déjà, qui traversait le pont Notre-Dame avec son bouquet de lys, l'œil torve et la mine élégante, comme tous les 21 décembre. Elle le héla dans un tintement de bracelets, et le regarda, accélérant l'allure, pousser lourdement la porte du jardin et s'approcher d'elle en défroissant son visage.

D'un coup d'œil il vit : le collier – de vraies perles, sans aucun doute – les boucles d'oreille, les bracelets en or et la broche incrustée. Des bijoux anciens, manifestement, mais qu'il n'avait jamais vus. "Ma tante, cela fait si longtemps ! Je suis tellement heureux de te voir !" Il se pencha vers elle, voulut l'embrasser, mais elle le repoussa d'un geste dédaigneux. "Tu sais bien, mon fard." Il serra les dents. "Mais oui, pardon Jo. Comment va ta vie de vieille bourrique?"

Il s'éloigna pour allumer sa cigarette. Elle murmura dans le vent : "Elle se termine ce soir."

 

Matthias avait encore pâli depuis la dernière fois. Le soin de sa mise compensait à peine son teint malsain et sa fragile assurance. Ses cheveux sales, ramassés en catogan, tombaient dans son cou et couvraient presque l'infâme tatouage qui colorait sa nuque. Il piétinait en tirant sur sa cigarette, nerveux et fatigué.

-       Bon. T'as ma thune?

Sans rien dire elle lui tendit une épaisse enveloppe. Il compta l'argent, regarda les bijoux, recompta l'argent, revint vers les perles et sourit malicieusement. La vieille chouette, elle avait… "Matthias !" Il sursauta.

-       Matthias tu m'entends? Ca ne va pas?" Elle le regardait avec son air de chien mouillé. Il cria presque : "Si, ça va ! Pas la peine de hurler. J'étais en train de penser…

-       Assied toi d'abord.

Elle tapotait le banc de sa main droite,  à l'endroit où le dossier était cassé.

Il haussa les épaules. "Je suis bien debout."

Elle insista :"Mais non, tu dois être fatigué par cette longue route. Assied-toi donc, fait moi plaisir."

Il eut un mouvement de recul. Cette fausse sollicitude lui faisait peur. Elle voulut attraper la manche de son blouson mais il fut plus vif qu'elle et la petite main gantée se referma sur le vide.

-       J'peux pas m'asseoir là, il est pété ton banc. Pourquoi tu choisis toujours des endroits pourris?

Elle soupira avec nostalgie.

-       C'est ici que nous venions tous les jours avec la bonne, quand nous étions enfants. C'est un endroit que j'aime beaucoup. J'y ai emmené Armand quand… Enfin, tu sais bien…. Mon cher amour…" Et elle se mit à évoquer, presque sans souffle, l'amour perdu de sa jeunesse et les heureuses années, murmurant "Armand…!" Elle avait presque les larmes aux yeux.

Matthias la regardait avec des yeux fous: "Elle est cinglée ! Elle est complètement barrée en fait ! Putain, bonjour le patrimoine familial, avec cette dégénérée…"

 

Mais Joséphine avait changé de sujet : "Tu as maigri depuis la dernière fois. Ce n'est pas bien. Et ne viens pas dire que tu n'as pas les moyens de te nourrir convenablement." Et en disant cela elle le regarda droit dans les yeux et esquissa un sourire. Il aurait juré qu'elle lui avait fait un clin d'œil, mais l'instant d'après elle nettoyait, tête baissée, la crotte qu'un pigeon venait de faire sur sa pompe neuve. Il s'excita : "Putain, saloperie ! Je vais…" Il voulut frapper l'oiseau du pied mais elle le retint : "Ne sois pas cruel."

Elle avait sorti de son sac un petit sachet en plastique et l'ouvrait délicatement. Elle déposa des graines par terre, juste à côté du pigeon, et lança le reste de sa poignée à côté du banc. Bientôt dans sa direction volèrent plusieurs dizaines d'oiseaux, qui se disputèrent les miettes éparpillées. Elle se pencha sur eux: "Regarde-les, Matthias. Regarde-les bien."

Mais lui regardait, consterné, la vieille comtesse qui n'avait jamais aimé les animaux donner à bouffer aux pigeons comme une clocharde. "Matthias, tu m'écoutes?" Elle était devenue sénile là, ca sentait gravement le sapin… " Une voiture de police entra dans la rue du Fouarre : il la regarda s'approcher en tremblant mollement. Elle ralentit un peu en passant devant le parc : l'officier regarda Matthias, Matthias baissa les yeux et la voiture disparu sur les quais. Joséphine parlait toujours, penchée sur ses pigeons. Matthias finit par tourner la tête parce que quelque chose de grinçant dans sa voix venait d'apparaître. "Qu'est ce que tu fous ?".

"Je contemple le principe même de l'instinctive bêtise."

"Hein?"

"Regarde-les, comme ils se battent pour trois graines alors qu'ici…." Elle agita son sac au dessus de la masse piaillante des pigeons. "Alors qu'ici, juste ici, il y en a bien plus, et en quantité pour tout le monde. C'est fascinant de stupidité. Ces animaux ne sont pas de la moindre des races, pourtant. Ils sont rapaces, ils savent voler, mais donne leur une ridicule miette à se partager et ils ne sont plus capables de lever la tête."

Elle leva les yeux vers lui, qui prit son regard de face. Il bafouilla. "Un pigeon, c'est pas réputé pour être intelligent.

-       Je ne te le fais pas dire, répondit-elle avec détachement, en rangeant le sac plastique. Mais ils se trouvent certainement bien malins de survivre sur le dos  des plus faibles. Alors que toi, tu trouves cela fortement répréhensible, n'est-ce pas?

Putain, elle était gonflée quand même.

-       Ce n'est pas mon problème. Des innocents, je n'en connais plus.

-       Mais des faibles ?

Il se pencha vers elle et siffla entre ses dents : "Arrête ça la vieille. Toi et moi on sait très bien à quoi je dois ta générosité, hein ! T'as fait claquer ton "cher Armand", c'est ton problème. Moi je ferme ma gueule pour que t'aille pas en taule, et tout le monde est content. Alors essaye pas de me faire chialer, ça me donne envie de t'éclater la tête, pigé?"

Il sentit son souffle s'accélérer et sa voix gémir. "Oh ! Armand…" Il vit, par au-dessus, ses cheveux blanc dégarnis et ses mains tachetées, ridées et tordues, qui tremblait sur ses genoux. Il s'éloigna d'elle et alluma une autre clope. "Et puis, cette thune, t'en ferais quoi hein? Quand tu claqueras c'est moi qui récupérerait le tout pognon, ça change rien."

 

-       Oh si, pensait-elle, les yeux secs. Il lui tournait le dos et ne vit pas son sourire piquant.

-       Tu sera tranquille jusqu'à la fin, toi. C'est pas comme si t'avais des projets, des dettes, un amant ou je ne sais quoi.

La lumière se fit sur cet ancien visage. Les rides délicates qui entouraient ses yeux se creusèrent alors que s'entrouvraient ses lèvres, rouges et charnues, en laissant voir de belles dents blanches sur lesquelles résonna son rire éclatant.

-       Ca te fait rire?

Elle redressa la tête et répondit de sa voix claire :

-       Charles de Gaulle a dit : "La vieillesse est un naufrage." Moi, j'accoste.

 

Mais son sourire se figea brusquement et elle le resta là, bouche ouverte, exorbitée, à émettre un râle criard en se tenant la gorge. Matthias jeta sa tige et accourut auprès d'elle. Si elle clamsait ! Juste là, maintenant, comme un cadeau de Noël ! Elle convulsait presque à présent, son visage était tout rouge et ses gestes paniqués. Elle respirait péniblement et fit signe à son neveu de l'allonger sur le côté. Il la fit basculer et eut presque les perles dans les yeux. Une fortune, sans aucun doute. Elle lui prit solidement la main mais son souffle était de plus en plus court. "Ma poche….ma poche" murmurait-elle. "Prends dans ma poche…" Il fouilla la poche gauche et la poche droite de son manteau, mais elle ajouta : "A l'intérieur…la poche intérieure…" Il vit alors près de sa poitrine le pan du manteau coincé dans la cassure du banc. Il passa par dessus le corps tremblant et tenta d'atteindre le bouton doré qui luisait sur la doublure. Il y avait quelque chose à l'intérieur, une chose longue et souple, certainement une chaîne ou un collier. Il s'avança un peu plus pour l'atteindre et mais ne trouva qu'un simple lacet en cuir. La colère monta dans ses yeux, mais Jo lui prit fermement le poignet. "Au fond, cherche tout au fond…" Quand il fut tout à fait penché au dessus d'elle, la tête juste à côté de la latte cassée, elle sentit la liberté toute proche, l'argent revenu, la peur disparue, et une force animale raidit ses muscles. Levée d'un bond elle saisit Matthias par les épaules, lui enfonça la tête entre les deux lattes et de sa main libre lui passa le lacet autour du cou. Il convulsa un peu mais ne cria pas ; et personne ne les vit. Quand il fut tombé sur le côté, pâle chiffon sans âme, Jo poussa un long soupir et quitta le parc avec l'enveloppe sous le bras. Armand avait raison ; le printemps revenait toujours. 

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