Blue

morrison

- Ça fera 46 euros 15, monsieur. 


Je reste figé. Je regarde la pochette bleue du vinyle que j'ai entre les mains. 46,15 pour Use Your Illusion II ? Je vois la petite étiquette orange, qui a été apposée sur l'emballage déchiré du disque et qui indique plutôt 15 euros.

Je m'apprête à dire quelque chose au vendeur de la Fnac, mais mes mots de têtes me reprennent. 

Comme si quelqu'un appuyait fortement sur mon lobe frontal avec un objet en métal. Une plaquette de frein de voiture, par exemple.


- Il y a quelque chose, monsieur ?


Ces migraines sont vraiment insupportables. 


- Monsieur, les gens attendent derrière vous.


Je me retourne pour voir une dizaine de cadres moyens mal fringués, dans la file d'attente. Tous avec un regard bovin. 


Dans un geste de renoncement, je sors ma cb et paye avec le sans contact.


Le paiement met un peu de temps à passer, ce qui augmente légèrement la pression psychologique qui règne dans les 10 m² alentours. Certains commencent à avoir très chaud. 

Le ticket sort enfin du TPE, mais le bruit que fait la machine ne me plaît pas.


Le vendeur, un grand ado vieux et qui semble ne s'être ni rasé ni lavé depuis quelques jours, ne peut s'empêcher un petit sourire, léger mais suffisant. Un rictus, en fait.


Je regarde de nouveau mon disque. Un coup d'œil à la file d'attente. J'ai chaud.


- Monsieur ?


J'ai chaud et j'ai mal à la tête.


- Monsieur, je vais appeler la sécurité.


J'ai l'impression que la plaquette de frein est en train de progressivement s'enfoncer dans mon crâne.


Le vendeur pose la main sur son téléphone. Il est prêt pour sa dénonciation du jour. Son visage s'est presque éclairé, tellement cet acte fait prendre de l'importance à son métier. Tellement cela fait prendre de l'importance à sa personne, même. Il voit ça d'ici. Dans la salle de pause de la FNAC, il racontera comment il a fait virer quelqu'un du magasin, quelqu'un qui avait l'air bien suspect. Enfin quelqu'un qui prenait beaucoup trop son temps, en fait. Mais ça aurait été grâce à lui. Grâce à sa réactivité de bon petit soldat.


Cette fois, c'en est trop pour moi. 


Je me saisis de mon précieux disque et démarre un sprint à grandes enjambées. 


J'entends le vendeur pousser un petit cri. Dans la foule, il y a deux teams, ceux qui ont une espèce de sursaut d'étonnement et ceux qui encouragent mon délire. 


J'ai l'impression que je n'ai jamais couru aussi vite.


Je vois la sortie s'approcher rapidement et je vois les deux vigiles qui se rendent bien compte de ce qu'il se passe. Ils me regardent, tous deux avec fureur. 


Je ferme les yeux en serrant mon disque contre ma poitrine et tout se met à tourner au ralenti. Comme si un 45 tours passait en 33 sur la platine.



Plus tard dans la soirée, j'ai invité Iz à la maison.

Je pose le diamant sur la première plage et Axl commence à siffler sur Civil War.


Je me suis mal conduit avec Iz ces derniers temps et je voulais vraiment m'excuser.

On pourrait croire que je suis du genre à ne pas savoir ce que je veux. Et je conviens bien volontiers, que c'est pénible. Du coup, j'ai préparé un petit repas végan et servi deux verres de badoit. Malgré tout, je ne sais pas si elle a toujours envie de me voir.


On sonne à la porte.




- Pourquoi t'as l'œil tout bleu ?




Je souris et ce sourire me fait mal. 

Mais ça fait du bien de la voir.



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