-"Bonsoir. Je t'aime."

Myc Martin

-"Bonsoir. Je t'aime." Je n'aurais pas dû t'ouvrir ma porte. J'étais chez moi, hors du temps, hors du monde. Tu m'as ramené à la vie.

-"Bonsoir. Je t'aime."

Je suis assis à la table de la salle à manger, les bras sur la table, face au mur. Je soupire discrètement.

-"Bonsoir. Je vous aime."

La Voix m'a cherché et trouvé. Elle forme maintenant un cercle vert, qui se resserre lentement autour de moi, jusqu'à se concentrer en un point vert éblouissant devant les mains, sur la table.

-"As-tu passé une bonne journée ?"

-"Oui. J'ai fait un peu de jardinage, j'ai arraché les mauvaises herbes dans les massifs. "

-"Les mauvaises herbes. Il faut leur faire une chasse impitoyable. Sinon elles croissent, se multiplient, perdent toute mesure. Le jardinier ne peut plus lutter. J'ai rencontré plusieurs jardiniers dans ce cas. Ils n'avaient pas réagi à temps, ils étaient désespérés. Les herbes envahissent tout et finissent par étouffer les bonnes plantes. Tu me montreras les massifs dans la cour ?"

Je ne réponds répondre.

-"J'ai lu, écrit un peu. Vous savez que j'écris ? Quand le coeur m'en dit, j'écris des histoires sans queue ni tête, pour le plaisir."

-"Tu me les montreras ? J'adore les histoires. Je voudrais les lire."

-"Je suis un simple amateur. Elles n'ont pas de sens, pas de valeur."

Quelques secondes de silence. Le point vert vire à l'orange.

-"Je vais monter dans ma chambre, voir les Faits du jour."

-"Il est tard, j'ai un planning chargé : d'autres habitants du quartier à aller voir, je vais me retirer. N'oublie pas pour les massifs et tes textes. Bonsoir. Je t'aime."

-"Bonsoir. Je vous aime".

Le point de lumière s'efface sur la table.



Je pousse un gros soupir de soulagement et me lève. Je marche un peu de long en large pour me détendre. Je n'arrive pas à m'habituer à ces entretiens chaleureux, pour mon bien. Je suis très âgé, trop âgé, je suis déjà tombé plusieurs fois tombé évanoui près de la table. Les entretiens me surprennent, n'importe où dans la maison.

L'heure du couvre-feu est passée, j'ai entendu les cloches sonner. Ne sortir sous aucun prétexte, pour ne pas gêner les forces d'intervention. Les Faits sont clairs, les instructions nous sont sans cesse répétées : ne pas sortir dans la rue, sous aucun prétexte. Si besoin, appeler, on viendra immédiatement nous porter secours. Ils m'ont immédiatement porté secours, lorsque je suis tombé évanoui.

Je ne suis pas à plaindre : j'ai une maison avec deux étages pour moi seul, une cour, des massifs et une annexe avec un logement d'appoint. Une pièce au rez-de-chaussée pour bricoler et pour stocker tout un bric-à-brac. Inutile d'ailleurs, je devrais faire du tri. Je m'y mettrai un jour. Rien ne presse.

Je vais fermer les volets.



Alors je l'entends : un sifflement strident, très aigu, qui vrille les oreilles. Je l'ai déjà entendu mais il résonnait plus loin dans La Cité.

Je soulève machinalement le rideau. Rien à gauche, vers la Place du Marché. A droite, la rue forme un virage à angle droit vers la Place du Pilori.

Alors ils surgissent du virage, un garçon et une fille, blancs, nus, blessés. Ils titubent et se soutiennent, viennent vers la maison. L'un d'eux m'aperçoit à la fenêtre, se précipite et frappe la porte de toutes ses forces. J'ouvre la porte, il entre, repousse violemment vers l'extérieur la fille qui tombe sur le trottoir.

-"Non !"

Je ferme la porte, tourne le verrou. Qu'ai-je fait, mais qu'ai-je fait ?

Le garçon livide se laisse tomber dans un fauteuil, tremblant de tous ses membres.

Dehors, la fille se relève difficilement, marche en traînant une jambe.

Derrière elle, le Dogue est tout proche. Fourrure noire, museau sur la piste. Sa tête est déformée, comme si une partie manquait. Un seul œil, jaune à pupille verticale. Le Dogue lance un objet en l'air.

La fille a quelques mètres d'avance, elle vers la Place, passe devant le portail fermé du square.

Le sifflement est si fort qu'elle se bouche les oreilles, la forme carrée se referme sur sa nuque. Le Dogue rattrape la fille, la soulève et s'éloigne à grandes enjambées.



Je laisse retomber le rideau, le cœur battant, et me tourne vers le garçon. Il tremble, le regard perdu. Je lui dis de s'enrouler dans le plaid qui recouvre le fauteuil, pour se réchauffer.

-"Comment tu t'appelles ?"

Il ne répond pas. Je renouvelle ma question, plus fort. Il me fixe, émet un son rauque, la bouche ouverte, secoue la tête. Il est muet.

Je désigne l'escalier, lui indique de me suivre. Nous allons dans la salle de bains au deuxième étage, je sors des serviettes propres du placard, désigne la douche et la baignoire et sors, fermant la porte. Je l'attends dans la chambre sur le même palier. J'entends l'eau couler et un moment après, il me rejoint, rasséréné, les cheveux ébouriffés.

Il s'allonge sur le lit. Un poignard noir est sanglé sur sa cuisse. Je ne vois pas de blessure sur son corps. Pourtant, il saignait en entrant, le plaid est taché de sang. Je l'interroge, il grimace, indique sa cuisse.

Je remarque une plaie minuscule. Avec une tache blanche. Je sens un relief, un dard blanc est fiché dans le muscle. Je saisis la fine tige, tire un peu mais elle résiste, profondément plantée. Le Garçon me serre le poignet et se tord de douleur. Il montre le dard, lève la main pour tracer comme un parcours en l'air. Un traceur, pour le localiser ?..

Je dépose des lignes propres à côté du lit, il peut les déchirer et confectionner un pansement.

Je remonte la couverture sur lui, il s'endort avec un léger sourire, comme un enfant.

Sa respiration est imperceptible. Perplexe, je quitte la chambre en tirant la porte.



Je regagne le rez-de-chaussée. Je sors dans la cour, pour prendre l'air frais de la nuit, il fait encore chaud.

En l'air, l'Appareil vole bas, au ras du toit des maisons. Il diffuse son message rassurant plusieurs fois, le jour et la nuit :

-"Ne vous inquiétez pas. "



Depuis plusieurs nuits, des lueurs agitent le ciel, des flammes rouges, vertes, jaunes, se tordent, dansent et s'enlacent. J'admire leur beauté irréelle.

Des bruits secs résonnent, comme des détonations, vers le centre. Peut-être la pollution ? Elle pique la gorge et

m'irrite les yeux, je suis trop fragile.

J'admire les jeux de lumière dans le ciel jusqu'à ce qu'ils s'éteignent puis je rentre, je vais regarder les Faits sur le mur de la salle à manger, je n'ai pas sommeil. Les Faits sont disponibles à tout moment.

Les images tremblent puis se stabilisent, accompagné par le commentaire grésillant.

La Mère est dans une rue étroite -une autre Cité, sans doute- la foule est dense de part et d'autre. Elle est corpulente, en robe blanche. Comme entourée d'un halo, comme une apparition. Le Dogue à la tête déformée est en retrait. Plusieurs Dogues souriants encadrent la Mère et la protègent. Ils laissent s'approcher quelques habitants que la Mère serre dans ses bras. Ils ferment les yeux puis rejoignent la foule.

-"A la demande des résidents, La Mère est venue pour inaugurer les quartiers, rénovés et sécurisés. Les Déviants qui pourrissaient la vie du quartier par leurs trafics, ont été identifiés et éloignés. Ils vont exécuter des travaux au service de la collectivité."

Des Déviants ? Je n'en ai jamais rencontrés.

La vie doit être agréable dans cette Cité, tout est en ordre. J'éteins les Faits.



Alors sur les murs, tout près du plafond se forme une ligne de lumière d'un vert intense. Elle descend lentement. La Voix, à cette heure ? Je me lève pour être rapidement identifié, la ligne m'entoure puis le cercle se concentre en un point vibrant devant moi sur la table.

-"Bonsoir. Je t'aime."

J'ai la gorge sèche. Assis à table, je réponds :

-"Bonsoir. Je vous aime."

La Voix ne s'exprime pas. J'attends.

-"... massifs... écrits... Tu dois me faire lire tes écrits... Pourquoi ne me montres tu pas tes écrits ? Tu n'as pas le droit d'écrire pour toi seul. Qu'as-tu à cacher ? Si tu ne les montres pas, alors tes écrits restent privés, ils ne sont pas divulgués, personne n'en a connaissance, ne peut les critiquer, personne ne peut s'exprimer. Ils n'apportent rien à personne, ils sont inutiles, donc nuisibles. Tu perds ton temps. "

Le point a changé de couleur. Son orange est intense.

-"Tu dois..."

La Voix tremble, impérative. Je me lève. L'escalier craque, je tourne la tête. Le Garçon est là, sur les dernières marches. Il écoute, invisible depuis la table.

Le point de lumière rouge vibre, s'arrête sur mes mains jointes. Une violente brûlure. Je crie, bondis en arrière.

Une odeur âcre envahit la pièce, le point de lumière carbonise la toile cirée, erre sur le parquet qu'il grave d'une trace profonde, hésite. Il est sur le buffet. Il se fixe sur la pendule ancienne.

Le point est rouge vif, incandescent, je sens sa puissance d'ici. Je recule vers l'escalier pour m'abriter.

-"Tu dois..."

La pendule explose en de multiples éclats de métal brûlant. Le point s'agite, s'enfonce dans le bois du buffet, des flammèches volent en l'air.

Plus rien. Le point a disparu.



Je cours dans la cuisine, prends un torchon pour éteindre les flammes. J'ouvre la porte de la cour, afin que la fumée s'évacue.

Le Garçon me rejoint dans la salle à manger, regarde les traces de brûlure. Je redresse la photo, renversée sur le buffet. Le Garçon la regarde avec attention et se tourne vers moi : qui est-ce ?.. Je ne veux pas répondre.

Le Garçon a pansé sa cuisse, le tissu blanc porte une trace noire à l'emplacement de la blessure.

Ses gestes sont expressifs, il sourit, je comprends ce qu'il veut me dire : il est impressionné par la puissance du point rouge. La Voix a disjoncté.

Ses mains décrivent un volume important (le Donjon ?). Plusieurs personnes. Des Dogues ? Oui, face à d'autres personnes, furtives, très mobiles. Elles se rassemblent, attaquent. Des tirs (il désigne sa blessure). Des Déviants ? Oui, des Déviants.

Un affrontement brutal, plusieurs corps au sol. Des Déviants sont affairés une machine dysfonctionne, s'arrête (le Central ?). Il se désigne avec fierté et évoque d'un geste, la fille dans la rue (ses yeux s'emplissent de larmes).

La fuite, le Dogue sur leurs traces, la fille capturée... Qui est-elle ? Je fais semblant de donner un baiser. Non, elle est comme lui, son double, pas son amante : sa sœur.

Il l'a repoussée dans la rue pour entrer ici, il l'a sacrifiée. Il cache son visage, il a honte, pleure à gros sanglots.

Il touche son front, éloigne le bras, semble toucher le front de quelqu'un, loin. Il communique en pensée avec sa sœur, grimace, secoue la tête : elle va mal. Il se désigne, il la désigne au loin. Il doit se racheter et la sauver.

Il fait signe : nous devons vite partir d'ici. Nous ?.. Oui, nous deux : il imite le Dogue qui sent l'air environnant, va, vient, cherche : il faut chercher le Garçon par là, il n'est pas caché loin. Il sera découvert tôt ou tard -il montre sa blessure, le dard peut-être traceur-, et moi, son complice, suis en danger : le Garçon fait mine de tenir une arme et de tirer sur moi.

Il se désigne, mime plusieurs personnes, des Déviants nous entourent. Nous devons rejoindre les Déviants. Où sont-ils ? Il mime une colline, la Cité. Une rue en pente descend vers la Rivière. Un pont, on se disperse.



Mon monde s'écroule, je suis bouleversé. Je vais panser ma main brûlée, douloureuse. Impatient, le Garçon attend près de la porte d'entrée. J'ouvre la fenêtre pour fermer les volets, il secoue la tête, pas le temps, il me prend par la main, me tire à l'extérieur.

Personne dans la rue, le couvre-feu est respecté. Eviter la lumière, raser les murs. Le Garçon mime le Dogue à notre recherche, à droite, à gauche. Il ne lâche pas ma main.

Silence. Nous nous plaquons contre le mur, dans un coin d'ombre. L'Appareil est tout proche, à faible hauteur.

-"La situation est sous contrôle".

Ces secondes durent une éternité. Puis l'Appareil se remet en mouvement au-dessus de la rue.

Nous traversons la Place du Marché. La Grand'Rue descend sur la gauche, vers la Rivière, mais le Garçon me tire plus loin malgré ma résistance. Il touche son front avec une grimace de douleur, il reçoit des vagues de souffrance. Quelques pas, la haute silhouette du Donjon se profile.

Le Garçon s'engage dans un passage, entre deux maisons, sur l'arrière. Le Donjon fait partie d'un ensemble important qui occupe le plateau, la partie la plus haute de la Cité.

Le Garçon est aux aguets, le poignard à la main. Un virage, il désigne un endroit dans l'ombre, un peu plus loin. Il mime des flux d'énergie qui innervent les équipements du Central. Des explosions, des détonations. Il mime une grosse femme qui serre des gens contre elle : la Mère. Disparue, évaporée. A-t-elle jamais existé ?..

Il lève la tête : une haute pique est plantée en terre à proximité. Elle porte en son sommet, un corps blanc, empalé. La soeur du Garçon. Elle n'est pas morte, le corps, la bouche sont agités de tressaillements.

Je tire le Garçon sans réaction en arrière, nous ne devons pas rester là. La Grand'Rue est devant nous, je lui dis de l'emprunter, elle mène vers la rivière. Nos chemins se séparent ici, quoi qu'il arrive, je ne veux pas abandonner ma maison, mon seul bien, mes souvenirs.

Je retourne chez moi, qu'il aille où il veut. La Place déserte, la rue étroite, le square entre les bâtiments et... droit devant moi, ma maison est en feu. Des flammes sortent par les fenêtres, une lueur rouge illumine le ciel. Au milieu de la rue, plusieurs Dogues rient, se bousculent, boivent, portent mes vêtements déchirés. L'un d'eux avec une casquette se dandine devant les autres, qui s'esclaffent. Je reconnais le meneur du groupe à sa tête déformée.

Un murmure : le Garçon est tout près derrière moi, le visage barbouillé de larmes. Il reprend ma main, m'entraîne avec autorité.



La Place, la Grand'Rue s'étire devant nous, éclairée avec des passages obscurs. Personne. Une place à la convergence de plusieurs rues, nous traversons le boulevard puis nous engageons dans la végétation dense au bord de la Rivière. Le Garçon a son poignard noir en main. Il montre le pont visible entre les arbres, tout proche.

De l'autre côté du pont, vers la falaise, des ombres s'agitent. Je sers fort la main du Garçon.

Une courte montée, nous rejoignons le bout du pont à découvert.

Sur le sol, je remarque un point rouge vibrant, qui creuse, fait fondre le goudron qui fume.

Je le désigne au Garçon.



La Voix est là, concentrée. L'Appareil stationne au-dessus de nous, silencieux. Les flammes du ciel projettent sur le sol des couleurs qui se mêlent, s'effacent, reviennent.

Un bruit, vers un gros arbre. Le Dogue à la tête déformée s'avance. Le Garçon lâche ma main. Le Dogue lance un objet en l'air, le sifflement paralysant emplit l'espace. Le Garçon s'écarte, me pousse vers le pont. Je ne peux pas supporter le sifflement. La forme carrée me mord à la nuque, je m'appuie contre la rambarde.

Le Garçon lance son poignard qui se plante dans l'unique oeil jaune du Dogue. Il ouvre la gueule, bat l'air de ses pattes puis s'affale en avant.

J'ai le temps de voir le Garçon courir sur le pont vers moi, me prendre la main, m'entraîner.

Mes oreilles saignent.

Ma vue se brouille.


*

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