Les Siamois / Chapitre 1

Caïn Bates

         Jean et Pierre étaient frères. Des visages semblables, un large torse, deux bras, deux jambes, mais aussi deux cœurs, quatre poumons, deux estomacs, un foie, un appareil génital et deux colonnes vertébrales, réunies au bassin. Parce que Jean et Pierre étaient siamois.
    Dans le ventre de Corinne leur mère, leurs fœtus avaient fusionnés, les deux frères s'étaient unis par le pelvis. Le reste du développement s'était bien passé, leurs organes s'étaient convenablement mis en place dans l'espace qui leur était disponible. Les deux cœurs alimentaient un même système sanguin, les deux systèmes digestifs aboutissaient au même foie et au même intestin. Bien entendu, quand le médecin informa Corinne et son mari André de la malformation, leur monde s'écroula. Ils espérèrent d'abord que les fœtus se sépareraient seuls mais le médecin dissipa ce vain espoir.
    Alors il fallut prendre une décision, une décision difficile à plus d'un titre. Corinne avait déjà quarante-six ans, elle ignorait si elle pourrait de nouveau enfanter; quant à André, il souffrait d'un problème plus grave encore que l'approche de la ménopause, il était un catholique intransigeant. La décision fut prise de garder les jumeaux, le médecin et quelques uns de ses confrères précisèrent aux parents qu'ils étaient bien entendu libres de leur choix mais que tout de même, l'enfant aurait à vivre en tant que «bête de cirque». Cette insulte à ses progénitures encore en gestation acheva de rallier Corinne aux convictions de son mari.
   L'accouchement eut lieu par césarienne, le personnel soignant était nombreux, les infirmières poussèrent des cris d'horreur en voyant l'enfant. Les deux têtes minuscules hurlaient de vivre, chacun des nourrissons avait survécu, les cœurs battaient. L'être bicéphale fut suivi consciencieusement, des médecins venaient le voir des quatre coins d'Europe.
   Au bout de quelques semaines, Corinne put voir ses enfants. Lorsqu'elle les eut sous les yeux, son cœur fit un bon. C'était une chose de voir sur une échographie une silhouette à deux têtes, c'en était une autre que de se saisir de ce corps contre-nature. Et pourtant, elle remercia le ciel qu'il eût permis de rendre viable cet ensemble.
«Qui est Jean, qui est Pierre?!» demanda la mère à son mari.
   Elle était égarée, ils avaient depuis le début de la grossesse choisi les prénoms mais qui était qui?! Lors de la déclaration à l'état-civil, André avait annoncé que ses jumeaux étaient nés à la même heure. Il n'y avait donc aux yeux des administrations aucun élément permettant de les différencier. Le couple contempla son œuvre, ce serait Jean et Pierre, dans l'ordre quand on les regardait de face. Pierre serait donc la tête gauche, Jean la droite.
   Corinne ne pouvait s'empêcher de s'interroger quant à l'avenir de ses bambins, leurs vies s'annonçaient pénibles mais il lui avait été impossible de condamner au ciel des âmes si neuves. La tête de Pierre était légèrement décalée à la gauche de Jean, elle était dans une position moins naturelle, de biais. Et de fait, son faciès était allongé, et lui donnait un air plus sévère que celui de son jumeau. Mais elle l'aimait tout de même autant que l'autre.
  Les proches de Corinne et André vinrent voir les nouveaux-nés, ils venaient toujours par groupe, aucun n'avait le courage d'affronter seul les siamois. Non pas qu'ils étaient terrifiants, mais il était fort embarrassant de regarder les parents en leur affirmant que leurs deux fils étaient «malgré tout très mignons». Les visiteurs craignaient bien trop qu'un rictus de gêne ou qu'un geste de contenance, trahît leur mal-être face à la créature. Alors c'était généralement les femmes, plus courageuses que leurs conjoints qui prenaient les devants et formulaient les compliments de circonstance aux infortunés parents. Certaines se proposèrent même de leur tricoter des petits chandails à deux encolures ; ils furent cependant tous mal réalisés, le corps large aux petits bras des jumeaux n'étant familier à aucune couturière.
  Corinne et André prirent l'habitude de nourrir leurs enfants en même temps, chacun de leurs fils avait l'appétit d'un bébé normal. Ils ne firent pas plus d'économies au niveau des couches car bien que les frères partageaient un même anus et un même pénis, ils avaient chacun leur propre système digestif et tout se terminait au même endroit. Les couches devaient être changées deux fois plus souvent que pour un autre.
  Cela posa d'ailleurs problème pour l'apprentissage de la propreté, puisque les parents ne savaient pas qui de Jean ou de Pierre avait le contrôle des sphincters. Un médecin les aida à le déterminer, il s'agissait de Jean. Pour ce qui était des bras et des jambes, Corinne et André remarquèrent rapidement que chacun contrôlait le bras et la jambe situés de son côté. Ce qui était au fait totalement logique puisque chacun contrôlait ce qui lui restait de son corps originel. La moitié contrôlée par Jean dépassait simplement de peu la ligne médiane de leur corps commun.
  La parole vint à peu de choses près en même temps que pour les autres enfants, les premiers mots étaient tout à fait banals, pas de «Tuez-nous pitié» ou de «Nous souffrons trop» comme l'avait parfois cauchemardé Corinne. Ses fils ne ressentaient aucune douleur due à leur état, ils pleuraient indépendamment quand ils se faisaient mal ou quand ils avaient faim. La marche, elle, ne vint pas, il fallait que les frères se synchronisent parfaitement pour se mouvoir ainsi. Leurs parents espéraient qu'ils y arriveraient un jour, ce n'était que l'une des nombreuses dures épreuves que leur réserveraient leurs vies.
   Corinne et André n'avaient pas attendu pour faire baptiser leurs jumeaux, il était pour le père essentiel qu'ils puissent accéder au paradis en cas de décès prématuré, ce qui ne paraissait en les voyant, pas si saugrenu que ça. Le prêtre fut professionnel, il versa l'eau bénite sur les deux têtes d'un seul geste, de la même façon qu'un serveur servirait le thé dans un restaurant marocain. Jean et Pierre retournèrent dans leur couffin, «Au moins leurs âmes seront sauvées.» songea alors leur géniteur. Il espérait surtout que la sienne le fût, maintenant qu'il avait permis à ces deux embryons diminués de vivre.
  Les enfants grandirent, ne pouvant ramper seulement lorsque les deux cerveaux ambitionnaient la même direction. De fait, ils ne purent aller à l'école et les cours furent assurés par leur mère. Pour que ses deux fils consentent à étudier au même moment, Corinne avait mis en place des heures immuables de cours. Jean et Pierre n'avaient d'autres choix que d'avoir les mêmes envies au même moment, l'un ne pouvait regarder la télévision et l'autre jouer dehors. Il était acquis dans l'esprit des deux enfants que les autres qu'eux n'avaient qu'une seule tête et ils ne s'en formalisaient jamais. Les autres citoyens faisaient en revanche preuve de moins de détachement et les regards gênés des adultes, et apeurés des enfants étaient le lot de chacune des sorties familiales.
  Une seule fois son «adorable petit monstre» – comme l'avait maladroitement appelé une grande tante de Corinne – avait suscité la sympathie, un après-midi d'automne auprès d'une vieille dame rom. Elle l'avait désigné du doigt et avait tendu son pouce, ouvrant un sourire édenté à la mère de famille inquiète que ses fils deviennent la divinité d'un camp rom.
  À l'âge de dix ans et à l'aide de l'une des meilleures psychomotriciennes du pays, Jean et Pierre apprirent petit à petit à se coordonner pour marcher, d'abord à quatre pattes, puis en avançant chacun en rythme leur pied respectif. Leurs vies changèrent, ils n'étaient plus dépendant de leurs parents et de leur fauteuil roulant pour découvrir le monde, ils allaient même pouvoir aller à l'école seuls.
  Beaucoup de collèges ne souhaitaient pas prendre en charge les jumeaux, les proviseurs se perdaient en excuses vaseuses, évoquant les «difficultés liées à l'handicap», les «classes surchargées» ne se prêtant guère à deux élèves de plus ou le refus d'intégrer des élèves n'ayant suivi que des cours par correspondance. Certains allaient même jusqu'à raconter que les membres d'une même fratrie n'étaient jamais placés dans une même classe et que dans le cas de Jean et Pierre, cela poserait un inaltérable problème.
   Un collège mis tout de même fin à ce chemin de croix et Jean et Pierre furent scolarisés à une quarantaine de kilomètres de chez eux. Sans surprise, la rentrée des classes de cette année là ne tourna qu'autour des siamois qui venaient d'arriver. Beaucoup pâlirent, quelques petites filles s'évanouirent, et Jean et Pierre firent leur entrée dans la société.
   Les professeurs n'osaient pas les regarder dans les yeux, ne savaient jamais auquel s'adresser quand ils levaient la main (il y eut une réunion d'information organisée par le professeur principal des jumeaux pour apprendre à tous que le bras gauche correspondait à Pierre et le droit à Jean) et ne purent plus jamais se résoudre à les faire aller au tableau tant le silence devenait pesant lors de leurs démonstrations.
   Le corps enseignant s'adapta tout de même bien à ces élèves particuliers, il n'y avait qu'en EPS qu'il était impossible de faire autrement que de les dispenser. On releva tout de même un événement fâcheux quand une professeure de français peu désireuse de revoir ses cours, entreprit de faire jouer à ses élèves de quatrième certaines scènes de «Notre Dame de Paris» de Victor Hugo. Lorsque l'on demanda qui souhaitait interpréter Quasimodo, tout le monde se tut tant il leur était évident à tous qu'il s'agissait d'un rôle de composition pour Jean et Pierre. La professeure eut néanmoins l'humanité de ne pas les sélectionner et pour prouver à ses élèves que nulle laideur n'était impérative pour jouer le bossu, elle choisit Louis le plus beau garçon de la classe. Celui-ci râla dans un premier temps, puis fulmina quand le reste de la distribution tomba:
Jean et Pierre furent choisis pour interpréter Phœbus, le beau capitaine de la garde dont tombait amoureuse Esmeralda, ici jouée par Lucie, la mignonne dont s'était épris Louis. Furieux que même s'il s'agissait de comédie, Lucie dut singer être amoureuse de ce monstre qu'étaient les jumeaux, Louis le faux bossu refusa le rôle et s'emporta violemment envers les Phœbus. Cela lui valut une exclusion de trois jours, le proviseur ne souhaitant pas que sur son établissement fût jeté l'anathème de maltraitance envers les handicapés. Le rôle de Quasimodo fut attribué à un élève ni trop beau, ni trop laid, et les répétitions commencèrent. Jean et Pierre devaient chacun leur tour réciter une tirade, pour chacun avoir autant de texte à apprendre. Lucie devait leur exprimer son amour inconditionnel de bohémienne, cela la dérangeait, elle savait qu'elle ne pourrait jamais se lier à un être aussi bizarre, qu'aucune fille ne le pourrait ; mais pour son bulletin et la satisfaction de ses parents, elle fit un effort et son abnégation fut récompensée.
   La scène devait être jouée lors de la fête de fin d'année, devant l'assemblée des professeurs, des élèves et de leurs parents. Corinne et André s'installèrent avec inquiétude dans les gradins, ils avaient proposé à leurs fils de leur faire un mot d'excuse, d'arguer que leur handicap ne les disposait pas aux représentations publiques, mais Jean et Pierre s'offusquèrent et firent valoir leur droit à la normalité. L'exercice était périlleux, ils le savaient mais ils s'étaient mis d'accord pour se mettre à l'épreuve, de faire un bon de géant vers la vie sociale, eux qui passaient tout leur temps seuls l'un avec l'autre, tout juste importunés de temps à autre par quelque gamine voulant afficher aux yeux du monde leur ouverture d'esprit.
   Après quelques scènes, le rideau installé sur l'estrade de la salle de sport s'ouvrit pour introduire le personnage de Phœbus. La salle devint soudainement muette, seuls quelques murmures coulaient: «Ah c'est eux!», «Je ne les pensais pas si atteints.», «Quand même, ils devraient être dans un centre!». Corinne et André étaient fiers des premiers pas de leurs progénitures sur les planches, mais également peinés du malaise perceptible dans les regards détournés des spectateurs ; beaucoup bénirent avoir un smartphone à consulter. Il y en eut tout de même qui suivirent la pièce, mais l'arrivée de Jean et Pierre avait entrainé certaines confusions: «Bah, je pensais que Quasimodo c'était le petit brun de tout à l'heure là?!», «Peut-être que pour chaque rôle il y a plusieurs élèves?!», «Quasimodo est censé être un bossu, pas … pas ça!».
   Le cœur déchiré, les parents ne relevèrent pas l'injuste rétribution reçue par leurs jumeaux, eux qui ne voulaient qu'être comme les autres. Ils les encouragèrent à voix basse, par bienveillance, pour ne pas embarrasser leurs voisins.
   Peut-être à cause du stress, ou par un simple hasard de l'horloge biologique, la voix de Jean s'enraya en pleine réplique; il commençait à muer. Il fit comme il put pour continuer à jouer malgré son timbre désaccordé, tentant en vain de s'éclaircir la gorge mais rien n'y fit. Cette transformation le troubla tant qu'il perdit ses moyens et paniqua. Pierre qui lui, avait conservé le miel de sa voix d'enfant, ne sut comment réagir face à l'hébétude de son jumeau, eux qui ressentaient pourtant les mêmes émotions toujours au même moment. Ils se désynchronisèrent et chutèrent sur les fesses, Pierre tentait de se relever en soutenant son frère de ses uniques jambe et bras mais ce dernier cherchait l'esprit embrumé à quitter la scène en s'y traînant.
   Une clameur s'éleva, d'aucuns vantaient la qualité du jeu des siamois «malgré leur problème» quand d'autres plus observateurs ou ayant une meilleure connaissance de l'œuvre d'Hugo se scandalisèrent de la détresse des jeunes frères, et du spectacle sordide que cela offrait à leurs petits camarades. La professeur de français vint finalement sur scène pour recouvrir Jean et Pierre d'un drap blanc en attentant que le technicien terminât de se démener avec les poulies du rideau.
   Les spectateurs quittèrent la salle de sport, Corinne et André entendaient certains de leurs congénères s'en prendre à «l'inconscience du corps enseignant» quand ce n'était pas directement eux, les parents, qui étaient responsables d'avoir «laissé leur créature s'humilier ainsi», avant d'ajouter animés par de sombres pensées: «Il y avait de jeunes enfants dans la salle quand même, merde!».
   Le couple retrouva ses fils à l'infirmerie, la hantise de l'infirmière du collège avait toujours été d'avoir à s'occuper un jour de cet étrange gamin à deux têtes. Elle ne savait pas laquelle des deux regarder lorsqu'elle leur parlait et agissait comme beaucoup, en alternant son regard vers l'un et vers l'autre; comme s'ils n'étaient qu'une seule et même personne avec un unique cerveau.
— Mes fils, vous allez bien ? pleura Corinne.
— C'est bon, on est calmés, rassura Pierre, même si lui n'avait pas posé de problème.
— Qu'est ce qu'il s'est passé ? Ta voix, tu l'as perdue ?
— Je ne sais pas, j'ai paniqué de ne plus avoir de voix alors qu'on était devant tout le monde. C'était important pour nous.
  Jean parlait en hésitant, sa voix n'était pas encore remise.
— Ce n'est rien de grave mon garçon, c'est ta voix qui mue. Vous avez treize ans, c'est l'âge, tempéra André.
  L'infirmière profita de l'occasion pour étaler son savoir à propos de la mue adolescente, c'était tout ce qu'elle pouvait faire dans pareil cas. Elle s'étendit un peu trop, s'adressant aux siamois comme s'ils étaient mongoliens et se perdant à expliquer d'impertinents truismes. Ce fut assez et Corinne et André emmenèrent leurs petits à la voiture.
  Ils traversèrent la cour où avait été installés des stands de jeux, leur passage suscita un bourdonnement. Une sueur froide parcourut le dos des parents présents, ils se mettaient à leur place, s'imaginaient l'horreur inouïe de leur quotidien ; puis revenaient à leur pêche aux canards.
La puberté initiée par la mue de Jean entraina des changements, un duvet se forma sur son visage en même temps que quelques boutons d'acné, des poils poussèrent timidement sous son bras, mais également sur leur pubis. Cela aurait dû leur mettre la puce à l'oreille, et peut-être n'auraient-ils pas eu besoin d'aller consulter en endocrinologue, quand un an après le spectacle de fin d'année, les parents s'inquiétèrent que Pierre ne présentât toujours aucun signe de puberté.
— Eh bien, la cause de ce retard de puberté est simple, expliqua le médecin, la testostérone est principalement produite par les testicules et Pierre n'en a pas.
  L'évidence de ce retard apparut à Corinne et André avec tant de force qu'ils se sentirent stupide de ne pas y avoir pensé avant. Jean et Pierre avait chacun un cœur et chacun un estomac, chacun leurs propres poumons mais certains organes leur étaient communs. C'était le cas du foie, de l'intestin et de la vessie, mais aussi de l'appareil génital. Ces organes, c'était Jean qui en avait la sensibilité, ils provenaient de son fœtus. C'était lui qui savait quand aller aux toilettes, c'était lui qui avait parfois mal au ventre et c'était lui qui recevait la testostérone produite par leur unique paire de testicules. Il en résultait que la puberté n'avait atteint que lui, son frère siamois n'aurait vraisemblablement jamais une voix d'homme, jamais de barbe et de poils, et plus grave, n'aurait contrairement à son frère jamais de libido.
   Pierre ne prit pas conscience de la gravité de cette tare, il était dans son esprit encore un enfant et il lui plaisait même que rien ne change, qu'à jamais Jean et lui restent ainsi, avec les mêmes envies de cinéma et de bandes dessinées. Il ne voyait dans l'émission de la puberté de son frère qu'une anodine maladie passagère, un symptôme de ce qu'ils auraient pu être s'ils n'avaient pas été siamois. Leur situation au sein de la scolarité les poussa même vers l'unité, puisqu'ils étaient plus que jamais exclus, après que Louis se fut servi de sa popularité pour que ses camarades entament définitivement la rupture d'avec les siamois.
   Pour être dans le coup, les collégiens ne devaient pas avoir de mots assez durs pour qualifier les jumeaux. Cela posa même problème à certains d'entre eux, trop frileux d'entrer en conflit avec un être à l'apparence somme toute surnaturelle, et ils tentèrent d'occulter leur peur en se moquant d'eux outrageusement, quitte à surjouer en permanence et à ne plus parler que d'eux en tout occasion. Les premiers de classe appelaient Jean et Pierre «l'Hydre» ou le «Cerbère», quand les autres les avaient plus prosaïquement surnommés «Tic et Tac»; chacun avait ses références.
   Poussé par le directeur, le corps enseignant prit les devants et imposa aux élèves de la classe des frères qu'à tour de rôle, chacun devrait les prendre avec lui à la récréation, s'en occuper et leur faire partager les conversations. Ce fut perçu comme une injustice, pourquoi les élèves des autres classes ne devaient pas se taper ce fardeau?! Alors Jean et Pierre furent trimbalés par un roulement d'une trentaine d'élèves, plantés comme un piquet mutique aux côtés d'un groupe de jeunes gens qui partageaient déjà leurs premiers émois, conversaient de leur vie charnelle naissante et à laquelle Jean était réceptif et même souvent émoustillé, bien qu'elle ne générait que froideur et dédain auprès de Pierre. Dans les couloirs, l'accompagnateur des siamois était souvent charrié, «Alors c'est toi la nounou de Tic et Tac aujourd'hui?!», le concerné soufflait et jetait un œil assassin à son poids. Cela permis néanmoins aux élèves de ne plus voir Jean et Pierre comme une bête inquiétante mais comme un simple paria, que certaines filles abandonnaient à l'entrée des toilettes pour pouvoir y discuter tranquillement avec leurs amies, laissant les jumeaux sous une pluie glacée et des rires moqueurs. La fin de l'année fut un soulagement pour tous.
  Les élèves espéraient ne pas tomber dans le même lycée que les siamois, par crainte que leur provenance commune fût perçue comme une affiliation et se voir maudire une seconde fois par la compagnie de l'Hydre.
   Pierre n'était pas enchanté de quitter le collège, il y avait passé de mauvais moment mais après quatre ans, il s'en était accoutumé et il craignait maintenant l'épreuve que serait le lycée. Cette dernière année de troisième, il n'avait pu qu'être témoin des changements intervenant chez son frère et chez ses camarades, le sexe prenant de plus en plus de place dans les discussions. Il n'aimait pas ça, ça le gênait, mais Jean écoutait toujours avec intérêt ces termes techniques abordés, termes que Pierre préférait s'efforcer de ne pas comprendre.
  Pendant l'été entre la troisième et la seconde, Jean sentit germer en lui la graine plantée par les discussions de ses camarades. Il avait un corps, un peu particulier certes, mais il voulait le découvrir, à quinze ans c'était naturel. La situation de chacun des frères était délicate, aucun des deux ne pouvait avoir d'intimité, absolument tout devait être partagé avec l'autre. Jean n'était pas mal à l'aise pour faire ses besoins devant son frère, c'était d'ailleurs un service rendu puisque les déchets de Pierre jouissaient d'une servitude de passage dans l'intestin et le rectum de Jean. En revanche, quand Jean ressentit réellement le besoin de se masturber, il se vit pour la première fois de sa vie soumis à la contrainte du manque d'intimité.
   Si Pierre voyait ce pénis tous les jours et quelque part, trouvait que c'était un peu le sien, il n'en avait aucun ressenti. Alors quand Jean lui soumit son envie d'onanisme, il ne comprit pas l'intérêt et cela donna à l'histoire de l'humanité un dialogue sans doute resté jusque là inédit:
— Bon j'ai envie de te parler d'un truc un peu spécial …
  Jean fixait leurs pieds. Ils regardaient la télévision dans le sofa du salon, Corinne était parti faire des courses, André n'était pas encore rentré.
— Quoi ?
  Pierre se demandait ce que son frère allait lui sortir, subodorant quelque chose en rapport avec cette puberté qui se hissait petit à petit entre eux.
— Bah j'aimerais bien essayer de me mast … de me branler.
   Le choix des mots était important, il ne fallait pas rendre l'acte trop solennel, mais le désacraliser pour le banaliser.
— Je ne vois pas l'intérêt.
   Le ton péremptoire prit Jean de court. Il voulait faire quelque chose qui ne concernait pas son frère, qu'il ne pourrait jamais comprendre. C'était une première, il voulait être égoïste pour suivre ses désirs, se détacher de son frère sur ce point. L'un comme l'autre, ils saisissaient que Jean voulait s'engager dans un chemin que son frère ne pourrait pas suivre, que le hasard mû par Dame Nature avait offert une queue à Jean, et pas à Pierre, et que cela les séparerait.
— De toute façon j'ai un bras je fais ce que je veux.
— Moi aussi j'en ai un, et je m'en servirai pour t'empêcher de te masturber.
— T'as pas ton mot à dire, c'est ma bite, pas la tienne.
— Elle est sur mon corps aussi.
— Oui mais tu ne la sens pas ! Elle vient de mon fœtus, pas du tien.
   C'était la journée des premières fois, jamais les siamois ne s'étaient disputés.
— T'es égoïste, tu veux faire quelque chose qui n'a pas d'intérêt pour moi.
— Je peux dire la même chose de toi. Tu veux me priver de quelque chose que j'ai envie de faire.
— Parce que ça ne sert à rien, c'est nul de faire ça.
— Tu me laisses faire ça et en échange je te laisserai faire un truc font je n'ai pas envie.
— Je ne veux rien faire d'autre que ce qu'on a toujours fait ; ensemble.
— Écoute, on ne va pas s'engueuler, c'est ridicule ! Ça fait plus de quinze ans que je pisse pour nous, que je chie pour nous, c'est moi qui ai mal au ventre, c'est moi qui dois me retenir, j'ai bien le droit d'avoir aussi les bons côtés d'une bite. Tu as bien vu ce que le médecin a dit, que mes testicules, enfin nos testicules ne produisaient… enfin que j'étais le seul à recevoir les hormones qu'elles produisaient. Tous les garçons le font, tu en aurais envie aussi si tu en avais une paire. J'essaye juste une fois, pour voir ce que ça fait d'accord ?
   Pierre réfléchit un instant et concéda :
— Ça marche mais tu te dépêches, les parents vont bientôt rentrer en plus.
— Viens on va dans la chambre alors.
   Les jumeaux se levèrent du canapé et allèrent s'asseoir sur leur lit. Le bras droit dégrafa le pantalon et fit apparaître le mol appendice. Jean tira dessus, il avait bien compris comment il fallait faire mais il sentait le regard inquisiteur de son frère à quelques centimètres de son visage. Il tourna avec circonspection la tête vers Pierre et celui-ci lui asséna :
— Alors ça va ? C'est bon ?
— Non je … il faut bander pour que ça fasse quelque chose … s'excusa Jean.
  Pierre détourna le regard vers la petite verge, désespérément remuée par la main de son frère.
— Faudrait que je regarde une fille, enfin un truc sur internet pour réussir.
— Tu veux regarder des films pornographiques quoi !
Si Jean avait été en couple, il aurait pu avoir un échange de cette tonalité avec sa petite amie. Ici il s'agissait de son frère. Il chercha alors une vidéo sur internet, rechercha candidement «vidéo pour se masturber», l'un des premiers résultats était «Il se fait masturber par sa sœur aînée»; Jean préféra ne pas cliquer dessus, craignant que son jumeau s'imaginât qu'il voulait lui faire passer quelque message. Il jeta finalement son dévolu sur «Elle trouve un moment pour se masturber», une bête vidéo d'une jeune actrice en train de se caresser. Les deux frères eurent la même curiosité pour l'acte, ils n'avaient jamais vu de sexe féminin. Ce baptême excita suffisamment Jean pour imiter la comédienne, Pierre regardait leur organe grossir et rougir. Le pubère respira plus fort, cette situation était inédite, c'était formidable. Il allait venir quand Pierre mit sa main sur l'écran et l'intima:
— Allez tu arrêtes maintenant ! Ce n'est pas bien !
Mais c'était trop tard, Jean venait d'avoir le premier orgasme de sa vie. Pierre observa la solution blanchâtre couler des doigts de son frère.
— Eh ben, si Papa et Maman te voyaient, ils seraient bien tristes.
  Jean récupéra ses esprits, il comprenait maintenant pourquoi au collège les garçons en parlaient autant. Cette extase lui ouvrait de nouvelles perspectives, il se prit à rêver de liberté avant d'entendre de nouveau les reproches de son frère. Il eut de la peine pour lui, qui ne connaitrait jamais ce plaisir et de fait, voudrait toute sa vie le condamner à réfréner lui aussi sa vie amoureuse et sexuelle.

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