Chapitre 3

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(Je ferai pousser des fleurs dans mes cheveux - Chapitre 3)

Son premier tatouage, la petite lune au creux de son oreille droite, Samuelle l'avait réalisé dans un petit salon, dans une des rues du XIIIème arrondissement de Paris.  A quinze ans, elle menti à sa mère sur la signature d'un papier, et trop occupée à compléter un dossier de défense pour un de ses clients, sa mère signa en bas de la page sans prêter attention au document. Pas un de ses deux parents ne remarqua la présence du motif durant les deux premières semaines, même lorsque la jeune adolescente devait porter un pansement pour la cicatrisation.

Il y en eut d'autres, des discrets, tout comme le premier. Et tous dessinés sur sa peau en toute illégalité.

Deux ans plus tard, la jeune adulte avait décoré sont corps de six dessins à l'encre noire. Un petit oiseau sur sa cheville, une citation en mandarin le long de sa colonne vertébrale, une étoile sous la petite lune, le prénom de sa meilleure amie près de l'omoplate, et d'autres.  Pour le septième, elle pratiqua la même méthode que les fois précédentes, avec Hélène. Elle lui fit signer une carte d'anniversaire, et reproduisit la signature sur un mot qu'elle écrivit elle-même, en imitant à la perfection les traits de sa tante. En fin d'après-midi, le lendemain, elle se rendit dans la même petite boutique, et elle déclara cette fois vouloir une date en petit chiffre arabes sur l'intérieur de son bras.  2307. On lui demanda la signification : s'il s'agissait d'un moment précis, de la naissance ou de la mort d'un proche, ou si simplement, il pouvait être question d'un petit ami. « C'est le jour ou serait libre, dans un mois, un an ou même dix. Je sais juste que ce sera ce jour-là. »

C'était un mois après ses 18 ans. Et déjà, Samuelle savait qu'elle ne pourrait plus tenir longtemps dans la bulle égocentrique parisienne.

            Elle y repensa ce soir ci, lorsque pour la huitième fois de sa vie, elle décida de se faire tatouer quelque chose.

            On lui avait conseillé un endroit, caché dans une des ruelles derrière le quartier de la mode. Le studio était réputé pour son écoute, ses tarifs plus qu'abordables et surtout, ses artistes perfectionnistes.

Lorsqu'un homme au visage dur et tatoué se présenta à elle, dans l'arrière de la boutique, et lui demanda ce qu'il lui fallait elle répondit :

« Des fleurs, qui partent du bas de mon dos et qui remontent jusqu'à ma nuque.

- Ca va couter cher, mademoiselle, prévenu l'artiste.

- Faites ce que vous pouvez pour deux cents dollars, ce n'est pas grave.

- Très bien, suivez-moi. Je m'appelle Maxon. »

            Il la guida jusqu'à une petite pièce où se trouvait deux fauteuil. Samuelle n'était pas intimidée, ni même inquiète du résultat. Elle n'était pas à son coups d'essai, pas comme le jeune homme qui se trouvait sur le fauteuil en face du sien. Une jeune femme faisait trembler son aiguille sur sa peau pâle, et tout semblait indiquer en lui qu'il appréhendait soit le résultat, soit l'approche de l'appareil. Elle ne voyait que le creux de son oreille et le bord de son cou, mais la sueur qui coulait le long de sa tempe marquait son anxiété.

« Ça ne fait pas mal, lui lança-t-elle pour le rassurer. Enfin au début si, mais après c'est un peu comme une séance de chatouilles, ou d'acuponcture, plaisanta-t-elle pour le faire rire.

- Je voulais faire ça depuis longtemps, mais je crois bien que j'aurais eu besoin d'un verre avant ! Répondit-il. »

            Le jeune brun tourna son visage en direction de Samuelle, et lorsque leurs yeux se rencontrèrent, chacun  détourna le regard. Les joues de Samuelle se tintèrent d'un rouge cramoisi, tant dis que son homologue préféra tourner la tête.

« Tu es à l'université non ? En langues ? Fini par demander Alexandre, en prétextant devoir éviter de poser son regard sur l'aiguille qui commençait à marquer sa peau.

- Je… Oui, en première année.

- Je sais, on est dans le même amphithéâtre, en Civilisation. »

            Si Samuelle avait fantasmé être à moitié nue devant Alexandre plusieurs fois, les nuits où elle ne trouvait pas son sommeil, elle n'avait pas imaginé qu'il en serait ainsi aujourd'hui. Elle retira son t-shirt et fut rassurée lorsque l'artiste le professionnel l'autorisa à garder son soutien-gorge. Le désinfectant froid que Maxon passa le long de son dos la rafraichis quelques secondes, mais à peine eût-il posé le coton sur le plateau derrière lui que la chaleur repris place dans le corps de la jeune fille.

« Tu t'appelles Samuelle c'est ça ? Continua Alexandre.

- Oui. Je suis… Comment tu…

- Un prénom aussi étrange ne s'oublie pas. Tu es passée en exposé devant toute la promo, une fois, avec Mr Jayl. Ajouta-t-il, lorsqu'il vit la déception sur le visage de Samuelle. Tu es d'où ?

- Paris, France, lâcha-t-elle simplement. »

            La discussion se finit ainsi. Un carnage, pensa Samuelle, elle qui avait imaginé toutes les phrases possibles et imaginable pour un jour engager la conversation avec ce type. Alexandre resta encore une petite heure dans la salle, jusqu'à ce que celle qui dessinait sur son avant-bras annonce que le travail était terminé.

            En sortant de la pièce, il lui adressa un « à plus tard » peu convaincant, et Samuelle tenta de concentrer son esprit sur la douleur discrète qui saisissait le bas de son dos à mesure que Maxon piquait l'aiguille sous sa peau.

            Elle put partir deux heures après, alors que l'encre noire avait fleuri sur dix centimètres le long de sa colonne vertébrale. Cela ressemblait à un mandala, ou au genre de mosaïque qui décorait la maison que ses parents avaient loué une fois, lors de leurs voyage en Inde, quand elle avait neuf ans. Maxon n'avait pas reçu de consignes strictes et pourtant, Samuelle le remercia : il avait réalisé exactement ce qu'elle voulait, et même mieux. Les conseils et salutations d'usage échangées, elle quitta le salon, un large pansement sous son t-shirt.

 

            Alexandre attendait sur le trottoir d'en face, écouteurs plantés au fond de ses oreilles.

            Samuelle n'eut pas temps de penser à l'ignorer pour fuir le plus vite possible : il traversa la rue rapidement, et la rejoignit après avoir rangé son téléphone et ses écouteurs dans la poche de son Duffel-coat.

« Je voulais m'excuser pour tout à l'heure, c'était pas cool. Déclara-t-il. Damn, tu n'as pas froid ? Tu portes à peine de quoi survivre à 15 degrés ! »

            S'il était une habitude qui n'avait pas quitté notre jeune étudiante, c'était celle de se couvrir à sa façon. Cette nuit, Samuelle était couverte d'un long cardigan aux mailles serrées, d'un short et de collants épais qu'elle avait rentrés dans ses bottes. Une paire de chaussette longue remontait jusqu'à ses genoux.

- Je m'habille toujours comme ça. »

            Elle avança en direction de la cinquième, pour rejoindre Oxford Street et le croisement à la deuxième. Pourquoi se moquait-il d'elle alors qu'ils venaient, techniquement, de se rencontrer pour la première fois ? Etait-elle si ridicule, cette petite française venue chercher l'oxygène de l'autre côté de l'Atlantique ?

« Samuelle ! Attends, Samuelle ! »

            Alexandre n'eut pas à courir longtemps,  ni même n'était-il essoufflé lorsqu'il arriva une seconde fois à la hauteur de la jeune étudiante. Ses longues jambes le transportèrent en moins de dix secondes près de celle qu'il avait attendue dans le froid durant des heures.

« Je suis sincère, Samuelle. Je ne voulais pas te paraître… Tu veux boire un verre ? »

            Pourquoi ?

« Allez, please ! Laisse-moi me faire pardonner, et après je te laisse tranquille.

- OK, fut sa seule réponse.

            Et l'unique mot qui sorti de sa bouche durant les quinze minutes qui suivirent.

            Alexandre guida la marche jusqu'à leur arrivée dans un petit bar sur la neuvième. Parfait. Samuelle pourrait fuir dans quelques instants, son appartement n'était qu'à trois rues, et enfin elle pourrait se terrer sous sa couverture en maudissant son comportement de jeune adolescente effarouchée.

            Ils se posèrent sur une table, une de celle contre la baie vitrée et tout de suite, Samuelle dirigea son regard sur la rue, à l'extérieur. Il commanda un soda, et elle un chocolat chaud.

            Contre toute attente, Alexandre ne dit pas un mot. Lui qui quelques instants plus tôt s'était montré si entreprenant faisait preuve désormais d'une indifférence presque totale. A la seule exception qu'il ne cessait de fixer Samuelle.

« Tu as combien de tatouages, toi ? Finit-il par lancer.

- Sept et demi.

- Sept et demi ?

- J'ai commencé le huitième ce soir, mais je n'ai pas assez d'argent pour le terminer.

- Donc sept et demi ?

- Sept et demi, oui. »

            Un rictus se dessina sur le visage d'Alexandre, sur le côté droit de ses lèvres.

« Tu… es à l'université alors, c'est ça ? Osa enfin Samuelle, tout en ne mentionnant pas le peu d'informations qu'elle avait ressemblé sur lui.

- Alexandre, c'est ça.

- C'est ton premier tatouage ? Lui demanda-t-elle.

- Oui, c'est un jour spécial. Et toi ? Pourquoi un huitième ?

- J'en sais rien, j'avais envie de faire quelque chose ici.

- Et qu'est-ce que tu as fait ?

- Des fleurs. C'est… En rapport avec une chanson que ma mère écoutait tout le temps. C'est… Enfin c'est compliqué.

- Tu, il pointa son indexe vers le nez de Samuelle, as l'air compliquée. »

            Elle ria, pour des raisons inconnues mais elle ria. Pas à en perdre le souffle, ni à en avoir mal au ventre, mais elle ria et enfin, l'atmosphère fut  moins pesante.

« Et qu'est-ce que tu viens faire dans notre beau pays ?

- Je voulais changer d'air. Respirer un peu.

- Respirer ? A Toronto ? C'est l'idée la plus farfelue que j'ai entendue !

- En tout cas, moi j'aime bien être ici, rétorqua Samuelle. 

- Je viens d'une petite ville au Québec, je n'ai pas encore pris l'habitude de. Enfin excuse-moi, j'ai l'impression de t'embêter à chaque fois que je parle. »

            Elle senti soudainement une petite vague au creux de son ventre, comme une sensation de malaise.

            Auparavant, elle n'en aurait eu rien à faire. Les autres pensaient ce qu'ils voulaient, peu importait. Mais ici, dans cette grande ville, jamais personne ne s'était montré désagréable envers elle. Elle n'avait jamais été jugée pour son image, ni pour son comportement. Son originalité était passée inaperçue.

« Je… Je n'aime pas être un sujet de conversation, c'est tout. Répondit-elle sincèrement. Excuse-moi.

- Alors pose-moi des questions. N'importe quoi, go-on !

- Tu parles français ? Fut la première chose à laquelle elle pensa. »

            Il avait dit venir du Québec, c'était une question pertinente non ?

« Un petit peu. Mes parents sont tous les deux américains, on a emménagé là-bas quand j'étais petit, mais j'étais dans une école anglaise alors… Je ne connais que quelques trucs.

- Et qu'est-ce que tu étudies ?

- Les civilisations primaires, les sociétés anciennes, ces choses-là. J'ai toujours aimé l'histoire, et les relations humaines, alors j'ai fait un mix des deux.

- OK.

- Et toi, pourquoi tu as choisis les langues ?

- J'ai suivi Moran, ma colocataire. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir, et je suis venue ici sur un coup de tête en fait donc… »

            Elle aurait pu continuer, mais ce qu'elle avait ressenti plus tôt. Samuelle ne voulait pas en parler, pas encore.

« J'aurais aimé apprendre une autre langue, mais mes parents vivent et pensent comme des ricains : pour eux, quand on parle anglais, c'est amplement suffisant.

- Je vois, répondit-elle avec un sourire.

- Tu parles très bien anglais, toi, en tout cas.

- J'ai toujours été établissement bilingue. Qu'est-ce que tu as fait, tout à l'heure, sur ton bras ? S'empressa-t-elle, pour relancer l'attention vers lui.

- Un prénom. Andrea. J'ajouterai sa date de naissance plus tard, en symbole. Répondit-il.

- Oh…

            Si elle s'était attendue à cela, jamais elle n'aurait acceptée de le suivre à une heure si tardive dans les rues de la city.

Il était beau, terriblement attirant, et elle ne s'était pas trompé non plus sur la nature de son caractère : elle l'avait imaginé simple et discret, sympathique et aussi clairvoyant. Là-dessus, elle ne s'était pas trompée, non. Mais Alexandre avait une petite amie, et ça, elle n'y avait pas pensé.

« Je dois y aller, il est tard et j'ai…

- Civilisations indigènes australiennes, je sais. On a le même cours. Je t'avais déjà remarquée.

- Oui, voilà. Quoi ?

- Je te raccompagne ?

- Ça ira, j'habite à quelques rues. »

            Elle s'empressa s'enfiler son gilet, pris son sac à main et sorti le plus vite possible du bar. Alexandre la rattrapa sans qu'elle ne s'y attende, une seconde fois.

« Samuelle, prends mon manteau ! Je n'ai que deux minutes à marcher.

- Non, je...

- Prends-le, s'il te plait, je ne voudrais pas avoir l'ambassade française aux trousses pour t'avoir laissé mourir de froid. »

            Il lui arracha son énième sourire de la soirée, et Samuelle fut tenter de rentrer dans ce bar, recommander un chocolat chaud et l'écouter parler de tout et n'importe quoi durant des heures encore.

« Et puis, comme ça, tu ne pourras pas m'ignorer demain. »

            Quoi ?

« Je te l'ai dit. Je t'ai remarquée. »

            Elle rougit, et la douce chaleur qui envahit encore une fois son corps ne venait pas du Duffel-coat qu'Alexandre l'obligea à mettre sur ses épaules.

« Alors à demain ? La supplia-t-il avec une moue adorable.

- Oui, à demain. »

            Elle remonta la rue aussi vite qu'elle le pu, et à peine elle eut passé la porte de son appartement qu'elle s'empressa d'aller trouver sa colocataire.

« Sam ! Jesus il est presque une heure du matin ! J'étais inquiète ! Mais il est à qui ce manteau ?

- Je vais bien, ne t'inquiète pas. »

            Elles s'enlacèrent rapidement, c'était une habitude.

« Moran, il faut que je te raconte quelque chose. »

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