Chronique d'un C... #1

Melvin Dia

La chronique plutôt que le journal d'un confinement. Nuance...

J'ai hésité. Très honnêtement. Non pas parce qu'on m'aurait volé la primeur, mais pour une raison simple: ce qui suit ne peut pas être le journal d'un confiné, un de plus, mais plutôt une chronique. Celle d'un français, ici au Maroc. Pas vraiment coincé au royaume chérifien, car étant venu pour des raisons professionnelles il y a quelques semaines, j'ai opté pour rester plutôt que de déguerpir à la première alerte.

Pas un journal, car je ne suis pas certain que livrer par le menu le déroulé de mes journées soit d'un grand intérêt. Le bleu du ciel, le roulis des vagues à quelques centaines mètres, ou la vie de ce petit village, j'évoquerai tout cela par la bande ; mais je vois plutôt dans cette occasion que nous traversons tous de dresser à mon échelle la chronique de notre époque.

Car cette épreuve collective nous sert de révélateur. Révélateur de nos capacités. La vraie mesure d'une personne, d'un peuple, est sa réaction à l'événement quand il se présente. Et faisons preuve de mesure donc: pour la plupart nous ne sommes ni personnel de santé, ni de ceux qui doivent assurer la continuité de la société. Il nous est tout simplement enjoint de rester chez nous ! Rien d'héroïque !

Alors pourquoi, à travers les multiples discussions que j'ai eu, est-ce si difficile ?

Là encore le confinement nous sert de révélateur. Révélateur de nos fractures psychologiques.Plus facile ici, loin de la grande ville. Et puis j'ai l'habitude de la solitude, de ce face à face avec moi-même. C'est un tout autre challenge pour ceux qui la subissent au milieu des autres. On a tellement était éduqué dans la peur de l'ennui, dans la nécessité de bouger, que lorsque ce mouvement brownien s'arrête, eh bien: l'enfer cela redevient les autres. Le confinement, ou une manière de chanter, c'est selon: “famille, je vous hais” ou “famille, je vous aime”. Sans doute les deux à la fois.

Fracture sexuelle aussi, soyons honnête. Pour les couples peut-être l'occasion de se retrouver. Pour les célibataires accros aux applications, il va falloir prendre son mal en patience. A moins que dans ce confinement 2.0, Tinder et Grinder et autres, l'appel de la chair soit plus fort... Qui sait ? Et après avoir laisser jouer son imagination, et une fois dépasser les plaisirs solitaires, virtuelles, la période post-confinement sera-t-elle le grand moment de retrouvailles des corps ?

En fait, il existe mille manières de vivre le confinement ! Ou neuf cent millions. C'est à dire autant que de personnes assignées en ce moment à résidence dans le monde. Un peu plus d'une personne sur dix sur la planète. Cela paraît peu. Le nombre est donc à vérifier. Pour autant on sent bien, que l'on parle avec ses proches en France, des amis en Italie, ou encore ailleurs, une même expérience est vécue, inédite. La planète s'arrête et se repose de l'activité humaine, et nos cœurs battent aux quatre coins du globe comme à l'unisson.

Confiné comme un modeste privilégié, ce que je suis, et comme sans doute un grand nombre d'entre nous. C'est à dire exempté des tâches les plus difficiles. Et puis confiné comme un ultra-privilégié qui peut se balader dans les parcs le samedi, partir le lundi pour sa maison de campagne le lundi...

Et au milieu, combien de divisions ? Je l'ignore, à combien s'élève la cohorte de ceux qui n'ont pas le choix et qui chaque matin, chaque soir, doivent sortir de chez eux pour continuer d'assurer le bon fonctionnement de nos sociétés. Ces tâches difficiles que j'évoquais: soigner, nettoyer, transporter, assurer le maintien de l'ordre, ou encore encaisser… Le confinement révélateur de nos inégalités persistantes, pour celles et ceux qui mettent leurs corps en première ligne. Étranges échos aussi avec les deux grandes guerres. L'arrière et le front en 14-18, l'Exode en 1940...

Il se susurre déjà qu'à la fin de tout cela, plus rien ne sera comme avant. Que l'argent coulera à flot là où c'est nécessaire ! La santé qu'on avait délaissé, reviendra au premier rang ! Mon œil ! Permettez-moi d'être sceptique. Car combien de fois nous a-t-on fait ce type de promesses ? Après 2008, où la finance serait enfin moralisée et les banquiers véreux de l'histoire ancienne ! En 2015-2016, où les forces de l'ordre, héros du moment ; elles continuent encore aujourd'hui à travailler en bricolant… On s'étonne que dans ces conditions cela puisse déraper ! Et que dire de nos pompiers, de nos enseignants ?

Maintenant serait venu le temps des personnels de santé, que l'on matraquait il y a encore si peu. Sous ordre de qui ? Du même pouvoir qui nous promet le changement ! On est chez les fous ! Ou parmi des êtres sans scrupule. Il a été longuement relaté les conditions de travail de ces personnels tout simplement effarantes: l'absence de masques, de matériel de protection, de personnel... Cela remonte à bien avant cet épisode. On sait la réponse qui leur a été faite alors...

Il faudra donc au sortir de cette épreuve demander des comptes. Pas maintenant. Mais le temps viendra. Sans volonté de faire couler le sang mais pour obtenir les bonnes réponses, et ce en remontant jusqu'au sommet.

Pour finir, cette assignation à résidence renvoie chacun à cette banale évidence: nous allons tous mourir. Mais demain plutôt qu'aujourd'hui de grâce. C'est à dire le plus tard possible. Mais la vraie question, cruelle, que révèle cette mise en boîte: qu'avons nous fait, qu'allons nous faire de cet intervalle de temps qui nous est imparti, et qu'on appelle une vie ?


Melvin

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