City life

manon

Parler. C'est évident que je veux parler. J'ai besoin de communiquer, j'ai besoin que l'on me comprenne. J'ai aussi besoin de comprendre les autres. Mais qui veut me comprendre, moi? Mon allure n'inspire personne, mon visage non plus. Je suis mal rasé, mal coiffé, mais dans quel but est-ce que je m'obligerais à prendre soin de moi? Le froid s'en fiche que vous soyez blond ou brun, le froid s'en fiche de votre tenue, cependant, entre ceux qui dorment dehors, et ceux qui dorment au chaud, le froid n'hésite pas une seconde, il a trouvé sa cible. Alors j'erre. Et ce soir, comme tous les autres soirs, avant de me réfugier sous quelques cartons qui vous auront servis à transporter vos nouveaux meubles ou les livres de la grand-mère, je marche sans but dans la City, sombre et effrayante. A ma démarche lente et tumultueuse, certains doivent associer l'image d'un zombie. Je n'en suis pas loin. Un pied dans la vie, l'autre déjà rongé par le vent glacial qui fait voleter mon unique écharpe de toile. Dans ma tête aussi, c'est un mélange hasardeux entre l'envie d'avancer, et l'envie de renoncer. Hier soir, j'ai voulu franchir le pas. Je me souviens vaguement, embrumé par l'alcool, que j'étais debout, accroupi peut-être, sur un des nombreux pontons, près des quais marchands de la City. Devant moi l'immensité de l'océan, glacial, que j'implorais de m'accueillir. Derrière, la grandeur époustouflante des buildings, les enseignes lumineuses qui clignotaient irrégulièrement. Et puis je ne sais plus trop ce qu'il s'est passé. J'ai du m'endormir, ou préférer retourner avec mes compagnons de boissons, plutôt que de m'offrir de manière aussi tragique aux flots. Bien que mon suicide n'engendre aucune tristesse. C'est ça, qu'il y a de pire dans ma vie. Me dire que si je me fais lamentablement renverser par une voiture, par exemple, personne ne pleurera ma mort. Personne ne conservera mes cendres chez lui ou ne les jettera à la nature, personne non plus ne fleurira pas tombe. C'est peut-être cela, qui m'a motivé à continuer, au fond.

Alors j'erre, et ce soir comme tous les autres soirs, je parcours tristement les rues humides et froides de la City, le visage défait, balafré d'invisibles plaies qui ne se refermeront jamais. Celle de vos regards. En parlant de regard, je vois un inconnu qui vient de tourner dans cette rue. De toute façon, il va m'ignorer, ou me regarder quand je baisserais la tête. C'est bien trop habituel pour me... !

Ma respiration se coupe. Je sens cette chose, qui me blesse profondément. Je sens sa force l'enfonçant dans mon être. J'inspire bruyamment, une seule fois, péniblement. En relevant la tête, je croise son regard. Il est doux, pourtant. Ne reflète en rien ce qu'il se passe. Mais que se passe-t-il d'ailleurs...? Par réflexe, je joins mes mains là où la douleur se fait la plus forte. Du sang. Mon sang. Et cette lame qui n'en finit plus de ressortir, et de me blesser à nouveau. Il n'y a aucune expression sur son visage. Sur le mien, je pense que seule la douleur se traduit. J'ai mal, mais je ne me débat pas. Je ne veux pas lutter. J'ai compris que s'il n'était pas en train de me tuer, je l'aurais sûrement fait moi même. Mais qu'est-ce qui le motive? Quatre fois. Quatre plaies. Je tombe au sol, sur les genoux. Ma main pleine de sang s'accroche à son épaule. Il me repousse. Je tombe. Je meurs. Noir.

C'est ça, la mort? C'est ça ma mort...?

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