Comme un revolver sans balles [Partie 1 : Réveil]

askani

Un revolver sans balles

- Petit conte futuriste -

 

 

Chapitre 1 - Réveil

      Comment est-il humainement possible de vivre dans un endroit pareil ? Je ne comprends pas. Ceci dit, humain, il ne l'est pas. D'où mon indulgence et mon "Ouais, ouais, ok." lorsqu'il me demanda de venir le chercher là-bas tous les matins.

      Elle le rallume tous les jours à la même heure, à 5 ou 10 minutes près. Aujourd'hui, pour ne pas faire comme d'habitude, je la trouvais endormie dans son lit, et mon partenaire éteint dans son siège, tout près d'elle, son manteau de service toujours sur les épaules, tel une couverture lui recouvrant tout le corps. J'allumai la lumière, ce qui eu pour effet de ne réveiller qu'un seul de mes deux amis, bien entendu. Tandis que je mettais en route la machine à café, elle se chargeait de l'autre. Tout un rituel. Ces cyborgs C-10 ne datent pas d'hier, l'époque où la compagnie Mantek ne distribuait que des cyborgs à batteries. Elle se dirigea vers la salle de bain, seule pièce fraiche et humide de l'appartement où le ventilateur n'avait pas été éteint de la nuit, puis décrocha la batterie encore chaude d'une recharge nocturne de 6 heures. Tout en décalant légèrement son manteau, elle ouvra manuellement le thorax de mon ami, y plaça brutalement son petit cœur de fer, sans oublier le traditionnel petit coup de poing sec, pour bien le caler -klonk-. Elle referme la poitrine, il ouvre les yeux.

      Même spectacle tous les jours pour lui. Imaginez, vous vous réveillez, et tous les matins en ouvrant vos petits yeux vous voyez la même image. Cela doit avoir son petit effet. Mais plus j'y pense et plus je me dis que c'est la même histoire pour tous les couples. Cela dépend juste du coté sur lequel on s'est endormi. Ceci dit, elle n'était pas non plus n'importe qui, mais tout simplement la plus jolie. Je ne rajouterai pas d'autres superlatifs, jolie suffit. Le café était prêt. J'en servis dans une tasse, apparemment propre et sur laquelle était gravé un clown au sourire surdimensionné. Puis la lui déposais sur sa table de chevet, elle s'étant recouché:

- Tiens, et me dit pas merci

- Je t'emmerde, j'ai pas envie de parler.

- Bonjour Gabriel

- Salut mon beau. Tu peux peut-être me raconter quel exploit a encore réalisé ta maitresse hier soir pour être dans un tel état ce matin ?

- Elle m'a demandé de ne rien dire.  Il ajouta un petit clin d'œil, j'aurai droit au récit complet dans la voiture.

Je lui remis son arme de service, et bu cul sec ce café merdique qu'elle avait du piquer dans je ne sais quelle superette du coin.

A l'aide de son bras gauche, il remonta la couverture jusqu'aux épaules de blanche neige la grincheuse.

- Merci Max, sois prudent.

- Et moi je peux crever ?

- Fais donc cela.

La journée semblait promettre son lot de jouissances...

On arrivait enfin à la voiture

- Tu pourrais pas prendre un putain de parapluie ?

- Je n'en ai pas besoin, je suis étanche.

- Et alors ? Je m'en fous que tu sois étanche, mes sièges ne le sont pas eux ! Ca va encore puer le chien mort...

- Arrêtes de râler Gab, tourne plutôt à gauche, vers Mandy Street.

- Tututu, depuis quand tu donnes les ordres toi ?

- S'il te plaît, j'ai un truc à faire chez Cheap avant d'aller au poste.

- Cheap ? Tu sais que je déteste aller chez ce voyou, si ça tenait qu'à moi je l'aurai déjà embarqué depuis longtemps, lui et son matos illégal.

- Tu me dois bien ça.

- Je t'emmerde, sac à boulons.

- Toi de même sac à viande.

Au bout de Mandy Street se trouvait une petite ruelle, Epoh Street, bardée d'échoppes, le souk façon 22ème siècle. On y trouvait entre autres de la drogue, des vêtements volés, des pièces détachées dernier cri, mais également des choses plus normales, telles des légumes, des fruits ou encore des organes humains. Lorsqu'un crime avait lieu à Umbrella, c'est toujours par ici que l'on commençait les recherches. J'y étais donc évidemment connu, ce qui ne me plaisait pas tant que ça.

A l'entrée de cette ruelle était écrit en néons scintillants "Welcome to the real world". Hommage à un film du siècle dernier qui aujourd'hui nous fait bien rire étant donné son caractère prophétique. Cette ruelle avait accepté la fatalité qui s'était abattue sur l'humanité. C'était bien l'un des seuls endroits où c'était le cas. Max s'y sentait bien, un peu chez lui, ou du moins, pas étranger. Le plus grand ghetto cyborg se trouvait d'ailleurs à un bloc d'ici.

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      Cheap tenait l'échoppe N°28. Donc logiquement entre la N°15 et la N°9. Oui, il n'y a pas d'ordre ici, je vous l'ai déjà dit.

De la même façon que le quartier d'Akihabara s'était transformé en quartier informatique après la 2ème guerre mondiale, histoire de revendre les restes électroniques d'une armée déchue, le quartier d'Epoh avait accueilli les rebuts de la dernière guerre en date, la grande et belle bataille du Pacifique, également appelée "La Fin".

Cela fait donc 10 ans que Cheap se trouve ici, à vendre sa merde au plus offrant. La Fin ne lui semblait pas loin, comme pour beaucoup d'habitants d'Epoh, il avait la sensation de ne l'avoir jamais vue, cette fin. C'était un homme de petite taille et son dernier gâteau d'anniversaire devait bien porter une cinquantaine de bougies. Mais n'ayant ni dents, ni menton, son dernier gâteau devait bien dater d'avant La Fin. Cheap était doté de ce qu'on appelle communément un Sous-titre. Une espèce de plaque digitale posée à la place de sa mâchoire inférieure. Il y était inscrit en temps réel les paroles qu'il prononçait. Sa voix était si incompréhensible que cet outil lui était devenu indispensable pour commercer. Seuls quelques uns de ses mots étaient audibles, dont le fameux "Cheap ! Cheap!" qui ponctuait chacune de ses phrases et qu'il lui avait valu ce surnom grotesque. Son rire gras et fort n'avait également pas besoin d'être sous-titré.

- Mawwwk !  "Max !"

- Salut Cheap, comment vas-tu ?

- Aa aaaaé , euchke a ha che waa ha con euu Gab ! Bwahahaha ! "Ca allait, jusqu'à ce que je vois ce con de Gab !"

- Laisse, il m'accompagne seulement. On est ici pour une affaire privée. J'ai besoin de toi, de ta magie.

- Euu téoouut maaa aahi "Je t'écoute mon ami"

Max enleva de son bras gauche son long imperméable qui recouvrait ses épaules pour laisser apparaitre une atroce blessure qui amena Gabriel à pousser un cri. Son bras droit avait disparu, comme arraché.

- Mais bon sang, que t'est-t-il arrivé ?? S’exclama Gabriel médusé

- Ca fait partie des exploits d'hier soir de Madame, je n'ai pas eu le temps de t'en parler.

- Bordel mais t'aurais du m'appeler dés que ça t'es arrivé !

- Je n'ai pas pu, je ne voulais pas. Laisse Cheap me réparer ça, va au poste, et repasse me chercher dans 2 heures, ça va être un peu long je crois. Qu'est ce tu en penses Cheap ?

- Ahh bahh aa éé uur, éé aah o a ouaah. Eé ah a eu ououte cher innn ! Pas CHEAP CHEAP ! "Ah bah ça c'est sur, ce n’est pas beau à voir. Mais ca va te couter cher hein !"

- Ne t'inquiètes pas, je m'en doutais, tu auras ce qu'il faut.

- Ca va là ? Je ne vous dérange pas ? Max, je ne bouge pas d'ici tant que tu ne m'as pas raconté ce qu'il s'est passé !

- Gabriel, je t'en prie, ne soit pas comme ça, pas maintenant.

- Putain tu me sidères. Il regarda autour de lui quelques secondes puis se retourna vers Max, le pointa du doigt et repris:

Je ne sais pas pourquoi je t'autorise, mais je veux te voir là dans 2 heures. Parce que tes petites cachoteries pourraient me coûter cher !

- Je serais là.

Gabriel tourna ses talons à 180° et parti comme une fusée tout en grommelant des insultes à tous ceux se trouvant sur son passage. Lui qui malgré sa faible fortune avait toujours l'allure classe, passait pour la première fois pour un rustre idiot aux yeux de Max, ce qui lui enleva son sourire. Il vit même Gabriel au loin enlever son chapeau. Pas de doutes, il était extrêmement en colère. Il faudra être diplomatique pensa Max tout en se retournant vers Cheap.

- uii ouaah "Suis-moi."

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      Dans une quasi obscurité, Cheap emmena Max à l'arrière boutique. Une espèce de vide grenier mais, bizarrement, à l'allure ordonnée. On devinait que chaque objet avait été placé soigneusement, et que chacun était à sa place. Le toit paraissait quand à lui très fragile, et semblait pouvoir s'effondrer à tout moment, la pluie claquant fortement ne rassurait pas Max. Au bout de cette pièce se trouvait une porte métallique assez peu aguicheuse, et si une pancarte avait été placée dessus, on y aurait certainement lu "Bienvenue & Adieu !". Cheap, lui, ne se posa pas de question et ouvra franchement la porte, qui grinça tel un cyborg C-1 qui plierait son bras vieux de 100 ans.

Cheap était technicien cybernétique, sur le front, pendant la bataille du pacifique. Il réparait aussi bien les cyborgs que les demi-hommes. On appelait ainsi les personnes ayant au moins un membre robotisé. Cela pouvait être une main et parfois ne restait d'humain que la tête.

Cheap, était le meilleur de son régiment. Il était surtout rapide. Mais lorsque qu'un laser lui arracha la moitié inférieure de son corps, et son menton, personne ne fut la pour lui. Il s'est finalement "réparé" tout seul. Ce demi-homme qui n'était déjà pas bien grand, se cacha dans le quartier d'Epoh, comme tant d'autres déchets. Il aimait dire "Je suis descendu en bas !". N'y voyez aucun euphémisme. Aucun.

      C'est donc ici qu'il opère ses clients, qu'il fait parler sa "magie" comme les habitués aiment à dire. La pièce ressemblait à une vieille salle d'opération mixée à un atelier de garagiste. Un peu de sang se trouvait sous le fauteuil d'opération, surement des restes du précédent "tour" de Cheap. Ce dernier ouvrit une petite trappe au sol. Elle était à peine cachée par un tapis dont les motifs avaient disparus, usé par les pas des nombreux clients. Cette trappe menait à la cave de Cheap, une vraie caverne d'Ali Baba. Tout son matériel y était stocké, aussi bien robotique, qu'humain. Il avait même racheté les caves des échoppes voisines et abattu les cloisons pour en faire la plus grande pièce de stockage de tout Epoh. Y rentrer donnait le tournis. Lui connaissait par cœur l'emplacement de chacune de ses pièces détachées.

      Max s'installa dans le fauteuil et fixait une photo au mur où l'on voyait Cheap entouré de camarades armés, surement une "photo de classe" datant de La Fin.

- Il ne me reste pas grand chose d'adaptable à ta carrure mon vieux ! Sa voix résonnait dans toute la cave pour finalement remonter toute tremblante par la petite trappe ouverte. Heureusement pour Max, un écran vidéo, placé en dessous de la photo de classe, montrait Cheap et affichait ses paroles comme son Sous-Titre le faisait.

- Fais comme tu veux, fais pratique.

- Il me reste un bras de C-12 un peu abimé, mais je peux l'upgrader un peu avec un reste de bras de D-10, tu sais la dernière génération !

- Parfait, ça fera l'affaire.

- Mais c'est leur nouveau métal doré, ça va jurer avec ton corps gris pale !

- Ah oui c'est vrai, ça va pas plaire à ma petite amie la machine à café  et mon pote le lave linge va trouver ça ringard ! Nan mais sérieux, tu crois vraiment que j'en ai quelque chose à faire ? Allez, remonte me mettre tout ça.

- Comme tu veux chef, c'est toi qui payes, et c'est pas cheap cheap ! BWAHAHAHAH !

- Demi-homme mais pas demi-commerçant hein !

- C'est bien la seule chose dont on ne m'enlèvera aucune moitié ! Et son rire gras redoubla d'intensité.

Cheap remonta de son trou les bras encombrés de métal.

- Bon alors, tu vas me dire ce qu'il t'est arrivé ?

- Non Cheap, je n’ai pas envie d'en parler et tu n'as pas besoin de savoir.

- Encore une histoire avec ta pute ça !

- NE REDIS JAMAIS CA, TU M'ENTENDS ? hurla Max le poing serré, debout devant Cheap, le dépassant d'au moins 5 têtes humaines.

- Holà, tout doux, tout doux mon grand ! Oublions tout ça. Tu veux un truc perso sur ton nouveau bras, une inscription, un petit tuning, genre lame ou piques ?

- Nan... Ca ira. Par contre mets-moi un écran vidéo avec disque dur dans l'avant bras ainsi qu'une mini caméra au bout de mon index.

- Ok, chef. Ca sera le petit cadeau de la maison.

- Merci.

- Je te débranche pendant l'opération ?

- Ahah, c'est ça ouais, pour que je me trouve revendu en mille morceaux aux quatre coins d'Epoh dans une heure ? NON - MERCI !

- Bonjour la confiance...

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      A bord de sa fidèle D-Trex, Gabriel arriva enfin au poste de police. C'était un bâtiment moderne, construit juste après la fin de La Fin. Il faisait partie du projet de rénovation de la ville, New Tokyo et comme beaucoup de bâtiments administratifs il fut reconstruit de fond en comble. Le matricule de Gabriel, I2891A, tatoué sur sa tempe droite lui permettait de passer le portillon de sécurité, à l'aide d'un ingénieux système d'authentification (son tatouage était composé de puces électroniques et seul le département policier en connaissait le secret de fabrication). Si le bâtiment était récent, le personnel ne l'était pas. Et l'ordre qu'inspirait la bâtisse vue de l'extérieur se dissipait aussitôt rentré dans ce qu'on pouvait appeler honnêtement un "gros bordel".

- Hey Angel, t'as vu l'heure ?

C'était M. Rekia, le supérieur de Gabriel Angel. Un petit vieux à lunettes qui au premier abord avait tout de l'homme antipathique. Mais Gabriel avait appris à l'aimer, ce que Rekia lui rendait bien.

- Excusez moi patron répondit-il d'un ton fatigué.

- C’n’est pas grave fiston, mais ce qui l'est plus, c'est que tu es tout seul ! Où est ton partenaire ?

Gabriel avait eu tout le trajet pour trouver une excuse, mais l'inspiration lui fit défaut et tout ce qu'il trouva fut un malheureux:

- Une panne de recharge. Il lui manque 2 heures, je repasse le prendre tout à l'heure...

- Encore ? C'est la 3ème fois ce mois-ci Gab ! Depuis le temps que je te dis de te débarrasser de ce vieux tas de ferrailles, il nous reste des D-10 en stock tu sais. Je peux t'en avoir un quand tu veux, t'as qu'à demander !

- Je sais je sais, c'est gentil patron mais je suis attaché à Max, et il n'y a qu'avec lui que je me sens en sécurité.

- Bordel, s'attacher à une machine, je comprendrais jamais. Si au moins c'était une pin-up ! Mais il ressemble plus à mon dernier frigo qu'à autre chose... Enfin peut importe, encore un problème de ce type et je te le mets à la fourrière ton Max.

- Je veillerais à ce que cela n'arrive pas patron. Je vous le promets.

- Bon, on vient de recevoir un coup de fil de la D.N.A., ils ont retrouvé 2 macchabés, apparemment humain, du coté de la vieille église. Je te mets sur le coup ?

- Bah, y'a autre chose ?

- Pas pour le moment.

- Va pour les macchabés alors. Je passe prendre Max et sur le retour on s'arrêtera à la vieille église, c'est sur le chemin.

- Parfait, fait moi un premier rapport pour 20h.

- Comme d'hab’, Monsieur Rekia, comme d'hab’ dit-il nonchalamment en se dirigeant vers la sortie.

      Sur la route l'amenant de nouveau à Epoh, Gabriel pensait à la remarque de Rekia. Un frigo... Il trouvait qu'il exagérait beaucoup, car Max, malgré ses 2 mètres et sa carrure d'armoire à glace, avait tout d'un humain, certes en métal et encore un peu carré, mais Gabriel se souvenait avoir trouvé cette génération de Cyborg très design et particulièrement touchante. Il savait qu'il était l'un des seuls à le penser. Un énorme scandale avait accompagné la mise dans le commerce de ces cyborgs C-10. Pour la première fois, ils ressemblaient terriblement à des humains et un malaise s'installait à chaque fois que les deux espèces se rencontraient.

Il se gara près de l'échoppe N°28, où Max l'attendait comme prévu, assis sur le rebord du trottoir. Il ne pût s'empêcher d'esquisser un sourire en voyant la bouille bien particulière de son vieux compagnon Max.

- Allez monte... frigo. lui dit-il en rigolant.

  C'est réparé ?

- Oui, comme tu peux le voir.

- Hé bé, il faut bien avouer, on peut dire tout ce qu'on veut sur le personnage, mais par contre, c'est un sacré technicien. Du beau boulot c'est sur.

- Il ne m'a jamais déçu, mais je crois que je lui fais un peu peur, ça aide.

- Avec ta gueule d'ange ? Haha. Etonnant !

- Te moque pas. Tu nous emmènes où là ?

- On se rend à la vieille église

Max se retourna rapidement et contempla Gabriel avec ses grands yeux rouges d'un air intrigué, comme s'il lui demandait "Tu es au courant hein ?", ce qu'il fit d'ailleurs:

- Tu es au courant hein ?

- De quoi tu parles ? C'est Rekia qui m'a dit d'y aller. Y'a deux types qui y ont été butés hier soir apparemment.

- Bon, il est temps que je te raconte comment j'ai perdu mon bras, avant qu'il ne soit trop tard...

- Qu'est ce que tu entends par "trop tard" ? Putain tu commences vraiment à me gonfler avec tes secrets.

- Amène-nous au café Koma, s'il te plait. J'y passe un coup de fil puis je te raconte tout.

- T'as intérêt.

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Chapitre 2 - Récit d'une nuit à dormir debout

 

      Pour une femme qui vit la nuit, il était normal de voir Zia encore au lit à 11h. Elle s'était réveillée vers 10h mais trainassait sous sa couette depuis. Quand elle décida d'enfin se lever, elle but d'abord calmement le café froid qui l'attendait maintenant depuis 2 heures.

- comme je les aime pensa-t-elle à haute voix.

Elle portait une petite culotte blanche classique et un vieux t-shirt de la même couleur sur lequel étaient dessinés de petits nuages dans différentes teintes de bleu.

Elle disait ne jamais dormir sans et l'avoir depuis ses 12 ans. Elle en avait 10 de plus aujourd'hui et était devenue une superbe femme. Tout, de ses chevilles aiguisées, à ses grands yeux noirs dans lesquels on aimerait tomber, en passant par ses petits seins qui comblent une main, pas plus, pas moins, tout, vraiment tout respirait l'angélique. Elle le savait bien évidemment et en jouait souvent. Mais elle avait un don pour le faire discrètement, de faire en sorte que ce ne soit pas évident au moment de l'abus. Quelques heures, ou jours après pour les plus lents, la victime se rendait enfin compte qu'elle avait été quelque peu... manipulée. Ce qui du coup n'agaçait pas, mais fascinait. A sa décharge, beaucoup pensaient qu'avec une telle beauté, eux-mêmes auraient du mal à ne pas en abuser.

      La tasse toujours à la main, elle s'était assise sur la chaise de la cuisine, après avoir fermé à double tour la porte d'entrée. Elle se demandait de quoi pouvait bien rire ce stupide clown. En étirant sa jambe et à l'aide de son gros orteil elle alluma la télévision. A cette heure ci c'était les informations. On y parlait du prochain anniversaire des 10 ans de la fin de La Fin, dont le budget était tenu secret mais tout le monde l'imaginait dantesque étant donné la bande-annonce qu'ils diffusaient en boucle dans les quatre coins de la ville. On y apprenait aussi que la fin de la pluie n'était pas pour tout de suite et que le président d'Asie avait enfin annoncé son futur mariage avec la belle actrice américaine Linda Dilan. Tout un programme... qui l'emmerdait profondément. Mais elle n'eu pas le courage d'étirer à nouveau ses longues jambes pour changer de chaine.

- Vous avez assez travaillé hier soir mes belles, repos aujourd'hui ! Et elle bascula sa tête en arrière et resta dans cette position pendant de longues minutes. Son cou semblait pouvoir rompre à tout moment.

 

Son téléphone sonna. Elle cru que le bruit allait lui fracasser le crâne, mais reconnaissant la sonnerie personnalisée de Max elle se décida à se lever. Ceci dit, le téléphone n'était pas loin, juste là collé au mur de la cuisine devant elle.

- Oui Max...

- Re-bonjour Zia, je suis au Koma avec Gab.

- Oui et ?

- Et bien... Il vient de me dire qu'on allait bosser sur un double meurtre... survenu à la vieille église hier dans la nuit.

- Oh putain... elle porta sa main à son front et s'appuya sur le mur avant d'enchainer

  Tu lui as déjà dit ?

- Non, c'est justement pour cela que je t'appelle. Tu sais que je lui fais confiance, il faut que je lui raconte tout, tu comprends ?

- Oui, Oui... dit-elle d'un ton triste de toute façon ce n’est pas comme si t'avais le choix...

- Je voulais juste ton accord, merci.

- Moi c'est à toi que je fais confiance. Tu m'entends Max ? Je ne veux pas qu'il t'arrive des emmerdes à cause de moi.

- J'en parle avec Gab, je te rappelle plus tard.

Il raccrocha.

- Allô ? Max ?

Elle tenait le combiné dans sa main gauche, le long de sa jambe et posa sa bouche sur son autre main, elle même collée au mur et resta là immobile pendant de longues minutes les yeux fermés.

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        Max raccrocha le combiné et se dirigea vers la table où Gabriel était déjà confortablement installé.

Le café Koma était réputé pour être l'un des seuls établissement public où il était encore permis de fumer. Max savait que cet endroit plaisait à Gabriel, fumeur devant l'éternel et surtout frustré de ne pouvoir fumer que chez lui. Max savait également qu'il se devait de ménager Gabriel et de le mettre dans les meilleures conditions possibles avant de lui raconter ce qu'il avait à lui dire.

Une jolie jeune fille passa près de Gabriel et le dévisagea, un grand sourire aux lèvres rouges. Gabriel lui rendit, non pas pour sa beauté, ni part courtoisie mais simplement pour le bonheur que lui procurait une femme sentant l'odeur du tabac. Il était aux anges, ce qui rassura Max.

L'endroit n'était pas lumineux, tout juste trois néons au plafond servaient d'éclairage pour une salle pouvant contenir au moins une trentaine de personnes. Il s'en dégageait une atmosphère intimiste qui plaisait aux habitués. Un fumoir des temps modernes, comme l'imaginait Gabriel.

Ils prirent place à une table coté fenêtre, pour avoir leur voiture en vue mais surtout, c'était l'une des seules tables où la carrure de Max logeait.

Une Auto-maid s'approcha de leur table et posa sa main métallique sur l'épaule de Max, un bruit de cuillère s'entrechoquant résonna dans la salle.

-         Monsieur, que désirez-vous ?

-         Un verre d'eau pure et deux cigarettes s'il vous plait, répondis Gabriel

-         Oui Monsieur, tout de suite monsieur.

Max regardait la serveuse s'éloigner et dit à voix basse

-         Un jour on me demandera ce que je désire, un jour...

-         Ahah, rigola Gabriel, peut-être, mais en attendant on va te demander autre chose aujourd'hui... Alors, qu'as-tu à me dire ?

Il sortit de sa poche intérieure un joli briquet en argent sur lequel était gravé GaZ, et le faisait tourner dans sa main en attendant le joli trésor que la serveuse lui réservait.

Max regardait fixement la table en bois et y dessinait des rayures aléatoires à l'aide de son doigt métallique comme l'on gribouille une feuille en patientant au téléphone.

-         Tu vas te mettre en colère...

-         Je le suis déjà, alors crache ton morceau.

-         Elle... elle continue.

-         Elle quoi ?

-         Elle continue Gabriel, et je la protège pendant ses heures de travail.

-         Attend... deux secondes, laisse-moi comprendre ce que tu es en train de me dire...

Gabriel posa son chapeau sur la table et se frotta le visage à l'aide de ses deux mains puis releva la tête et fixa durement Max.

-         Tu es en train de me dire que non seulement elle continue de vendre son putain de corps et qu'en plus, tu es de connivence ? Bordel Max ! Si j'ai fermé les yeux quand elle m'a demandé de t'avoir chez elle c'était pour que tu la surveilles, on s'était mis d'accord !

-         Je sais Max, je sais bien... Je suis désolé, je ne savais pas quoi faire. Au début elle le faisait sans me le dire, jusqu'au jour où elle eu un pépin. Elle m'a tout raconté et m'a demandé de l'accompagner les prochaines fois pour la surveiller.

-         Et ? ET ??? Putain tu ne pouvais pas lui dire non, la convaincre d'arrêter, lui dire de m'en parler ?

-         Tu la connais, elle a trouvé les mots...

-         Les mots ? T'es une putain de machine, ça te serait sorti de la tête ? Je t'avais donné un ordre merde !

-         Gabriel, comme tu le dis je suis une machine, et convaincre un humain m'est malheureusement impossible. Ma priorité était de la protéger.

La serveuse déposa le verre et les deux cigarettes sur la table.

Gabriel s'empressa d'en attraper une et l'alluma directement sans prendre le temps de la sentir et de la tripoter comme il en avait l'habitude.

-         Pourquoi... pourquoi elle continue à faire ça, qu'est-ce qu'elle cherche...

-         Elle n'a pas d'autre choix Gab... Elle se détruit et j'essaye de faire en sorte que ça soit le plus lentement possible...

Un long silence suivit et les derniers mots de Max résonnaient dans la tête de Gabriel « le plus lentement possible »...

-         Et le rapport avec ton accident.

-         Et bien, hier, je l'accompagnais, comme d'habitude, elle avait rendez-vous avec deux clients, du coté de la vieille église...

-         Oh putain Max... tu es en train de te mettre, de NOUS mettre dans la merde... dit-il en relevant ses sourcils tout en secouant la tête.

Max enchaina sans broncher.

-         Son travail avait commencé depuis une vingtaine de minutes quand je l'entendis hurler. Je savais qu'elle hurlait de temps en temps, elle m'avait rassuré un jour en me disant que cela faisait partie des ses petits extras...si son client lui demandait. Mais là, au milieu des cris, j'entendis un « Max ». Je défonçai la porte et vit une scène que je n'oublierai jamais.

L'un des deux hommes avait un fusil à pompe braqué sur la tête de Zia pendant que l'autre, un scalpel dans la main, s'amusait jusqu'à en jouir à lui scarifier le dos. Je fonçai sur l'homme armé qui eut le temps de me tirer dessus, ce qui m'arracha instantanément le bras droit. Je l’attrapai par le cou avec le bras qu'il me restait et le jeta contre le mur de toutes mes forces... sa tête ne résista pas au choc. Je m'approchais alors du deuxième homme, qui se pissait dessus, collé au mur, effrayé et qui me menaçait de son scalpel. Il s'est débattu, mais 30 secondes plus tard il ne respirait plus.
Zia était affolée, se jeta sur moi et pleura. Je l'ai enveloppé dans le drap et je l'ai ramenée.

Gabriel était bouche bée, sa deuxième cigarette s'était consumée toute seule dans sa main, il était comme pétrifié. Il réussit tout de même à sortir une phrase.

-         Tu...as...tué...deux hommes...deux humains...

-         Je n'avais pas le choix Gabriel.

-         Ce n'est pas une question de choix Max, tu n'as pas le droit, tu as été conçu pour défendre, pas pour tuer !

-         Mais comment la défendre sans les tuer ?

-         L'homme armé je peux comprendre, mais le deuxième était inoffensif !

-         Gab... je ne me l'explique pas encore moi-même. J'ai... j'ai perdu le contrôle... Zia...Zia elle était là en...

-         Max ! Calme-toi. Laisse-moi décompresser de tout ça... Pour l'instant, au diable nos états d'âme. Putain mais écoute moi, je parle d'âme alors que tu n'es fait que de ferraille. Tu me joues des tours Max, tu me joues des tours, je perds aussi contrôle putain... Faut qu'on bouge, et vite. Il faut qu'on aille sur place, comme mon chef me l'a demandé. Avant que ça empire. Je prie pour que t'es laissé aucune évidence, sincèrement. Pour toi comme pour moi.

Il posa 4 quarters sur la table, se leva, remis son chapeau et se dirigea vers la porte de sortie. Max le suivait le poing serré.

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