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wikprod

Couper décaler ?

La nuit était tombée d'un coup, lourdement, n'épargnant du jour songeur dans sa langueur d'automne, que les restes ténus d'une odeur légère de pluie, de mousse et d'humus, qui maintenant flottaient, prisonnières entre deux eaux des longues langues grises de brume.

Un silence de cathédrale régnait sur le jardin.

Progressant hâtivement, de bosquets en bosquets entre les ombres liquides, Catherine faisait bien attention à ne pas faire le moindre bruit. Son pas était léger, sur les racines noueuses, son souffle discret, entre les ombres du soir. Même les battements de son cœur se faisaient plus ténus sous son pull en laine. Devant elle, au détour d'une réplique d'un petit totem indien, la forme sphérique du vaisseau semblait une étrange boule de bowling géante tombée du ciel.

Son portable vibra, elle sursauta et plongea sous le couvert d'un petit bosquet.

« Alors ? Tu y es ? »

Au bout des ondes, la voix de Joss.

« Sérieusement, encore toi ? Je t'avais dit de ne pas me rappeler ! », dit-elle le plus bas possible, se retournant vers la camionnette garée à l'autre bout du champ.

« Désolé, j'ai cru bien faire ! Tu es sûre que tout va bien ? »

« Oui, pas pire qu'il y a deux minutes !, s'énerva-t'elle. Tu es vraiment incorrigible, comme tous les autres, si seulement je pouvais vous remplacer ! Je te rappellerai ! »

« Très bien ! Je t'aime, tu me manques ! »

Elle coupa la communication et éteignit son téléphone portable. Ça valait mieux. Joss était un petit copain adorable, mais très collant. Trop collant. Elle aurait dû se fier aux signes astrologiques chinois... Un dragon et un lapin, ha !, rien à faire ensembles ! Mais bon, elle l'aimait, beaucoup même, et à eux deux ils faisaient la paire comme pigistes pour de nombreux sites web. Leur renommée était croissante. Et cet article serait la cerise sur le gâteau, pensa-t'elle en regardant l'ombre de l'OVNI. Prenant une bouffée d'air frais, elle sortit de son couvert et parcourut les quelques derniers mètres qui la séparaient de la structure...

La surface de cette dernière était lisse, intégralement lisse. Catherine en fit le tour, une fois, deux fois… Sans résultats. Pas d'ouverture, pas de porte ou de passerelle, rien.

Catherine s'en approcha. La paroi lui renvoyait son image, déformée par la courbe du vaisseau. Elle tendit la main, toucha son reflet du bout des doigts…

La paroi frémit, comme la surface calme d'un lac que le vent trouble soudain. Catherine retira prestement la main. Le contact avait été… tiède, légèrement, étonnamment, tiède.

Soudain, Catherine se figea.

Elle avait retiré prestement la main, mais elle avait été seule à le faire ! Son reflet, lui, n'avait pas bougé !

Au contraire, il gardait cette pose figée, impassible, immobile, de Catherine touchant le vaisseau.

Elle recula de quelques pas dans l'herbe. Le reflet, son reflet, restait toujours immobile.  Elle buta soudain sur quelque chose de mou au sol, trébucha, se raccrocha au totem, le renversa et le suivit dans sa chute. Au son saccadé de son souffle, elle se releva aussitôt et fut sur pieds, reportant son attention sur l'étrange, et maintenant terrifiante structure.

Une main se posa sur son épaule.

« Alors ? Tu y es ?, dit la voix de Joss.

- Ah !, cria-t'elle. Merde !, Joss ! Tu es con, tu m'as foutu les boules !

- Désolé, j'ai cru bien faire.

- Pourquoi n'es-tu pas resté à la voiture ?

- Tu es sûre que tout va bien ?

- Oui… Ou plutôt nan, ce truc, cette chose, il y a quelque chose de pas normale avec elle, on n'aurait pas dû venir ici les premiers, on…

- Très bien ! Je t'aime, tu me manques !

- De quoi ? Qu'est-ce-que tu...

Mais une autre voix résonna soudain devant elle, la coupant dans sa phrase. Une autre voix dont elle reconnu aussitôt les intonations. La sienne.

- Sérieusement, encore toi ?, dit la voix de Catherine-qui-n'était-pas-Catherine. Je t'avais dit de ne pas me rappeler ! »

Catherine leva les yeux vers le vaisseau. Là, devant elle, dans la clarté diaphane des étoiles, elle vit son reflet, lentement s'extirper de la structure chromée, et rejoindre celui de Joss-qui-n'était-pas-Joss dans la nuit, l'air aussi vide et creux que ce dernier.

Catherine n'eut pas besoin de baisser les yeux au sol pour savoir dans quoi elle avait trébucher, et Joss, le reflet de Joss, se penchait maintenant sur le cadavre de ce dernier, posant un doigt sur la tempe du corps, et le désintégrant sans bruit...

Catherine hurla.

Elle se retourna, s'enfuit, courra dans la nuit. Ses jambes étaient molles, comme du coton, son souffle était court, le sifflement terrifiant d'impuissance d'une machine qui s'emballe. Sa bouche se tapissait du goût électrique de la peur.

Mais il était trop tard. Derrière elle, Catherine-qui-n'était-pas-Catherine s'approchait, tranquillement, lentement, marchant au-dessus de l'herbe comme si elle y flottait...

Une main se posa sur son épaule, comme un papillon de chair, d'os, de tendons, aux longues ailes effilées. Elle sentit une légère pression sur sa tempe, au loin, les phares des premiers journalistes, agents de police, simples curieux perçaient déjà la nuit.

Et alors, des lèvres, ses lèvres, les siennes et celles de son reflet, murmurèrent calmement, dans l'air froid de la nuit :

« Tu es vraiment incorrigible, comme tous les autres, si seulement je pouvais vous remplacer ! »

Puis, il y eut un grand éclair blanc.

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