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Myc Martin

"Le feu dont Antonin Artaud m'a dotée, même la mort ne saurait l'éteindre." - Paule Thévenin (1918-1993), éditrice

Antonin Artaud

Marseille, Bouches-du-Rhône, 1896 - Ivry-sur-Seine, Val-de-Marne, 1948 - 51 ans


Poète, acteur (théâtre et cinéma), metteur en scène, dessinateur


Sa vie durant, de sa naissance à sa mort, Antonin est malade, torturé par la douleur. Il prend des médicaments, des drogues, pour moins souffrir, pour explorer des états psychiques

(1919 - il a 23 ans) Il prend du laudanum, teinture alcoolique d'opium très addictive. Cures de désintoxication. Puissants -et toxiques- médicaments antisyphilitiques. Préparations arsenicales.

Il séjourne neuf ans dans des hôpitaux psychiatriques, subit des séries d'électrochocs qui le terrifient, "il va au choc"


"Si je suis poète ou acteur, ce n'est pas pour écrire ou déclamer des poésies, mais pour les vivre"

Vivre et se battre contre le destin, "pour en finir avec le jugement de Dieu"

Il donne corps et âme à ses écrits, cherche sans trêve

Son imagination flambe, "Je suis une torche vivante"


1922 (26 ans), Antonin entre dans la compagnie du Théâtre de l'Atelier : acteurs et metteurs en scène Charles Dullin (1885-1949), Georges Pitoëff (1884-1939), Louis Jouvet (1887-1951) et Gaston Baty (1885-1952)


1923, Antonin (26 ans) écrit sa première lettre à Jacques Rivière -directeur de la NRF-, en lui soumettant ses poèmes, afin d'être publiés - poèmes refusés, lettres acceptées

Jacques Rivière (1886-1925) assure le secrétariat de La NRF de 1911 à 1914, avant d'en être le directeur de 1919 à sa mort. La Nouvelle Revue française (souvent abrégée par le sigle NRF) est une revue littéraire et de critique française

Antonin fréquente les milieux artistiques. Comédien au cinéma, il a écrit un certain nombre de poésies et rejoint les rangs du surréalisme.


1924-1928, Antonin fait partie du groupe surréaliste et s'investit activement dans la Révolution surréaliste


1925, "L'Ombilic des Limbes"

"Là où d'autres proposent des œuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit."


"Je me livre à la fièvre des rêves, mais c'est pour en retirer de nouvelles lois. Je recherche la multiplication, la finesse, l'outil intellectuel dans le délire, non la vaticination hasardée. Il y a un couteau que je n'oublie pas."

Il va utiliser ce couteau pour écrire


"... un inexprimable exprimé par des œuvres qui ne sont que des débâcles présentes."


"Je voudrais faire un livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène là où ils n'auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée à la réalité."


Antonin va se diriger vers cette "porte ouverte", transporter son esprit avec "ses lois et ses organes."


1925, "Le Pèse-nerfs"

"... Il est si dur de ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n'est certainement pas une souffrance.

J'en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l'être. Je n'ai plus qu'une occupation, me refaire."


1927 (31 ans), il fonde le théâtre Alfred Jarry (Paris), en compagnie de Roger Vitrac (dramaturge, poète - 1899-1952) et Robert Aron (écrivain, académicien, 1898-1975) - 4 spectacles sont présentés,

deux pièces de Roger Vitrac,

"Partage de Midi" (3ème acte). Sans l'autorisation de Paul Claudel. Gros bourdon noir, cul-bénit. Plus tard il refusera de collaborer à une revue qui publie les textes d'Artaud, "cet aliéné".

"Le Songe", du Suédois August Strindberg (1849-1912)


Il écrit des scénarios de film - le film "la Coquille et le Clergyman" est réalisé en 1927 (cinéma surréaliste)


1929, "L'art et la mort"

Antonin vante les mérites de la lucidité anormale que la drogue lui procure. L'opium est un sas de transition qui finit par dévorer ses paysages intérieurs


1931, il découvre le théâtre Balinais et le théâtre oriental


1932 (36 ans), "le Manifeste du Théâtre de la Cruauté"

"Tout ce qui agit est une cruauté ». Cruauté en tant que souffrance d'exister, pas action à l'égard d'une personne

Art dramatique total, spectacle vivant, pantomime, irruption de la vie dans le spectacle - incantation rituelle

Agir sur le spectateur, l'extraire de sa pensée logique, l'amener au-delà du réel, dans une expérience de vie


1934, "Héliogabale ou l'anarchiste couronné"

Ces textes sont le fruit d'une exaltation lucide ("Héliogabale", "Lettres de Rodez", "Van Gogh")

Artaud s'empare de la vie d'Héliogabale d'Émèse, prêtre païen adorateur du Soleil, empereur romain. Il vécut au IIIe siècle d'une Rome décadente et fit de son pouvoir, "de la poésie réalisée"

(203 à 222 après J.-C.) Faible, tyrannique et cruel – empereur à 14 ans, en 218 – il perd le soutien de l'armée, est massacré par la foule


1935 (39 ans), Théâtre des Folies Wagram, il monte "Les Cenci", d'après les Romantiques, l'Anglais Percy Shelley (1792-1822) et Stendhal (1783-1842)

Antonin prit cette histoire pour thème et monta un spectacle ambitieux, à la mise en scène innovante - le rare public est fort impressionné


L'histoire - Rome, 1598 - riche et noble famille. Francesco Cenci était un homme violent qui abusait de son épouse et de son fils et projetait de commettre l'inceste avec sa fille Béatrice. Les membres de la famille s'allièrent en un complot, pour l'éliminer. Deux vassaux l'empoisonnèrent, sans le tuer. Béatrice, sa mère, ses frères et sœurs, l'achevèrent à coups de marteau puis jetèrent le corps par-dessus un balcon, pour faire croire à un accident. En vain. Police, enquête, le complot fut découvert. Les membres de la famille furent arrêtés, reconnus coupables, condamnés à mort. Giacomo fut exécuté, Lucrezia et Béatrice furent décapitées. Pour le peuple de Rome, Béatrice devint le symbole de la résistance contre l'arrogance de l'aristocratie.


1932 à 1935 - "le Théâtre et son Double" (1938), d'après ses textes, lettres, conférences, de 1932 à 1935 - ouvrage toujours étudié, commenté

Antonin écrit "le Théâtre et son Double" et "Les Cenci" pour libérer le théâtre de la dictature du texte, "en finir avec cette superstition des textes et de la poésie écrite."


1936 (40 ans), voyage au Mexique - "D'un voyage au pays des Tarahumaros"

En 1936, Antonin part pour le Mexique, chez les amérindiens Tarahumara, "Ceux aux pieds légers", coureurs de l'extrême. Sierra Madre, montagnes, canyons quasi inaccessibles - les Barrancas del Cobre, "les ravins du cuivre". Antonin, à cheval

Les Tarahumara vivent au nord du Mexique, dans l'État de Chihuahua.

Réalité phantasmée ? Incantation, invocation, appel au voyage, à l'ailleurs ?

Au cours d'une danse sacrée, les Tarahumara l'auraient initié au peyotl -"brillant", "soyeux", "blanc". "Broyé, semblable à une sorte de brouet limoneux", un cactus aux vertus hallucinogènes (la mescaline -"mescal", "agave cuite au four", boisson alcoolique- est le principal principe actif). Don des dieux du feu et du vent

Le peyotl, consommé depuis la plus haute antiquité précolombienne, permet aux Indiens de marcher des jours entiers sans alimentation

Antonin écrit des Textes Mexicains, donne des conférences à l'université de Mexico


1937, "Nouvelles Révélations de l'Être", sans nom d'auteur - Antonin prophétise une destruction "totale", "occulte", "infernale"


En 1937 (41 ans), Antonin embarque pour un voyage en Irlande, aux îles d'Aran. Il est investi d'une mission, rapporter la canne magique à treize nœuds de Saint Patrick, aux Irlandais

Il manque d'argent, il dit être sur la trace de la culture des druides celtes

"qui possèdent les secrets de la philosophie nordique, sait que les hommes descendent du Dieu de la Mort Dispaler et que l'humanité doit disparaître par l'eau et par le feu."

Il est arrêté à Dublin pour vagabondage, trouble à l'ordre public. Expulsé, renvoyé en France (tenant la houlette "de Saint-Patrick"), il est interné d'office au Havre puis à Sotteville-lès-Rouen - sale, hirsute, édenté - hallucinations, idées de persécution, danger pour lui-même et les autres


***


Il est interné pendant près de dix ans (1937-1946) - il connaît la faim, liée à la pénurie des temps de guerre

(Rodez, février 1943) Il subit des séries d'électrochocs - une soixantaine de séances : docteur Gaston Ferdière 1907-1990, adjoint docteur Jacques Latrémolière 1918-1991) - il essaie de ruser pour différer les séances qui le terrifient, supplie le docteur d'arrêter ce traitement


« Le Dr Ferdière m'a imposé 58 fois en 3 ans les affres de l'électrochoc afin de me faire perdre la mémoire de mon moi qu'il trouvait beaucoup trop conscient. »


(Dr Ferdière) "C'est le seul psychiatre qui m'ait traité humainement."


Nombreuses lettres, "Lettres de Rodez" (1946) et "Supplément aux Lettres de Rodez"


A Rodez, il reçoit la visite de ses amis, impressionnés par l'environnement dans lequel vit Antonin

Antonin doit revenir à Paris

Un comité de soutien est constitué, des fonds sont rassemblés (vente aux enchères de travaux de ses amis, représentations de théâtre) : Marthe Robert -critique littéraire-, Arthur Adamov -auteur dramatique-, Henri Thomas -écrivain-, Jean Paulhan -éditeur-, Jean Dubuffet -peintre, sculpteur, plasticien-, Roger Blin -acteur et metteur en scène-, ...


***


1946 (50 ans - 2 ans avant son décès), il est rendu à la vie publique

1946, Antonin est accueilli à la gare à Paris puis hébergé en pensionnaire libre dans un pavillon (maison de santé du docteur Delmas à Ivry-sur-Seine)


1946 - Paule Thévenin (Bonnac-la-Côte au nord de Limoges, Haute-Vienne, 1918 - Paris, 1993), jeune interne en psychiatrie (23 ans), rencontre Antonin Artaud pour la première fois à Ivry-sur-Seine. "Une sorte de Médée rieuse". Dans la discrétion, elle consacrera près de quarante ans de sa vie à l'édition des œuvres complètes d'Antonin (travail jamais achevé, textes foisonnants, fourmillant d'annotations, de dessins, ...).

Malgré l'opposition des héritiers d'Antonin


"Le feu dont Antonin Artaud m'a dotée, même la mort ne saurait l'éteindre."


Conférences, textes, dessins. Antonin établit la liste de ses œuvres complètes, à fin de publication


"Artaud le Mômo" (1947) - l'insulte, l'obscénité, la révolte, brasier dévorant


"Van Gogh ou le suicidé de la société" (1947), sur le peintre hollandais (1853-1890)

   "... car ce n'est pas l'homme mais le monde qui est devenu un anormal."

*

   ... "Moi dans un cas pareil, je ne supporterai plus sans commettre un crime de l'entendre dire : "Monsieur Artaud, vous délirez", comme cela m'est si souvent arrivé.

Et Van Gogh se l'est entendu dire.

Et c'est de quoi s'est tordu à sa gorge ce nœud de sang qui l'a tué."


"Ci-Gît", précédé de "la Culture Indienne"


Un texte pour la radio, "Pour en finir avec le jugement de Dieu", non diffusé sur les ondes (censuré)


Cancer du rectum diagnostiqué trop tard

4 mars 1948 - Antonin (51 ans) est retrouvé mort, recroquevillé au pied de son lit


*


   "L'Ombilic des Limbes" (1925)


   L'arbre


   ...

   Un cœur qui crève, un astre dur

   qui se dédouble et fuse au ciel,

   le ciel limpide qui se fend

   à l'appel du soleil sonnant,

   font le même bruit, font le même bruit,

   que la nuit et l'arbre au centre du vent.


*

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