des citoyens pas tout à fait comme les autres...

Beneset

Sam arriva à dix-huit heures trente. Les lampadaires s'allumaient, transformant radicalement la place. Immédiatement il s'enquit de savoir comment s'étaient passés les derniers jours. Comme tous le dévisageaient amèrement, semblant lui reprocher son absence, Sheep lui adressa un de ses sourires dont il avait seul le secret. Comprenant qu'il ne lui en dirait pas plus s'il se taisait Sam réitéra sa question:

alors? Comment se sont passés ces derniers jours?

la routine: des bagarres, on a été expulsés, des contrôles d'identité, des fouilles...

merde...

entre la police et les zonards on a pas une seconde pour souffler... Si on était un peu plus nombreux ça irait tu vois mais là...

ce soir je vais rester là, j'ai pris mes affaires

Sheep lui sourit encore une fois, un soupçon d'amusement dans les yeux et retourna à ses occupations. Il était précisément en train de peindre une pancarte exprimant leurs revendications :

NOUS EXIGEONS UNE DEMOCRATIE REELLE

Pouvait-on lire à la peinture rouge. Ce panneau répondait à un article incendiaire paru dans le journal qui disait que les campeurs n'avaient aucun message pertinent et sérieux à porter. Vero, l'artiste du camp, était absorbée par une toile dont Sam avait déjà vu les brouillons avant de partir. Une fois finie elle devait représenter un paysage urbain dévasté où poussait une fleur. Le tout baignerait dans une atmosphère glauque avait-elle dit. Pour l'instant elle travaillait avec attention les immeubles en ruine de l'arrière-fond. Un peu plus loin Nathan draguait Elena, une espagnole venue les rejoindre l'été précédent. A peine l'avait-il vu qu'il avait changé du tout au tout. Et Sam avait l'intime conviction qu'il ne venait d'ailleurs que pour ça. Sur le canapé David, un anglais, fumait et parlait tout seul. Sam prit un livre sur le stand et s'assit à ses cotés, sans réaction de la part de son nouveau voisin. Ledit ouvrage, La désobéissance civile de Thoreau, avait du passer de main en main en main depuis un certain temps déjà: les pages s'arrachaient une à une et la couverture était maculée de tâches de graisse et de café. Il fut immédiatement absorbé malgré que ce fut sa cinquième lecture de l'œuvre. Il n'entendit donc pas Néné, un clown de la rue, se glisser derrière lui ni les autres rire. Quand il tourna la tête Néné se cacha et remonta juste aprés, grimaçant. Ainsi tous riaient, ayant interrompus leurs activités. Il fallu deux bonnes minutes à Sam pour comprendre et partir aussitôt dans un fou rire. Des passants les regardaient, mi interloqués mi amusés: que faisaient ces gens dehors? Pourquoi riaient ils ainsi? Saisissant l'occasion le comique s'attaqua à une touriste japonaise et fit le singe dans son dos. Il fut aussitôt confondu mais la jeune photographe sourit et tira de sa poche un billet de dix euro qu'elle lui donna avant de prendre une photo de lui. Comme il la regardait, ravi et surpris à la fois elle s'en alla, lui adressant un dernier regard amusé. Un peu plus loin une vieille femme bien pensante les observait, secouant la tête de gauche à droite.

Les heures tournaient et alors que les huit coups se faisaient entendre Steph arriva avec Olivier et Orphée, leur fils de huit mois que Sam n'avait encore jamais vu. Il s'empressa d'aller les saluer puis se pencha sur l'enfant. Déjà grand pour son âge il commençait à peine à marcher et envoyait des sourires à tout le monde. Ayant hérité des magnifiques cheveux de sa mère ils étaient roux et ondulés. Bien potelé il respirait la joie de vivre et l'amour. Le premier bébé Indigné était né, il grandirait ainsi. Emmitouflé dans ses vêtements il se mit à pleurer pour manger. Alors malgré le froid Steph sortit son sein et commença à l'allaiter. A ce moment là une chanson revint frapper à l'esprit de Sam : quand Margot dégrafait son corsage, tous les gars, tous les gars du village étaient là, là, là... Elle monta vite une tente, malgré l'interdiction d'installer les tentes avant minuit, et le coucha. Il était si excité de ne pas être chez lui qu'il eut du mal à trouver le sommeil. Sur les coups de onze heures une dispute éclata, opposant deux SDF venus trouver refuge sur le campement et Olivier. Ils partirent vite d'eux même, pestant et jurant aprés les campeurs. Juste aprés Sam raconta pour détendre l'atmosphère quelques contes venus d'Afrique ou d'Asie. Silvia, une Indigné Italienne de passage lui proposa un petit battle et les deux s'affrontèrent en duel. Ils constatèrent l'un et l'autre que leurs voix attiraient car une bonne quinzaine de personnes les écoutaient, ponctuant de temps à autres de commentaires. Seul Sheep n'en profitait pas, trop occupé à éviter les débordements. L'arrivée du SAMU social mit fin à cette distraction et tous allèrent chercher qui du café qui un chocolat chaud ou des fruits... De retour au camp la fatigue se fit sentir. Certains s'effondraient déjà à même le sol, d'autres ouvraient une énième canette mais tous étaient claqués. Bientôt ils pourraient monter les tentes et peut être s'y endormir. Sam quand à lui s'écroula à peine eut-il posé sa tête sur son sac, s'en servant d'oreiller. Cette nuit là il partageait son abri avec Antonio, un espagnol à la rue qui était venu chercher refuge. Il n'avait rien, si ce n'est quinze ans et une chienne pleine, Rebal.

Sam se réveilla une première fois. Il jeta un coup d'œil à son portable, encore à moitié endormi. Quatre heures du matin. Il grimaça. Dehors, sur la pelouse, les zonards avaient fait un barbecue. Pourtant ils étaient silencieux. Il fallut un instant au jeune homme pour réaliser que ce n'était pas du bois mais la tente où il se trouvait qui prenait feu... Qu'avait-il qui ai pu s'enflammer? Soudain il vit une ombre se dessiner de l'autre coté de la toile : quelqu'un allumait l'incendie. Sam fut pris de panique: ce quelqu'un cherchait à les tuer. Instinctivement il frappa dans la direction du visiteur et cria. Antonio se réveilla à son tour et lui demanda ce qu'il se passait dans un bougonnement à peine compréhensible. Heureusement songea Sam qu'il était bilingue en espagnol. Plus vif que lui le jeune SDF se leva et sortit. Les voix s'élevèrent. Dehors une dispute éclatait. En anglais. Manifestement deux hommes s'opposaient à l'adolescent. Rebal rejoignit son maître et fut accueillie par des grognements. Eux aussi avaient des chiens. Mauvaise situation. En panique, en sueur, Sam se demanda que faire : rester caché, sortir et essayer de... Essayer de quoi? De les calmer? Alors qu'il ne comprenait rien à ce qui se disait? De défendre son compagnon de route? Le ton monta encore et encore. Les mains, pouvait le deviner Sam, n'étaient plus très loin. Il se mit à trembler : il avait honte de lui. Alors que Antonio allait se faire agresser il restait, planqué au fond du trou, presque à se pisser dessus. Il songea à sa sœur, Leïla. Elle avait treize ans. Treize ans, quinze ans. Deux ans séparaient sa sœur et ce garçon... Les larmes commencèrent à perler le long de ses joues. Mais dehors il ne servirait à rien; il ne savait pas se battre et...

bon, vous voudriez pas vous la fermer un peu? - Sheep venait de sortir. Dressé tel un cobra il défendait les habitants du camp – Il y a des gens qui aimeraient dormir. Et un bébé dans cette tente...

Son intervention ne s'accompagnant pas de résultats il fut rejoint par Olivier. Enfin Sam osa sortir. Il était comme ça alors? Comme tous les autres? Il refusait de s'exposer seul et avait besoin de suivre... Lui qui avait toujours craché sur de tels comportements... Lui qui se pensait différent... Steph se leva à son tour, puis David. Vero et Nathan ne tardèrent pas. Quand Orphée se mit à pleurer dans la petite tente Steph alla sur l'incendiaire et voulut lui envoyer une droite. S'interposant, Olivier reçut le coup à sa place. Il ne se détourna pas pour autant et parvint tant bien que mal à convaincre le second agresseur d'en faire autant pour le pyromane. Ils partirent sous les cris haineux de Steph. A ceux ci répondirent ceux du visiteur : I WILL KILL YOU! YOU ARE DEAD! SON OF BITCH! I WILL KILL YOU! YOU ARE DEAD! ... à l'adresse du jeune espagnol. De loin un agent de sécurité pour un Congrès les surveillait. Après leur départ il y eut un moment de flottement puis chacun retourna se coucher. Sam et Antonio avaient un nouveau dormeur sous leur toit; un punk venu les protéger. Il voulait se battre et lorsqu'il leur avait «suggéré» de s'installer là du haut de ses un mètre quatre-vingt dix aucun n'avait trouvé d'argument de poids à lui opposer... Alors qu'il se rendormait à peine, écrasé, Sam hurla une nouvelle fois : à nouveau leur hôte incendiaire revenait. Cette fois le feu prit plus largement et atteint son duvet. Un duvet tout neuf devenu flambant neuf. Et lui dedans. Dehors, plus personne. Mais l'avertissement était clair. Sheep s'était relevé. Ils demandèrent alors à Antonio de partir, lui faisant comprendre que les Anglais reviendraient et que personne sur le camp ne le protégerait. Il s'en fut sans demander ses restes. Alors que ne restaient debout que Sheep et Sam l'agent de Sécurité vint, armé et son monstre en laisse, demander si tout allait bien. Alors qu'il n'avait pas pris la peine de bouger le petit doigt durant l'altercation... Il fallu à Sam du cran pour ne pas l'envoyer paître: au lieu de cela ils firent comme si de rien était et le gardien reprit sa fonction, sifflotant.

ça m'écœure lâcha Sam, ils jouent à l'autruche. Tous... Mais leur rôle c'est pas de protéger les citoyens?

Les citoyens, répondit Sheep dans un de ses caractéristiques sourires amusés

Quand enfin le premier tramway se mit en branle ils se dirent que le café n'était plus très loin. Pour l'heure ils étaient frigorifiés de la tête aux pieds, ou plutôt des pieds à la tête. C'est donc avec plaisir que Sam alla les chercher à la gare. Quel bien il leur fit, plaisir que seul connaît le veilleur par une nuit glaciale. La récompense aprés l'effort. Mais il fut bien vite derrière eux. Ils montèrent le point info aux premières lueurs du jour, alors que les camions de nettoyage tournaient autour et que de toutes parts les éboueurs s'activaient pour rendre à la ville son image de propreté, enfilant un masque. Soudain, une dispute éclata; un vieil homme n'avait pas fini sa récupération et un éboueur s'en prenait à sa poubelle.

Absorbé qu'il était par l'échange Sam n'entendit que trop tard la voix de Sheep qui venait de crier. Alors qu'il se retournait il vit un policier le plaquer comme un criminel sur le capot. Simple contrôle d'identité. Ils commencèrent ensuite à jeter à terre tout le stand, sans considération aucune pour les livres ou les bouquets. Comme Sam essayait de s'interposer ils lui demandèrent à lui aussi ses papiers. Ils paraissaient vouloir lui chercher des poux. Dans ma tente répondit le jeune homme avant d'aller les chercher. Par la même occasion il réveilla Olivier, qui avait une caméra. Ce dernier se leva immédiatement et filma l'agression, tout endormi qu'il soit encore. Pendant que trois mettaient à sac le campement trois agents des forces de l'ordre se chargèrent de tirer du sommeil les campeurs. Un camion benne arriva et, aidés des éboueurs, les gardiens de la paix y jetèrent tout ce qu'ils pouvaient. Ils y prenaient manifestement du plaisir. Quand l'un d'eux attrapa l'ordinateur Sheep ne le laissa pas faire :

cet ordinateur appartient à la mairie et...

et que faîtes vous avec? D'où l'avez vous? - voleur semblait-il dire -

Je suis le président du conseil consultatif, organe municipal et premier pas vers la démocratie participative – comme son interlocuteur ne réagissait pas il continua – et j'ai donc été chargé de mener à bien ce projet...

conseil consultatif? - répéta le policier, dubitatif qui visiblement ne connaissait pas

oui, c'est une instance de concertation des citoyens, habitants ou usagers. Et cet ordinateur m'a été prêté pour y travailler alors...

L'agent posa simplement le portable à terre et retourna aider ses collègues. Sans un mot. Pas une excuse, pas un regard. Les Indignés eux sauvaient ce qu'ils pouvaient, mettant les affaires les plus précieuses de coté. Olivier, lui, continuait à filmer la scène. Il fut remarqué par un premier homme en bleu qui se jeta sur lui et lui arracha le caméscope des mains, l'envoyant à terre. Solidaire il fut aidé par un collègue qui sans l'ombre d'une hésitation lui fit goûter un coup de matraque avant de l'emmener dans la voiture. Avant de le voir disparaître derrière les vitres teintées du véhicule Sam, choqué, vit un filet de sang dégouliner le long de son visage. Ses lunettes gisaient à terre, cassées en deux. Il était arrivé avec la semaine d'avant, ravi : il avait les anciennes depuis maintenant cinq ans et avait enfin pu changer, profitant pour cela d'un maigre héritage que lui avait laissé sa mère. Steph le regarda partir, écœurée et les yeux humides. Dans ses bras Orphée aussi pleurait. Sheep s'approcha d'eux et leur conseilla de mettre les voiles au plus vite. Steph acquiesçait quand justement l'un des représentants de l'autorité vint à sa rencontre.

mademoiselle suivez moi je vous prie - Comme elle ne réagissait pas il se fit plus insistant - mademoiselle, vos papiers

Sentant la tension monter elle prit sur elle et sortit de son sac les documents. En charge de son fils elle préférait éviter les ennuis. Il les regarda brièvement, nota quelque chose sur un petit carnet puis les lui rendit.

merci madame. Mais dîtes moi, ce n'est pas un lieu très approprié ça pour élever un enfant...

si vous avez fini, je me passerais bien de vos cours d'éducation. Je suis grande et je sais comment m'occuper de mon fils...

vous dîtes toutes ça... Toutes les mêmes... Non mais regardez moi ça; élevé parmi des clodos et des hippies. Et aprés on s'étonne de finir en prison ou une balle entre les deux yeux... Vous devriez avoir honte ma...

au revoir monsieur...

Il la retint par le coude

non, non, vous n'irez nulle part. Mon rôle est aussi de faire de la prévention et je m'en voudrais de condamner votre fils en manquant à ce devoir...

ah oui, une loi m'interdit de...

comment voulez vous que par la suite il s'intègre si...

s'intégrer à quoi? Par qui? Au …

à notre société, à notre République

bon maintenant ça suffit, vous me lâchez ou...

ou?

Putain, mais votre rôle, ça devrait pas être de protéger les citoyens plutôt que de les faire chier? Ne pu se retenir la jeune mère

Néné qui jusqu'à là était resté à l'écart intervint

non mais tu comprends, nous on est de dangereux terroristes et il convient de nous surveiller

monsieur je...

vous... Rien du tout – imitant un militaire – je suis le général. Obéissez. Capo-ral! Garde à vous! Tous en ligne!

Voyant qu'il parvenait à attirer l'attention le clown continua sur une petite danse, très mécanique et répétitive et chanta (La complainte du brigadier Loibertier) :

Je suis un brave, je suis un brave...

Il n'eut pas le temps de finir, déjà un agent se jetait sur lui et lui passait les menottes aux mains. Alors Steph revint à l'attaque, malgré le danger.

pendant que vous nous embarquez un à un des gens se font agresser, des boutiques cambrioler et...

madame, calmez vous si vous ne voulez pas...

si je ne veux pas que vous m'emmeniez? Allez y, allez y. Vous expliquerez à Orphée...

madame calmez vous s'il vous plaît...

je suis calme, très calme. Mais réveillez vous un peu : je parle là à l'homme derrière l'uniforme...

vous... - Elle lui mit le doigt devant la bouche, comme à un enfant-

Chut! Je sais que vous avez ordre de nous déloger; pour vos chefs nous sommes des dangereux terroristes qui...

ma...

qui mettons la démocratie en danger. Nous sommes une bande de voyous, des sauvages qui vivons en marge...

arrêtez mainte...

mais au fond de vous, écoutez cette voix qui vous dit que vous êtes de notre coté, que vous n'êtes pas des robots. Vous vous êtes engagés dans ce métier pourquoi? Pour être garants de la sécurité des citoyens. Alors ne les réprimez pas ces mouvements qui défendent notre dignité, aidez nous: pensez aux collègues qui chaque jour se rebellent, au péril de leur vie pour certains, préférant tomber que de couler leurs frères... Cette nuit encore, alors que nous sommes sous les yeux de vos caméras, nous avons été agressés. Et vous n'avez pas levé le petit doigt. Pourquoi? Pourquoi?

Madame, vous êtes des citoyens pas tout à fait comme les autres à la vérité...

pardon?

Autour d'eux un attroupement s'était formé avec les manifestants restants. Gardiens de la paix et Indignés marquaient une distance de sécurité, évitant un autre affrontement. A présent que tout était démonté les éboueurs étaient repartis.

oui, vous... enfin... oui, vous... vous n'êtes pas... euh vous êtes contre les lois, contre tout ce qui fonde notre démocratie. Et pour nous c'est bien simple: on nous a dit de vous faire déménager, on applique. Pas plus con que ça...

oui, mais si un tyran vous demandait d'embastiller votre propre mère, le feriez vous? Et les lois interdisent-elles de manifester?

Il faut en faire la demande. Et on ne peut pas s'approprier comme vous le faîtes l'espace public , le priva...

ce n'est pas ce que fait l'État pourtant? Revendre ses terres à des particuliers?A des entreprises privées, à des patrons déjà pourris et à des actionnaires qui se font des sous sur le sang des peuples? Vendre la culture et le patrimoine, les sacrifier pour le profit?

Bon écoutez, je commence à être fatigué de discuter...

Un jeune flic intervint, osant se démarquer. Il leur expliqua sa vision des choses : ils vivaient dans un monde pourri par l'argent mais devaient s'y faire car c'était comme ça. Effectivement ils n'étaient pas en démocratie mais bien dans une oligarchie, où argent et pouvoir étaient dans la même main... Mais s'ils croyaient pouvoir faire changer le monde ils étaient dans le doux monde des bisounours. Ils étaient rêveurs, perdaient leur temps et faisaient perdre le leur à la police, et donc de l'argent...

Il fut vite interrompu par son chef qui l'envoya en patrouille et tous repartirent très vite. Ils emmenaient avec eux Néné et Olivier. La poignée de campeurs restants se rassemblèrent. Sam repensa à la phrase du brigadier : vous êtes des citoyens pas tout à fait comme les autres. C'était vrai au fond. Ils refusaient de se contenter de cette pseudo-démocratie et proposaient aux peuples une alternative, des alternatives. Ils refusaient d'obtempérer et remettaient en question les lois iniques. Ils se posaient des questions et avaient choisi de ne pas vivre dans le seul but de la consommation et du profit. Oui, ils étaient des rêveurs. Et, derrière les mines dépitées ou rageuses, pointait l'optimisme. Nath, une jeune de seize ans avait enregistré la conversation et on y voyait clairement la faiblesse de la police. Certes ils avaient le monopole de la violence légitime, et ne manquaient pas de s'en servir mais il leur manquait une chose essentielle pour gagner ce combat : la motivation. Comme ils l'avaient reconnu ils agissaient sous ordre. Eux, ils les soutenaient peut être, intérieurement. Un jour le refoulé allait devoir sortir et ils arrêteraient alors de se plier aux ordres. Les Indignés eux savaient pourquoi ils étaient là: ils exigeaient un monde humain où s'exercerait une vraie démocratie prenant en compte les besoins et intérêts de chacun et de la planète, un monde équitable et durable pour tous. Ils étaient résolus à gagner, avec comme seules armes l'amour et la discussion.

Très vite ils se remirent au travail et remontèrent un point info, plus petit cette fois. Des tréteaux et une planche firent l'affaire. On y dressa dessus des livres, quelques affiches et la pétition de soutien au mouvement. Un coin lecture fut installé sur un tapis oublié des voleurs. Enfin une pancarte indiquait :

LES INDIGNÉS POUR UNE DÉMOCRATIE RÉELLE, MANIFESTATION PERMANENTE : VENEZ DISCUTER, VOUS INFORMER

Malgré le froid les gens s'arrêtaient et leur confirmaient leur soutien au mouvement. Ils leur disaient leurs indignations avant de partir travailler, soulagés d'un poids. Certains aussi les ravitaillaient : café, thé, viennoiseries, pain... Et dans ce jour naissant, ils reprenaient espoir, leur combat avait un sens : ils étaient l'espoir d'un avenir de l'humanité. Et les passants les en remerciaient. Ils les remerciaient simplement d'être humains. Grâce à eux Sam avait compris quelque chose d'important : VIVRE était synonyme de résistance...

- excusez moi – demanda un jeune lycéen qui lisait là depuis leur réinstallation- comment peut-on lutter? Comment peut-on vous aider?

Signaler ce texte