Détour au Paradis

dayatha

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire.

C’est mon anniversaire, et je vais me marier ! Gabriel va m‘épouser ! Il me l’a dit, et je suis heureuse. La plus heureuse du monde, je crois. Il est tellement beau et je l’aime tant, mon homme !

Je vais mettre une magnifique robe blanche, des paillettes multicolores sur mes paupières et dans mes cheveux, et puis prendre le bras de mon amoureux pour ne plus jamais le lâcher ! Je vais me blottir dans ses bras dorés comme du pain d’épices, durs comme l’acier et doux comme du velours. De vrais bras d’homme !

Dès que nous serons seuls, je lui ferai l’amour et des bons petits plats.  

Dès que j’aurai appris à faire la cuisine, bien sûr !

Je ne sais pas quelle heure il est, mais j’ai intérêt à m’activer ; tant de choses à faire : inviter mes amis, acheter les fleurs, réserver le traiteur et choisir le menu ! Le plus important : la pièce montée. J’en veux une ENORME ! Il faut que tout soit prêt pour cet après-midi, alors il vaudrait mieux ne pas traîner …

Mais finalement, il est encore tôt car j’entends, depuis le poste de télévision accroché sur le mur face à moi, que le journal de huit heures va bientôt commencer. Juste après la météo de notre ami Laurent Romejko.

Aujourd’hui est un jour particulier, pourtant on ne m’a rien épargné du rituel, surtout pas Télématin ! Ils me gonflent ces cons à la télé avec leurs rires en pagailles et leur bonne humeur permanente. Est-ce que je suis de bonne humeur, moi ? Je l’étais, oui ! Mais plus maintenant : ils m’ont coupé dans mon élan.

Enfin, bon, pas le choix, ils me saoulent, mais faut les supporter. Et puis faut croire que j’ai besoin d’eux pour qu’on me les impose depuis si longtemps. Combien de temps, déjà ?

Leurs voix, c’est le fil d’Ariane qui me permet de sortir du sommeil, de remonter progressivement à la surface, sans me perdre. Et je m’y accroche, de toutes mes maigres forces, car je ne veux plus jamais m’enliser dans la glaise noire où j’ai passé tant de temps. Des semaines ?

C’était tellement effrayant là-dedans, tellement consumant. Je ne sais pas si je tombais, flottais, volais ou rien de tout ça. Ce que je sais, c’est que c’était sans fin. Des mois ?

Toutes sensations corporelles éteintes, je ne pouvais que me laisser engluer, passivement, en me demandant si j’étais morte ou vivante, prisonnière de cette mer de pétrole. Des années ?

Le pire, c’était l’absence totale de bruit.

Le pire de tout, c’était la solitude.

Le pire du pire, c’était la certitude que j’y resterais jusqu’à la fin des temps, et que mon cerveau n’en finirait pas de s’autodévorer … Des siècles ?

 

Alors, qu’on ne me parle pas de lumière aveuglante, mais rassurante, au bout d’un long tunnel : moi, je n’ai rien vu ! Ou alors je n’étais pas en train de clamser, ce qui est très probable.

Qu’on ne me dise pas non plus que, pendant un coma, on perçoit tout ce qui se passe et qu’on entend les paroles de ceux qui vous entourent : moi, je n’ai rien entendu ! Ou alors personne ne m’a parlé, ce qui n’est pas impossible …

 Depuis, chaque fois que je sors du sommeil, c’est la même terreur : vais-je sortir de cette torpeur ou des lustres vont-ils encore passer avant que je trouve la sortie ?

Alors, ils me saoulent ces cons  de Télématin, ça, j’en suis sûre ! Mais pas le choix, faut les supporter, puisqu’en vérité, ils ne sont là que pour moi ! J’attrape la voix du père Romejko, comme j’attrapais jadis la queue du Mickey – préfèrerais l’inverse ! - et je ne la lâche plus jusqu’à l’accostage sur ma terre ferme : dans mon lit !

 

Je suis arrivée. Combien de temps j’ai mis à remonter ? Je ne sais pas. Je comprends seulement qu’un reportage va suivre sur les maillots de bain à la mode pour l’été 2010.

Il faudrait que je fasse l’effort d’étirer mes muscles endoloris, pour m’éveiller complètement. Mais … Y’a pas le feu au lac... Je vais d’abord laisser mes yeux s’habituer à la clarté du matin.

Y’a pas le feu au lac : mon expression favorite. Mieux que ça : ma ligne de conduite ! Ma devise ! Celle qui a rythmé ma vie depuis ... combien d’année déjà ? Ca, il vaudrait mieux que je m’en souvienne avant d’arriver devant Monsieur le Maire. J’aurai pas l’air con si on me demande ma date de naissance et que je me retourne vers mes parents des questions plein les yeux !

Mais rien ne presse, je crois, surtout pas aujourd’hui : c’est mon anniversaire et puis … Y’a pas le feu au lac !

De toute façon, mes yeux, eux, prennent leur temps. Ils musardent à travers la chambre, du bord du lit gris métallique au plafond blanc où se dessinent quelques auréoles et d’où se décolle, par plaques, la peinture ; puis ils vagabondent, du poste de télévision aux barreaux de mon lit.

Tout à coup, suivant leur propre volonté, ils repartent en direction du plafond pour reprendre leur activité clandestine : attaquer la peinture !

C’est une faculté - un don ?- que j’ai remarquée seulement il y a peu. Quelques mois ? Depuis quand je l’ai, je ne sais pas. Avant, je n’avais pas le temps de m’intéresser à ce genre de choses.

Aujourd’hui, aucun doute n’est possible : mes yeux ont la capacité d’écailler la peinture ! Putain de don, non ? Comment ça se passe ? J’en sais rien, je ne contrôle pas ce processus. Je ne maîtrise même pas totalement les deux globes oculaires qui envoient à mon cerveau les images qu’ils réceptionnent. Je ne peux qu’observer du fond de mon crâne ces deux billes qui, patiemment, obstinément, font tomber la peinture du plafond en petites chips microscopiques pour faire apparaître, sous cette couche blanche, le plâtre … blanc.

Le processus est long - des années ? - et il me tarde de les voir attaquer la peinture des murs ! Ras le bol de ce ton coquille d’œuf mélangé à tous ces éclats multicolores ! A gerber !

Je pourrais commencer le boulot, avec mes ongles … mais pas aujourd’hui !  

Y’a pas le feu au lac

J’aimerais à présent qu’ils reviennent vers la télé, mais mes yeux restent obstinément fixes et ouverts, tout à leur tâche clandestine. Même lorsque les larmes commencent à perler et à couler le long de mes joues, rien ne saurait les faire ciller.

Il y a quelque temps - des mois ? -, alors que j’étais allongée sur le dos, comme toujours, une larme a roulé lentement du coin de mon œil droit jusqu’à mon oreille. Elle a pris tout son temps pour glisser sur le haut de ma pommette, progressant par petits sauts successifs, d’un poil à l’autre, pendant des heures. Ca, j’en suis sûre.

Chaque bond générait une nouvelle démangeaison, qui irradiait dans tout mon corps, tous mes poils se dressant alors pour faire face à l’agresseur invisible, par pur réflexe. Vu leur nombre, ils ont de quoi impressionner ! Rien n’y faisait pourtant : cette salope a continué son chemin, passant sur mon corps inerte comme on traverse un champ en friche. Sans se soucier de ce qu’elle piétinait.

Arrivée au bord de mon oreille, cette ridicule goutte d’eau salée, cette misérable relique d’océan, a marqué un temps d’arrêt. J’ai cru mon calvaire terminé. J’ai espéré que son périple se terminerait là, qu’elle allait s’évaporer et disparaître.

Il ne s’agissait hélas que d’une halte, un point de ravitaillement, histoire de reprendre des forces avant la plongée finale …

Elle a repris sa progression, tout aussi lente, mais moins saccadée : les poils sont plus fins à mesure qu’on s’approche de l’oreille. Elle a délicatement contourné la petite corne triangulaire qui marque la limite entre l’oreille et la joue, et puis cette sale petite pute s’est engouffrée dans mon oreille en rampant comme une limace !

Chacun des poils microscopiques qui tapissent l’intérieur de mon oreille amplifiait le bruit généré par cette vague visqueuse. Aussi crispant que le coton hydrophile que ma mère plantait au bout d’une allumette pour me laver les oreilles. Aussi assourdissant que des tonnes de pop corn explosant dans ma tête.

En la sentant s’immiscer, lentement, obstinément, dans mon canal auditif, je me suis retrouvée dans mon puits de pétrole et j’avais la certitude que, cette fois je n’en sortirais pas : j’allais m’y noyer dans une larme !

Il m’a fallu rassembler toute mon énergie – mon trop peu d’énergie ! - pour réussir à incliner légèrement la tête, détourner le parcours de cette salope baveuse et échapper à cette mort certaine.

Par la suite, d’autres limaces ont emprunté la piste humide laissée par l’éclaireuse, mais il était trop tard : elles étaient obligées de suivre l’inclinaison de ma tête et de respecter les lois de la gravité pour aller mourir dans mon cou - Merci Newton ! Elles sont venues en nombre, sortant même de mon nez et du coin ma bouche, mais j’étais tellement soulagée que je n’ai rien fait pour endiguer ce flot.

Quand le défilé visqueux a cessé, quelques minutes - quelques heures ? Quelques jours ? - plus tard, il n’a laissé qu’une petite auréole sur le drap et, sur le haut de ma joue, une traînée sèche que personne n’a remarquée.

Nous sommes au mois de mai, le deuxième jour du mois de mai, et je sens que la journée sera chaude. La pureté du ciel, le chant des oiseaux, l’immobilité de la seule branche d’acacia que j’entrevois, tout m’indique qu’il fera beau aujourd’hui.

Tôt ce matin, avant que je ne me rendorme, vers six heures peut-être, j’ai vu les premiers rayons du soleil jouer sur les persiennes qui séparent ma chambre du monde extérieur. Ils sont arrivés par petits groupes, faisant danser de temps à autres sur les volets l’ombre de petites feuilles ovales.

A présent, les volets sont ouverts, et c’est le soleil tout entier qui s’invite dans ma chambre en franchissant le mince voile de tulle que je porterai pour la cérémonie. Qui l’a accroché au rebord de la fenêtre ?

Ses rayons avancent imperceptiblement jusqu’à mon lit et cette douce lumière, dans laquelle viennent virevolter quelques grains de poussière, a déjà commencé à envelopper mes pieds, puis à remonter lentement le long de mes chevilles. Je sens sa chaleur me border, d’une façon très diffuse, lointaine.

Si je n’étais pas recouverte par cette horrible couverture de laine bleu ciel, le soleil pourrait caresser mes pieds, mes jambes et tout mon corps d’ici quelques heures. Et la sensation serait alors toute différente.

Il est vrai qu’il ne faut pas que je prenne froid, alors la présence de cette couverture en plein mois de mai est sans doute justifiée. Mais j’aimerais tant sentir à nouveau le soleil sur ma peau !

***

Elle n’avait pas menti : la blonde de Télématin, celle qui s’occupe de la rubrique Mode, est revenue pour nous parler de ce qu’il faudra porter cet été à la plage pour être top tendance. La voilà donc qui nous fait l’éloge du trikini, ce maillot qui est un bikini dont toutes les pièces du haut et du bas sont liées par une bande de tissu, souvent ventrale. Championne de la récitation, cette connasse !

Elle m’énerve cette blondasse – elle est blonde, c’est sûr ! -, avec sa voix trop aiguë, ses éclats de rire à répétition et ses William ... à n’en plus finir à l’attention de l’animateur vedette.

Je l’imagine bien, sourire Pepsodent, manucurée de frais et lançant des œillades coquines au caméraman. Je suis prête à parier sa paie contre la mienne qu’elle est siliconée. Je n’ai vraiment rien à perdre ! Cette Barbie de pacotille nous fait son show et nous vante la coupe asymétrique des bikinis Emilio Pucci, version noir classique en néoprène, avant de s’extasier sur la ligne de la Perla, chic et sexy, dans un noir profond. Enfin, rassurons-nous, pour les petits budgets – tu peux dire les fauchées, Connasse ! – on peut même trouver son trikini chez Pimkie ou H&M !

Elle le connaît par cœur son texte, et pas de doute, elle n’écorchera aucun nom de peur de ne pas pouvoir exhiber elle-même, sur la plage, les modèles qu’elle aura si innocemment défendus et dont on lui aura fait cadeau.

En fait, je suis mauvaise langue. Je ne sais même pas si elle est blonde, cette conne. En tout cas, elle a une voix assez tarte et elle me tape suffisamment sur le système pour mériter de l’être. Je n’arrive même pas à la voir : le sabotage du plafond bat son plein !

Finalement je m’en fous pas mal de ses trikinis, de ses tifs et de sa mode en général : moi, j’enfile mon vieux bikini marron à cordons bleu turquoise et je pars pour Cuba !

 ***

Je suis maintenant sur l’îlot de Cayo Largo. Le ciel est d’un bleu pâle que rehaussent de petits nuages blancs étincelants. Il ne sont en rien menaçants : ils ne sont que de simples figurants dont la présence augmente la profondeur du ciel.

Sur la plage, deux goélands se disputent un crabe mort avec une bande de mouettes hystériques. Ils sont tout près de moi mais leurs cris me parviennent étouffés. A cause de la brise, sans doute, et de Love Unlimited, les Chœurs de Barry White qui crient dans mes oreilles « I’m so glad that I’m a woman ». Sûrement …

Allongée sur le ventre, je sirote un cocktail aux reflets orange et rose, juste au bord de l’eau. Des milliers de saveurs se révèlent au contact de mes papilles tandis que la fraîcheur du nectar s’écoule dans ma gorge : fraie, orange, citron, mangue … Que de souvenirs !

L’alcool me monte immédiatement à la tête – tellement longtemps que j’ai pas bu ! – pour raviver dans mon cerveau le souvenir des premières sensations d’ébriété. Pas les premières cuites, celles-là je les ai vomies depuis longtemps et elles sont bien là où je les ai laissées : dans la rigole d’un caniveau. Ce qui me revient, fort heureusement, c’est ce doux mélange de torpeur et de toute-puissance …

I can hear my Daddy saying

It’s a big, big world out there ...

Les vagues sont si légères et régulières à cet endroit de l’île qu’elles ne remontent jamais plus loin que le haut de mes cuisses. Je tapote l’eau avec mes pieds tandis que, tout autour de moi, des millions de bulles de Champagne explosent sur le sable blanc lorsque les flots refluent.

Ma langue joue comme à son habitude avec le seul bijou qui ne me quitte jamais : un pendentif de chez Cartier. Deux cœurs enlacés en or gris, l’un étant serti de vingt-cinq petits diamants. Une pièce unique, un souvenir de jeunesse dont je ne me séparerais pour rien au monde.

I’m so glad that I’m a woman

And I know I wouldn’t trade

I know I got it made …

A travers la fumée blanche de mon joint, je m’amuse à observer la bataille que se livrent les volatiles. Tandis que les goélands tentent d’éventrer la carapace du crabe à grands coups de bec, les mouettes essayent par tous les moyens de leur ravir leur proie, qui n’est déjà pas bien grosse pour les deux compères. Certaines optent pour le vol en piqué, d’autres essayent plutôt de frôler le sable blanc pour privilégier l’effet de surprise. Invariablement, le bec jaune des goélands claque, sans jamais les atteindre, à quelques centimètres – millimètres ? – des mouettes, créatures plus petites qu’eux mais ô combien plus rapides.

Clac ! Clac ! auxquels répondent les Oaaahhh ! Oaaahhh ! des mouettes.

 

Finalement, face à la résistance des goélands, les mouettes renoncent et la fumée de mon joint les enveloppe tandis qu’elles s’envolent en quête d’une pitance plus facile à dérober.

Bien que je les voie s’éloigner, leurs cris restent présents. Plus puissants même. Ils couvrent maintenant les Chœurs de mon Barry d’amour.

Oaaahhh ! Oaaahhh ! Oaaahhh !

Etonnement, ces cris – ces rires ? – ne proviennent plus de la droite, là où sont parties les mouettes, mais de ma gauche !

Oaaahhh ! Oaaahhh ! Oaaahhh !

Je tourne la tête, et j’aperçois mes deux inséparables copines, qui rient comme des bossues. Comment avais-je pu les oublier ces deux-là ? Sandrine et Souhade : avec ma pomme, la Triplette de Châtenay ! Les Drôles de Dames, à côté de nous, c’est une pâle ébauche de ce que peuvent être la beauté, le charme et l’intelligence réunis. Sabrina Duncan, Jill Munroe, Kelly Garrett … mes pauvres ! Nous, on l’aurait trouvé depuis longtemps votre Charlie !!! Et on lui aurait fait la misère !!! Enfin, je crois …

Une chose est sûre, il aurait craqué pour les iris verts de Sandrine, un souvenir de la Sicile natale de son père. Il aurait fondu pour le ciel de Kabylie se reflétant dans le regard de Souhade. Quant à mes propres yeux, d’un marron on ne peut plus portugo-portugais, ils ont déjà fait craqué Gabriel.

Et c’est ça l’essentiel !

I’m so glad that I’m a woman (so glad)

And I know I wouldn’t trade ...

Mes deux copines jacassent à l’ombre d’un parasol surmonté de feuilles de cocotier. Sousou, assise en tailleur est partie, à grand renfort de moulinets, dans une tirade dont elle seule a le secret, que Didine écoute en se tortillant. Elle est allongée sur le ventre, les pieds relevés, sa tête s’enfonçant régulièrement dans sa serviette pour étouffer ses éclats de rire. Sans succès !

Il fait si chaud que se crée un mirage dans lequel mes copines se mettent à danser. Souhade s’apprête à entrer en lévitation tandis que les jambes sans fin de Didine – salope !- nagent à la surface d’une mer de sable.

Je n’entends que leurs rires, et c’est tant mieux.

Le soleil mordille mon corps svelte et bronzé, lui d’habitude si laiteux. Il n’y a que nous trois sur la plage, alors j’ai rentré le bas de mon maillot dans la raie de mes fesses pour qu’elles en profitent aussi. Je leur dois bien ça : toute l’année, c’est sur elles que je m’assois pour me gaver de télé, de chips et de shit !

J’ai l’éternité devant moi, rien ne presse. Pas de doute, aujourd’hui, Y’a pas le feu au lac !

Je tire une dernière taffe sur mon stick, et je garde la fumée au fond de mes poumons aussi longtemps que je le peux. Pas question de gâcher la moindre molécule de tetrahydrocanabinol ! C’est pas tous les jours que je touche du si bon matos !

J’enfouis le filtre dans le sable – c’est que du tabac ! Le verre qui contenait le cocktail s’est évaporé dans la fumée de mon joint, et je roule sur le dos, histoire de me refroidir le fessier : le mélange fraise-chocolat, très peu pour moi !

Comme un gros chat avant la sieste, je m’étire, mes cheveux et mon corps se couvrant de la poudre blanche qui s’étend à perte de vue sur la plage. Je sens chacun de mes muscles – je pourrais les compter ! - se tendre à la limite de la crampe avant de se relâcher complètement. Je baille et une petite larme se forme à la commissure de mon œil droit. Cette fois, je ne lui laisse pas le temps de glisser vers mon oreille ! Je roule sur le côté droit, en riant, et je ne m’arrête plus !

Je roule sur moi-même, parallèlement aux vagues, les rires de mes amies s’éloignant progressivement.

Oaaahhh ! Oaaahhh ! Oaaahhh !

 Cindy Lauper a pris la place des Love Unlimited. Défiant tous mes pronostics, c’est elle qui, dans ma tête, a remporté le combat qui l’opposait à Jerome Prister et son célèbre – pour moi ! –  « Say you’ll be ». La plus écarlate des blondinettes commence à murmurer dans mes oreilles « Time after time ».

Lying in my bed I hear the clock tick and I think of you …

A chaque tour sur moi-même, je glisse imperceptiblement vers l’océan. Je ne sais pas nager, mais je m’en fous : ici j’ai pied à l’infini ! Je roule et le battement de mes jambes dans l’eau éclabousse tout mon corps. Mon corps et mes cheveux se mêlent au sable, au sel et à l’eau.

Oaaahhh ! Oaaahhh ! Oaaahhh !

Je roule et la brise me rafraîchit en frôlant mon corps humide.

Oaaahhh ! Oaaahhh ! Oaaahhh !

Je roule jusqu’à m’en étourdir.

Je roule jusqu’à ce que le tronc d’un palmier m’arrête net ! Mais Cindy continue, imperturbable.

Sometimes you picture me – I’m walking too far ahead …

Ce tronc, de couleur chocolat – pain d’épices ? – m’est étrangement familiers. Il est recouvert d’algues microscopiques qui lui donnent une texture très douce – du velours ? Tout à coup, il se plie, s’enroule délicatement autour de moi et semble me parler :

-          Allez Eléonore, on y va, ma belle …

Mon cœur s’arrête car cette voix aussi m’est familière : c’est celle de Gabriel ! Je suis dans les bras de Gabriel ! Je suis à Cuba, sur la plage de Cayo Largo, et je suis dans les bras de l’homme que j’aime.

Ce n’est plus Cuba, c’est le Paradis ! Tout est clair à présent, je ne risque plus de me perdre !

If you’re lost, you can look – and you will find me

Time after time …

Je sens un vide se creuser au niveau de mon estomac, comme un entonnoir dans lequel je sombre délicieusement. Mets-moi les doigts dans la prise, Gaby !!! Ce même vide qui semble aspirer mes ovaires et mon cœur dès que je le vois ou que j’entends sa voix.

Il est venu me rejoindre et la lumière prend une teinte toute particulière : de blanc aveuglant elle devient dorée. Il est venu me chercher pour me conduire - à l’église ? – chez nous. Je suis tellement bien que je ferme les yeux pour profiter de la moindre sensation que me renvoient nos corps.

Sa peau est douce et il me serre fort. Un peu trop peut-être, comme s’il avait peur que je parte – que je tombe ?

 If you fall I will catch you – I’ll be waiting

Time after time …

 

 Ses gestes sont sûrs et précis. Presque mécaniques. Je suis allongée sur le côté droit et son bras gauche passe sous ma tête, mon menton affleurant son biceps gonflé par l’effort. Collée à son corps, je sens son odeur musquée que j’aime tant. Une odeur naturelle et douce. Je sens ma bouche s’entrouvrir pour lui dire à quel point je suis heureuse qu’il m’ait rejointe. A quel point je l’aime.

Mais rien ne sort, si ce n’est un filet de salive qui vient mourir sur l’avant bras de mon amoureux.

Il passe son bras droit dans mon dos – plus bas, crétin ! – pour me coller un peu plus à lui. Il a dégrafé le haut de mon maillot de bain et je sens ma poitrine tomber lourdement le long de la sienne. Au tremblement que cette chute génère dans mon corps, je sens que mes seins, d’habitude si menus, ont doublé – triplé ? centuplé ? - de volume à son contact.

Mes poumons se gonflent à m’en faire tourner la tête. J’aspire tout ce qui émane de son corps, aussi fort que j’ai inhalé mon dernier joint. Et là … Wouuuaaaahhhhh !!!

Cet afflux d’adrénaline ouvre la voie à Boule Noire, qui attendait tapis dans l’ombre pour dégager la petite anglaise.

Aimer d’amour

C’est aimer comme moi je t’aime …

J’ai chaud, la brise qui frôle mon corps à intervalles réguliers ne suffit plus à me refroidir. Il faudrait à présent que Gaby m’emporte avec lui dans l’eau, qu’il – me mette les doigts dans la prise ! – m’embrasse et me fasse l’amour pour que cette chaleur se dissipe !

Il a compris, je crois, puisque délicatement, délicieusement, il fait glisser le bas de mon maillot. Je le sens rouler le long de mes cuisses, passer le col de mes genoux pour effleurer mes mollets et mes pieds. Heureusement, c’est un bikini, pas un trikini ! Comment fait-il pour me tenir le haut du corps et enlever mon slip en même temps ?

De te prendre dans mes bras

Et là tu sais pourquoi, oh baby

Soudain, une vague, froide celle-ci, remonte le long de mes jambes que je ne sens presque plus. Elle n’a plus rien de doux : elle s’attarde sur l’arrière de mes cuisses et force son chemin dans la raie de mon cul !

La brise revient sur mon corps au même moment, mais elle a perdu toute tiédeur : elle me fait frissonner.

J’entrouvre alors les yeux pour vérifier que ma tête est toujours blottie au creux de Gabriel. Ouf ! C’est bien sa peau ! De ma main gauche, recroquevillée sous mon menton j’essaie de caresser son bras, mais rien à faire, aucun de mes doigts ne veut se détendre et mon bras droit est coincé sous mon corps.

Mais c’est bien mon amoureux. C’est bien mon homme, et c’est bien son odeur. Ca, c’est sûr !

Une autre certitude m’assaille, implacable, lorsque mes yeux roulent vers le haut de leurs orbites : c’est bien ma table de nuit que j’aperçois à quelques centimètres de moi ! Ca aussi, c’est sûr ! Aussi sûr que la musique s’arrête à ce moment-là dans ma tête. Let the musique play !

Je reconnais mes CD : Lou Begga, Barry White – mon Gros Barry d’amour ! - et Aznavour. Mon Babar en peluche est là, lui aussi, le haut de sa trompe toujours déchiré : c’est lui qui, quand j’avais trois ans, s’est jeté sous une CX pour me sauver ! Entre les pattes de Babar, la photo d’une fillette. Moi quand j’étais petite ? Non, je n’avais pas les cheveux aussi bouclés. Pourtant, j’avais ces yeux …Etrange, on dirait moi mélangée à quelqu’un d’autre.

-          C’est bientôt fini … me murmure Gabriel.

Le ton de sa voix me fait frémir. Il se veut rassurant alors que je le voudrais amoureux. Il est amical quand je le voudrais enflammé. Pourtant, je ne veux pas que ça finisse. Je veux rester dans ses bras. Mais pas comme ça. Je veux qu’il arrête de toucher mon corps avec quatre mains. Deux me suffiront. Pourvu qu’il mette les doigts dans la prise ! Qu’il me désape complètement, que son souffle coure sur mon corps et qu’il s’allonge sur moi ! J’ai envie de hurler !

Finalement, je me laisse aller : pas le choix ! Blottie dans ses bras, je vois très nettement la petite plaque dorée accrochée à la poche gauche de sa poitrine. Son prénom est gravé dessus. Gabriel … J’essaie de le murmurer, de l’appeler, de le crier, mais toujours rien. Je me contente de le lire, de l’aspirer de mes yeux.

Derrière son prénom, ce sésame que je ne parviens pas à prononcer, une vision me glace : deux yeux me fixent. Des yeux marron, écarquillés, noyés sous des mèches de cheveux noirs. Deux yeux perdus au milieu d’un visage affreusement gonflé dont je ne saurais dire s’il est masculin ou féminin. Un visage luisant, grêlé de boutons – de l’acné ? – et couvert d’un duvet brun sur les joues et sous le nez. Même le dessus de son nez semble envahi de poils.

La bête est revenue, celle que j’ai déjà aperçue dans le reflet d’une vitre ! Je voudrais lui crier de dégager, mais ma voix est restée au Paradis ! J’aimerais lui arracher les yeux pour que cette Méduse ne porte plus jamais son regard glaçant sur moi, mais mes muscles ne répondent pas. Etonnant !

Alors je décide de lui faire comprendre qu’elle me dégoûte par le moyen le plus universel, et le plus dérisoire dont je dispose : en lui tirant la langue.

Je fronce mon nez, mes lèvres se soulèvent et je pousse ma langue vers l’avant. Elle qui jouait il y a encore quelques secondes avec mon pendentif a maintenant la plus grande peine du monde à avancer. Peut-être pétrifiée par le monstre qui lui fait face.

Comble de la cruauté, cette bête difforme se moque de moi en m’imitant : son nez se plisse en même temps que le mien, ses lèvres se retroussent et sa langue avance vers la mienne.

Mais tandis que moi j’essaie de m’enlaidir, elle, ce monstre, a l’air grotesque : il lui manque ses deux incisives supérieures !

Gabriel relâche progressivement son étreinte – pour m’embrasser ? - m’éloignant ainsi de cette créature hideuse mais aussi, malheureusement, de la chaleur de son corps ! Avant que la bête ne disparaisse complètement je comprends qu’elle était venue dans un but précis. Elle porte à son cou mes deux cœurs en or.

- Voilà, ma belle, t’es toute propre … murmure-t’il alors qu’il pose ma tête précautionneusement sur l’oreiller.

J’ai quitté la chaleur de ses bras de velours et mon cœur s’est arrêté. Avant de remonter le drap sur mon corps sans vie, Gabriel s’est assuré que la sonde qui pénètre dans mon ventre était bien en place. Je préfèrerais ta sonde à toi !  Délicatement – amoureusement ? - il a remis en place sur mon front les cheveux que j’aurais tant aimé qu’il décoiffe.

Ma main gauche est revenue se planter sous mon menton. Toujours aussi crispée, comme les serres d’un aigle, elle semble monter la garde. Je pourrais en profiter pour vérifier si mes cœurs de chez Cartier sont toujours présents, mais les griffes qui me servent à présent de doigts restent obstinément recroquevillées sur elles-mêmes. Quel trésor renferment-elles ?

Le ventilateur installé dans ma chambre m’envoie régulièrement un courant d’air tiède qui fait danser le rideau de tulle accroché à ma fenêtre. Plus de voile ? C’est désormais le ronronnement de son moteur qui tient la vedette dans mon crâne. Cindy Lauper, Jerome Prister, Boule Noire et tous les autres se sont tus. Je suis sûre qu’ils sont restés au Paradis et qu’ils attendent ma prochaine visite pour se remettre à chanter. Rien que pour moi !

Mes yeux, imperturbables, sont à nouveau braqués sur le plafond où ils poursuivent leur sabotage et j’entends Gabriel quitter ma chambre en compagnie de l’infirmière qui

m’a lavé le cul. Je ris intérieurement en imaginant leur tête le jour où ils découvriront les dégâts !

Heureusement, avec eux repart la bête qui me terrorise tant.

Malheureusement, plus de Gabriel. Pas de doigts dans la prise ! Plus rien, que quelques souvenirs qui viennent me jouer des tours. Pendant combien de temps encore ? Des mois ?

La vie reprend son cours puisque j’entends le générique d’Amour, gloire et Beauté. Pour combien de temps encore ? Des années ?

Il n’y aura pas de mariage aujourd’hui, je crois, mais ce n’est pas grave, puisque mon amour durera toujours. Pour combien de temps encore ? Des siècles !

 

Et quand tout ira bien, quand je serai redevenue Eléonor, Gabriel m’épousera. Il me l’a dit, et je suis heureuse.

Après tout, y’a pas le feu au lac : demain c’est mon anniversaire …

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