Dix-Sept

orphean

Où commence la folie ?

Lundi, 14 Janvier 2008

Tic-tac-toc.
Tique. Gratte. Animal. Parasite.
Tic : manie, répétition.
Taque ? Attaque. Tacle. Sec.
Court. Choc.Toque. Chapeautée, toquée.
Toc : trouble obsessionnel compulsif.
Punaise. Le temps, «tic-tac, tic-tac» on
disait comme ça, enfants. Tous, on disait.
Il s'écoule, il file, je le sens comme je le
vois; des grains de sable fuyants, je les vois
s'insinuer dans le goulot étroit pour aller
s'entasser au fond de l'autre fond du sablier.
J'ai toujours pas bien compris, mais je
préfère cette ignorance - une fois n'est pas
coutume- comment ils font (oui, ils) pour
mettre le sable dedans, et s'il y a un calcul
de calibre de grain, avec un poids ou une
forme, qui ferait que l'unité de temps, elle
aussi serait mesurable, pesable. Parce que
il faudrait reconnaître chacun, mais à quoi
? sa couleur, et comment tu l'attrapes l'intrus
qui fiche tout en l'air parce qu'il est
plus potelé que les autres.. Voilà, c'est malin
j'ai mal à la tête. Cafard. Je l'ai, il est en
moi, il pulse, en lieu et place de mon coeur,
il diffuse en constant son flux de liquides.
Un scarabée, je ne dis pas; à une autre
époque, je me serais crue sacrée, chanceuse,
divinifiée même.Et puis cette saleté c'est que
ça se reproduit. Ça fait des petits, j'ai parfois
comme une colonie de cafard dans la bouche, qui se jetterait bien sur le visage de ceux en
face, ceux qui daignent me regarder, me voir
en décidant sciemment de nous offrir cet attardement.
Qui d'ailleurs ne sonnerait pas
comme «attardé»?! Preuve -tangible?- qu'attendre
en prenant le temps de façon décidée
avec force courage et détermination serait
assimilée directement à la notion de folie, de
bêtise, de débilité ? Un acte généreux, grandiose
réduit à la faiblesse et à l'absurdité. Il
y a des langues moins belles que d'autres,
ça dépend sûrement pour beaucoup de
la bouche. et des dents. Oh oui les dents.
Et puis encore, tapis derrière mes rétines,
ça chatouille, c'est embrumé tout devant. Ça
se bouscule ces bestioles, ça se grimpe dessus
pour voir par-dessus le muret. Ma vue,
oui, ma vision, elle devient alors floutée, irréelle,
mais moi je devine Ma réalité, parce
que il faut bien se l'avouer, je suis comme ça,
je suis cette fille à l'intérieur de laquelle tout
ça grouille, craquant croustillant brillant,
tout noir. Je crois que je suis une chatouilleuse,
pour qui déciderait d'entrer mon antre.
Les jours de répit je me dis tiens que quand
même je suis habitée, ça peut pas être que
moche, et le noir c'est tellement intemporel,
indémodable. oui ? Moi, ma garde-robe,
mes basiques, ils sont pas dans le placard,
ils tapissent mes parois, ils circulent dans
tous mes tuyaux, j'ai mon ombre interne.
Eh, dites, je peux choisir ma matière ? Ou vous
savez, comme les matelas bi-goût, face été, face
hiver. Plus jamais froid, plus jamais chaud.
Génial. le répit vous voyez, c›est génial.
Pourtant le mot il est moche, on dirait un lézard, un reptile bien dégueu. Le cerveau reptilien,
Gros-Câlin python de Gary... J'aime pas.
Accalmie c'est plus joli, ça m'apaise.
J'y mettrais des plumes, contenues, serrées
les unes contre les autres, dans un carré de
tissu, brodé sur le dessus avec des couleurs
moirées, pastelles ou chatoyantes, selon
l'heure de la journée. Et puis le poserais ma tête
dessus, et j'abaisserais mes volets paupières.
Dorénavant on utilisera plus que lui, enfin
plus que elle : mon accalmie.


Lundi, 21 Janvier 2008

J'aime pas les gens.
A cause d'eux on est plein, trop, et du coup
ça en fait des discordes, des dissonances, des
batailles, des cris et des coups. Trop de déplacements,
de mouvements à la fois, c'est tout
saccadé frénétique dans mon champ-rayon
de vision. Toujours ça fait trop de sons de
bruits de fracas, s'ajoutent les voix, les rires,
les mots, les formulations valises du langage
humain qui au final n'appartient - car jamais
ré-habité- à personne, mais du coup à Tous.
On est plein, mais tout seul, juste un, un
cercle de soi-même, un serpent qui se mord
la queue. Je veux pas faire Un avec eux
moi. Alors je me mêle pas, je reste à côté, je
n'ai pas vraiment le choix, mais pas trop de
vagues ni de volume, je ne voudrais pas qu'ils
me remarquent et m'assaillent ! Plus seule et
plus triste alors. Je préfère ça, oui je préfère ça.
Déjà que toutes leurs figures, toutes
leurs peaux et leurs odeurs, toutes leurs
idées pensées actes, ça me fait autant de
fourmis qui me grimpent dessus, me chatouillent,
me mordent, me dégoûtent !
Puisqu'il faut poser ses yeux quelque part,
pour marcher, tu sais, on n'a pas le choix,
rapport à la gravité, les sens, et enfin bon, il
faut des repères et fournir l'équilibre - je voudrais
pas risquer de chanceler et devoir toucher,
être touchée par un de ces corps !- j'ai
donc opté naturellement pour le regard au sol.
Ne surtout pas y voir un truc de faible, de lâche
ou de soumission, (de fuite dirait ma mère ?).
Voilà : je regarde les pieds, les souliers.
Si le choix s'est porté sur un type, une couleur,
selon l'usure de la semelle, l'entretien que l'on y a accordé, je saurai déceler qui les
porte, et bien d'autres choses sur sa vie, ses
inclinations et autres caractéristiques. Après
vient l'observation de la démarche, et en zoomant,
la forme des mollets, des cuisses, le
balancement de tout ça, le pantinisme j'appelle
ça. (Les ficelles qui tiennent le pantin tu
vois)L'allure aussi elle joue, elle m'intéresse,
ça oui. J'imagine la vie, les obligations, ça
fait dans mes yeux des images clignotantes
de jambes enroulées autour de la taille d'un
homme nu, des flashs de plaies, de bleus...A
partir de là, je sais qui vaut la peine. Qui
est beau. Qui je laisserai pénétrer. J'aime
pas les gros, j'aime pas les chauves, j'aime
les peaux grêlées, j'aime pas les jambes
en X, j'aime pas les gens qui reniflent.
Moi celui que j'aime le plus à suivre
de mes yeux sur ses jambes et ses pas,
c'est... Ah tiens oui, je sais pas. Il est juste
là d'exister, il vit dans ma vie. C'est Lui.
La première fois que je l'ai vu, c'était un
jeudi en février, le 17.
Le 17 il y a toujours quelque chose de singulier,
j'y suis préparée, un truc qui tombe, une
tuile, une nouvelle, des surprises- Je montai
l'escalier, celui qui déboule entre le magasin de
surgelés et l'agence immobilière à l'enseigne
jaune. Je passe ici tous les matins pour regagner
l'arrêt de mon bus, le 26, celui de 9h08.
Ça m'a frappée, parce que d'abord j'ai cru
qu'il s'agissait des enfants qui trottinaient.
Je suis tombée amoureuse et je sais
que c'est lui que j'aimerais toujours. On
ne peut pas changer sa démarche. Elle
est le signe, la marque de tout ce que tu as pu vivre depuis que tu es enfant. Elle
est toi. Les gens n'y pensent pas assez.
Ses pieds se posent rapidement mais
comme en effleurant le sol. L'image c'est ça
exactement. Superbe langue française. Il les
pose et les retire aussitôt Il y a des fleurs qui
sous ses pas, sortent du sol, perçant le bitume
goudron, et le poussent à vite se retirer,
pour pouvoir les déployer tiges et pétales
colorés. Il a l'air de sautiller, guilleret,
romantique, mon bucolique érotique. Quand
il arrive à l'abri de bus -le 26, il le prend le
jeudi et aussi le samedi, une semaine sur
deux- il attend, les deux mains enfoncées le
plus profondément possible au fond de ses
poches de jean. Il se dandine. Comme un enfant
qui veut faire pipi et n'y tient plus, ou
comme quelqu'un qui se balancerait sur la
musique diffusée par les écouteurs du baladeur.
Mais la musique, il l'a peut-être dans
la tête ? Je me demande s'il sait qu'il danse.
S'il s'est regardé dans un reflet ou un miroir
pour élaborer cette chorégraphie gestuelle ?
Mais je sais, moi, la nervosité contenue qui le
remplit, celle qui lui fait frétiller ses jambes.
Tu sais, un peu comme la bouilloire, le moment
juste avant que le bouton ne ressaute
pour t'informer que c'est prêt. Le moment
où l'eau passe de l'état frémissant à celui de
l'ébullition. Il est pile à ce stade lui. Bloqué
ici. «Entre deux eaux». Ah bah oui tiens. Il
frémit bouillonne, l'air vaporeux qui fait que
j'aimerais m'évaporer , perler sur sa joue
au duvet qui me recueillerait et m'absorberait.
Lui, et ses petits ressorts de dessous
de semelles, fervent défenseur des fleurs qui poussent, Lui, je l'aime.


Lundi, 28 Janvier 2008

Moi j'ai été éduquée avec cette idée du
travail. Le travail comme valeur, cadre et
structure; La noblesse et la fierté. L'action
rémunérée reconnue sur un papier
et dans les yeux de notre bonne société.
Cependant, je ne sais pas si on peut accuser,
se dédouaner par-là, mais il se trouve
que venant d'un milieu modeste, familialement
étriqué, les coeurs comme des pruneaux
d'Agen, j'ai poussé comme une fleur
sans tuteur, où dans un pot avec pas assez
de terre pour que mes racines s'y accrochent.
Je crois que vite, j'ai fait le nécessaire
pour m'isoler, ne plus avoir à justifier de ma
personne, ne rien quémander, et qu'on arrête
de me regarder avec ces yeux éberlués.
Je n'ai pas eu de compagnon de naissance,
pas même un animal à poils à caresser, sur
lequel j'aurais pu reporter mes besoins-envies
de jouer, câliner, torturer, chamailler.
Ça doit venir de là. Je ne saurais pas dire
à quand cela remonte, du coup je pense tôt
tôt, que j'ai commencé à tirer sur ma manche
gauche et à garder le tissu dans le creux de
ma paume, gauche. Une fois le tissu empoigné,
je pâtonne, comme un chat, je rabats la
pulpe de mes doigts au coeur du milieu de
ma main, et je presse, en faisant des mini rebonds,
comme ça, à l'intérieur. J'ai cherché à
comprendre, décortiquer le fond de la forme,
m'agenouiller face à la petite fille que j'étais,
pour la regarder au visage avec douceur et
lui demander, à elle, ce que ce geste pouvait
bien lui apporter comme réconfort.
La matière épaissie, devenue chaude dans
ma main, c'est une main que je tiens dans la mienne, la main d'un accompagnant, celle
d'un grand, d'un plus fort que moi; celui qui
guide, celui avec qui on fait un bout de chemin
et qui laisse à bon port. Oui, parce que je n'agis
de la sorte, je répète cette manie textilomanuelle,
uniquement lorsque je suis en «voyage»
- marche à pieds, métro, bus, ascenseur-.
Mais on parlait du travail. Je digresse. C'est
amusant. Enfin pas au sens où on s'amuserait,
bien sûr. Graisse. Digresser comme graisser,
ajouter du gras, faire grossir le récit. Pourtant
digresse moi ça me fait penser à ogresse.
Quoiqu'il en soit mon récit commence
à ressembler à une oie farcie, et on pourra
bientôt faire du foie gras, alors chut, je
reprends. Mon travail. Celui qui fait que je
suis quelqu'un, que je suis reconnue, celui
qui me permet de payer, manger, mettre des
habits sur ma peau, et qui m'oblige à me
mettre dehors et à voir des humains. Je suis
agent de surveillance de musée. Au Louvre.
Là, on a même un matricule. Au cas où,
juste, pour pas qu'on n'oublie que nous
sommes prisonnier de notre vie, que les
geôliers sont jamais bien loin. D'ailleurs tout
y est. On fait des rondes, on a chacun un
trousseau de clé pendu à la ceinture, un
uniforme bien laid et mal coupé, on siffle
en cas d'alerte à donner, on réprimande
les mauvais visiteurs. Quand je métaphorise
mon travail, je vois que je suis payée à
attendre. Attendre quoi ou qui, je n'ai toujours
pas compris. Juste j'attends le temps.
Il y a des jours où je suis assaillie par les
voix, les visages qui défilent, je réponds aux
questions, je pointe du doigt vers des directions, je souris je crois parfois. Quand je
suis au travail, mon uniforme n'est pas fait
que de coton et de viscose. Ma peau, mes
membres, mon sang qui bouillonne et circule,
les lettres dans ma bouche, qui s'enroulent
dans ma langue et butent contre
mes dents pour sortir en sons. Tout cela
est un habit. Je peux m'observer, je quitte
ma chair et mes os, et je me vois, comme si
tout cela était suspendu sur cintre, ou déposé
sur un mannequin de bois, articulé.
Il y a des jours où je suis seule, au bout d'une
salle corridor, avec pour seule compagnie les
statues et les cadres poussiéreux. Bien sûr,
pas le droit de s'asseoir, ni de lire, encore moins
question d'apporter un ouvrage ou du tricot.
Faut pas déconner, on est au Travail hein.
Alors il faut s'inventer des parades, des jeux,
ou bien alors faire défiler une liste d'interrogations,
en y mêlant des vignettes animées, et
colorier tout ça; alors je pense à mes courses,
qu'il me faudra ne pas oublier de reprendre
de la cannelle- importante la cannelle !-, à
est-ce que j'ai bien éteint l'interrupteur de la
rallonge multiprise au pied du placard?!, puis
pour chasser l'inquiétude naissante grandissante,
je rêvasse aux pas de l'amoureux,
et là c'est un autre tourment qui surgit. Un
tourbillon tordant, qui se forme au centre du
ventre, il tourne et tourne sur lui-même, et
grandit, une bille de neige qui devient boule,
et qui roule, une de celles qui emportent
les skieurs et les chalets sur son passage !
Ça pique, ça glisse, coule, navigue, un canot
devenu péniche qui vogue jusqu›à un confluent,
mon entrejambe : le détroit de mon sexe. Le sang afflue et bat la chamade, comme si
mon coeur avait élu domicile ici finalement,
parce qu'il y fait plus chaud, et qu'il est plus
confortable et sûr de se planquer là où personne
n'aurait l'idée d'aller le chercher !
Pour semer mon excitation, la chasser au
loin, je pense qu'utiliser ici «battre la chamade
» n'est pas anodin. Parce que vous
comprenez, moi je voulais exprimer ma
vive émotion, plutôt l'aspect beau et positif
de mon coeur qui bat et de mon sexe
qui se gonfle à l'évocation pensorielle de
l'amoureux de moi. Historiquement pourtant
elle suggère le battement de cet organe
dans un contexte lié à la peur des soldats.
Naïfs, nous on pense chamade, on entend
sérénade, musique, romance. On préfère rester
crédule ou tout bonnement, je crois que
nous sommes de grands ignorants.


Lundi, 4 Février 2008

Trop court. Trop courte.
Les regards traînent et s'attardent, je sens
mes jambes en mouvement accéléré et le
décor autour qui tourne au ralenti, avec la
lenteur, du gluant-collant d'yeux sur elles.
Je déteste éveiller le désir collectif aveugle.
C'est comme, vous savez, toutes ces
filles qui, l'été venu, ne portent pas de soutien-
gorge. Au travers de l'étoffe on devine
la forme, les couleurs et le poids de leurs
seins. La forme de l'aréole, la forme du mamelon-
téton. Objet de féminité mais objet
sexuel s'il en est un ! Enfin, je ne sais pas,
il me semble que cela devrait rester privé,
un truc que l'on ne dévoilerait qu'à un
moment et à un public voulus, décidés ?
Là du coup, il se crée des images, des
pensées naissent, ça nourrit l'imaginaire
pornographique d'un (sale) type.
Un vieux, un con, un chauve, un édenté,
un ventripotent, au sexe qui bientôt se raidira
et se dressera juste dessous de sa braguette.
Et peut-être, même, la prochaine fois que sa
main l'enserrera, qu'il fera aller et venir son
poignet autour, alors c'est cette poitrine, ces
seins roses et innocents qui le feront venir !
Hum.
Ma robe est trop courte. Je fais quoi ? Je retourne
chez moi ? Non, je n'ai plus le temps. Et
déjà je sais que cette journée est fichue.
Que je vais tirer sur le tissu, que je vais
rester debout dans le bus, que je vais rester
debout à côté de la chaise en plastique
réservée à mon effet placée au bout de la salle Denon, que je vais rester debout
mon heure de pause, à manger un sandwich
du bout des dents avec l'idée anticipative
de ma culpabilité calorifique.
Que pendant toutes ces heures, je vais visualiser
mes genoux, le pli des profils sur mes
cuisses, qu'à chaque marche que je gravirai je
songerai «pourvu qu'on ne voit pas ma culotte;
pourvu que le balancement de mes fesses ne
soit pas trop visible; pourvu que la marque de
l'élastique de ma culotte ne se devine pas !»
Je baisse la tête, mes yeux fixent si fort le bitume,
qu'on pourrait croire que j'essaye de le
percer. Je voudrais mourir sur place, je voudrais
qu'un éclair me foudroie, je voudrais que
le sol s'ouvre et m'avale, je voudrais qu'une
tornade de diazote et de dioxygène m'emporte !
J'ai si honte. Honte de ce corps, de ma
lourdeur, de l'enveloppe dans laquelle je
glisse mes maux. Drôle de courrier hein.
Je suis embarrassée de moi. Saviez-vous
qu›en espagnol être enceinte se dit «estar
embarazada» ? Incroyable non ? Attendre la
vie pendant 9 mois, donner naissance à un
mini soi-mini amoureux, cimenter le bonheur,
et toutes ces sornettes génériques se
voient réduites à l'idée d'un sac trop lourd,
à des pommettes marbrées de rouge, aux
mains moites, gêné, on s'excuserait presque.
Je trouve ça fou. Beau de Moche.
Voilà j'y suis. Lui aussi est là. Lui et ma robe
trop courte qui s'agite sous son nez. J'entends
sa démarche juste derrière moi. Je pourrais
sentir son souffle tiède, dans ma nuque, au
milieu. Ça me ferait un point de chaleur là.
Je le visualise, un nuage-cyclone gris clair tournoyant. Je songe à ses yeux marrons-
jaunes qui s'accrochent à mes chevilles,
ses cils qui volent caressants au-dessus de mes
mollets, ses pupilles roulantes qui ondulent
au creux arrière de mes genoux, ça me chatouille,
et son regard qui serpente et me mord
pour grimper jusqu'en haut de mes cuisses.
Il me fait ses yeux ascensionnels. Je commence
à être agitée, c'est l'affolement dans
mon corps. Je veux. Je veux que sa main
me saisisse comme une pince, sous ma
jupe, sous ma culotte, sous ma peau. Je
veux qu'il m'oblige à le laisser décider,
de comment d'abord il va me posséder.
Ses doigts s'énervent, ils chassent l'élastique
du côté gauche de ma culotte en coton bleu,
en passant par ma petite zone concave, la
partie la plus douce du corps d'une femme.
Il entre, il se sert et me serre. Ça me griffe
de son empressement, fermement il rentre
un, puis deux, puis je ne sais plus compter,
après deux il y a quoi on s'en fout, mais continue,
continue putain, n'arrête surtout pas !
Je suis coulante, je suis couleuvre, je suis
eau liquide, sueur, cyprine, larmes, salive.
Je coule sur ses doigts, je coule à l'intérieur,
et lui, il me coule dans toutes mes
veines, qui battent la mesure à son rythme,
dans tous mes membres. Il m'écrase. Je
voudrais finir étouffée sous son poids.
Appuyés sur le panneau publicitaire de
l'abribus, il se plaque contre moi, et je
sens le dur de son sexe, si violemment qu'il
me semble le voir : sa courbe, son renflement
au bout, sa veine pulsante qui le
parcourt tout entier. Je ne connais ni le son de sa voix, ni la texture de sa langue.
Je veux que nos sexes se rentrent dedans,
que notre première discussion soit celle de
notre intimité brutale et brusque, celle de
nos respirations essoufflées, de nos supplications
noyées par notre humidité. Je veux
pouvoir toucher son tremblement, voir que
ses yeux voient trouble, entendre ses dents
crisser les unes contre les autres, goûter
le salé de sa peau écorchée de mes dents,
respirer nos odeurs charger l'atmosphère,
confondre nos airs, mélanger nos fluides et
nous rendre électriques. Connaître sa décharge,
éprouver sa force me traverser, ressentir
mes parois se contracter pour mieux
tout retenir, et le garder pour moi.


Lundi, 11 Février 2008

Les femmes de ma vie ? Généalogiquement
ça commence avec mes mamies je
suppose. Je pense toujours que les mauvaises
mères feront de bonnes grands-mères.
Il y en a une de mes mamies que je peux
câliner, sans m'en apercevoir, comme ça,
l'aimer, la toucher, recevoir dans les bras, lui
prendre la main, enfoncées dans les fauteuils
devant la télé, et tout cela comme par nature.
Je suis un petit animal. Poilu, doux, les narines
frémissantes. La féminité, la douceur,
les trucs de fille que sont la posture, le maintien,
le plaisir à s'apprêter dans la salle de
bains, mettre les mains dans la pâte a gâteau,
coudre, broder. C'est à elle, je les lui ai pris,
elle a donné sans un mot : Tiens, Cadeaux.
Il y a les femmes que je choisis, la
hiérarchie du coeur me les fait nommer
copines ou amies. Il y en a peu.
Je suis plus à l'aise avec les garçons.
Les filles, je crains leur voracité, leurs manigances
sournoises, et la rivalité qui fausse
toute sincérité dans l'échange. Alors il y a de
grandes disparités dans mon répertoire féminin
copinal amical. Je ne vois qu'en un-un,
parce que c'est plus simple de se concentrer,
et que je peux vivre des moments singuliers à
chaque coup. Ça me remplit davantage, à des
étages différents, vous savez, un peu comme
on comblerait ses carences à coups de vitamines
A, B, C, D, E, K, de fer, calcium, zinc
magnésium et autres minéraux-oligo-éléments.
Mes amis trésors, celles qui tapissent
ma caverne pierreuse de leur doré.
Une les deux pieds, le coeur, la tête ancrés dans la réalité, le schéma classique accompli
appliqué, un mari, un bébé, un trois pièces
tout équipé, un travail chiant mais payant.
Une perchée bien haut, des rencontres
tous azimuts, des folies permanentes, de
la frénésie émotionnelle. Son métier il a
pas l'air d'en être un, je vois du fard à ses
yeux, des habits brillants, des souliers
qui claquent le sol, ses lèvres pourpres,
les hommes défiler, des cadeaux pleuvoir !
Une cadette de 5 ans, abîmée, perdue,
marquée «fragile» dessus comme les cartons
scotchés blanc et rouge. Ce ne sont pas des
casseroles qu'elles traînent, mais des marmites,
des tonneaux rouillés. Mon orpheline.
Les trois je les aime d'amour, je vendrai,
pardon, je donne père et mère contre elles.
Elles ont fait de moi une princesse : elles
sont ma couronne, mon sceptre et ma cape
en hermine.


Lundi, 25 Février 2008

Bon sang mais qu'est qu'on fout, là ?!
Pourquoi ces lundis ? Pourquoi ces mots ?
Pourquoi ces discussions monologuistes qui
n'intéressent que moi, et même pas en fait ?!
Pourquoi ce tableau impersonnel infâme
au-dessus de votre tête ? Qu'estce
qu'on doit comprendre au juste, y'a
un message ou juste vous avez des
goûts de chiottes ? Je suis en colère !
Contre vous, contre moi; et donc re contre
vous. Et puis re contre moi !
MERDE.
Je voudrais casser, abîmer, détruire, briser
! Envoyer valser d'un revers de main et
de bras le pot à crayons et le presse-papier
bulle de verre garni de moucherons colorés
immonde, renverser votre chaise en y donnant
un coup de talon vigoureux, empoigner
les ciseaux à pleines mains, et avec, balafrer
le dessus de la banquette au tissu défraîchi
couleur lie de vin, sur lequel vos patients
les plus mal barrés s'allongent ! Peut-être
qu'avec ceux-là vous ne vous ne donnez
même plus la peine de faire semblant, assis
tranquillement dans leur dos, inutile de faire
mine de griffonner quelques idées-pistes intéressantes
sur votre bloc d'écolier tout racorni,
plus besoin de prendre cet air contrits,
de mimer-singer l'empathie, ni de gratter le
dessus de votre tête en imaginant repositionner
les 3 cheveux que vous espérez encore,
et cela à des fins de nous bercer de l'illusion
que vous cherchez ardemment, avec nous,
comment changer le merdier en prairie verdoyante,
celle où l'on pourra courir enfin, léger et libéré de nous et qu'alors nos jambes
seront chatouillées, griffées par les herbes
hautes et fraîches ! Foutaises. Vous n'êtes
qu'un commerçant, un vendeur, précédé
par une batterie de publicités mensongères.
La psycho c'est comme la religion, un
truc pour rassurer les peureux, les faibles,
les idiots, un truc pour contrôler et réduire
les pensées, c'est une muselière, une
camisole de force ! Bordel, mais dites
quelque chose ! Vous restez taiseux, encore.
C'est votre tour à présent, sortez ce qu'il y a
dans votre ventre, qu'on inspecte vos tripes,
la séance est en pause Docteur, on est les
deux humains là, on joue nos propres rôles,
(...) allez putain, crachez donc vos mots !
J'attends, vous savez, j'ai l'habitude d'attendre,
une seconde nature, d'ailleurs, c'est
mon temps, il reste... Il reste 17 minutes. Parlez
ou je pourrai bien tout casser ici, juste
pour vous bousculer, vous obliger à une réaction...
Depuis tout à l'heure, je me retiens
pourtant; mes fesses restent vissées au cuir
de votre fauteuil club craquelé, je ne sais pas
comment, sûrement mes difficultés à mouvoir
mon corps une fois de plus, et cette foutue
éducation-éthique-morale à la «mord moi
le noeud» ! - Tiens, je me rappelle, une fois
j'ai traité mon père de tête de noeud, enfant,
il m'avait giflée si fort ! «Sais-tu petite sotte
ce qu'on appelle un noeud ?!»- Cette vague
de violence que je ne peux pas physiquement
exprimer je la retourne contre moi, une
gifle-revers, dans ma face, dans mon ventre !
C'est ce que vous voulez ? Vous allez me
répondre que cela fait partie du processus, du travail en analyse ? (...) Je voudrais
enfoncer la touche reboot, reset.
Recommencer la vie, tout refaire, naître
d'autres parents, changer d'histoire,
tout placer différemment, je ferais autrement,
ce serait forcément mieux.
Ne dites rien. Bouclez-la. (...) Je suis essoufflée.
Rincée. J'ai mené une course, un
marathon, une vraie compète, j'ai sprinté
ignorant les rafales de vent, j'ai tenté de sortir
indemne de la bataille. J'ai les cheveux
en pagaille, je respire mal, mes organes sont
recroquevillés sur eux-mêmes, j'ai mal dans
mes muscles, j'aurai des courbatures demain.
Et des regrets, parce que je ne suis
arrivée nulle part, et que j'ai dépensé les
dernières forces qu'il me restait. Je m'interroge
est-ce que l'énergie peut revenir, est-ce
qu'on peut re-remplir les fûts, gagner des
nouveaux coeurs-vies comme dans les jeux
vidéo.


Lundi, 3 Mars 2008

Colère ?
Colle. Erre.
La colère, elle colle à la peau, elle
nous rend errants, des clochards de
la paix : sales, poisseux, hagards.
Je suis la tempête intempestive, le vent
qui renversent les citadelles, les bourrasques
détrempées qui giflent les visages, les vagues
écumantes qui recouvrent les corps !
Mes cheveux sont des fouets, mes
postillons sont le crachin pénétrant.
Peut-être ce jour-là, ce maudit dimanche,
cette funeste nuit, peut-être sont-ce mes
intempéries intérieures qui ont chahutées
ma raison ?! Le corps ça n'est pas que des
membres réflexes, c'est aussi le cerveau dirigeant,
soit, mais il aime à se cacher dans
le chapeau du costume de ma marionnette.
Je ne me cherche pas d'excuse vous
savez, juste je cherche, je voudrais entendre
toutes mes musiques internes,
ce qui se joue dedans, savoir m'accorder
à mes propres mesures, les aimer, que
ça pianote ou chantonne harmonieux.
Mélodie. Quel prénom de merde quand même.
Mélo, mélodrame oui. Moi, je ne sais
pas chanter, ni danser; je suis rigide
comme un bout de bois, une écorce rugueuse
craquelée et dépourvue de sève.
C'est tout sec, ça fait bien longtemps
déjà, j'ai connu trop d'hivers rigoureux.
Je suis faite de peuplier; vous savez, cet arbre
qui croît sur les terrains humides ou inondés.
Quoiqu'il en soit une branche coupée
de son arbre, ça n'est jamais que du bois mort. Je suis une amputée.
Programmée anti-pute.
Vous souriez.
Réduite à un fragment de cagette, d'ailleurs
c'est dans le panier à salade que j'ai fini. -Mélodie-
Je m'interroge; mes parents m'imaginaient
quel destin ? Quelle fille aurait été digne de
porter ce prénom, digne d'être leur progéniture
? M'ont-ils aperçue dans une sitcom,
m'ont-ils entendue chanter dans un rade miteux
bordant la route, mon père a-t-il baisé
une écervelée affublée de ce prénom ?
En réponse aux espoirs placés en moi,
j'ai pleuré, hurlé, reniflé, toutes les nuits, et
ce jusqu'à l'âge de 5 ans. Je leur ai interprété
l'unique chanson de mon répertoire,
des milliers de fois, jusqu'à épuisement.
J'espère qu'ils se sont sentis responsables
pour une fois. Mais, perdre le contrôle à ce
point c'est bien qu'un truc profond, violent, je
sais pas, une pathologie, une folie, un truc qui
squatte dans les gênes, m'est remonté non ?
J'ai vu devant moi le monde se brouiller, mes
forces me quitter, mes oreilles bourdonner,
ma langue s'engourdir, mes battements cardiaques
devenir le seul son audible à travers
tout Paris. Tout à coup les plombs ont sauté
et je me suis retrouvée dans le noir complet.
Panique. Mon coeur semblait vouloir me quitter,
il trépignait, sautait et sautait, se heurtant
aux barreaux de sa prison, ma carcasse.
Difficile de raisonner un claustro en crise.
Puis le courant est revenu.
J'étais réapparue dans une réalité qui
était une autre réalité que la réelle; un canada dry de réalité. Avec cette nouvelle
allure vive environnante, ça faisait
comme en voiture, quand on roule la
nuit, que les points de lumière deviennent
des rayons allongés phosphorescents.
Enfant somnolente, je ne comprends
pas ce qui arrive, je ne sais pas où on me
conduit, je suis ma propre passagère, mais
j'ai confiance. De toute manière c'est toujours
la fatigue qui finit par l'emporter.


Lundi, 10 mars 2008

Ma mère déraille. Elle est sortie de
la route, elle a manqué une déviation,
elle s'est trompée de sortie, ou pire
: elle a défoncé la barrière du péage !
Fraudeuse, frondeuse, frauduleuse !
Un bord de route eut été une plus belle
échappée. Je ne parle pas de tapiner,
quand même, mais je me dis que percuter
un platane est encore ce qui aurait pu
lui arriver de mieux. Le choc comme un
électrochoc, le cerveau remis à l'endroit
et le coeur ailleurs que dans la culotte.
- Je réalise que je parlais de moi, lors
d'une séance précédente, avec tout un
champ lexical du bois, et voilà que c'est un
arbre qui tirerait ma mère de sa torpeur !
Une excroissance de mon peuplier, ou des
antennes entre les arbres, la solidarité naturelle
? Comme si inconsciemment j'estimais
que j'étais le parent responsable de ma
mère. L'horreur : je suis la mère de ma mère.-
Ne souriez pas, ou je vais finir par penser
que c'est vous qui devriez me consulter.
Enfin, je parle de cette collision psychique
parce que je viens d'apprendre
qu'elle envisage «sérieusement» d'avoir un
enfant avec son bellâtre d'éphèbe, qui accessoirement
a 17 ans de moins qu'elle.
- 17 ? oui vous avez remarqué aussi..-
L'accessoire, ce bidule insignifiant, un colifichet
remplaçable, dont on finit par se lasser,
inéluctablement.Il est l'objet, l'ornement
qui fignole sa toilette de poulette coquette.
Une sorte de sac à mains, ridiculement petit,
une pochette pailletée synthétique élimé
dans laquelle on ne peut que glisser un glosset un téléphone, parce que rester connecté
c'est important vous voyez. Les miens à moi,
de sacs à mains, ils sont énormes, je peux
les mettre devant mon ventre quand je suis
debout au milieu des gens dans le métropolitain.
Je transporte des choses rassurantes,
utiles, des «au cas où, on ne sait jamais», des
babioles, je finis par peser lourd. Mes amis
leur ont donné le sobriquet de «valises», et je
me sens plutôt tortue. Tordue. Pas loin hein ?
Ma maison je l'emporte, comme une maison
mallette des menus enfants Mc Do, et
encore comme les femmes-maison de Louise
Bourgeois.


Lundi , 17 Mars 2008

Je comprends pas pourquoi personne
ne comprend. Et puis, pourquoi
la loi aurait raison ? Parce qu'elle
est vieille, parce que des gens de pouvoirs
l'on décrétée, pardon imposée ?
Je comprends pas pourquoi les trente-huit
sur quarante à voir du bleu en bleu verraient
la bonne couleur et que les deux autres restants
qui voient du bordeaux se tromperaient.
Alors bon la masse humaine, l'unanimité,
la supériorité numérique a valeur
de plus de force, le gros bras qui renverse
le bras maigrichon pendant un
bras de fer, ça je peux le comprendre oui.
Je pourrais m'en indigner mais j'ai peur
que ce soit mathématique, et j'ai d'autres
révolutions à mener. Les plus puissants
ne sont pas forcément les plus malins, et
donc presque par logique inversée, je décrète
qu'ils ont systématiquement tort.
Ça me fait une révolte dedans, mes cellules
se relèvent, elles s›érigent et défilent en
brandissant des banderoles illisibles. Il se
trame des manifs dans ma tête et dans mes
tripes. Pas besoin du corps médical pour savoir
d'où me viennent mes maux intestinaux,
problèmes digestifs et les crampes stomacales.
Je préfère anticiper et couper la chique
à votre discours, parce que moi la vulgarisation
psy elle me donne de l'urticaire.
Mon oreille gauche ne fonctionne
pas. Plus. Ils s'en sont aperçus à mes
5 ans et demi. Faire la sourde oreille.
Ne prêter qu'une oreille.
Vous ajouteriez certainement que je ne voulais
pas entendre, ne pas écouter, ne pas assister aux disputes parentales ? Mais que mon
audition est partielle, coupée en deux, comme
je l'ai été entre mes deux parents. Et encore
que j'ai «choisi», accepté de tendre une oreille
par soucis de réalisme teinté de masochisme.
Je n'entends pas à gauche. Je ne comprends
pas ce qui se passe à gauche. Et que comme
d'un fait du hasard le cerveau gauche est celui
qui décompose et analyse les réflexions
nébuleuses à tendance problématique ?
Tout ça étaye, - semble étayer, d'accord je
vous laisse de bon gré le bénéfice du doute-,
que nous serions tous constitués à partir de
mêmes modèles, qu'il y aurait des programmations,
que notre champ de manoeuvre,
la croyance selon laquelle on voudrait se
construire, se dessiner, inventer de nouvelles
portes à pousser, décider de qui, quoi,
comment, où on voudrait vivre, tout ça
n'est que du pipi de chat. Jaune, liquide,
nauséabond, désagréable. Bile animale.
Huxley était la lucidité visionnaire
quand il écrivit son meilleur des mondes
et sa société composée de cinq castes.
Reste à définir à qui correspondent nos alpha,
bêta, gamma, delta et epsilon. je laisse
ce sale boulot aux penseurs rémunérés. De
toute manière le seul qui trouvera la vérité
ne sera pas écouté ni entendu, puisque seul,
un, unique, face aux hordes de caprinés au
lainage moutonneux blanc pas net, on l'a
éprouvé plus d'une fois, ça ne fonctionne
pas. J'en fais les frais.


Lundi, 14 Avril 2008

J'ai manqué 3 de nos lundis. Vous êtes
mon rencart, vous êtes mon régulier. Et je
vous paie. Vous êtes obligé de me prendre.
C'est amusant. Les faits pragmatiques que
sont le travail, ma désorganisation temporelle
et mon incompétence à savoir rentrer
dans cette vie, me couler dans le moule
de sa réalité merdique, oui, tous ces faits
m'ont tenue éloignée de nos rendez-vous.
Mais pas seulement. D'abord inconsciemment,
puis peu à peu, mais toujours trop
vite, avec un retour à la clairvoyance.
Je suis fatiguée d'errer dans les mêmes
schémas, le quotidien, les jours qui se
répètent, les visages qui se décalquent
qui constituent la preuve irréfutable
que je vis sans cesse les mêmes choses.
Il y a l'envie de désobéir, de faire du
mal, de me nuire aussi, oui, aussi.
Je sens ma croyance forte, en moi comme
de naissance que pour construire il faut d'
abord détruire. Détruire sans faire semblant,
sans retenue cette fois, réduire en
poussière avec conviction et assurance. Casser
avec une massue, passer par-dessus
avec un rouleau compresseur, vous voyez,
ne pas se satisfaire de casser proprement,
et faire quelques fissures recollables avec
un produit chimique quasiment magique,
arrêtons de mesurer les mots. Ce serait
chouette ça : pouvoir mesurer, soupeser les
maux. Quantifier la douleur, faire des graphiques
de la peine, des camemberts de nos
taux et répartition des blessures. Du coup,
ça dédramatiserait, avec une forme et des
chiffres on se sentirait moins condamnés. 

Un peu j'imagine quand un diagnostic
tombe, ça apporte de l'explication et de la
raison, et puis après ça fournira le prétexte,
la devanture derrière laquelle se dissimuler.
Cela risque de me porter préjudice. Je
ne suis pas idiote, je connais les textes.
«Le non-respect de l'injonction thérapeutique
peut entraîner la détention provisoire.»
Enfermée dans mon corps, coincée dans
ma vie, emprisonnée dans votre cabinet, internée
dans ma tête, claquemurée dans les réseaux
humains. La prison ça reste un cadre,
et puis ça structure. Ils sont pas tous aussi
laids que celui accroché au-dessus de vous.
Je n'avance plus, je ne construis rien. Le
temps passe, cela me désole profondément.
J'ai beau être attentive rien n'arrive.
M'asseoir dans votre fauteuil club qui colle
à mes cuisses nues, regarder vos doigts tripatouiller
et tenter le réajustement de vos
mèches, scruter le reflet que ça me renvoie,
renforcent la réalité de cette stagnation
et je préfère essayer de croire que je le
vis légèrement, que ça ne compte pas, que
ces codes ne sont pas les miens, et que l'on
pourrait continuer chacun sur nos lignes,
et rester en parallèle les uns des autres.
On se regarderait au travers d'une paroi
vitrée plastifiée, comme celle qui sépare les
détenus de leurs visitant dans le parloir des
établissements pénitentiaires. Sauf que ma
vitre en plexi à moi elle ne permet pas d'entendre
ni de se faire entendre. Je crains de
ne pas savoir être une patiente qui «guérit».
D'ailleurs guérir ça signifierait me changer,
adopter votre couleur monochrome, manger de votre plat insipide où la viande
et les légumes et la sauce ont tous le même
goût dans la bouche, et dont seule la consistance
voudrait nous faire croire que la saveur
est différente ? Je veux garder mes
erreurs, mes dérapages, ma tristesse.
Je devrais les rendre ici, vous êtes le
service après-vente ou quoi, et autrement
les étouffer sous l'oreiller bourré
d'acariens ? Je suis moche, je ne corresponds
pas à vos critères de beauté.
Mes bizarreries, mes folies, mon accalmie.
Je pleure la petite Mélodie que vous souhaitez
voir morte. Il y a bien dû avoir un moment
où ça a déconné, je ne sais pas, dans le
cosmos, les dieux, ou les étoiles, auront fait
tomber un truc sur la moquette élimée de ma
chambre de bébé. Un rebond et hop dans le
berceau ! Je ne veux pas de vos explications,
ni de vos diagnostics, et surtout pas du tout
entendre parler de solutions ou de remèdes.


Lundi, 21 Avril 2008

C'est tellement triste un désert sans sable.
Il ne se passe rien à perte de vue. Un horizon
sans ligne. On me manque tellement.
Faire sans lui. Ça annule le sens de ce mot;
Faire. Je peux bien le supprimer du vocabulaire,
il ne servira plus à rien. Rien n'y fait,
je ne fais rien. Je suis une montre sans aiguille.
Le temps passe, tousse, glisse, et moi
je m'étouffe, je ne sais plus lire l'heure. Les
gens, la loi, la juge disent que j'ai commis une
grave erreur. Si c'était la leur, et que c'était
un leurre? C'est une liqueur qui râpe mes
parois digestives et contamine mon coeur.
Il était le filtre au travers duquel, parfois je
pouvais trouver le autour flottement joli, ou
hâtivement divertissant, l'espace d'un instant.
Il était le rythme de mes semaines. Entre
chaque rencontre, c'était un suspens mobile,
sémillant, et je m'en accommodais volontiers.
Que reste-il à présent, dites-moi.
Les flammes ont brûlé mes viscères, j'ai déclaré
mon incendie, j'ai foutu le feu. Les tempes
battantes, le pouls dans la gorge, les pieds
qui ne touchent plus le sol, mes mains l'ont
saisie. J'ai tordu le cou et accroché les cheveux
de cette pute. Notre amour ne vivra pas,
Je me suis accrochée à son cou et il m'a
tordu les poignets.
Elle s'en souviendra. Mais c'était normal.
Ma normalité, soit. On peut toujours
philosopher ou psychologiser de comptoir de
bistrot poisseux sale.
TOC : Trop orgueilleuse crispante.
Très occasionnellement conne

Tricheuse organisée compulsive

Mes rituels me protègent. Au quotidien je
mène des actions, je jette en direction du bleu
du ciel et du blanc des nuages, des pensées
comme des prières que je veux devenir exaucées.
A la prochaine pluie, je sais que les réponses
arrivent, que chaque goutte contient
une lettre, que lorsque qu'elles éclatent au
sol, ou sur la toile tendue des parapluies
pour rebondir, fondre ou couler, et ce sont
des bribes de phrases qui ruissellent et
courent jusque dans les tuyaux des murs et
sous la terre, s'immisçant dans les fissures,
remplissant les creux; Ce sont des larmes
géantes qui lavent mes manquements, et
nettoient le noir du maquillage fondu de mes
cils qui coulent le long de mes joues. Les
mots s'écrivent, il y a des groupuscules, des
réunions qui se forment dans les flaques.
J'ai épuisé toutes mes *chances*
stockées depuis toutes ces années.
Glanées, gagnées à chaque seuil de porte,
marche de bus, portique d'entrée du personnel
et passage piéton menant à notre arrêt de bus.
Chaque fois que j'ai franchi, gravi, dépassé,
traversé. Chaque fois, je me suis efforcée
de penser positif, de penser à lui et à notre
avenir à venir; de penser amour, de serrer
les dents, de serrer les paupières, de serrer
dans ma paume gauche, Il me fallait nous
contenir, nous rassembler en moi, faire,
oui Faire, que mes pensées soient si fortes,
tellement puissantes, qu'elles se métamorphosent
en une boule de feu, une météore
céleste, et qu'à l'atterrissage en plein coeur de mon ventre, le foyer ne s'éteigne jamais.
J'étais forte bon sang, des muscles transparents,
des pouvoirs grains de poussière
voletant, des incantations kaléidoscopées,
qui auraient dû maintenir au loin le mal, le
moche, le monde.


Lundi, 28 Avril 2008

Des semaines ont passé et je ne vous en
ai pas parlé. Ça a pris maintenant trop de
place pour nier l'évidence de l'existence de
mon auto-sentence. J'erre entre des parenthèses
épaisses comme des murs de
bunker qui ne laissent passer aucun son,
ni filtrer aucune lueur. Je ne cherche pas
l'espoir, je ne cherche pas à oublier, je ne
trouve pas de honte. Je suis sèche à l'intérieur,
comme morte. Il n'y a que mon sexe
et les pores de ma peau qui coulent encore.
Je me salis, je m'oublie, je veux désexister
par le sexe. Paris est aussi pleine qu'elle
est vide, derrière chaque fenêtre s'abrite
une âme esseulée, perverse, mal en point.
Chaque soir je suis allée vers ce fond, je me
suis enfoncée dans les catacombes du stupre.
La débauche en moi rencontre de nombreuses
cavernes où l'écho ne tarde pas à résonner.
Du bar d'hôtel chic au bar miteux, de
l'after-work à la terrasse bobo, j'ai suivi mes
amies, l'une après l'autre, l'autre après l'une,
et malgré les décors contrastés, les fonds musicaux
décalés, force est de constater que les
regards regardent luxure, les désirs s'allument
identiques, les soupirs soufflent tièdes,
les haleines propagent parfum et goût idem,
et le sperme a toujours la même saveur.
Le soir j'ai peur d'être seule, du noir aussi.
Alors j'allume l'écran et internet. Mon ordinateur.
Me répond tellement mieux que
tous mes carnets aux pages noircies de mes
gribouillages.
Je me fous de tout.
J'invente et ils veulent de moi. Je dis vrai et ils ne croient pas.
Comme il est plus facile d'être quelqu'un
d'autre que soi. Mon autre est à coup sûr plus
aimable que moi. Je voudrais qu'on me passe
tellement dessus le corps qu'il devienne plat
comme une feuille de papier. Si fine et translucide
qu'elle épouserait le sol, on oublierait sa
présence, on la foulerait aux pieds, je serai
enfin avec tout le monde, on partagerait la vie.
Je ne L'oublie pas Docteur. Je L'emmène
avec moi, toutes les nuits.
J'ai le droit de L'emmener dites ? Les corps
que je touche, les peaux qui me frôlent,
les mains, et les bouches, et les sexes qui
s'imaginent me posséder se méprennent.
Mon plaisir, mes soupirs, mes gémissements.
A moi. Je suis celle qui me possède. Les visions
et les pensées, sont des éclairs de couleurs,
de formes, des fragments de son portrait,
des bribes auditives de sa voix, qui viennent
nourrir mon envie, dessinant mon dessein.
Et tout alors se met à bouillir dedans, ma
machine se met en branle. Saccadé, tout
me revient : Ça clignote de ses lèvres, de ses
cheveux ébouriffés, de l'encre sous sa peau,
de l'arrête de son nez, de ses joues acérées.
J'en oublie qui est celui dont la tête
cherche entre mes cuisses, et je m'enfuis
avec lui. L'air devient épais, je respire comme
étouffée, les sons me parviennent engourdis.
La peau moite et les pores bondissants.
Il n'est pas là, je suis seule avec. Mais
c'est de lui que je jouis. Réunis et complices,
l'espace d'un instant je trouve cocasse
l'idée qu'ils soient si fiers d'eux, mais vite je
suis gagnée par la gêne et une culpabilité. Je suis anéantie. La petitesse de ces histoires
vaines, de ma vacuité à moi, et le retour au
présent concret vrai sont une gifle au visage.
A qui je me plains ? Où il est mon bureau
des réclamations ? Je voudrais rendre
ma vie comme on rapporte un article à la
caisse d'un magasin. J'ai essayé pourtant,
je l'ai regardée, retournée dans tous les
sens, et ça reste un mystère. J'abandonne.
Je rends le chat. Je rends les affaires. Je
rends l'appartement. Je rends le travail, je
rends ma tête qui me fatigue avec son envie
de tout rendre.


Lundi, 5 Mai 2008

Je crois qu'il est plus aisé de trouver un
chemin quand on est perdu au point d'avoir
baissé les bras, parce que les jambes, la
tête et le coeur ont oublié qu'ils cherchaient.
Il y a une clairière épineuse qui s'est dégagée,
offerte à moi, ouverte comme une
femme aux cuisses écartées grand. Je m'y
suis engagée. Dans tous les sens du terme.
C'est un corps, une légion. On livre une
bataille lui et moi. Des coups d'épée dans
le vide, c'est épuisant parce que l'ennemi
est invisible invincible. Ça nous maintient
en vie de fricoter avec les morts.
Il n'y a qu'entre vos murs que je possède toute
ma tête et que j'ai encore le sentiment teinté
de la sensation que quelqu'un me distingue.
Vous êtes le point d'attache, l'amarrage
de ma branlante embarcation à la
terre ferme. Ma barque percée dans son
fond tangue sur flots calmes ou agités, et
le balancement mortel accuse un misérable
bout de ficelle élimé. Vous n'êtes pas
assez fort pour me maintenir attachée.
Je ne décroche plus le téléphone, j'ai arrêté
de me rendre au musée. Je vis au royaume
des ombres. Mes contours se gomment,
je disparais, mes couleurs s'affadissent.
Peu à peu j'efface mon identité, les traces
de mon existence, je nierai l'histoire, le
passé, les souvenirs. Je ne suis pas claire
? Être plus précise, factuelle ? (Soupir)
Les faits sont synthétiques-plastiques-désâmés,
ils sont le pain quotidien des
pauvres gens, des évènements qui se répandent
dans la maîtrise cadenassée collective,
faisant de vous des automates as servis à une servitude gerbante. Je préfère
déposer mes mots sur des bouts de coton,
voyager sur des parcelles de nuages, rester
trouble, devenir parfaitement indistincte,
et me diluer dans l'air putride stagnant.
On s'est trouvé nous deux; et puisqu'on
s'invente, je peux considérer que je
suis mise à l'abri et que l'on m'a délivrée
une dérogation à ma vraie vie.
Il est un homme, blessé meurtri, ce qu'il
faut de sombre tordu, mais créatif et un peu
fou. Et aussi ai-je rencontré sa peau, j'ai
senti ses hormones phéromones parfum,
j'ai vu scintiller du brillant dans le rond de
la bille grise de ses yeux, vibrer sa bouche
rose foncée qui finit pointue toujours prête
à me moquer méchant, s'agiter ses longs
doigts que j'ai immédiatement imaginé
fouiller dans mes lingeries, et rendre moite
mes peaux. On a perdu notre amour, alors
on en construit un de fortune. Oui de fortune,
un trésor, en doré jaune bien éblouissant,
même s'il est en toc, orné de pierreries
facettées en plexi et du faux or de pacotille.
Pour une fois je sers à quelque chose, je
sers une cause. En devenant Elle, je suis dispensée
de penser mes pensées, de croire que
je voudrais panser mes plaies, d'essayer de
me mêler à votre mêlée.
La voici mon accalmie.
Ne prenez pas cet air accablé. Réjouissez-
vous. La patiente que vous deviez suivre
n'existera bientôt plus. Rayée de la planète.
Plus de Mélodie pour casser vos oreilles. Je
serai celle qu'il a aimé jadis. Subitement j'ai un passif sentimental, j'appartiens
à une histoire qui nous est commune.
Toujours je me jugeais incomplète, insuffisante
pour être aimée. A présent, en occupant
sa place, en lui offrant mon corps comme
transport, à nous deux, elle et moi, nous
formons un Tout. Etre moi c'était si moche.
Enfant déjà j'aimais les déguisements, parce
que dans une robe qui n'était pas la mienne,
dont la taille ne me seyait nullement, mais
arborant des couleurs criardes et brodée
de sequins brillants, alors je devenais acceptée
- acceptable, et même un peu belle.
Je suppose que l'on pourra effacer mon ardoise,
réglées mes dettes, hop, on secoue, le
bruit du sable magique se fera entendre et zou
la surface redeviendra vierge de toute écriture.
Le courage de me donner la mort, de faire
que mon coeur cesse de battre, que mes cheveux
arrêtent de pousser, je ne le possède
pas. C'est malgré tout une forme d'assassinat,
je fais taire tous les instruments de la
Mélodie cacophonique que j'étais. La platine
tournera mais sans disque apposé dessus.
Je me meurs je me tue. Ça me fait un bien
fou, ça me procure une sorte de plaisir serein
et à la fois une joie intense orgasmique en pics
vers le ciel quand je sens que je ne suis pas
comme vous, et que personne ne le ni ne me voit.
Barje, aliénée, cinglée, givrée, fêlée. Je
suis devenue plein de choses vous voyez.
Les coups et les insultes me frappent les
oreilles, les membres, dans les tripes.
Non. Non, je ne lui en veux pas. Voilà
bien une idée formatée que celle-ci.
Quelle est cette règle, qui décide de ce qui est moral normal ou ne l'est pas ?! Je
paie le mal que j'ai fait en faisant du bien.
La justice des hommes devrait se
contenter de cette nouvelle donne.
J'aime les marques qu'il me laisse. Mes
bleus qui virent au jaune en passant par le
vert et des violets, mes plaies suintantes qui
coulent rouge et deviennent marron puis disparaissent
tout à fait pour laisser voir une
peau différente, relié-fée et toute fraîche. Je
deviens d'autres couleurs, une autre matière.
L'issue ?
Je ne cherche pas les sorties, ce qui
m'intéresse moi ce sont les entrées, les
chemins de traverses et les parcours.
Mélodie aime les balades. Oui, je souris.
Je suis une métaphore filée vivante.
Mieux vaut rire de tout ça, j'ai trop pleuré,
les cuves sont sèches depuis cette
sale affaire. Cela finira mal dites-vous.
La chanson le disait avant moi «les histoires
d'amour finissent mal en général». Il faudrait
juste que les histoires ne finissent jamais.
De toute une vie on aura qu'un unique
amour, c'est ce que je crois. On lui donnera
différents visages, on lui changera son
prénom, ses habits, on remplira sa mallette
de moult gadgets divers et variés.
Mais au fond cet amour est un seul et long
fil, notre fil d'Ariane, celui qui nous permet
de circuler dans cet immense dédale.
Alors, plein d'espoir ou tremblant d'effroi, on
avance en suivant la cordelette, comme un
aveugle, et on se blesse l'intérieur des mains
tant on le sert nerveusement de peur de le lâcher et d'être perdu à jamais dans les longs
corridors froids qui ne renvoient nulle autre
réponse que le vent, qui s'engouffre et souffle.


Lundi, 12 Mai 2008

Je vous l'annonce, parce que le secret médical
vous y tient, au secret, et puis encore
parce que j'ai l'enfantine innocente impression
que nous sommes quelqu'un l'un pour
l'autre, vous, et moi. Des camarades d'infortune,
deux galériens agrippés aux planches
usées de leur radeau, les époux d'un mariage
arrangé auquel on a fini par trouver une
forme de consolation dans la douceur d'un
bonheur alangui qui nous anesthésie.
J'ai disparu, je me suis perdue,
j'ai raté ma naissance,
et je n'ai pas su veiller à ma croissance.
Espérer l'espérance vous y croyez-vous ?
Mon champ est un terrain vague sans clôture,
un sol craquelé à la terre brûlée,
sur lequel plus rien ne poussera jamais.
Même avec le meilleur système hydraulique
et même en jetant des haricots magiques.
Je vais abandonner Mélodie, l'attacher
à un arbre sur le bas-côté d'une
autoroute. Elle pourra bien me faire ses yeux
tristes, chercher à m'apitoyer, japper, rien y
fera, je resterai froide et dure comme les barrières
métalliques qui protègent de la chute
dans le ravin. Alors oui il y a des chances que
nous rouillons. Mais personne n'en meure.
Vous n'aurez pas à l'attendre, vous
pouvez d'ores et déjà libérer le créneau
de vos rendez-vous à un autre patient.
Les coups de fil aussi commencent à
s'espacer. Les amis, le travail, les relances
des hommes-sexe de la nuit. Le temps détient
ce don extraordinaire, il terrasse et
pulvérise Tout, même les plus forts d'entre nous s'y sont brisés les dents et les os.
Je déplore juste de ne pas avoir de plaque
funéraire, un lopin de terre herbacé-bétonné
sur lequel j'aurais pu aller verser
une larme, déposer des bouquets d'anémones,
badiner comme ça, entre copines.
C'est très curieux, l'esprit et le cerveau sont
des machines vraiment surprenantes. Comment
ai-je fait ? A quel moment ma volonté a
obligé mes synapses à lui répondre et à déclencher
les rouages du mécanisme enroué ?
J'aimerais savoir maîtriser en pleine
conscience ce pouvoir qui me reviendrait
de la plus juste des façons ! Ça fonctionne.
Je m›oublie, j'ai bien des sensations
venues de réminiscences rêvées endormie,
des vagues sentimentales sursautantes,
mais les éléments concrets, les anecdotes
futiles foisonnantes, tout, Tout se dilue.
C'est un morceau de sucre qu'on plonge dans
l'eau, devenu grains suspendus vagabondant
aléatoires, et puis plus qu'un sirop translucide
imperceptible. L'eau est sucrée mais ça
ne se distingue pas à l'oeil nu. Ça n'est que
sur la langue que la surprise saisit; ça réveille
les papilles sur son passage vers l'avalement.
Je ne vais pas résister. Un tombé à la mer
se noiera plus rapidement s'il panique en
donnant de grandes gifles à la surface de
l'eau. On a tous peur de la mort. Je lisais
il y a peu Cioran; je me sens si fatiguée (...)
vous l'entendez-vous aussi ? Elle est de plus
en plus bruyante votre voisine. Au début ce
n'était qu'un murmure au travers de la paroi
qui nous sépare d'elle, et à présent elle
provoque des interférences dans les pensées que je tente encore de vous faire partager.
Pourriez-vous ouvrir la fenêtre s'il vous
plaît ? Cela manque d'air, ma gorge est moite,
ça me colle. Je fais ça souvent, oui c'est vrai,
vous avez remarqué. J'appose ma main sur
ma gorge, sur le plat du dessus de mes seins,
là où il n'y a pas encore le tissu de l'habit.
Je prends conscience de ma matérialité,
je sens le circuit veineux se soulever au
rythme sanguin métronomé par mon coeur.
Enfin, bref, Cioran, oui voilà. Il y était question
du désespoir, du malheur, de la vie, du
néant et de la mort. Et que l'un sans l'autre
ou encore le dernier, chacun a besoin de
l'autre et du suivant pour remplir sa fonction
et démontrer sa valeur. A peu près ça disait
ça. Peu importe celle que je cesse d'être et qui
que soit celle que je décide de devenir, eux,
ces rectangles carton papier avec leurs mots
en encre; parce que les livres ils continueront
d'exister, ils ne changeront pas d'avis
en cours de route, et ils ne se tairont jamais.
Je peux me taire à présent ? Si vous voulez,
jouer avec moi, essayons de distinguer ce
que crie votre voisine.


***

Docteur Bertrand S*
Médecin Psychiatre clinicien
Tél : 01 44 77 88 11
Paris, le 12 mai 2008,
Compte rendu médical => Certificat
de confirmation dans le cadre
de dossier HDT péril imminent
Patiente : Charlotte B* suivie en HDJ
- à Saint-Anne, Paris
A la demande de l'époux, Julien B*,
qui souhaite faire admettre la patiente,
son épouse Charlotte B*, en
soin psychiatriques dans un centre
spécialisé, et à la suite des 15
séances effectuées dans mon cabinet
(secteur 17, hôpital Saint-Anne),
je pose ce premier diagnostic.
La patiente, Charlotte B*, présente
les troubles du malade schizophrène.
(L'éventualité d'un trouble
de dissociation de l'identité
a été écarté précédemment)
Il est vraisemblable que la patiente
possède une seule personnalité mais
qui s'est vue progressivement éclater.
On observe de nombreux comportements
compulsifs chez cette patiente
(rituels, actions répétées, croyances magiques), des difficultés à partager
une interprétation de la réalité
entraînant des comportements et des
discours étranges, délirants, accompagnés
de crises et d'angoisses profondes.
La désorganisation de ses pensées
et de son discours présentent cependant
une élaboration structurée répondant
à une logique étayée et riche
en éléments visant à la conforter en
ce sens.
Ainsi, il est mis en évidence que
la patiente vit de plus en plus dans
un délire qui s'inscrit dans une
construction qui s'est accélérée ces
dernières semaines - Renforcement
d'une lutte intérieure entre les deux
caractères antinomiques de sa personnalité
que la patiente personnifie
dans un même temps + hallucinations
auditives-
Conclusions :
A ce jour, la patiente ne semble pas
représenter un danger pour autrui.
En revanche, il s'avère très probable
qu'elle représente un danger
pour elle-même (accès violents
avec risques d'automutilation, tendance
suicidaire) compte tenu de
la progression fulgurante de son
trouble et de ses manifestations.
Une vigilance et surveillance constantes en milieu hospitalier psychiatrique
s'avèrent nécessaires et
urgentes.
Demande d'internement.
Docteur
Bertrand S*

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