Du sang dans le pain

jean-marcel

« L’erreur judiciaire est le plus sûr allié de la justice d’exception. Combien d’innocents courraient encore s’il n’y avait pas d’erreurs judiciaires ? »

Pierre Desproges

Je connais par cœur les synonymes du mot malchance.

Guigne, poisse, déveine, scoumoune, cerise. J'en passe et des meilleurs.

Le boulanger de Pagnol dirait : « Je suis dans le pétrin, dans un pétrin qui ne pétrit plus. ».

Mais la vraie vie, ce n’est pas du cinéma où tout le monde s'embrasse à la dernière bobine en se tapant sur l'épaule, des larmes de joie au coin des yeux.

Dans mon histoire, la femme du boulanger ne revient pas.

Pas de grande scène de repentir où l'épouse infidèle, le ventre encore tout palpitant des assauts de son amant, demande pardon à son époux cornu et pâle comme un cervidé enfariné.

Mon histoire, ce serait plutôt Laura, Le Quai des Brumes ou Le Corbeau.

Du cinéma en noir et blanc, inspiré par Murnau, tourné par Fritz Lang, décoré par Trauner.

La fatalité qui s'abat sur un couple.

Une nuit américaine de plus en plus sombre qui envahit l'écran pour un fondu au noir définitif.

Le nom de l'actrice principale oublié dans le générique de fin.

Disparue, volatilisée, envolée la gentille femme du boulanger.

Dans la vraie vie on se retrouve devant le juge en deux coups de cuillère à pot puis on vous balance au cachot avec des chaussures sans lacets et un pantalon orphelin de sa ceinture qui vous tombe sur les genoux.

A l'heure où je vous parle je devrais rouler des croissants au fond de ma boutique.

Et je suis là, gros lourdaud de cinquante piges, à sangloter comme un gamin qui vient de prendre une bonne fessée.

Je suis là, derrière les barreaux, à regarder mes mains crevassées par la farine, à ruminer sur mon malheur, à me creuser la cervelle pour comprendre le pourquoi du comment.

Du jour au lendemain, je me retrouve seul, sans espoir, avec ma trogne mal rasée en première page du Dauphiné Libéré.

Les journalistes s'en donnent à cœur joie : Le Boulanger de la Mort, Le Tueur aux Croissants, je vous laisse imaginer le délire du pigiste qui piaffe de bonheur sur sa machine à écrire.

Mais j'oublie le chef d'œuvre, l'Everest du spécialiste en faits divers scabreux, le prix Nobel du charognard : Du Sang dans le Pain.

Un titre splendide, cinq mots qui forment le résumé tragique de mon cauchemar quotidien.

Si je n'étais pas si accablé, j'applaudirais presque tellement c'est beau.

Mais mon sens de l’humour est au plus bas et j'ai mal aux mains. 

Du Sang dans le Pain, la série noire qui fleure bon le dessous de bras et la rumeur proche du faux témoignage, avec des senteurs exquises d’étreintes extraconjugales au milieu des viennoiseries toutes chaudes.

Pourquoi pas La Farine du Diable ou Le Pétrin de l’Horreur  pendant qu’on y est ?

Pour vendre du pain, pas besoin d’attirer le chaland, c'est le ventre qui commande. Mais pour vendre du papier il faut faire peur, il faut mentir à feu continu même si la tête d’un homme est sur la sellette.

Depuis l’affaire du pain maudit de Pont-Saint-Esprit, en 51, le métier n’est plus ce qu’il était. Cinq morts, trois cent personnes au bord de la folie, l'absence d’une explication plausible qui fait le lit des ragots et des mensonges.

Depuis deux ans la suspicion est entrée dans les fournils.

Je suis l’étincelle qui rallume les braises toutes chaudes du feu à peine éteint.

Un boulanger, tueur à la chaîne, voilà qui donne du grain à moudre aux nostalgiques du drame non élucidé ainsi qu’a l'amateur de crime parfait avec chambre jaune fermée de l'intérieur.

Au train ou vont les choses je ne tarderai pas a être aussi célèbre que Landru ou Petiot.

Gégé, mon petit apprenti, retrouvé au pied d'un arbre, la tête réduite en compote par une décharge de chevrotines à bout portant.

Meurtre déguisé en suicide d'après l'enquête.

Arlette, la vendeuse, découverte par des promeneurs, le crâne fracassé, près de sa bicyclette, sur une petite route de campagne.

Meurtre déguisé en chute d'après l'enquête.

Josette, ma femme, disparue sans laisser de traces depuis deux mois.

Meurtre déguisé en fugue d'après l'enquête.

Et moi, coupable idéal, seul survivant du carnage.

Boulanger déguisé en taulard après enquête.

Je tourne en rond dans ma cage. Je ne sais pas ce qui m'arrive.

Je suis dans la nasse, menu fretin dans le grand bain de la cour d'assises.

Même mon avocat est désabusé quand il me débite la liste des preuves à charge.

L'autre jour, escorté pour me rendre au bureau du juge d'instruction, je suis passé devant une porte vitrée et je me suis vu.

Sosie de Pierre Blanchar dans L'Affaire du courrier de Lyon,  j'ai le visage de supplicié de ce  brave Lesurques dont on coupa la tête parce qu'elle ressemblait à celle d'un autre.

Les interrogatoires sont longs et semblent conforter le juge dans sa conviction.

L'incroyable banalité de ma vie ne serait, pour lui, qu'une dissimulation, une couverture comme il dit.

Le fonctionnaire n'a pas l'ombre d'un doute.

Je suis un criminel qui se lève à trois heures du matin pour pétrir la pâte et, en attendant qu'elle monte, j'assassine l'ensemble de mon personnel.

Une sorte de boucher contrarié qui serait passé à côté de sa vocation.

Je suis coupable et déjà condamné. Je repense à Edmond Dantès, le héros de mon enfance.

L'évasion du château d'If,  l'ile de Monte-Cristo et le trésor des Spada, la vengeance implacable qui s'abat sur les instigateurs du coup monté.

Je navigue entre rêve et réalité.

Les films, les romans, le cinéma, les actualités de la Gaumont, autant de pensées, autant d’images qui se télescopent jusqu'à faire vaciller ma raison.

Hier, aujourd’hui, demain, sous toutes les latitudes, la justice bafoue la vérité et sacrifie des innocents.

Le crime de Lurs, ou plutôt l'affaire Dominici comme on dit maintenant, passionne les foules.

Une tuerie inexpliquée semblable à mon histoire. Un coupable tout désigné, comme moi.

L’Amérique n’est pas en reste, elle pratique le sacrifice humain sans remords ni regrets. Les pétitions pour sauver les époux Rosenberg n'auront servi à rien.

Je viens d'apprendre qu'ils sont passés sur la chaise électrique cette nuit, à Sing Sing.

Je tente de mettre un peu d'ordre dans mes souvenirs, les vrais souvenirs de ma vie d'autrefois, ma vie d'homme libre.

Ma mémoire se réveille petit à petit. Le cauchemar se dissipe.

L'étau qui enserre ma poitrine se relâche. Comme des milliers de vers luisants, les lueurs d’espoir trouent les ténèbres. Les murs de ma prison rougeoient et s’effondrent, vaincus par le chalumeau incandescent de la lumière…

 Antigua a les pieds dans l’eau.

Les pluies torrentielles de juillet s’abattent sur le Guatemala. Des rivières boueuses déferlent dans les bidonvilles. Sur la colline, le quartier riche avec ses immeubles de style espagnol. Sous la véranda d’une grande bâtisse coloniale, un couple qui s’enlace.

L’homme est jeune, il a le cheveu luisant, un profil de dieu grec. La femme qu'il serre dans ses bras pourrait être sa mère.

C'est un belle quinquagénaire au corsage largement ouvert sur une poitrine généreuse. Elle s’appelle Josette, mais son amant l’appelle affectueusement Juanita. Josette est heureuse. C’est l’heure du triomphe. Le plus beau jour de sa vie.

Un ami, employé à l’ambassade, vient de lui apprendre la nouvelle.

Le boulanger s’est donné la mort le 19 juin, le jour même de l’exécution d’Ethel et Julius Rosenberg. Le boulanger a confectionné une énorme boulette de mie et s’est étouffé avec. Au-dessus du corps sans vie, on pouvait lire cinq mots gravés sur la pierre suintante de la cellule : Du sang dans le pain

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