ÉMOTIONS

Doris Dumabin

Extrait de la 1ère nouvelle du recueil érotique Zestes de Plaisirs www.facebook.com/dorisdumabin
> : lors des dialogues indique que le personnage précédent reprend la parole…

Nathan savait depuis son enfance qu'il était différent des autres. Il n'appréciait pas les mêmes jeux que ses camarades de classe et ne s'entendait avec aucun autre enfant. Ses parents l'avaient tout de suite compris. Il avait été diagnostiqué psychopathe dès ses sept ans. En résumé, il ne connaissait pas l'empathie. Il jugeait le monde comme un bol de vers grouillants et bruyants sans aucune légitimité fonctionnelle autre que la reproduction de l'espèce. Des êtres moins utiles que le plus futile des animaux. Pourtant, il aimait ses parents… parce qu'il avait fini par s'habituer à eux. Quoique, leurs décès n'avaient pas engendré chez lui de tristesse particulière. Il n'avait ressenti que de la colère. Sa mère était morte en premier à quatre-vingt ans. De ce fait, pour son père, cinq ans plus âgé, la nouvelle avait été plus facile à digérer. L'expérience lui avait suffi à passer l'épreuve sans ressentir une quelconque émotion. Les quelques membres de sa famille présents aux obsèques n'avaient pas compris son attitude. Une tante du côté de sa mère avait décidé qu'il viendrait habiter chez elle avec ses trois enfants. Nathan n'aurait pas pu imaginer pire cauchemar. Il avait évidemment refusé, à la surprise de tous. Depuis ses dix huit ans, il vivait donc seul chez lui. Il était misanthrope de toute façon. Personne ne comptait à ses yeux… sauf elle.

Il avait développé un modèle d'appréciation propre mais qui n'allait pas très loin sur l'échelle d'un système de hiérarchie affective conventionnel. Il côtoyait des gens par commodité, pour paraître normal. Il les choisissait selon un principe simple : ses connaissances devaient l'agacer le moins possible. Personne ne devait l'appeler, il ne donnait jamais son numéro. Il n'aimait pas les fêtes, ni les réunions de plus de trois personnes. Ses commerçants préférés parlaient peu et ne tentaient pas de lier connaissance avec lui, sinon il changeait de boutique. Personne ne venait jamais chez lui et aucun de "ses amis" n'occupait plus d'espace que nécessaire. S'ils franchissaient la ligne malgré ses recommandations, il se débarrassait deux. Il l'avait déjà fait pour trois d'entre eux. Ce détachement semblait malcommode pour le commun des mortels, mais pour lui tout concordait. Sa vie lui plaisait exactement de cette façon. Ses facultés le rendaient excellent à son travail. Sa minutie, son intelligence ou sa capacité d'adaptation faisaient de lui le meilleur dans son domaine. Il remplissait ses contrats avec 100% de réussite. Les sommes qu'il empochait se comptaient en centaines de milliers de dollars. Il était millionnaire à à peine vingt-huit ans, après seulement quinze ans de carrière. Aucune difficulté n'était insurmontable. Absolument rien ne lui posait problème... sauf elle.

Il avait commencé par des petits contrats. Ses premiers clients ne lui avaient même pas demandé directement de l'aide. Il les avait simplement écoutés. Il aimait cela. Passer des heures dans une foule et écouter les gens vivre. Il les analysait exactement comme des spécimens de laboratoire. Tout lui semblait particulier. Il voulait tout comprendre, et savoir comment les humains fonctionnaient l'aidait beaucoup dans son métier. Au départ, il avait simplement répondu à des souhaits à voix haute. Un homme qui ne supportait plus le chien du voisin. Sa vieille voisine se plaignait de son mari alcoolique. Une camarade de classe voulait que son ex comprenne que leur histoire était terminée. Sa mère avait peur des chats. Les gens parlaient souvent à voix haute, déclamaient haut et fort leurs malheurs. Lui, trouvait des solutions. Il se rappelait d'ailleurs précisément, comme en retour sur image, la réaction de sa mère, le jour où il avait tué son premier chat. Elle avait crié en le voyant brandir à bout de bras, l'animal sale et complètement désarticulé. Elle avait posé la main sur son cœur en le regardant fixement. Après cet épisode, il s'était rendu compte qu'il valait mieux agir avec discrétion. Les gens voulaient se débarrasser de leurs problèmes mais sans s'en rendre compte, sans réaliser le processus, et surtout sans ressentir le remords d'avoir commandité une exécution. Sa mère détestait les chats, mais elle ne voulait pas qu'il se charge du problème. Elle lui avait expliqué durant de longues heures, la frontière entre le bien et le mal. Au début, il avait répliqué que si faire du bien était bien, alors pourquoi tuer le chat en sachant que l'effet serait positif, ne serait pas bien ? Ses parents avaient passé de longues heures à lui parler. Il n'avait pas compris. Rien du tout. Cependant, il avait saisi l'essentiel : ils ne voulaient pas savoir. Sa mère rêvait d'un monde sans chat, sans pourtant éliminer les chats. Un paradoxe que son cerveau cartésien ne saisissait pas… mais un apprentissage nécessaire à sa fonction. Il imaginait désormais des scenarii de plus en plus ingénieux, mis en scène de la façon la plus naturelle possible. De plus, cette manière de réaliser les souhaits en masquant toute trace, en maquillant le fait de la manière la plus plausible, lui avait sauvé la vie. Depuis ce jour, il se sentait bien, parfaitement à sa place dans le monde. Avant cela, il se voyait comme une pièce biscornue d'un puzzle bien agencé. Un élément solitaire, sans fonction. Aujourd'hui il se sentait libre et utile. Il n'était plus seul, reclus dans son monde intérieur, il avait trouvé son rôle. Terminé l'ennui quotidien. La vie insipide des gens normaux. Depuis ses treize ans, il se sentait heureux. Du moins, son état se rapprochait de ce que les gens appelaient le bonheur. Un état un peu au dessus de la neutralité. Cela, il l'avait compris. Il arrivait à décoder presque tous les sentiments humains, même les siens... sauf pour elle.

Nathan suivait sa cible, analysait son emploi du temps, décodait ses gestes. De plus, comme il lisait sur les lèvres, il savait tout. Il arrivait aussi à se montrer affable. Il jouait le rôle du charmant étourdi à la perfection. Son physique l'y aidait grandement. En voyant arriver un jeune homme d'allure sportive, à la carrure modeste, de taille moyenne, à peine un mètre soixante dix, aux cheveux noirs, nuance la plus courante, aux charmants yeux bruns, un héritage de sa mère, personne n'imaginait sa véritable nature. Il savait comment sourire de façon avenante ou chaleureusement. Il mimait divers sentiments à la perfection : le doute, la perplexité, l'anxiété, la joie... autant de sentiments qui lui étaient totalement inconnus, mais qui lui permettaient néanmoins de se renseigner discrètement sur sa proie et faire avouer le moindre détail à son entourage – cela en plus de sa capacité à surfer sur le net aussi vite et aussi efficacement que s'il cherchait une information dans son propre cerveau –. Il remerciait sans arrêt le "mec" qui avait inventé cet outil lui permettant d'exceller dans son travail. Il n'avait donc eu aucun mal à pirater le Facebook de sa proie et à comprendre que son chien s'était fait opérer d'un calcul rénal. Il avait évoqué l'incongruité de ce cas avec la boulangère du quartier et elle avait tout de suite fait le rapprochement en indiquant le nom et l'adresse du vétérinaire qui s'occupait de l'animal. Nathan savait déjà comment il allait procéder pour atteindre cette nouvelle cible. Son client avait des exigences précises. Pour une fois, il ne voulait pas la mort de son ennemi, il voulait le blesser dans son honneur. Nathan avait bien sûr demandé s'il devait le prendre au sens propre ou au sens figuré, une des nombreuses leçons enseignées par sa mère. Son client avait répondu qu'il ne voulait plus jamais que cet homme puisse tenir debout et qu'il espérait qu'il aurait besoin de l'aide d'une infirmière, à vie, pour lui essuyer le derrière. Nathan ne comprenait pas que quelqu'un puisse vouloir ce genre de choses. Pour lui, un problème réglé rimait avec tombeau, mais on ne le payait pas pour réfléchir. De plus, il refusait rarement des contrats quel que soit le but à atteindre. Le plus positif quand on était dénué d'affects, était qu'on ne trouvait rien de vraiment immoral ou odieux. Étouffer un amant auprès dune femme mariée endormie, mettre fin aux jours d'une riche tante avant qu'elle ne change son testament, faire avorter une maîtresse calculatrice, ou même tuer un bébé, rien ne l'incommodait. Les bébés surtout, c'était facile, personne ne procédait à l'autopsie d'un nouveau né. Et puis il suffisait de pousser une peluche près de son nez en obstruant aussi sa bouche. Nathan n'avait pas à attendre longtemps : il se débattait futilement et ensuite il ne bougeait plus. Les enfants et les nourrissons, c'était le plus facile. Il aimait tuer les vieux aussi. En fait, le seul contrat qu'il ait jamais refusé concernait un éminent professeur de sciences appliquées. Après avoir participé à l'un de ses cours à l'université en se faisant passer pour un étudiant, il était resté dans la salle pour lui parler. Il lui avait avoué son métier. Voir l'homme blêmir ne lui avait procuré aucune satisfaction. Il n'avait pas parlé de son client, il avait simplement annoncé qu'il refusait le contrat car il se voyait mal effacer de la surface du monde un homme aussi intelligent que lui. Il l'avait donc aidé. Il veillait sur ses compatriotes. Question de logique. Ils ne représentaient que 2% de la population mondiale, comment prendre la décision de réduire ce nombre, alors qu'il se sentait déjà si seul parmi tous ces idiots ? Sauf elle. Elle, avait un QI de 139, presqu'autant que lui, sauf qu'elle n'était pas sociopathe. Les quelques autres intellectuels qui arrivaient à penser par eux-mêmes sans suivre bêtement la masse et ses concepts stupides recevaient aussi toute sa sympathie. Quelques artistes qui parvenaient à susciter un quelconque questionnement en lui, lui plaisaient aussi. Il avait acheté plusieurs œuvres de Marcus Levin, un célèbre néo-impressionniste britannique moderne. Un pointilliste qui s'exprimait avec des clous. Une expression mathématique de l'infiniment petit qui ne pouvait que lui plaire. Il possédait "l'Homme" de Daniel Giraud. Une œuvre étrange qui trouvait une résonance en lui. Il aimait aussi Derek Kinzett qui sculptait des personnages avec du simple grillage. Il aimait se promener dans son jardin et contempler les scènes fantastiques qu'il lui avait créées. Les bronzes de Tony Cragg, car l'idée de plier la matière selon sa volonté le séduisait. De plus, chacune de ses œuvres rompaient invariablement son ennui. Il réfléchissait mieux en s'asseyant devant un amoncellement complexe de matière. Il observait les strates, étudiait les reflets de la lumière et la position des ombres. Les artistes en général le captivaient dans le sens scientifique du terme. Il passait toujours des heures dans des salles d'expositions dans le but d'analyser les émotions dépeintes sur les visages et tenter de capter la diversité de goût. Une étude complexe car, plusieurs fois, il avait remarqué que la même personne était capable d'émettre un avis différent face au même sujet, selon l'interlocuteur. Le spectateur pouvait en effet, juger l'œuvre à peine passable et dès qu'un étranger se rapprochait découvrait des éléments fascinants. Une fascination qu'il ne partageait que rarement. Au début, Nathan avait acquis ses œuvres selon la cote de l'artiste. Parfois il écoutait les commentaires pour se faire une idée, mais aujourd'hui, il se postait simplement devant l'œuvre et attendait. Il attendait l'apparition d'une émotion. S'il partait au bout de dix secondes, il ne l'achetait pas. Devant la sculpture de Giraud, il n'avait pas vu le temps passer. Son esprit s'était égaré dans un raisonnement complexe. Il avait dû se faire violence pour quitter la galerie. Après quelques pas à l'extérieur, il avait su qu'il venait de se laisser transporter par une œuvre pour la première fois. Une sensation qu'il ne comprenait pas, qui ne lui avait pas plu mais qu'il avait appris à apprivoiser, comme il espérait le faire pour elle. Y arriverait-il ? Il ne croyait pas au destin. Il regrettait cette succession de faits improbables qui l'avaient mené à elle. La probabilité pour qu'un truand de cinquante-six ans possède un golden retriever, l'éventualité que l'animal tombe malade, la chance pour que l'opération se révèle si complexe qu'elle nécessite l'intervention de la plus grande spécialiste de la chirurgie animale... Bref... une suite parfois illogique, totalement fortuite, appelée le hasard.

Il avait suivi Federico Antonino en notant mentalement chaque détail. Outre ses petites habitudes et sa protection personnelle, il avait observé sa démarche, l'amplitude de sa foulée, la matière et la coupe de ses vêtements, ainsi que ses chaussures. Il avait pu déduire en apercevant l'usure de la semelle, la façon dont il courrait. Nathan avait décidé d'agir aujourd'hui. Federico avait beaucoup marché la veille suite à de nombreux rendez-vous professionnels. Sa douleur à la hanche s'était réveillée. Nathan avait élaboré treize plans infaillibles pour l'incapaciter. Vu les circonstances, il choisirait l'escalier. Après avoir déboulonné la rampe, il avait changé les vis pour de plus petites. Après le passage du personnel d'entretien, il avait enduit les marches d'un produit de lustrage sur le bord de la troisième marche avant son palier. Sa cible terminait toujours la montée d'un escalier en sautillant sur la pointe des pieds au bord de la troisième avant dernière marche. Droite, gauche, droite. Cette fois, Federico perdrait l'équilibre, se retiendrait in extremis à la rambarde… qui lâcherait sous son poids. Puis il partirait à la renverse. Nathan avait prévu d'encombrer l'escalier de cartons et objets divers comme pour un déménagement. Un four électrique dans l'un d'entre eux, placé à la distance parfaite, lui sectionnerait la vertèbre qu'il visait afin de le paralyser. Ensuite, il passerait un linge humide pour enlever le cirage sur la marche ainsi que sur sa semelle pendant qu'il serait évanoui. Il récupèrerait les petites vis pour replacer les anciennes et voilà. Contrat rempli. Il avait poussé le détail jusqu'à enduire de caoutchouc le bout de sa visseuse à main en la mettant sur puissance minimum afin de ne pas érafler la patine des vis, usée uniformément pas le temps. Il avait pensé à tout. Federico qu'il venait de saluer au bas de l'escalier ne possédait, sans le savoir, que quelques secondes de validité jusqu'au restant de ses jours. Il avait envisagé toutes les possibilités... sauf elle.

En se penchant pour récupérer un carton, il l'avait vu arriver avec le chien. Celui-ci secouait la queue car il reconnaissait les lieux. Elle le tenait en laisse, mais son impatience de revoir son maître les faisait tous les deux avancer plus vite. Trop vite.

Nathan portait un jean sombre, des baskets et un blouson de la grande distribution par dessus un t-shirt noir. Une casquette de baseball enfoncée jusqu'aux oreilles. Habillé de cette façon, il passait inaperçu, surtout que ce truand habitait un vieil immeuble de brique des années soixante. En fait, il habitait encore chez sa mère. Celle-ci était déjà morte mais il n'avait rien touché à la décoration. Il dormait encore dans sa chambre de petit garçon. Une nostalgie que Nathan ne pouvait pas comprendre mais qui l'arrangeait. Ses gardes du corps avaient placé des caméras partout et occupaient l'appartement à sa gauche, à sa droite et aussi celui d'en face. Raison pour laquelle il avait pensé que l'accident dans l'escalier serait plus discret. Il connaissait tous les angles morts des caméras et il avait fait en sorte de le ralentir dans l'escalier en lui disant bonjour pour qu'il se retrouve dans ce créneau précis. Sauf qu'elle allait tout faire rater. Il décida donc de la suivre. Exactement comme la première fois. Il procédait ce jour là, à la filature de sa cible quand il l'avait rencontrée pour la première fois. En bon samaritain dont il souhaitait endosser la couverture, il avait emmené dans son cabinet vétérinaire un chat errant à soigner. Il avait pensé attendre discrètement dans la salle d'attente. Il y avait bien cinq personnes avant lui et sa cible venait d'entrer en consultation. Aussitôt ressortie, il l'aurait suivie en déposant l'animal sur le sol. Sauf qu'elle avait raccompagné Federico Antonino jusqu'à la porte et qu'elle s'était tout de suite tournée vers lui. Il s'était figé. Son visage doux encadré de boucles châtain clair s'était illuminé en s'approchant de lui et elle lui avait lancé un bonjour chaleureux. Il n'avait pu répondre qu'un son étranglé avant de se rendre compte que cet accueil ne lui était pas adressé. Elle parlait au chat. Elle avait tout de suite compris que celui-ci venait de la rue. Elle avait câliné cette immonde boule de poil alors même qu'elle se trouvait sur ses genoux. Sa façon de lui parler doucement en glissant les mains dans sa fourrure l'avait aussitôt excité. Nathan lui avait tendu la bête et s'était sauvé. Une fois arrivé dans la rue, il s'était rendu compte qu'il avait complètement oublié sa cible. Une première ! Il avait alors choisi de traverser la rue pour s'installer dans le café d'en face. En enfilant des latte il s'était repassé la scène sans comprendre. Sans réussir à analyser la source de son trouble. Il ne cessait de se répéter qu'elle n'était même pas jolie. Au bout d'une heure, il avait bien dû s'avouer que oui. Elle était même très jolie. Sa voix aussi lui plaisait, elle était aussi douce que celle d'une petite fille, comme si elle n'avait pas muée. Une bizarrerie de la nature. Il avait immédiatement cherché sur internet des renseignements sur elle, et cela durant des heures. Elle s'appelait Laly. Un prénom qui lui allait à la perfection. Elle avait vingt-cinq ans. Elle était surdouée, mais elle n'avait pas choisi la médecine conventionnelle. Elle ne gagnait pas des millions en opérant les plus riches de ce monde. Non. Laly aimait les animaux, certainement plus que les humains, comme il l'avait constaté sur sa page Facebook qu'il avait aisément piratée. Il était remonté très loin dans sa vie, au point qu'il la connaissait par cœur. Elle, sa famille, ses amis, ses collègues ainsi que les liens entre eux. Elle était fille unique, exactement comme lui, ses parents n'étant plus de ce monde. Il ne lui restait qu'une grand-mère qu'elle voyait tous les week-ends dans sa maison de campagne en dehors de la ville. Nathan l'avait suivie chez elle et l'avait observée durant des heures. Elle possédait trois chiens, six chats, cinq perruches, deux perroquets, un ara, trois rats, un boa et sûrement que tous les insectes de son appartement étaient eux aussi domestiqués. Elle était empathique. Un genre qu'il n'aimait pas. Mais il n'avait pas pu se détacher d'elle durant quatre jours. Il l'avait suivie, elle, exactement comme une cible, se postant des heures dans les buissons en tenue de camouflage pour la voir jardiner avec sa grand-mère, entourée de chiens polissons qui lui volaient ses outils et voulaient lui lécher constamment l'oreille. Aussi incongrue que soit cette pensée, Nathan avait voulu, lui aussi, pouvoir lui lécher l'oreille. Il aimait son sourire, sa douceur. Elle chantonnait sans arrêt et parlait sans discontinuer aux habitants du jardin. Elle demandait aux papillons s'ils appréciaient ses fleurs. Elle demandait aux grenouilles et aux lézards de se pousser. Elle s'excusait de les déranger. Nathan passait souvent ses soirées à regarder National Géographic en HD sur son écran géant. Il avait visionné de nombreux films dans son enfance en avance rapide simultanément sur les quatre téléviseurs qu'il avait trouvés dans la rue et qu'il avait réussi à réparer. Il l'avait fait pour sa culture générale, mais pour se détendre, il aimait les reportages scientifiques ou animaliers. Il mesurait parfaitement l'importance de la faune sur leur planète. Les agissements des hommes envers eux ne le mettaient que plus en colère contre l'ordre du monde. Sa fortune servait d'ailleurs essentiellement à réparer les injustices envers les espèces en voie d'extinction. Il se trouvait des points communs avec elle. Elle était solitaire et préférait sa ménagerie à n'importe quelle soirée entre amis. Mais il ne comprenait toujours pas pourquoi, après avoir satisfait sa curiosité, il pensait toujours à elle. Il ne savait pas pourquoi, quand il lisait sur ses lèvres les douceurs qu'elle susurrait aux oiseaux, il sentait son sexe durcir dans son pantalon. C'était totalement surnaturel. Jamais une femme ne lui avait fait cet effet là. En général il prenait rendez-vous avec une call girl, expérimentait de nombreuses positions, analysait les émotions sur leurs visages en tentant de déceler le vrai du faux et les retournait systématiquement pour les prendre en levrette avant de jouir. Il ne partageait rien de particulier avec elles. Il répondait simplement à un besoin physiologique non désagréable, ne s'embarrassant jamais de mots ou de caresses superflues. Il restait silencieux, la plaçait dans la position qui lui plaisait et la prenait sans rien demander en retour. Souvent il douchait la fille avant de la toucher. Il aimait ce rituel qui enlevait tout ce qui était superficiel, maquillage, parfum, coiffure. Il les voulait nues. Entièrement nues et sans fioritures.

En montant les marches aussi rapidement qu'il le pouvait, Nathan espérait discrètement prévenir toute catastrophe, mais il ne se passa rien de particulier. Évidemment Federico n'avait pas sauté sur le bord de la troisième marche comme à son habitude et personne n'était tombé en marchant simplement dessus. Ils se trouvaient tous les trois sur le pallier à discuter, gentiment accroupis, tout en caressant ce chien sans pédigrée. Raté ! Son plan avait échoué, à cause d'une donnée incontrôlable : l'envie de cette jeune vétérinaire de faire plaisir au chien. Évidemment, même si sa joie était visible, il savait qu'elle n'avait certainement pas pensé en priorité au maître.

Nathan vit ensuite Federico se relever tranquillement, le sourire aux lèvres. Et oui, il marchait encore ! Bon, Nathan allait simplement devoir imaginer un autre scénario pour arriver à ses fins. Et comme il ne manquait pas d'idées, il ne fallait qu'un peu plus de temps pour les appliquer. Le vieil homme tourna la clé dans la serrure sans remarquer son intérêt pour leur petit groupe. Nathan posa son carton sur le palier pour donner le change. Il pouvait repartir avec ses paquets de toute façon. Il n'agirait plus aujourd'hui. L'occasion était passée. Toutefois, avant que Laly ne se relève à son tour pour entrer avec le chien, le bruit d'un silencieux retentit. Trois coups étouffés. Federico se figea sur le seuil de sa porte en observant le sang s'écouler de sa poitrine à travers trois orifices sombres. Puis il tituba lentement. Nathan ne perdit pas une seconde. Il s'élança sur la jeune femme qui par réflexe s'était redressée en criant. Il s'affalait sur elle au moment ou le tueur tentait de l'atteindre. Avant même de toucher le sol, Nathan sortit son arme pour faire feu. Sans regarder s'il n'avait pas blessé la chirurgienne dans leur chute, il abattit l'homme d'une balle en pleine tête. Silencieux, rapide et efficace. Content de lui, il s'étonna de sentir des bras le repousser vivement malgré son exploit. Il tourna la tête vers elle. Recroquevillée contre le mur, elle semblait terrorisée. Il voulut la rassurer mais un bruit l'en empêcha. Un homme surgit de la chambre adjacente. Le cri de Laly, la chute des deux corps, la caméra de surveillance ? Toujours est-il qu'ils allaient avoir tout le service de sécurité du mafieux sur le dos, alors qu'il ne l'avait même pas tué ! Nathan visa sans même tenter un mot d'explication. D'une balle en plein cœur, l'homme s'écroula à son tour. Tout en ajustant son tir, Nathan s'était relevé en tirant Laly pour la plaquer contre le mur et lui faire un rempart de son corps. Ensuite arrivèrent, trois hommes, armes aux poings. Ils baissèrent d'abord les yeux sur leur patron. Cette fois encore, Nathan n'attendit pas de se justifier. Il tira dans le cou du plus proche qui venait de se pencher vers le sol. En se redressant affolé, les mains autour du cou, il se plaça idéalement dans la trajectoire de la balle qui leur était destinée et les protégea momentanément. Nathan eut donc le temps d'achever le second situé à droite. Le dernier poussa son compagnon dont le sang échappé de sa carotide maculait désormais les autres cadavres. L'incapable tira sans les atteindre... Ils s'étaient placés derrière le coffrage de l'extincteur de l'étage. Sans état d'âme, Nathan vida son chargeur pour terrasser son adversaire et rechargea aussitôt. Il avait eu de la chance que seules deux portes se soient ouvertes. Trois gardes du corps dans l'une, un seul dans l'autre et certainement un ou deux sires dont le cas avait été réglé par le tueur, dans le propre appartement de la victime. L'assassin avait été plus malin que lui. Un constat qu'il n'appréciait pas. Il l'avait empêché de remplir son contrat. Cinq cent mille dollars à rembourser pour la première fois de sa vie. Dès que la situation fut plus claire, il se tourna vers la femme recroquevillée entre ses bras. 

- N'ayez pas peur, faites moi confiance, je vais vous sortir de là.

Elle pleurait. Nathan fronça les sourcils en penchant la tête sur le côté. Il comprenait qu'elle ait pu être choquée mais comme il venait de lui sauver la vie et de la rassurer, il aurait cru qu'elle aurait pu au moins paraître soulagée et un tout petit peu reconnaissante. Il observa ses traits réguliers, ses yeux de chats gris verts aux longs cils humides de larmes parfaitement ourlés, son petit nez en trompette et ses jolies dents plantées dans sa lèvre inférieure. Des lèvres charnues et pâles. Au milieu de ce chaos, il la trouva sublime. Son sang ne fit qu'un tour dans ses veines. Il avait envie d'elle. Toujours étroitement collé à elle, il ressentait les courbes féminines de son corps, et sa bouche le tentait plus que tout. Elle écarquilla les yeux, soudain consciente de ce désir irraisonnable. Il ne se demanda pas si elle sentait son sexe rigide contre son ventre ni si elle serait consentante, il se pencha et goûta à sa bouche. Trois fois. Sa bouche fermée, puis sa lèvre supérieure car elle entrouvrait les lèvres sous le coup de la surprise et ensuite sa lèvre inférieure en fermant les yeux à chaque fois, pour combler totalement son besoin de la savourer. Il échoua bien évidemment. En se redressant, il se rendit bien compte, que son désir n'en était que plus fort. Il grogna de mécontentement avant de lui prendre la main pour se diriger au bout du couloir. Il n'allait quand même pas passer l'après-midi là à l'embrasser alors que les hommes d'un des plus dangereux gangs de la ville seraient bientôt à sa poursuite.



...histoire à suivre en commandant le livre… infos sur www.facebook.com/dorisdumabin

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